Les grandes chroniques de France (1/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France

Part 17

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[344]Nantin le comte d'Augoulesme mourut en ce temps avec griefs tourmens, par la vengeance de nostre Seigneur, pour les griefs et pour les injures que il faisoit à sainte Eglyse, si comme nous dirons ci-après. Macaire oncle à ce comte Nantin, qui longuement avoit usé de la seigneurie de la comté, alla au clergié et fist tant en peu de temps que il fu évesque de la cité; mais il ne vesqui pas longuement: car ceus qui pas ne l'aimoient, l'envenimèrent[345]. Celui, toutes voies, par qui cette vilenie fu faite, qui Frontin avoit nom, fu évesque après lui, mais il ne vesqui puis que un an. Après Frontin fu le troisième évesque Eracle, qui devant avoit esté archiprestre de Bordiaus. Nantin, dont nous avons parlé, qui la comté avoit achetée au roy pour la mort son oncle vengier, le reprist et blasma de ce que il tenoit entour lui ceus qui son oncle avoient occis par venin. Tant monta la contention d'une part et d'autre, que le comte saisi les viles de l'Eglise que ses oncles avoit données et quitées en son testament, et disoit qu'il n'estoit pas tenu au testament tenir, pour ce que ses propres clercs avoient fait celui morir qui le testament avoit fait. Après monta en plus grant forsenerie: car il occist aucuns du peuple et féri un prestre d'une lance parmi le corps, les mains lui fist lier derrière le dos, tormenter le fist et contraindre, pour ce qu'il cuidoit qu'il lui deust reconnoistre la mort de son oncle. Le prestre qui innocent estoit du fait, vuida tant de sanc de son corps par la plaie qui estoit ouverte, qu'il rendi son esperit comme martyr. Pour tel cas et pour semblables fu Nantin escommunié de l'évesque Eracle. A la parfin, pria tant aucuns des évesques qui à Saintes furent assamblés, que ils le firent absoudre par leurs prières, en promettant qu'il s'amenderoit, et que il rendroit tout ce qu'il avoit pris et saisi des choses de l'Eglyse. Quant il fu retourné à Angoulesme, il craventa et destruisi toutes les maisons et dist que si l'évesque recevoit ces choses, il les trouveroit désertes. Quant il sut qu'il avoit ce fait depuis que il avoit esté absous, il le rescomenia derechief; puis ne demeura pas moult qu'il trespassa de cest siècle. Le comte se fist absoudre par aucuns évesques qu'il avoit corrompus par dons. Après cette absolucion, qui peu ou néant lui valut, il cheut en une fort aigre fièvre. En ce point qu'il estoit au plus fort de la fièvre, il crioit à haute voie: «Haro las! haro las! comme l'évesque Eracle me tormente! il me flaèle et me fait ardoir tout le corps de son feu: las! je désire la mort, que je ne vive longuement en si grans doleurs comme je sueffre.» En tels cris et en telle voie fini sa douloureuse vie. Ici doivent prendre garde ceus qui font les griefs à sainte Eglyse, et doivent entendre que nostre Sire venge les tors faits de ceus qui sont grevés sans raison.

Note 344: _Aimoini lib. III, cap. 30_.

Note 345: _L'envenimèrent_. L'empoisonnèrent.

[346]Le roy Chilperic qui tousjours vivoit en empirant grevoit moult durement le peuple qui sous lui estoit de griefs tailles et de grièves exactions, par le conseil Frédégonde. Maint en laissièrent leur païs et s'en allèrent habiter en autres terres, ainsi comme exilés, qui mieux amoient à vivre en autres terres franchement, que estre chargés de si griefs treus en leur païs. Entre les mauveses coustumes que il avoit alevées, establit-il que tous, et gentils et vilains, qui vignes avoient, lesquelles ils labouroient ou à leurs deniers ou à leurs bras, rendraient chacun an une orcelée[347] de vin à la table le roy. En la terre d'Aquitaine avoit un prevost pour telles rentes cueillir, qui Marques estoit apelé: les gens contraingnoit vilainement à ces rentes paier par laides paroles et par menaces. Ceus du païs ne purent tous-jours souffrir les vilenies qu'il leur faisoit: pour ce fu occis par son outrage, au païs de Limozin. Chilperic, qui tous-jours alloit avant de mal en pis, chut en une fièvre trop forte: mais toutes-voies, trespassa-il[348] de cette maladie. En ce qu'il tournoit à garison, un petit fils qu'il avoit, qui encore n'estoit baptisié, commença à estre malade: la royne qui trop en estoit dolente le fist baptisier; lors lui alegea moult sa dolour, et il recouvra santé après le baptesme: mais elle n'en fu pas moult longuement esjoïe: car un sien frère, qui aisné de lui estoit, chut en infirmeté pestilente, et la maladie s'espandi tellement en toute la lignée le roy, comme si elle fust descendue et acoulée des entrailles paternelles ès corps et ès membres des enfans, et comme si elle vousist conquérir à soi-mesme le royaume et leur héritage[349]. A la parfin la royne Frédégonde, qui tantes fois sentoit en son cuer ses doleurs renouveler, comme elle regardoit le corps de ses enfans ainsi comme demi mors, oublia la cruauté de beste sauvage et vesti son cuer de la compassion de l'humain courage. Au roy s'en vint et lui dist en telle manière: «Sire, reconnoistre nous convient la grâce et les bénéfices que nostre Sire nous fait, qui pas ne prent la vengeance de la malice en quoi nous avons si longuement demeuré; et n'avons-nous pas souffert les fléaus de la justice de Dieu comme coupables, ains sommes chasciés par le baston dont nos enfans sont batus: et par ce povons-nous apercevoir que nostre Sire nous aime, par l'Escriture qui dist en la personne de lui: Je chastie ceus que j'aime. Nos enfans a pris comme purs innocens, pour ce qu'il les aimoit; nous mesmes a-t-il chastiés par diverses maladies. Si devons croire que ces persécutions, que nous souffrons, nous viennent par les larmes des veuves et des orphelins qui à tort sont par nous grevés. Repentons-nous donques des maux que nous avons faits, et nous convertissons à nostre Seigneur et le prions qu'il soit apaisé de nos meffais. Car il est piteux et miséricordieux aux pécheours qui vers lui s'humelient. Ardons donques les lettres que nous avons escriptes, et pour la santé de nostre lignée et de nos ames effaçons les lettres où les exactions sont scélées, qui sont à la destruction des povres. Il n'est rien que nous devons douter si nous nous repentons vraiement. Si nous avons souffert ces grans maux, pas ne devons douter mains griefs: quel mal peut home souffrir plus grief que de perdre ce qu'il mieux aime? Pourquoi gardons-nous les trésors que avons si longuement acquis et amassés, quant nous avons perdu tous nos hoirs qui deussent estre nos héritiers? Gardons donques que nous ne soions encourus par la sentence du riche home dont l'Evangile parole, qui amassoit et emplissoit ses greniers, et une voix lui dist qu'il ne verroit jà le jour de lendemain, et ne sauroit qui seroit héritier de ces choses. Celui donques peut estre débonnaire, qui de nous s'est jà vengié en partie, et plus miséricors que s'il ne se fust de riens vengié.» Cette amonicion, que Frédégonde fist au roy, lui refrena la forsenerie et l'avarice de son cuer, et lui amolia tant la dureté de son corage qu'il geta et ardi au feu les autentiques en quoi la loi estoit escripte, pour le peuple grever.

Note 346: _Aimoini lib. III, cap. 31_.

Note 347: _Une orcelée_. Un cruchon. Traduction du latin, _urceolus_. Aimoin dit: «Amphoram vini.»

Note 348: _Trespassa_. Revint.

Note 349: Phrase mal entendue: «Ac si in filiorum membris hereditariam videretur velle sibi vendicare sedem.»

Un peu après, fu mort le moindre de leurs fils, mis fu en sépulture en l'oratoire Saint-Denis; assez tost après, l'autre qui avoit nom Clodebert fu malade jusques à la mort: la mère, qui fu angoisseuse des dolereux soupirs de son enfant, le fist porter à Saint-Mard de Soissons; elle mesme et le roy y furent et honorèrent le corps saint de mainte riche offrande. L'enfant trespassa vers minuit: le peuple de la cité vestu de robes de plours convoia le corps jusques à l'églyse Saint-Crespin: là fu enfoui à grant plour et à grant gémissement de la mère. Le troisième enfant, qui avoit nom Theoderic, mourut. Lors s'aperçut bien le roy que c'estoit vengeance de Dieu et que nostre Sire le punissoit en sa lignée: grant paour eut de soi-mesme; aus povres et aus églises commanda à donner grans dons. Un autre fils avoit encore de remanant, mais il n'estoit pas de Frédégonde: en prison le faisoit garder par le conseil de sa marrastre. Le roy avoit jà commandé à ceus qui le gardoient qu'ils l'occissent; et tant estoit chaus et ardans en sa malice, que ce ne souffisoit pas à lui chastoier[350], que nostre Sire le punit de jour en jour et sa lignée, s'il n'acroissoit et esmouvoit le courroux de nostre Seigneur par nouveaux péchiés.

Note 350: _Chastoier_. Reprimander, avertir.

XII.

ANNEE 580.

_De diverses incidences qui advinrent en divers lieux, et de diverses choses_.

[351]_Incidence_. Au cinquième an du règne Childebert, qui fu le dix-neuvième du règne Chilperic et Gontran, furent si grandes habondances d'eaues par toutes les provinces du royaume de France, que les fleuves s'estendoient plus largement qu'ils n'avoient onques fait que l'on sust; les bestes périrent, les maisons et les édefices furent craventés. Quant il eut cessé à plouvoir et les yaues furent retraites et revenues à leur chanel[352], les arbres flourirent de nouvel entour le mois de septembre. En ce temps fu veue la foudre courir parmi l'air, et grans escrois[353] furent oïs par tout le païs, ainsi comme si ce fust de grans arbres qui trébuchassent par force de vent. En la cité de Bordiaus fu grans mouvemens et grans croléis de terre; grans roches rompirent et trébuchèrent des montagnes qui acraventèrent moult de gens et de bestes. La cité de Bordiaus ardi de feu qui vint soudainement devers le ciel; moult de gens ardi ce feu; les greniers et les granges plaines de blez furent arses et peries. La cité d'Orlians fu arse tout en telle manière. Sang decouru sensiblement de la fraction du pain au sacrement de l'autel, en la contrée de Chartres. Un loup sailli d'un bois et se féri en la cité de Poitiers par une des portes; les citoiens firent les portes clore, puis l'occirent au milieu de la ville. Le ciel fu veu ardoir et le fleuve de Loire crut plus qu'il ne souloit.

Note 351: _Aimoini lib, III, cap. 32_.

Note 352: _Chanel_. Lit.

Note 353: _Encrois_. Coups de tonnerre.

Le vent qui est apelé Auster (que aucunes gens nomment Galerne et vient devers Septentrion), venta cette année si roide et si fort, qu'il trébucha les forêts, les murs et les maisons, et tournoit les hommes si fortement, quant il les cueilloit, que à bien petit qu'ils n'en mouroient. Le front de ce tourbillon contenoit de large sept fois comme une charrue peut ouvrer de terre en un jour, et de long plus que nul homme ne pourroit estimer.

Ces signes et ces merveilles qui advinrent cette année, ne furent pas pour rien; car discordes de roys et batailles de citoyens s'ensuivirent après. Une maladie, que phisiciens apèlent disenterie, pourprist tout le royaume de France. En cette infermeté cheut Austregilde, la femme le roy Gontran: à son seigneur se clama des phisiciens de ce qu'ils avoient esté négligents de la garir, comme elle disoit, et que par leur défaut l'avoit la maladie si fortement seurmontée que jamais eschaper n'en povoit. Comment que la négligence fust des phisiciens, elle dist voir: car elle morut de cette maladie; pour ce, commanda le roy que les phisiciens fussent occis et, avant, tourmentés de diverses paines.

[354]En cette année prist le roy Chilperic en la cité de Poitiers les messages Mirion le roy de Galice, qu'il envoioit au roy Gontran à Paris; il les fist mettre en prison; en l'an après les délivra et les laissa r'aler en leur païs.

Note 354: _Aimoini lib. III, cap. 33_.

Maurilien, l'évesque de Caours, chut en grant langour par un fer ardant que il se fist bouter parmi les cuisses en espérance de guérir de meselerie[355] dont il estoit entechié:[356] plusieurs, quant ils virent qu'il mouroit, convoitèrent l'éveschié; mais le preudhomme quant il vit ce, eslu un preudhomme qui estoit apelé Ursin et le fist sacrer avant qu'il morust; puis trespassa à la joie perdurable, si comme l'on cuide: car il fu moult grant aumosnier; si grant clerc estoit en Escriture divine, qu'il savoit ainsi comme par cuer toutes les auctorités et les généalogies du viez Testament: les povres de son églyse et de son éveschié soustenoit et deffendoit contre tous les faus jugemens des félons juges. Pour ce peust-il dire à nostre Seigneur ainsi comme Job disoit: «Je estoie père des povres et soustenoie leur cause par grant diligence.»

Note 355: _Meselerie_. Lèpre.

Note 356: _Entechié_. Affligé.--Aimoin dit seulement: «Propter podagræ infirmitatem.»

Levigilde le roy d'Espagne envoia au roy Chilperic pour ses messages un des évesques de son païs, qui avoit nom Egelaine; arrien estoit et pas ne créoit en la foi de l'Eglyse de Rome, mesmement aus articles de la Sainte-Trinité. A lui disputa saint Grigoire archevesque de Tours, et le seurmonta et conclut[357] merveilleusement. Aucune fois avoit cet évesque dit que jà ne seroit catholique, c'est-à-dire, créant en la droite foy de l'Églyse de Rome: mais à la parfin la reçut-il, quant il se vit en péril de mort.

Note 357: _Conclut_. Arrêta, ferma la bouche.

[358]_Incidence_. Tibère Constantin empereour de Constantinoble, duquel nous avons là dessus parlé, sentoit bien que le terme de sa vie aprochoit. Sept ans gouverna l'empire dignement et profitablement par le conseil dame Sophie l'Auguste, qui avoit esté femme l'empereour Justin. A soi apela Morice; né estoit d'une terre de Grèce qui a nom Cappadoce; l'empire lui laissa à gouverner et une sienne fille douée de grande richesse, et lui dist ainsi: «Je t'octroie mon empire et cette pucelle ci; use heureusement de l'impériale dignité. Gardes que tu aies toujours en ton cuer loyauté et justice, qui sont principal signe de bon empereour.» Ce Morice estoit noble homme. Quant le roy eut ce dit: il rendi le treu[359] de nature, et trespassa à la joie de paradis, si comme l'on cuide. Grant plour et grant lamentacion lessa à tout le peuple: car il fu homme de très-grant bonté, large et apareillié en aumosnes, très-sage en jugemens; tous les aimoit, nul n'avoit en despit, et de tous estoit aimé. Morice fu coronné et vestu de la pourpre impériale, puis fu mené au théâtre qui estoit au milieu de la cité, selon la coustume du païs: il fu le premier empereour du lignage des Grejois.

Note 358: _Aimoini lib. III, cap. 34_.

Note 359: _Treu_. Tribut.

[360]_Incidence_. En ce temps fu mué l'estat de Lombardie. Les Lombars qui dix ans avoient esté sous la seigneurie des ducs qu'ils avoient créés et establis, par commun accord, pour le peuple gouverner, firent roy de Flavien le fils au roy Clephonis: et pour ce qu'il n'avoit pas trésors ni pécune par quoi il peust son estat gouverner, tous les ducs qui lors estoient lui donnèrent chacun la moitié de sa sustance et de ce que il avoit, pour soi soustenir et ceus qui estoient en divers offices en son service. Et estoit merveilleuse chose de la grant pais où le païs estoit, que nul n'i faisoit violence, ni force, ni agait, ni traïson; et aloit chacun tout seurement par là où lui plaisoit.

Note 360: _Aimoini lib. III, cap. 35_.

XIII.

ANNEES 580/581.

_Comment Morice l'empereour envoia au roy Chilperic pécune pour chacier les Lombars d'Italie_.

_Incidence_. Morice l'empereour de Constantinoble envoia par ses messages cinquante mille livres au roy Chilperic par telle manière qu'il chaçast les Lombars d'Ytalie: il apareilla ses osts et entra soudainement en Lombardie. Les Lombars ne s'osèrent à lui combatre, ains se restraindrent en leurs chastiaus et en leurs forteresses. Après firent pais au roy par grant masse d'avoir qu'ils lui donnèrent. Quant l'empereour sut qu'il avoit pacefiés aus Lombars sans autre chose faire, il lui manda qu'il renvoiast l'avoir qu'il avoit de lui receu, ou qu'il lui tenist convenant[361]. Mais le roy qui peu le doutoit pour sa force et pour la fierté de sa gent, ne lui daigna onques rendre response de ceste chose.

Note 361: _Tenist convenant_. Tint les conventions antérieures.

[362]_Incidence_. En ce temps souffrirent les crestiens grande persécution en Espaigne, de laquelle Gadsonde la mère Brunehault fu la cause en la manière que vous oirez ci conter. Hermenigilde, filleul Levigilde le roy des Ghotiens qui en Espaigne habitoient, avoit espousé Ingonde la serour le roy Childebert; fille estoit Brunehaut la mère ledit roy, et nièce à la devant dite Gadsonde. Cet Hermenigilde fu converti à la foi de Rome et guerpit l'arrienne hérésie, par l'exhortation sa femme et par la prédication l'évesque Leandre. Cette Gadsonde se penoit en toutes manières, comment elle peust sa nièce fléchir à ce qu'elle occist son seigneur; mais onques à ce ne se voulut assentir. Quant Gadsonde vit ce, elle amonesta son seigneur le roy Levigilde qu'il fist son fils demeurer en une autre cité entre lui et sa femme; trop lui desplaisoit à demeurer avec eus, pour ce mesmement qu'ils estoient d'autre foi et d'autre créance. Et comme cet Hermenigilde pour cette moleste ni pour autres ne vousist lessier ni renier la sainte foi de Rome qu'il avoit receue, son père le mist en prison; le jour de la sollempnité de Pasques, qui après vint, il l'escervela d'une coignée; aus autres bons crestiens qui en la terre habitoient fist assez de persécutions. Pour l'ocasion de cette chose Ingonde s'enfuit avec un sien fils, après le martyre son mari: comme elle cuidoit retourner en France, les gens qui deffendoient le païs et estoient à l'empereour contre les Ghotiens, la prirent elle et son fils; menée fu en Sezile, là fu morte et l'enfant fu mené en Constantinoble à l'empeieour Morice. Quant le roy Childebert sut que sa serour avoit esté menée en chetivoison[363], et fu certain des choses qui lui furent avenues, il assambla ses osts, et entra en Espaigne pour les tors[364] et pour les hontes de sa serour vengier: grans batailles fist contre les Ghotiens, assez en occist et en mist à confusion; en France retourna atout grans proies et à grans victoires. L'empereour Morice lui manda puis que il allast sur les Lombars; volentiers le fist, pour ce que il cuidoit que sa serour fust encore en Constantinoble et que l'empereour la lui deust rendre pour ce service. Ses osts assambla et mut, mais retourner lui convint sans plus faire, pour ce que contention monta entre les Alemans et les François qui estoient en son ost.

Note 362: _Aimoini lib. III, cap. 37_.

Note 363: _Chetivoisin_. Captivité.

Note 364: _Les tors_. Les injures.--Cette expédition eut lieu bien plus tard.

[365]_Incidences_. Après pape Jehan, reçut la dignité Beneoit. Après Beneoit, fu Pélage ordoné sans le commandement l'empereour: car à ce temps avoient les Ghotiens assis la cité de Rome de toutes parts, si que nul n'en osoit issir. Mummole se parti du roy Gontran pour ne sais quel cas; au chastel d'Avignon se mist, de tout ce que il put le garni, et s'apareilla de deffendre contre ses ennemis.

Note 365: _Aimoini lib. III, cap. 38_.

Le roy Childebert laissa la pais et l'aliance que il avoit fermée au roy Gontran son oncle et s'allia à son autre oncle le roy Chilperic, qui lui promist que il seroit hoir de son règne après lui; mais il ne lui tint pas convenant, ainsi comme il faisoit d'autres choses.

Ursion et Berthefride chascièrent Lup le duc de Champaigne, lui et son ost. Quant il eut été tant chacié que il estoit au prendre ou à l'occire, Brunehault le délivra par sa prière, mais les deux princes toutes voies lui craventèrent ses forteresses.

Le roy Chilperic envoia en Aquitaine le duc Desier à grant plenté de gent pour saisir les cités d'Agen et de Pierregort[366]; il chassa du païs le duc Regnoalt, sa femme despouilla de toutes ses choses, puis prist et saisi les citez du païs. Leudaste[367] péri en Gascongne et la plus grande partie de son ost.

Note 366: _Pierregort_. Périgueux.

Note 367: _Leudaste_. «Baudastes.» (Aimoin.) «Bladastes.» (Greg. Turon., lib. VI, cap. 12.)

En ce temps habitoit un reclus, qui avoit nom Hospice, auprès la cité de Nicèse[368]; moult faisoit de pénitences pour l'amour de nostre Seigneur; il estoit lié de chaînes de fer dessus la chair nue, par-dessus estoit couvert de haires: un peu de pain et de dattes mengeoit, et en la quarantaine[369], tant seulement les racines de telles herbes comme il croissoit en son hermitage. Moult fist nostre Sire de biaux miracles pour lui en son vivant, pour son nom glorifier et pour son serjant honnorer en terre. En ce temps trespassa à nostre Seigneur le glorieux saint Martin le Galicien: en Pannonie fu né; en Orient ala les saints lieux visiter; là aprist assez des Escritures, puis s'en retorna par Galice: là fu ordené à évesque en l'église Saint-Martin qui fu la première églyse d'Espaigne; trente ans gouverna l'évesché, puis trespassa à nostre Seigneur.

Note 368: _Nicèse_. «Apud Nicensem urbem.» (Aimoin.) C'est Nice en Provence.

Note 369: _En la quarantaine_. En carême.

En l'an huitième du règne Childebert, qui fu le vingt-et-unième du règne Chilperic et Gontran, fu veue l'estoile comète au ciel le jour de Pasques. Le ciel fu veu ardoir en la cité de Soissons; en la cité de Paris chaï sang d'une nue, si qu'il ensanglanta les robes de maintes gens. Maladies et mortalités furent cette année au royaume de France.

[370]En ce temps mourut le duc Crodine[371], vrai aumosnier et plain de grant bonté et droiturier en toutes choses. Un jour advint que il ensevelissoit le corps d'un mort, à ses serjans commanda que ils feissent une fosse pour le corps enterrer: en ce que ils accomplissoient son commandement, ils trouvèrent un grand trésor; quant ils l'eurent trait hors, il l'aportèrent devant leur seigneur. Lors entendi bien le preudhome que ce estoit don de Dieu, tout le départi aus povres pour l'amour de celui qui donné lui avoit, et rendi comme bon serjant à son seigneur le besant qu'il lui avoit donné en garde, mouteplié par les mains de povres. Mainte merveille et maints signes furent vus cette année au ciel.

Note 370: _Aimoini lib. III, cap. 39_.

Note 371: Crodine. Celui qui refusa d'être maire du palais. (Voyez liv. II, chap. 25.)

[372]Agricole évesque de Chalons et Dalmathice de Rodais[373] trespassèrent plains de sainteté et de bonne vie de ce siècle. Cet Agricole est celui de qui mention est faite en la vie saint Germain qui fu évesque de Paris. L'églyse de sa cité orna de riches colonnes de marbre, avant qu'il mourust, et la fist paindre moult richement de diverses paintures[374]. Dalmathice l'autre évesque fist la sienne par plusieurs fois abattre, et pour ce que il la cuidoit tousjours amender, la lessa-t-il néant parfaite.

Note 372: _Aimoini lib. III, cap. 41_.

Note 373: _Rodais_. «Rutenensis.» (Aimoin.) C'est Rodez.

Note 374: «Ecclesiam suæ civitatis columnis fulcivit, marmore varlavit, musivo depinxit.» (Grégoire de Tours, lib. V, ch. 46, et Aimoin.) Ce passage et une foule d'autres de Grégoire de Tours pourroient faire croire qu'une grande partie de ce que nous appelons _antiquités romaines_, date seulement des premiers temps du la monarchie françoise.

XIV.

ANNEES 580/583.

_Comment les prélats contredirent l'hirésie que le roy Chilperic vouloit essaucier_[375].

Note 375: _Essaucier_. Exhausser.