Les gens de théâtre

Part 10

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UN PROCÈS DE COULISSES

Les procès de coulisses constituent dans le monde judiciaire une classe à part.

Depuis surtout que le Palais est devenu matière à chroniques, comme tout et bien d'autres choses encore, les causes dans lesquelles le mot de _théâtre_ est prononcé sont considérées comme des bonnes fortunes par certains avocats.

Quelques-uns en ont presque fait une spécialité.

Est-il une meilleure occasion de sacrifier aux Grâces? Comment mieux placer jamais le sourire sarcastique et l'allusion maligne? Les salons et les journaux, qui d'ordinaire n'accordent leur attention qu'aux gredins hors ligne, font une aimable exception pour les procès de coulisses, dont ils répètent durant toute une semaine une phrase ironique ou un trait spirituel.

Athanase allait donc se trouver placé entre deux feux et défrayer d'esprit un duo de défenseurs.

Qu'allait-il faire dans cette maudite galère?

Grâce au retentissement du duel annoncé à grand orchestre, la curiosité était piquée, et la salle de l'audience se remplit de bonne heure d'un public parmi lequel on comptait quelques dames.

Au premier coup d'œil, Athanase reconnut à gauche Dugoupin qui pérorait, et Eulalie qui chuchotait avec une autre actrice toute jeunette qu'elle avait l'air de piloter.--Déjà si bas!

Dugoupin venait jouir sans doute de son triomphe; Eulalie venait probablement jouir de la défaite d'Athanase.

Cette double pensée le fit frissonner.

L'avocat de la partie adverse prenait la parole:

«Messieurs,

»La cause que nous venons soutenir devant vous ne mérite pas d'occuper au delà de quelques instants votre haute attention, et nous nous étonnons que notre antagoniste nous ait mis dans la pénible nécessité de réveiller des souvenirs qu'il aurait gagné à laisser sommeiller.

»Mais il est des gens qui cherchent à escroquer la renommée par tous les moyens. M. Briquet (Athanase) est de ce nombre.

»Il veut qu'on s'occupe de lui, n'importe à quel prix,--fût-ce au prix du sang!

»Non content d'avoir copié,--_avec le sourire sarcastique annoncé_: nous sommes poli--d'avoir copié l'œuvre d'un écrivain consciencieux et modeste, de M. Dugoupin, qui n'a mérité que des éloges en ces circonstances douloureuses, M. Briquet Athanase provoque celui qu'il a... nous continuons à dire: copié...

»Quel feu dans ce Briquet! (_Hilarité dans l'auditoire; l'avocat promène un regard satisfait autour de lui._) N'est-ce pas le cas de s'écrier:

Hérite-t-on, messieurs, des gens qu'on...

voudrait occire?

»Heureusement la Providence ne devait pas permettre cette indignité. Notre antagoniste a été blessé.

»Mais cette blessure, il l'exploite de nouveau dans sa passion du bruit! Les journaux ne sont remplis que du récit du tournoi Briquet! Monsieur Athanase veut poser pour le héros.

»Non! il ne posera pas; car nous le démasquerons.

»Le directeur que je représente, avec la conscience d'un honnête homme, a voulu répudier publiquement toute solidarité avec les perfides manœuvres du plaignant.

»Il l'avait reçu avec bonne foi, il lui avait prodigué les encouragements--en Mécène intelligent qu'il est, il avait accueilli sa pièce, mais autant il avait été bienveillant au débutant autant il est impitoyable au plagiaire.

»Nous demandons qu'il plaise au tribunal de déclarer que nous ne devons pas représenter les _Contes de Fée_, qui sont des contes falsifiés.

»Le jugement de Dieu s'est déjà prononcé contre M. Briquet (Athanase); nous attendons le vôtre avec confiance!»

L'avocat d'Athanase se leva à son tour:

«Messieurs,

»La remarquable plaidoirie que vous venez d'entendre, plaidoirie à l'éclat de laquelle je suis heureux de rendre hommage, n'a qu'un défaut; celui de ses qualités. De l'esprit, beaucoup d'esprit, trop d'esprit.

»La fantaisie est une excellente chose, mais pas trop n'en faut. La caricature a du bon, mais devant la majesté de la justice, le portrait seul doit être admis.

»Nous répudions de toutes nos forces le _croquis_ ingénieux qu'on a tracé de notre client.

»Sans doute cela prêtait à des effets pittoresques, comiques et dramatiques; par malheur, d'un mot je vais détruire ces inventions puériles.

»Regardez mon client, messieurs.

»Est-ce là le fourbe redoutable, le machinateur de ruses, le fier-à-bras qu'on vous a dépeint?

»Oh! ce visage suffirait à répondre! Vous y lisez une bonhomie poussée jusqu'à l'excès, une naïveté qui va jusqu'aux frontières du défaut voisin, une gaucherie somnolente qui atteste l'humeur la plus pacifique, et nous a valu un coup d'épée.

»Mais ce n'est pas tout; nous avons ses œuvres pour attester hautement sa candeur. Je l'ai lue cette pièce qu'on refuse de jouer sous prétexte de plagiat.

»C'est là ce que nous aurions copié! Ah! quand on copie, on choisit mieux ses modèles! Notre pièce respire à chaque pas l'inexpérience, trahit la maladresse du novice dans toutes ses scènes. On y retrouve l'homme qui a tardivement embrassé la carrière dramatique pour laquelle il n'était peut-être pas né.

»Donc cette pièce est bien à nous. Vous auriez pu, vous auriez dû la refuser, c'est possible; mais le droit est le droit; vous l'avez reçue et répétée; vous cherchez un futile prétexte pour écraser un homme dont vous savez que la candeur est sans défense.

»Vous avez compté sans la justice, qui doit son appui aux faibles!...»

--Mais c'est abominable! murmurait Athanase qui se rongeait les poings en voyant l'auditoire, et notamment Dugoupin et Eulalie, le toiser du haut en bas... L'un, jure que je suis un coquin; l'autre, que je suis un idiot...

Le tribunal pencha pour l'idiot, en conséquence de quoi il ordonna que la pièce serait jouée dans un délai d'un mois, s'il n'y avait empêchement pour autres causes.

XLVI

CAVEAT CENSOR

Surtout, n'oubliez pas, cher lecteur, que la scène se passe dans les années 18.., 18.., 18.., 18.., 18...

Nous avons trop fermement foi dans le progrès pour ne pas être convaincu que sa bienfaisante influence a fait disparaître tous les abus qui pouvaient subsister alors, et que messieurs les membres de la censure dramatique ont été compris des premiers dans ce perfectionnement universel.

Mais alors comme alors.

En exécution du jugement du tribunal, le directeur des _Délassements-Plastiques_ avait remonté la pièce d'Athanase, Dieu sait avec quel mauvais vouloir et quelles tribulations! Enfin il l'avait remontée.

Les affiches étaient prêtes. La première était fixée au lendemain, et, le jour même, on répétait devant monsieur l'examinateur.

Le premier acte passa sans encombre: à peine une vingtaine d'observations de détail.

Au début du second, une actrice chantait un rondeau sur les _fées_, qui se terminait ainsi:

Salut enfin à toi, fée immortelle, O Liberté!...

--Vous dites?... fit monsieur l'examinateur interrompant.

L'actrice reprit:

Salut enfin à toi, fée immortelle, O Liberté!...

--J'avais bien entendu; nous supprimerons le rondeau.

--Cependant, monsieur, je ne vois rien de périlleux pour la morale ni pour l'ordre... Tous les poëtes ont célébré la liberté dans leurs ouvrages...

--On supprimera le rondeau, répondit monsieur l'examinateur en observant Athanase avec défiance.

Un peu plus loin, le marquis de Carabas faisait une réflexion sur l'étendue de ses domaines.

--A couper, décréta monsieur l'examinateur.

--Comment?...

--L'allusion est assez transparente. Double attaque contre la noblesse et la propriété.

--Je proteste que telle n'a pas été mon intention. Le marquis de Carabas est un type consacré.

--Le public ne s'y tromperait pas, lui.

--En vérité...

--Monsieur, permettez-moi de vous dire que vous discutez votre œuvre avec une opiniâtreté...

--Bien légitime. J'use de mon droit.

--Et moi du mien.

A la scène suivante, le père du Petit-Poucet, homme très-gêné dans ses affaires, amenait, après de fortes pertes à la Bourse, ses enfants dans la plaine Saint-Denis, pour les abandonner.

--C'est décidément un système, ricana monsieur l'examinateur. Après les insultes à la noblesse et à la propriété, les attaques à la famille.

--Quelles attaques, bon Dieu? exclama Athanase abasourdi.

--Il me semble que l'immoralité est assez flagrante. Au moment où la législation a supprimé les tours, quand l'infanticide exerce dans nos campagnes de si terribles ravages, montrer en spectacle l'abandon des enfants!

--Mais, monsieur, on donne Perrault en prix dans les colléges.

--Si, du temps de Perrault, la morale et la société ne savaient pas se protéger suffisamment, notre époque n'en est que plus rigoureusement astreinte à remplir son mandat civilisateur et purificateur. Nous réduirons la pièce à deux actes...

--Par exemple!

--A moins que le troisième...

Le troisième acte commençait par cette phrase:

«Le proverbe a raison, et j'ai bien fait d'avoir plusieurs cordes à mon arc.»

Monsieur l'examinateur bondit:

--Qu'entendez-vous par monarque, monsieur?

--Mais dame! j'entends _mon arc_, répondit Athanase bonnement.

--Savez-vous bien, monsieur, que vous outrepassez toutes les bornes de la licence?

--Moi?

--Que vous foulez aux pieds les convenances les plus sacrées?

--Je...

--Que ce jeu de mots est un attentat?...

--Quel jeu de mots?

--Oui, monsieur, un attentat!

--Sapristi! quel jeu de mots?

--Vous le savez mieux que moi...

--Ma parole d'honneur...

--Monsieur le directeur...

--Rien qu'une...

--Je ne vous parle plus, monsieur... Monsieur le directeur, j'ai le regret de vous annoncer que j'interdis la pièce.

Le directeur sourit dans sa barbe. Quant à Athanase:

--Ah! c'est ainsi! Ah! tout conspire contre moi! Ah! depuis des années je travaille sans résultat; depuis des années j'endure rebuffades, insomnies, privations, fatigues; je suis rebuté, bafoué, berné, volé, calomnié, blessé, chicané, pour arriver à être supprimé... Je m'indigne à la fin, je me soulève, je me révolte. La France n'est pas encore à ce point marâtre pour ses enfants; il y a une presse à Paris... Demain vous aurez de mes nouvelles.

Une seule feuille avancée imprima la protestation d'Athanase; mais cette publicité ne fut pas perdue. Vu la vivacité des termes, elle suffit pour lui valoir...

XLVII

PRODUIT NET

... Six mois de prison.

On fait des réflexions en six mois.

Le jour où le gardien daigna lui annoncer qu'il était libre, Athanase avait vieilli de dix ans.

A l'aventure, il se mit à marcher à travers les rues. Sans savoir où il allait, il allait toujours. Un long corridor noir s'offrit à ses regards, d'instinct il s'y engouffra, gravit un étage, frappa à une porte.

--Entrez, fit-on du dedans.

--Monsieur le directeur, vous devez me connaître. Je m'appelle Athanase Briquet, je sors de prison et je voudrais travailler pour votre scène.

--Ah! c'est vous, monsieur l'homme aux duels, aux procès, aux scandales, aux complots... Je vous dispense de vous représenter jamais chez moi, et j'ai assez bonne opinion de mes confrères pour penser qu'ils seront tous de mon avis.

Athanase redescendit et recommença à marcher.

Des panonceaux frappèrent ses yeux, il s'élança comme un automate.

_Entrée de l'étude, tournez le bouton, s. v. p._, disait une inscription.

Il tourna le bouton.

--Monsieur, je suis ancien clerc d'huissier et je voudrais reprendre ma première profession... Je m'appelle Athanase Briquet, de Gérizy.

--Athanase Briquet! le folliculaire dont les papiers publics ont parlé; ce coureur de coulisses et d'aventures, ce révolutionnaire... Jamais le plafond de mon étude n'abritera un homme qui a des accointances avec les cabotins et conspire contre les institutions de son pays, et je me flatte, pour l'honneur du corps, que tous mes collègues partageront cette manière de voir.

Athanase Briquet avait repris sa course machinale. En traversant le boulevard, il fut éclaboussé par une voiture qui faillit l'écraser, pendant qu'une voix de femme criait:

--L'imbécile!

Athanase reconnut la voix et la femme, c'était Eulalie, toujours accompagnée de l'actrice jeunette. Il doubla le pas, heurtant les passants, éperdu, fatal, guidé par une suprême pensée vers son ancien hôtel.

--Que demandez-vous?... interrogea un garçon qui fumait sur le palier du rez-de-chaussée.

--Ma chambre.

--Il y a beau temps qu'elle est louée.

--Mes effets?

--Vendus.

--Mon ami?...

--Qui ça? le numéro 9? le pauvre bonhomme, il ne se grisera plus. Il y a eu hier une semaine qu'il est mort.

--Mort!

--Oui! ça n'a pas été long... J'étais à faire sa chambre. Il tenait un petit verre à la main, il a murmuré un nom de femme, voulu fredonner l'air de _T'en souviens-tu_, et puis bonsoir!...

--Le théâtre... l'étude... elle... lui... Tout à la fois, ô Gérizy! Gérizy! sanglota Athanase.

Et il se cramponna à la muraille!...

ÉPILOGUE

XLVIII

PARLEZ ENCORE AU CONCIERGE

Cinq années se sont écoulées. La loge du concierge des _Divertissements-Plastiques_ a toujours quinze pieds carrés, un pot-au-feu ronfle toujours dans un des angles, seulement c'est un homme qui écume le pot-au-feu.

L'homme, c'est Athanase, que le père Balandreau, touché de ses malheurs, a pris en affection et pour qui, en se retirant après fortune faite, il a obtenu la survivance de sa place.

Un jouvenceau se présente, comme l'ex-clerc se présentait autrefois, et demande à parler au directeur.

--Il est sorti, fait à son tour Athanase.

--Mais!...

--Il est sorti, répète-t-il avec autorité.

Et plus bas avec compassion:

--Encore un malheureux qui, si j'osais lui raconter...

Puis, comme une ouvreuse a passé devant la loge tandis que le jouvenceau s'éloignait:

--Pauvre Eulalie!... soupire-t-il en mettant un oignon brûlé dans la marmite... Ici, du moins, je peux la voir tous les jours... Allons! décidément, j'aime mieux être à ma place qu'à celle de ce bon jeune homme!

FIN.

TABLE

Pages. Préface 1 I. Parlez au concierge 5 II. Suite du précédent 11 III. A quoi tient une vocation 27 IV. Prose et poésie 33 V. Un Aristarque de province 40 VI. Correspondance départementale 46 VII. _Le Phare dramatique_ 54 VIII. L'homme à l'absinthe 61 IX. La philosophie des affiches 69 X. Les amours d'un comique 75 XI. La nostalgie des planches 85 XII. L'Agence cosmopolite 91 XIII. Une élève du Conservatoire 100 XIV. Intérieur d'actrice 107 XV. Péripétie 116 XVI. Une première entrevue 117 XVII. Numéro 9 et numéro 11 123 XVIII. Écritures en tous genres 126 XIX. Le carnet d'un copiste 132 XX. Émotions d'auteur 139 XXI. Si jeunesse 142 XXII. Airs variés pour grosse caisse 146 XXIII. Un apophthegme 156 XXIV. Le directeur commerçant 157 XXV. Le directeur spéculateur 160 XXVI. Le directeur homme du monde 164 XXVII. Le directeur auteur 168 XXVIII. Le brocanteur théâtral 171 XXIX. Un comité de lecture 178 XXX. Le scenario voyageur 189 XXXI. Un café de théâtre 192 XXXII. Le ramasseur de bouts de nouvelles 197 XXXIII. Coup de soleil 203 XXXIV. Les joies de la collaboration 207 XXXV. Un foyer d'artistes 212 XXXVI. Essai de statistique 221 XXXVII. Le chef de claque 223 XXXVIII. Ces messieurs du lundi 230 XXXIX. En répétition 240 XL. Les docteurs ès-planches 246 XLI. Amis et confrères 253 XLII. Les chevaliers de la réclame 257 XLIII. Représentation à bénéfice 268 XLIV. Qui va à la chasse 275 XLV. Un procès de coulisses 279 XLVI. Caveat censor 286 XLVII. Produit net 292 XLVIII. Épilogue--Parlez encore au concierge 299

FIN DE LA TABLE.

Paris.--Imprimerie VALLÉE ET Cie, 15, rue Breda.