Les gosses dans les ruines: Idylle de guerre

Part 1

Chapter 13,657 wordsPublic domain

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Au lecteur

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LES GOSSES DANS LES RUINES

DES MÊMES AUTEURS:

_POULBOT_:

«Des gosses et des bonhommes» Cent dessins et deux lettres anonymes.

(MESSAGERIES DE JOURNAUX, PARIS.)

_Alfred MACHARD et POULBOT_: «Le Massacre des Innocents» Légende du temps de la guerre.

Quarante-sept dessins de POULBOT.

(L'ÉDITION FRANÇAISE ILLUSTRÉE, PARIS.)

Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation à la scène et au cinéma réservés pour tous pays y compris la Suède et la Norvège.

Copyright 1919 by _L'Édition Française Illustrée_, Paris.

PAUL GSELL & POULBOT

LES GOSSES DANS LES RUINES

_IDYLLE DE GUERRE_

L'ÉDITION FRANÇAISE ILLUSTRÉE PARIS--30, rue de Provence, 30--PARIS

1919

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE

40 EXEMPLAIRES sur hollande Van Gelder, numérotés et contresignés par les auteurs.

L'exemplaire: 20 francs.

(Ces exemplaires sont numérotés de 1 à 40.--Les exemplaires 1 à 10 n'ont pas été mis dans le commerce.)

(_Représentée au Théâtre des Arts, le 18 avril 1918_)

Musique de scène de DÉODAT de SÉVERAC

PERSONNAGES:

Le cavalier Regnard....... MM. Marcel COSTE. Le père Martin............ LÉRY. Le père Fortuné........... Gabriel ROUVRES. Le père Honoré............ VATÈS. Le père Mathieu........... RENOUX. Le brigadier.............. CELLER. Un cavalier anglais....... ÉMILE ALLARD. Un cycliste............... MARCEL. Françoise Regnard......... Mmes Jeanine ZORELLI. La mère Leroi............. D'ARIOLA. Une femme................. Amalia FRATELLINI. Mélie, la petite boiteuse. Mlle Suzy de SIVRY. Jeannot................... le petit Fabien HAZIZA. Nini...................... la petite Gilberte HAZIZA. Louisette................. la petite Anna LAVIGNE.

_Filles et Garçons_:

Les petits Savy, André Lorett, Ketty, Luisa Fratellini, Henri, Albert et Paul Fratellini, Philippe, Andrée Ternois. Cavaliers français et anglais, Paysannes et Paysans.

DÉCOR DE POULBOT

_REPRISE A L'OXFORD THÉATRE DE LONDRES_ [Illustration]

_Un village de la Somme, au matin du 18 mars 1917. Depuis plusieurs jours, les Allemands, sur le point de battre en retraite, ont scié les arbres fruitiers, brisé les charrues, mis le feu aux villages, miné et fait sauter les carrefours._

_Ils viennent de s'enfuir._

_Les habitants du pays, terrorisés par les incendies et les explosions, sont cachés dans des caves sous les bâtiments écroulés._

_Tonnerre de la canonnade._

_Seuls, sur la route, trois enfants, en larmes, appellent leur mère._

LES TROIS ENFANTS

M'man! M'man! M'man! M'man!

UNE VOIX DE FEMME, sous terre.

Rentrez donc, mes p'tiots.

LES TROIS ENFANTS

M'man! M'man!

LA VOIX DE FEMME

Pauv' gosses, i' z'appellent leur mère... Rentrez donc! Restez pas dehors!

UN AUTRE ENFANT

On en voit pus! On voit pus d'Boches!

UN AUTRE

Pus personne!

LES TROIS ENFANTS, qui pleurent.

M'man! M'man!

UNE PETITE FILLE

On entend pus leurs grosses bottes.

UNE AUTRE

Partis!

UN ENFANT, court à un soupirail.

I' sont partis!

LA VOIX DE FEMME, d'en bas.

Satanée marmaille! Voulez-vous pas sortir!

L'ENFANT

Sont partis, m'man! Y a pus de Boches! I' sont partis!

LA VOIX DE FEMME, d'en bas.

Redescends tout de suite, Pierre, ou je t'vas frotter les oreilles.

LE PÈRE MARTIN, qui s'est aventuré dehors.

C'est ma foé vrai! On en voit pus! Partis!... Cré bon sang ed bon sang! Si c'était pour tout de bon!... Les monstres! Les monstres! Comme i' l'ont arrangé, nout' pauv' pays!... Ça fume 'core! Ça flambe 'core partout! Bon sang ed bon sang!... Nout' pauv' pays! Nout' pauv' pays!

(Il va vers un soupirail.)

Pouvez sortir! I' z'ont déguerpi, les sales oiseaux!...

UNE FEMME

Vous êtes sûr de ça?

LE PÈRE MARTIN

Regardez, vous-même.

LA MÈRE LEROI

Moi, j'peux pas y croére.

LE PÈRE MARTIN

L'avaient ben dit qu'i' z'allaient nous tirer leu' révérence. Et dans leu' rage ed fiche le camp, z'ont tout brisé, tout saccagé, tout brûlé, les monstres! Ah! nout' pauv' pays! Nout' pauv' pays!

LE PÈRE HONORÉ, s'appuyant sur une béquille.

Ah!... Ah!... Ah!... La ferme à Rémi!... la maison à Binet!... Vingt dieux ed vingt dieux!

LE PÈRE MARTIN

Et c' t' entonnouére! C' t' entonnouére! C'est donc ça qu'a fait ce grand coup de pétard à deux heures du matin! Nout' pauv' pays! Nout' pauv' pays!

LA MÈRE LEROI

Moi, j'peux pas y croére qu'i soient partis! J'peux pas y croére!...

UN ENFANT

Vrrr... Vrrr... un a_r_éo!

UN AUTRE ENFANT

Un a_r_éo!

UN AUTRE ENFANT

C'est un français!

LA MÈRE LEROI

Où qu' t'as vu ça que c'est un français?

L'ENFANT

Les cocardes!

UN AUTRE

C'est vrai! Les cocardes sous les ailes!

LE PÈRE MARTIN

Mâtin!... Z'ont de bons yeux!

LA MÈRE LEROI

Moi, j'peux pas y croére!... C'est p't-être ben 'core un coup des Boches, de peindre des cocardes sous leu' mécaniques!

LES ENFANTS

On vous dit que c'est un français!... Un a_r_éo français! Un a_r_éo français!

LE PÈRE FORTUNÉ, sort avec un drapeau tricolore.

On va l'appeler avec l'drapeau!

TOUS

L'drapeau! L'drapeau!

LA MÈRE LEROI

Où que vous l'avez trouvé, ce drapeau-là, père Fortuné?

LE PÈRE FORTUNÉ

C'est mon secret.

UNE AUTRE FEMME

C' que ça paraît drôle de revoir le drapeau!

LA MÈRE LEROI

Si les Boches l'avaient déniché!

LE PÈRE FORTUNÉ

Pas de danger! j' l'avions trop ben caché! L'a_r_éo va l'voir.

UN GARÇON

Passez-le-moi, père Fortuné! J' vas grimper sur l'toit là-bas. L'a_r_éo le verra mieux.

LE PÈRE FORTUNÉ

C'est ça! grimpe vite!

UN ENFANT

L'a_r_éo vient sur nous!

LE PÈRE FORTUNÉ

I' descend! Il a vu l'drapeau!

UN ENFANT

I' fait des ronds pour descendre encore.

LA MÈRE LEROI

I' rase les toits. Écoutez! Les aviateurs crient quéque chose. Qu'est-ce qu'i' crient?

LE PÈRE MARTIN

Écoutez donc!

UNE FEMME, accourant.

I' crient que les Français viennent!

TOUS

Les Français viennent!... Les Français viennent! Vive la France!... Vive not' France!

(Ils s'embrassent en pleurant.)

LE PÈRE HONORÉ, jetant sa béquille.

Maintenant, j'ons pus besoin d'béquille! J'suis pus boiteux!

UNE FEMME

Not'maire qui jette sa béquille! Il est donc guéri!

LE PÈRE MARTIN

Ah! ah! ah!... c'était un boiteux pour rire! Vous l'saviez donc pas?

LA FEMME

Mais non.

LE PÈRE HONORÉ

Ma foé! J'peux ben l'dire maintenant! Pendant deux ans et demi, j'ons joué la comédie. Pensez donc, tout c' qu'était solide en fait d'hommes, les Boches l'emmenaient dans leu' sale pays! Alors moi, pour rester ici, j'ons contrefait l'bancal! I' sont partis, me v'là guéri!

LA FEMME

Ah! ben, par exemple! C' qu'il est rusé not'maire! Ah! c'que j'ris! c'que j'ris!

LE PÈRE MATHIEU

Comment qu'vous me trouvez habillé?

LE PÈRE MARTIN

En pantalon rouge!... Pas possibe!

LE PÈRE MATHIEU

Oui, mon vieux, en pantalon de soldat!

LE PÈRE MARTIN

Où qu' t'as pêché ça?

LE PÈRE MATHIEU

Mon pantalon de soixante-dix!... J' l'avions gardé comme relique au fond de mon armouére. «Les Français viennent», qu'on m'dit! Eh! ben, moi, pour les recevoir, j'enfile mon pantalon rouge! Et me v'là!

LE PÈRE MARTIN

Si les Boches t'avaient vu comme ça!

LE PÈRE MATHIEU

M'auraient fusillé, ben sûr!... On va donc les revoir, les pantalons rouges! On va les revoir!...

UN ENFANT, sur la crête d'un mur.

Des cavaliers! Des cavaliers! I' galopent vers nous!

LE PÈRE MATHIEU

C'est eux! C'est eux!... Ont-i' des pantalons rouges?

L'ENFANT

Non! Y en a qui sont tout bleus, d'autres tout bruns, comme de la terre.

LE PÈRE MARTIN

Tout bleus? Tout bruns?... J' connaissons point ça.

LE PÈRE MATHIEU

Oh! c'est pas des Français!

L'ENFANT

I' z'ont des casques, des bleus et des bruns.

LE PÈRE MATHIEU

C'est pas des Français!

L'ENFANT

I' s'arrêtent devant l'entonnoir... I' sautent à terre... En v'là qui descendent dans l'entonnoir pour venir par ici.

LA MÈRE LEROI

C'est pas des Français! C'est pas des Français!... Bleus, bruns... C'est des uniformes qu'on a jamais vus... P't-être ben les Boches qui reviennent!

LE PÈRE MATHIEU

Oui, oui, c'est les Boches!

TOUS

Les Boches! Encore les Boches! Misère de misère! Rentrons sous terre!

LE PÈRE MARTIN

Père Honoré, rattrapez votre béquille.

TOUS

Vite! sous terre! Sous terre!...

UNE MÈRE

Pierre! Louisette!... Pierre! Pierre! Pierre, à la fin des fins, veux-tu venir, sale crapaud! (S'adressant aux trois petits qui n'ont pas de mère:) Vous non pus, restez pas là, mes p'tiots, descendez!

(Elle saisit son enfant par le bras et l'entraîne. Tous se cachent. Paraissent des cavaliers français et anglais, à pied.)

UN BRIGADIER FRANÇAIS

Eh! bien, vieux frère, le v'là ton patelin!... T'y es revenu, tout de même!

LE CAVALIER REGNARD

Oui, le v'là mon pays! mon pauvre pays!...

LE BRIGADIER FRANÇAIS

Et ta maison, où est-elle?

LE CAVALIER REGNARD

Ma maison?... ma maison?... Je la cherche... Je ne la trouve plus!... Tout est démoli!... Ma maison,... elle devait être là... ou ici... Oui, ici... Tiens, ce mur de briques... ces trois marches de pierre... Oui, c'est ici!... C'est bien ici!... Ma maison! Ah! les brigands, ce qu'ils en ont fait de ma maison!... les brigands!... Ma pauvre chère maison!... les bandits!... Et ma femme?... mes enfants?... Qu'est-ce qu'ils sont devenus?... Ah! qu'est-ce que je vais apprendre?... Je tremble!... J'étouffe!...

LE BRIGADIER FRANÇAIS

Du courage, mon pauv' vieux!... Y a donc personne dans ce bon Dieu de patelin?... On dirait que les gens ont peur de nous, ma parole!... Ohé! bonnes gens! Ohé! V'là les Français! V'là les Français!

DES CAVALIERS ANGLAIS

Aoh! les Anglais aussi!

(Des enfants risquent dehors le bout de leur nez.)

LE BRIGADIER FRANÇAIS

Ah! des mômes!... Ayez pas peur, les mômes!... Amenez-vous!...

Tenez, du chocolat! Y a du chocolat dans ma musette!

LES GOSSES

Les Français!... Les Français!... V'là les Français! (Courant au soupirail:) M'man! Grand-père! V'là les Français! V'là les Anglais!

(Le père Fortuné se décide à sortir.)

LE CAVALIER REGNARD

Ah! le père Fortuné! Bonjour, le vieux!... Vous ne me remettez pas?... C'est vrai, deux ans et demi de guerre, ça change bougrement un homme!... Je suis Regnard!

LE PÈRE FORTUNÉ

Ah! Regnard!... Ah! mon gars, mon gars!... Ah! qué joie de te revoir!... Alors, avec toi, là, c'est bien les Français?

LE CAVALIER REGNARD

Si c'est les Français!... Bien sûr!... Les Français et les Anglais!

LE PÈRE FORTUNÉ

Ces casques, ces uniformes bleus,... c'est donc la nouvelle tenue?...

LE CAVALIER REGNARD

C'est vrai! Vous ne l'aviez jamais vue!

LE PÈRE FORTUNÉ, aux autres qui sortent des caves.

Les Français! Les Français! V'là le gars Regnard!

TOUS

Les Français!... Les Français!... Vive la France! Vive la France!... Le gars Regnard!... Ah! M'sieu Regnard! M'sieu Regnard!... Vive la France! Vive la France!... (Cavaliers et civils s'embrassent en pleurant.)

LE CAVALIER REGNARD

Et ma femme, mes enfants, où sont-ils?

LA MÈRE LEROI

Mais au fait, ses enfants... Les v'là, vos p'tiots! les v'là tous les deux!... On est tellement sens dessus dessous!... Eh! ben, Jeannot, Nini, vous reconnaissez donc pas vot' papa?

LE CAVALIER REGNARD, qui s'est baissé pour contempler ses enfants.

Mon Jeannot, ma Nini... mes petits! mes petits!... Je ne les reconnais pas moi-même! Ils ont tellement grandi!... Mes petits, mes chers petits!... Allons, embrassez votre papa!... Mais votre mère, votre mère...?

LA MÈRE LEROI

Ah! leur mère!...

LE CAVALIER REGNARD

Quoi!... Parlez donc!

LE PÈRE FORTUNÉ

Mon pauv' gars... j'vas t' dire... Ta femme, c'te nuit, les Boches...

LE CAVALIER REGNARD

Quoi?...

LE PÈRE FORTUNÉ

L'ont emmenée!...

LE CAVALIER REGNARD

Bon Dieu!

LE PÈRE FORTUNÉ

I' z'en ont emmené ben d'autres!... Les monstres!... I' z'ont fait un troupeau d'jeunes filles, d'jeunes femmes, et all'z'avaient beau crier, s'débatte,... à coups de poing, à coups de botte, i' les ont poussées devant eux... Ah! c'était affreux d'voir ça!...

LE CAVALIER REGNARD

Les salauds! Les salauds!... Ce sont des sauvages, ces gens-là,... arracher les mères à leurs enfants!... Les salauds!... Ma pauvre femme!... Ah! il faut absolument que je coure après eux! Faut que je la délivre! Il le faut! Il le faut!

LE BRIGADIER

Hé! Regnard!... T'es pas fou?... Allons, mon vieux, reste ici!...

LE CAVALIER REGNARD

Mais...

LE BRIGADIER

J' te dis de rester!... Où veux-tu courir comme ça, tout seul? Allons, mon vieux, calme-toi!... L'ordre est de garder cette entrée du village jusqu'à ce qu'on nous relève.

LE CAVALIER REGNARD

Suffit, brigadier!... Le cafard me faisait perdre la boule!... Ma pauvre femme, je ne la reverrai plus... jamais, jamais!... Ah! mes petiots, mes petiots!... Eh! bien, mon Jeannot, mon petit Jeannot, qu'est-ce que tu cherches dans ma musette?... Au fait,... vous avez peut-être faim?...

LE PÈRE MARTIN

Sûr et certain qu'i' z'ont faim... On crève tous de faim ici!... C'est les Américains qui nous envoyaient à manger!... Mais, ces jours-ci, les Boches n'ont pus rien laissé venir.

LES CAVALIERS FRANÇAIS

Ah! pauvres gens! pauvres gens! Tenez! tenez! v'là du pain!... Et puis nos vivres de réserve!

LE PÈRE MATHIEU

Eh! ben, et vous?

LES CAVALIERS FRANÇAIS

Nous, on trouvera toujours!... Tenez! v'là du singe!... Et du pâté de foie!... Ah! c'est bon, ça! on s'en liche les babines!... Attendez!... une clé pour ouvrir...

LES CAVALIERS ANGLAIS

Tenez, mes bonnes amis, v'là des boîtes de beef et de la marmeléde d'oranges.

(Les civils se régalent.)

NINI, à une petite fille boiteuse.

Mélie, prends-en aussi.

LE CAVALIER REGNARD

Tu trouves ça bon, ma Nini?

NINI

Oh! oui, p'pa!

LE CAVALIER REGNARD, lui versant à boire dans son quart.

Tiens, bois, ma Nini!... A ton tour, mon Jeannot... C'est bon, hein?

LES CAVALIERS ANGLAIS

Bonnes amis, qui voulait du rhum?... tenez, biouvez! biouvez, et mangez aussi, mangez!... Pauvres bonnes gens, comme ils avaient faim!

JEANNOT

P'pa, donne à boire à Mélie.

MÉLIE, la petite boiteuse, se lève tout à coup et s'élance vers une femme tout échevelée qui s'approche.

M'man! M'man!

JEANNOT ET NINI, se lèvent en même temps.

M'man! M'man! M'man!

FRANÇOISE REGNARD

Mes poulets! mes chers petits poulets!...

NINI

M'man! P'pa est là! P'pa est là!

LE CAVALIER REGNARD

Ma femme! ma femme! la voilà!... Ah! c'est elle! Tout de même!... Ma femme, ma chère petite femme!... mon trésor!... (Ils s'étreignent fougueusement.)

FRANÇOISE

Mon mari, mon chéri, mon aimé, mon Momo adoré!... Enfin!... enfin, c'est toi... Momo, Momo, mon cher Momo!

LE CAVALIER REGNARD

Ma chère petite femme! Ah, je n'espérais plus jamais te revoir!... On m'avait dit que cette nuit...

FRANÇOISE

Oh! oui, les brutes! les monstres!...

Mais tout à l'heure, je me suis échappée!... Ils m'ont tiré dessus... Ils m'ont ratée!... Ah! je n'en peux plus!... Je suis brisée, brisée!...

LE CAVALIER REGNARD

Les bandits! Les bandits!... Ma petite femme, ma petite femme adorée,... deux ans et demi qu'on ne s'était vu!... deux ans et demi sans nouvelles!... deux ans et demi!...

NINI, JEANNOT, AMÉLIE

M'man, m'man, embrasse-nous!

FRANÇOISE, montrant Amélie.

Tu regardes celle-ci?... Elle m'appelle maman et ce n'est pas ta fille. Tu vois, elle boite... Un jour, devant les Boches, dans la rue, elle s'est mise à chanter... la _Marseillaise_! Une brute d'Allemand lui a cassé la jambe d'un coup de crosse. Et puis, comme la mère de cette pauvre petite poussait des cris de fureur, ils se sont jetés sur la malheureuse femme: ils l'ont tuée à coups de sabre!... J'ai vu ça, moi... J'ai vu ça!... Alors, tu comprends, j'ai recueilli l'enfant.

MÉLIE, enlaçant le cou du cavalier Regnard.

Papa!...

LE CAVALIER REGNARD, l'embrassant.

Ma fille!... (A Françoise.) Françoise, viens t'asseoir là, sur les marches... tout ce qui reste de notre maison... Tiens, ma chérie, bois et mange...

FRANÇOISE

Ah! mon aimé, mon aimé!... C'est effrayant comme nous avons souffert!... Que d'horreurs!... Que d'horreurs!...

LE CAVALIER REGNARD

Ma pauvre petite!...

FRANÇOISE

Et maintenant que nous voilà délivrés,... je n'ai plus qu'une idée, vois-tu,... une seule: partir, partir bien vite avec les enfants!... m'enfuir je ne sais où... loin de ce pays maudit!... Mon Dieu! mon Dieu! que j'ai été malheureuse!... Oh! partir! partir! partir pour toujours d'ici!...

(Elle éclate en sanglots et s'effondre en appuyant son visage sur les mains de son mari.)

LE CAVALIER REGNARD

Ma pauvre petite, ma pauvre petite, comme tu pleures! comme tu sanglotes!... Je comprends. Brave, comme tu es, tu as refoulé tes larmes devant ces bourreaux... Et puis, aujourd'hui, tout à coup, le trop-plein déborde... Ma pauvre petite, ma pauvre petite,... allons, allons, ne pleure plus... Je te parle comme à un enfant.

FRANÇOISE

Ah! mon chéri, tu ne sais pas tout ce qu'ils nous ont fait!... Non, tu ne peux pas savoir!... Ils nous ont traités comme des bêtes de somme!... Femmes, vieillards, ils nous ont forcés de décharger les wagons, de porter le ciment, les ronces de fer, les pieux pour leurs tranchées!...

LE PÈRE FORTUNÉ

C'est vrai, ce qu'all' dit là... Tiens! moi, moi, un jour que j'en pouvais pus, une fripouille de petit officier m'a giflé... Oui, une gifle, à moi, vieillard à barbe blanche. Une gifle! Ah! vingt ed vingt dieux!

LES CAVALIERS ANGLAIS

Oh! pauvres, pauvres Français!

LE PÈRE MARTIN

Et puis, i' nous ont tout pris, tout! les chevaux, les vaches, les porcs, tout!... les poules, les graines, tout! tout!... même mon pigeon apprivoisé qui venait picorer dans ma main, i' m' l'ont tué.

FRANÇOISE

Ils ont scié tous nos arbres, pommiers, poiriers, cerisiers... Notre beau pêcher, qui à chaque printemps était tout rose de fleurs..., tranché à ras de terre. Les charrues, les semeuses, les faucheuses, les batteuses... ils ont tout brisé.

LES CAVALIERS ANGLAIS

Les Huns! Les Huns!

FRANÇOISE

Et pour finir, ils ont tout brûlé, maisons, fermes, étables, tout!... Nos meubles, nos bons vieux meubles, ils les ont entassés, fracassés!... Ils les ont aspergés de goudron et ils y ont mis le feu!... Les monstres! Les monstres!... C'est à devenir folle!... Ah! partir! partir! Et ne jamais revenir ici!...

LE PÈRE FORTUNÉ

Ma foé!... C'est ben c'qui y aurait de mieu à faire! Tout laisser là, en plan!...

LES CAVALIERS FRANÇAIS ET ANGLAIS

Ah! pauvres, pauvres gens!

LE CAVALIER REGNARD

Ma pauvre femme, comme je te plains!...

Pourtant,... écoute,... ne dis pas que tu ne veux plus vivre ici... Ne dis pas ça, ma chérie! Tu me fais trop de peine!...

Quoi? laisser notre terre!... Ah! Françoise, alors pourquoi avoir chassé les Boches?... Pourquoi ne pas leur avoir laissé nos champs, si nous ne les cultivons plus?

Oh! non, non, ma Françoise.... Nous relèverons notre maison... Nous retravaillerons notre terre. Comme autrefois elle portera les grandes moissons d'or!... Les Barbares ont tout détruit... Eh! bien, ma petite Françoise, c'est à nous de tout refaire...

FRANÇOISE

Mais, mon pauvre ami, on ne peut pas! on ne peut pas!

LE PÈRE FORTUNÉ

Partout la bonne terre a été dispersée par les obus, et le sol est à nu, comme un squelette sans chair!

FRANÇOISE

Et puis, où trouver les instruments, les bêtes, les semences?

LE CAVALIER REGNARD

Tout le monde vous aidera!

LE PÈRE FORTUNÉ, hochant la tête.

Oh!

LE CAVALIER REGNARD

Oui, tout le monde!... Tous les braves gens de France et tous ceux qui, sur terre, aiment la France... Y en a beaucoup! Vous verrez! Vous verrez!...

FRANÇOISE

Mais toi-même, avant la guerre, tu trouvais trop dur le métier de cultivateur. Tu disais que nous avions assez d'argent pour prendre un commerce à la ville, et que notre vie y serait plus agréable... Alors maintenant...?

LE CAVALIER REGNARD

Maintenant, Françoise, je ne dis plus ça!

FRANÇOISE

Ah! on voit bien que tu n'as pas souffert comme nous!

LE CAVALIER REGNARD, stupéfait.

Ma pauvre petite!... Charleroi! La Marne! Verdun! La Somme!... Je n'ai pas souffert comme vous!!!...

FRANÇOISE

Pardon, mon chéri, pardon!... Je suis absurde! Laisse-moi embrasser tes mains, tes pauvres mains qui ont tant fait!

Je sais bien, au contraire, comme tu as souffert! Le froid, la pluie, la boue, les nuits sous terre dans l'eau glacée, les bombes, les gaz empoisonnés, les combats, le sang qui ruisselle, la mort qui pleut!... oui, oui, mon chéri, je sais comme tu as souffert, je le sais!

LE CAVALIER REGNARD

Eh! bien, aujourd'hui, ma Françoise, j'oublie tout! Toi et mes gosses, vous m'êtes rendus et je suis prodigieusement heureux!

Tout à l'heure, quand j'ai revu dans ce triste état ma maison, mon village... je n'ai pas pleuré... J'ai pensé: «C'est mon pays, pourtant!... C'est là que je suis né! C'est ma terre! La voilà! _Je l'ai reprise!_... Comprends-tu?... Je l'ai reprise!... Pour qu'elle redevienne française, les meilleurs d'entre nous sont morts... Et plus elle a été martyrisée, ma terre, plus je l'aime!... A présent, pour moi, cette terre-là, elle est trois fois sainte!

Ah! ces pierres de notre maison, ces pauvres pierres brisées, je voudrais les ramasser une à une et les baiser toutes!... Tiens, Françoise, tiens, embrasse-les, toi aussi!

FRANÇOISE

Embrasser ces vilaines pierres pleines de poussière? Merci!... Non, non, tu as beau dire... tout ça, c'est horrible, horrible!...

(Elle sanglote de nouveau.)

LE CAVALIER REGNARD

Françoise, Françoise,... regarde donc nos gosses qui jouent dans notre maison détruite... Est-ce que ça ne te dit rien, ça?

Les gosses, l'avenir, l'avenir dans les ruines!

Vois-tu! C'est à ces petits-là qu'il faut penser toujours!

La terre, elle est à eux. Nous n'avons pas le droit de l'abandonner!... Telle nous l'avons reçue, telle nous devrons la leur passer!... Regarde-les! Sont-ils gentils! Ecoute-les!...

LE PETIT JEANNOT

Non, non, non, j'veux pas être le Kaiser.

LA PETITE BOITEUSE

T'es bête! Pisque j'te dis qu'c'est l'jeu!

LE PETIT JEANNOT

J'veux pas être le Kaiser... J'veux pas, na!

LA PETITE BOITEUSE

J' t'embrasserai pour la peine! Tiens!

(Elle l'embrasse.)

LE PETIT JEANNOT

Alors, j'veux bien!

LA PETITE BOITEUSE

Mets ce casque-là. (Aux autres.) Et vous autres, mettez ceux-ci. Vous êtes les soldats boches!...

LES ENFANTS

Oh! non, non, non...... On veut pas être les soldats boches!

LA PETITE BOITEUSE

Mais si! Mais si! Vous verrez! Ça sera très amusant!

(Elle les coiffe de casques figurés par de vieux chapeaux ronds au fond desquels est plantée une carotte.)

LE PÈRE MARTIN

Ah! leurs casques à pointe! Regardez donc!... Un vieux chapeau avec une carotte! I' z'en ont des idées!

LA PETITE BOITEUSE

Toi, Jeannot, tu te promènes comme le Kaiser, quand il est venu ici. Tu t'rappelles?... Prends cette serviette pour faire son manteau blanc.

FRANÇOISE

C'est vrai que le Kaiser est venu ici!... Nous l'avons vu de nos fenêtres... Dieu, qu'il nous faisait horreur!... Il avait un manteau blanc comme le drap qui recouvre les cercueils d'enfant!...

LA PETITE BOITEUSE

Vous, vous criez: «Hoch! hoch! Hourrah!...»

LES ENFANTS, qui font les Boches.