Chapter 9
--Pardon, vous ne sauriez pas où est mon bureau?
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XXXIII
Caldas avait perdu son troisième acte; mais il fut nommé commis. Ses appointements se trouvèrent du coup presque doublés.
Il était donc dans les satisfaits; par contre, il y avait des mécontents, M. Rafflard, par exemple, qui venait d'être nommé au bureau des Affaires Prescrites, une impasse définitive, et Nourrisson, qui était resté au bureau du Sommier.
M. Bizos, promu au grade de sous-chef était furieux; M. Sangdemoy, au contraire, n'ayant eu aucun avancement, se frottait les mains et plus que jamais bénissait l'administration.
Gérondeau, lui aussi, était dans les satisfaits. Cet adroit expéditionnaire avait réussi à s'emparer de fonctions qu'il convoitait depuis longtemps, c'est-à-dire à s'introduire dans un bureau complètement hors cadre, le
BUREAU DES VOITURES.
Les employés de ce bureau forment une classe à part dans l'administration. Ce sont des paresseux intelligents. L'autorité supérieure a su tirer parti de leurs défauts et utiliser des gens jusqu'alors inutiles.
Dans l'intérieur du ministère, ils ne faisaient oeuvre de leurs dix doigts. Renonçant à combattre leur horreur insurmontable pour le bureau, l'administration les emploie à l'extérieur.
Ils font les courses qui exigent la présence d'un homme entendu et capable; ils s'occupent des affaires litigieuses; discutent les transactions, et enfin évitent, pour les affaires urgentes, les lenteurs de la correspondance administrative.
Le nom de ce bureau vient de ce que l'administration autorise tous ces employés à prendre des voitures à son compte. Leurs six heures réglementaires se passent donc dans un coupé, dont quelques-uns sont heureux d'offrir la moitié aux petites dames qu'ils rencontrent.
D'autres voyagent, dit-on, sur l'impériale des omnibus, et réalisent ainsi d'honnêtes bénéfices.
Gérondeau n'est pas de ceux-là. Il affirme qu'il y met du sien.
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Basquin n'était ni content, ni mécontent. On l'avait fait passer, toujours en qualité d'expéditionnaire, à un bureau de création nouvelle, le
BUREAU DE LA CORRESPONDANCE PARTICULIÈRE.
Ce nouveau service est l'oeuvre et l'invention d'un sous-chef rempli d'astuce. Depuis cinq ans il rumine ce projet, depuis trois ans il travaille à le faire aboutir.
C'est au portier du ministère que jadis les facteurs de la poste remettaient les lettres particulières adressées à Messieurs les Employés.
Le portier les distribuait aux garçons de bureau, lesquels les transmettaient à leurs destinataires.
Le sous-chef rempli d'astuce vit là matière à centralisation. Il fit remarquer que le portier empiétait sur les droits de l'administration; il rédigea un projet où il était démontré, clair comme le jour, que la distribution de ces lettres ne devait pas être dans les attributions du concierge et nuisait à ses fonctions administratives.
Dans un second rapport, il indiqua tous les désavantages de ce mode de procéder. Les lettres pouvaient se perdre, et dans ce cas à qui s'en prendrait-on? Elles pouvaient arriver en retard; de qui serait-ce la faute? Où trouver une responsabilité?
En conséquence il proposait une amélioration notable à cet état de choses, et concluait à la nomination d'un chef de service, aux appointements de huit mille francs. En même temps il s'offrait pour remplir cette mission toute de dévouement.
Ce sous-chef rempli d'astuce avait de nombreuses relations; il fit parler, agir, et ma foi, à la faveur de la réorganisation qui venait d'être enfin réalisée, il enleva sa nomination.
C'est alors qu'il installa son bureau. Il lui fallait un état nominatif de tous les employés du ministère de l'Équilibre, avec l'indication du bureau auquel ils appartenaient et de la pièce dans laquelle ils travaillaient.
Pour dresser ces états, il obtint deux expéditionnaires. Il avait déjà un garçon de bureau chargé de porter les lettres.
Il ne s'en tint pas là. Comme il devait être toujours au courant de toutes les mutations, il se mit en rapport, avec le bureau du personnel et se fit donner un commis principal, chargé de tenir à jour un registre des mutations. Le garçon de bureau se trouvant insuffisant, il en eut deux.
A la tête de ce personnel de cinq individus, il se déclara littéralement accablé de besogne; il cria, clabauda, se plaignit amèrement, et enfin se fit accorder un sous-chef.
Ce nouveau venu était un ambitieux; il fut mécontent d'avoir peu de chose à faire, et résolut d'innover pour se faire valoir. Il décida qu'on transcrirait sur des registres spéciaux l'adresse de toutes les lettres, y compris la désignation du timbre et du lieu d'expédition.
Ce surcroît de travail n'exigea pas moins de trois employés nouveaux, dont deux commis et un surnuméraire. Depuis lors ce bureau fonctionne régulièrement.
Chaque année on dresse un relevé exact de ces registres, et ainsi on se rend compte du nombre des lettres reçues et on sait, ce qui n'est pas moins important et utile, quel est l'employé dont la correspondance est la plus étendue.
Autrefois, lorsque le portier faisait par complaisance le service de vaguemestre, toutes les lettres arrivaient en temps utile, aucune ne s'égarait.
Aujourd'hui, on les reçoit très-exactement le surlendemain, excepté celles qui se perdent en route.
XXXIV
Bonheur nuit quelquefois. Caldas nommé commis dut changer de bureau. M. Brugnolles, qui a toujours su tirer son épingle du jeu, avait été nommé sous-chef. Il fut remplacé par cinq employés, et Romain dut aller exercer ses fonctions de commis dans un des sept bureaux du ministère où l'on travaille, le bureau de l'Alimentation.
Le chef de cette branche du service, un des hommes les plus capables de l'administration, s'appelle Izarn. Il est entré à l'Équilibre au sortir du collège, vers la fin de 1850. Son avancement, on le voit, a été assez rapide, sans avoir rien de scandaleux. Il en est redevable, un peu à son mérite, beaucoup à la politique raffinée dont il ne s'est jamais départi un instant.
M. Izarn est le type achevé de
L'EMPLOYE QUI SE FAIT PETIT.
A quarante ans il est encore petit garçon, très-petit garçon; il feint devant ses supérieurs une timide et respectueuse émotion. Loin de chercher à se faire valoir, il cache ses talents administratifs avec plus de soin que les autres n'en mettent à les étaler. Fait-il quelque chose de bien, de remarquable, il laisse tout l'honneur en rejaillir sur son chef immédiat, et il pousse si loin l'habileté, que celui-ci n'éprouve aucun embarras à se parer des plumes qu'il n'a point trempées dans l'encre.
A-t-il été commis une boulette au contraire, l'employé qui se fait petit n'hésite pas, si étranger qu'il y soit, à en assumer la responsabilité. Il devient le bouc émissaire, tend le dos à tous les reproches, reçoit volontiers les savons, et sans murmurer se laisse laver la tête.
Ce plan de conduite repose sur une connaissance approfondie du coeur humain. L'homme qui, ***(lacune)*** ment d'humeur, a passé sa colère sur un innocent, éprouve toujours le regret d'avoir été trop loin. Il répare, surtout lorsque la réparation ne lui coûte rien; et le supérieur, qui a dit à l'employé qui se fait petit des choses désagréables, se sent obligé de faire pour lui des choses qui lui seront utiles.
C'est ainsi que M. Izarn est arrivé à diriger le bureau de l'Alimentation. Il y a dix-huit employés sous ses ordres, qui tous travaillent comme des nègres. Dans son service, pas moyen de flâner. S'il n'y a pas de besogne, il en invente, et du matin au soir il est sur le dos de ses employés, qui le trouvent «taonnant.»
La manière dont M. Izarn a composé ce bureau exceptionnel mérite vraiment d'être rapportée.
Il a procédé par élimination. Sur dix employés qu'on lui donnait, il s'en trouvait toujours un qui, bien stylé et exactement surveillé, faisait à peu près son affaire; cet homme précieux, il le gardait et se débarrassait des autres en faveur de ses collègues.
C'est ainsi que, depuis trois ans, il n'est pas passé moins de cent quatre-vingts commis et expéditionnaires dans le bureau de M. Izarn; il en est resté dix-huit; mais aussi quels piocheurs! Chacun d'eux est de la force de dix employés-vapeur. Aussi n'avancent-ils jamais. Ils sont là à vie.
On sait trop bien que si on venait à les perdre, on ne les remplacerait pas. L'avancement même de M. Izarn, qui sera chef de division avant qu'il soit trois ans, ne les fera pas rentrer dans le droit commun. Il les léguera à son successeur.
On cite de M. Izarn, pour se défaire des employés qui ne lui vont pas, des traits héroïques.
Vers 1867, on lui envoya un commis principal qui était le plus paresseux et le plus inexact des bureaucrates; au bout de huit jours il en était positivement excédé. Le nouveau venu entravait le travail, débauchait ses camarades et leur soufflait l'esprit d'insubordination. M. Izarn demanda d'abord son changement; il ne lui fut point accordé.
Alors il proposa purement et simplement la destitution de ce cancre. Par malheur ce cancre était bien en cour, si bien qu'il fut maintenu envers et contre son chef de bureau.
Le pauvre chef était au désespoir.
N'osant plus attaquer le taureau par les cornes, il employa mille petits moyens pour se dépêtrer de ce commis impossible. Il répandit, c'est un fait avéré, des bruits étranges sur le malheureux; il insinua que ce pouvait bien être un agent secret de quelque pouvoir occulte, espérant ainsi le faire malmener et renvoyer par ses collègues.
La ruse ne réussit pas, et, dans son exaspération, M. Izarn alla jusqu'à lui susciter un duel. Le commis principal en sortit sain et sauf.
C'est alors que M. Izarn fit voir de quoi il était capable. Du jour au lendemain il changea de tactique...
Et trois mois après le cancre était nommé sous-chef dans un autre service.
* * * * *
XXXV
--Comment sortir de cette galère? se demandait Caldas.
Et de fait il n'avait plus un instant à lui. Pour achever sa pièce et refaire le troisième acte, perdu dans le déménagement, Romain fut réduit à travailler le soir chez lui, sur les genoux de Mlle Célestine, ce qui était bien dur.
Autre malheur. Il avait plu à M. Izarn.
Caldas, qui n'avait pas acquis dans la petite presse la réputation d'un Bénédictin, se trouvait, sans faire le moindre effort, à la hauteur des travailleurs austères du bureau de l'Alimentation. N'ayant aucune chance de passer sous-chef, il songeait sérieusement à tomber malade.
A ce moment une grande nouvelle mit en émoi tout le bureau. Un chef de division voulait choisir un secrétaire parmi les forçats de M. Izarn. Romain se serait mis sur les rangs, sans les sages avis de M. Lorgelin qu'il était allé consulter.
--Vous voulez donc perdre votre avenir administratif? lui dit celui-ci.
--Mais il me semble, répondit-il, que lorsqu'on s'approche du soleil...
--On se grille, répliqua M. Lorgelin. De deux choses l'une: ou vous ferez l'affaire de votre chef de division, ou vous ne la ferez pas.
--Je ne vois pas d'autre alternative, observa Caldas.
--Si vous faites son affaire, il vous confisque à son profit, et vous voilà devenu secrétaire perpétuel.
--Comme M. Villemain, mais sans les jetons.
--Si vous ne faites pas son affaire, il vous renvoie honteusement, et vous voilà noté d'incapacité ou de paresse pour le restant de votre vie.
--Je vous comprends, reprit Romain, vous me conseillez de ne pas m'enterrer: mais je suis enterré vif dans ce maudit bureau de l'Alimentation.
--Vous êtes sous la coupe d'Izarn? fit M. Lorgelin.
--Oui.
--Et vous lui plaisez?
--J'ai ce malheur.
--Vous avez donc travaillé?
--J'ai commis cette imprudence.
--Alors, c'est fini, pourquoi me demandez-vous conseil?
--C'est que je voudrais sortir à tout prix de cet étouffoir, je n'entends pas renoncer à l'avancement.
--Alors, ne faites plus rien.
XXXVI
Caldas montra bien qu'il était un ambitieux. Il suivit strictement les avis de Lorgelin-Mentor. Pendant quinze jours on ne le vit pas écrire une seule ligne. Il allait dans la journée faire des parties de billard au café de l'Équilibre. M. Izarn, qui entre cent fois par jour dans le bureau de ses subordonnés, ne le trouvait jamais à sa place.
Surpris de ce changement à vue, le chef de bureau essaya d'abord de ramener le réfractaire à de meilleurs sentiments; il lui parla affectueusement, du ton de l'intérêt le mieux senti, et humecta à propos sa paupière de deux ou trois petites larmes qu'il a à sa disposition. Il lui représenta le désespoir de sa famille, lorsqu'elle apprendrait que par des étourderies de jeune homme il compromettait sa carrière. Caldas, que deux ans de bureaucratie avaient vigoureusement trempé, ne s'attendrit point à ces larmes de crocodile. Il promit hypocritement de s'amender, et resta huit jours sans venir.
Pendant sa maladie qui tomba bien, car le temps fut superbe, il fit savoir adroitement à son chef qu'il écrivait dans les journaux.
Lorsqu'il reparut, il trouva sa place prise. Il alla demander une explication à M. Izarn.
--Je m'étais bien trompé sur votre compte, répondit celui-ci; vous êtes, je le vois, de ceux qui désertent devant l'ennemi.
--Quel ennemi? demanda Caldas.
--Le travail, puisque le travail est votre ennemi, à vous autres, mauvais employés.
Caldas, ravi au fond de l'âme, baissa la tête comme un coupable.
M. Izarn reprit:
--Vous serez enchanté, j'imagine, de l'emploi qu'on vous donne; vous passez au bureau des Duplicatas, on n'y fait absolument rien, et le chef, M. Deslauriers, est aussi un homme de lettres, un homme d'esprit; on joue des pièces de lui sur les théâtres, il vient des actrices le voir pendant la séance. Vous serez au mieux ensemble. Adieu, grand bien vous fasse!
--Deslauriers! se disait Romain en gagnant le bureau des Duplicatas, Deslauriers, je n'ai jamais vu ce nom sur aucune affiche.
Ce chef de bureau, qui s'appelle Deslauriers au ministère et dans la vie privée, signe du nom charmant de Saint-Adolphe les levers de rideau qu'il fait représenter aux théâtres de flons-flons.
C'est un homme de cinquante-cinq ans, rond comme une pomme, à l'oeil vif, à la bouche souriante, et portant au bout du nez la décoration des membres du Caveau. Quoi qu'en dise M. Izarn, il travaille et mène fort bien son service. Il est un peu causeur, mais ce n'est pas un défaut, lorsque comme lui surtout on cause bien. Il en tire vanité, et n'est jamais plus heureux que lorsqu'il trouve un auditeur bienveillant qui rie à ses calembours et comprenne ses mots. Sa mémoire est un inépuisable répertoire d'anecdotes mi-partie administratives, mi-partie théâtrales.
M. Deslauriers accueillit admirablement Romain.
--Vous êtes monsieur Caldas, lui dit-il, je suis, parbleu! enchanté de faire votre connaissance. C'est vous qui, dans le _Bilboquet_, avez parlé si avantageusement du _Gondolier des Pyrénées_ dont je suis l'auteur.
--Quoi! vous seriez Saint-Adolphe? dit Caldas abasourdi.
Saint-Adolphe s'inclina modestement.
M. Deslauriers reprit:
--J'espère qu'en entrant dans l'Administration vous ne faites pas d'infidélités à Melpomène.
--Oh! dit Caldas, quand on veut faire son chemin...
--Eh bien, est-ce que l'un empêche l'autre? La littérature et la bureaucratie sont soeurs. Que dis-je, l'Administration est le noviciat des grands hommes.
--Il est vrai, balbutia Romain, rougissant de cette impudente flagornerie, il est vrai que votre exemple le prouverait.
--Je ne suis pas le seul, continua Saint-Adolphe. Ainsi, nous revendiquons Dumas père, qui est entré au Théâtre-Français par le Palais-Royal; Ancelot, qui n'a fait qu'un saut du ministère de la marine à l'Académie. Ah! ah! il aiguisait bien l'épigramme, Ancelot; connaissez-vous celle qu'il fit à la première représentation de la _Pie Voleuse_?
--Oh! oh! fit Caldas.
--Oui, je sais, c'est un peu leste, mais c'est gai, très-gai. Dans les jeunes nous comptons Barrière, l'auteur des _Faux Bonshommes_, un échappé de la Guerre. Nous aurons bientôt Caldas.
--Peut-être, répondit Romain, j'ai en portefeuille une pièce en cinq actes que je destine aux Français.
--Quel titre?
--_Les Oisifs_.
--Bon! toute l'Administration ira voir ça. Avez-vous lu?
--Pas encore, je ne connais personne.
--Eh bien! je vous donnerai un coup d'épaule. Je ne suis pas votre chef de bureau pour rien. Nous irons voir Got et M. Régnier, et puis j'ai dans ma manche certain personnage...
--Oh! Monsieur, comment vous remercier! s'écria Caldas enthousiasmé.
--C'est bon, c'est bon! vous me remercierez le soir de la première représentation. Mais il faudra m'apporter le manuscrit. Vous en êtes content?
--Ma foi, oui; il n'y a que le troisième acte qui m'inquiète. Je l'avais écrit, il était bon, et puis voilà que je le perds dans le déménagement. Je l'ai refait deux fois, mais il n'est pas aussi bien venu que la première.
M. Deslauriers hocha la tête.
--Ces déménagements, dit-il, amènent toujours des catastrophes.
--Il faut bien s'en consoler, fit Caldas; et pour tâcher d'oublier mon malheur, je vais aller noyer mon chagrin dans des flots d'encre administrative. Quand on a le tort d'être homme de lettres, on a raison de déployer tout son zèle bureaucratique.
--Du zèle! s'écria M. Deslauriers; comment, c'est vous, un lettré, qui prononcez ce mot-là! Vous ne savez donc pas ce qu'a dit Talleyrand?
--Oui, répondit Romain, je sais: «Surtout pas de zèle!» Voilà une maxime qui a dû rassurer bien des consciences de paresseux.
--Ne riez pas de ce mot profond. Il est toujours d'actualité. On peut être zélé et paresseux. Le zèle, mon cher ami, c'est la plaie de l'Administration. C'est lui qui dénature toutes les intentions et fait des absurdités des choses les plus raisonnables. Connaissez-vous l'histoire des chapeaux gris?
--Est-elle dans Aristote? demanda Caldas.
--Ah! très-joli! fit Saint-Adolphe; non, c'est une histoire presque contemporaine. Je vais vous la conter. Mais tirez donc le verrou, qu'on ne vienne pas nous interrompre.
Caldas obéit.
--Vous devez savoir, reprit M. Deslauriers, que pendant l'été de 1829, les adversaires de la Restauration (elle en avait beaucoup) s'avisèrent de porter des chapeaux de feutre gris. C'était, vous comprenez, un signe de ralliement, une cocarde. Tous ces mécontents faisaient ainsi de l'opposition et étaient bien aises de vexer le gouvernement sans danger. Ils pouvaient de la sorte se compter, et le gouvernement de Charles X n'avait rien à dire, car, en bonne politique, on ne peut arrêter un homme parce qu'il porte un chapeau de feutre gris.
--Mais le zèle? demanda Caldas.
--Nous y voici. Le ministre de l'Équilibre, qui était à cette époque M. le comte de... ma foi, je ne me rappelle pas son nom, fut informé qu'en province, un certain nombre d'employés de son ressort portaient cet emblème du libéralisme.
--Y voyaient-ils malice?
--Peut-être bien que non. Toujours est-il que le ministre prit une feuille de papier et y griffonna la note que voici textuellement, car je me la rappelle:
_«Prier MM. les chefs de service des départements d'engager leurs subordonnés à ne point porter de chapeaux de feutre gris.»_
--L'avertissement était paternel, remarqua Caldas.
--N'est-ce pas? Mais la note du ministre tomba entre les mains de son secrétaire, un homme fort zélé, et il en changea légèrement la rédaction; il écrivit:
_«MM. les chefs de service des départements veilleront à ce que leurs subordonnés ne portent plus à l'avenir de chapeaux de feutre gris.»_
Romain sourit.
--L'avis du secrétaire fut transmis à un chef de division, qui était zélé lui aussi; il crut saisir la pensée intime du ministre et la traduisit de la sorte:
_«MM. les chefs de service des départements feront savoir à leurs subordonnés que, conformément aux ordres de Son Excellence, il leur est interdit, sous les peines les plus sévères, de porter à l'avenir des chapeaux de feutre gris.»_
--J'aime assez ce _crescendo_, dit Romain.
--Ecoutez le _rinforzando_, reprit M. Deslauriers. Le directeur auquel fut transmise cette circulaire était zélé aussi; il l'interpréta de la façon que voici:
_«MM. les chefs de service des départements notifieront à leurs subordonnés que, par ordre de Son Excellence, il leur est absolument interdit de porter à l'avenir des chapeaux de feutre gris. Les contrevenants seront destitués dans les vingt-quatre heures et poursuivis conformément aux lois.»_
--Et qu'arriva-t-il? demanda Caldas.
--Peu de chose, les journées de Juillet.
--Savez-vous, reprit Romain, qu'il y a dans votre histoire le sujet d'une comédie qu'on appellerait _le Zèle?_
--Vous croyez?
--Permettez-moi de vous apporter le scénario: s'il vous convient, nous pourrons y travailler ensemble.
--C'est entendu, mon cher ami; et quand me l'apporterez-vous, ce scénario?
--Dans deux ou trois jours.
--A l'oeuvre alors, vite à l'oeuvre, dit le chef de bureau.
Caldas, qui causait depuis trois heures, se leva pour sortir et s'inclina respectueusement devant son supérieur.
--Pas de cérémonies entre nous, je vous en prie, mon cher collaborateur; devant le monde vous m'appellerez monsieur Deslauriers, mais quand nous serons seuls, tu me diras: Saint-Adolphe!
XXXVII
Le bureau des Duplicatas, où Caldas était désormais condamné à passer ses journées, ressemble fort à l'étude d'un lycée. C'est une grande salle tapissée de cartons, meublée de quelques vieilles chaises dépaillées et de tables malpropres.
Les deux fenêtres donnent sur une cour qui n'est pas moins large qu'un puits; on y verrait cependant assez clair en plein midi sans l'épaisse couche de poussière gluante collée aux vitres.
De même que dans une voiture, l'hiver, le voyageur, pour regarder une jambe qui passe ou voir l'heure d'une horloge publique, essuie par endroits sur les glaces la vapeur de la respiration, de même les employés du bureau des Duplicatas, pour observer ce qui se passe dans la galerie voisine, pratiquent des judas dans la crasse opaque qui recouvre la vitre, avec le bout de leurs doigts légèrement humecté de salive.
Ah! la poussière! comme la cendre du Vésuve qui a enseveli Pompéï, elle couvre de son linceul morne cette nécropole bureaucratique, et l'araignée file le crêpe de ce deuil.
D'où vient-elle, cette poussière?
Les balais des garçons de bureaux sont impuissants à la combattre; quant au plumeau mis à leur disposition, comme il leur faudrait lever les bras, ils ne s'en sont jamais servis.
Chaque matin les employés apportent à leurs souliers un échantillon de toutes les boues de Paris: il y a la boue noire et fétide de la rue du Four-Saint-Germain, cette boue dont M. Bertron tire de l'huile d'olive, et la boue crayeuse de Montmartre; il y a la boue rouge de la rue de Rivoli et la boue verte du Père-Lachaise.
A la chaleur du poêle toutes ces ordures sèchent et s'émiettent en pulverin impalpable; l'atmosphère s'alourdit d'évaporations malsaines, de miasmes délétères. Le vent, quand on ouvre la porte avec violence, soulève des tourbillons comme le simoun dans le désert.
La caserne empeste le cuir, le crottin et le tabac; la sacristie a l'odeur affadissante de la cire et des cierges éteints; la gargote empoisonne le graillon, la viande et le vin; l'air nauséabond de l'hôpital soulève l'estomac: eh bien! les bureaux du ministère de l'Équilibre ont aussi leur odeur _sui generis_, odeur indescriptible et indéfinissable, où se mêlent et se confondent les plus horribles exhalaisons, l'eau qui cuit sur le poêle, la souris crevée entre deux dossiers, les débris en putréfaction des repas quotidiens oubliés dans les coins; l'haleine fétide, la sueur des habits qu'on change, le cuir des souliers qui rissolent près du feu, enfin les effluves de toutes les misères, de toutes les corruptions et de toutes les infirmités des gens qui y vivent. Aux vapeurs de cet odieux alambic s'ajoute la fumée des lampes qu'on allume en plein jour, et l'on est surpris de voir une lumière brûler dans un pareil milieu.