Chapter 8
--A mon tour, dit Sangdemoy. Il faut rester, parce qu'ailleurs vous seriez sans doute plus mal qu'ici. Il vaut mieux tenir que courir. Vous gagnez peu, mais c'est sûr. Il faut travailler, parce que le travail est l'artisan du succès et qu'on ne s'ennuie jamais quand on travaille. Il faut attendre, parce que l'administration ne peut manquer de vous récompenser et que chaque heure qui s'écoule vous donne un droit de plus à ses faveurs. L'homme intelligent et actif peut compter sur elle; l'avancement est pour lui seul en définitive, et si l'on vous dit qu'elle voit du même oeil le fainéant et le travailleur, n'en croyez rien; c'est un bruit que les paresseux font courir.
--Je goûte fort vos raisonnements, dit Caldas; mais vous êtes resté dans les généralités, et sur ce terrain on plaide avec un égal avantage le pour et le contre. Passons, s'il vous plaît, à mon cas particulier, et puisqu'il s'agit de moi, faites de la personnalité.
--Soit, continua M. Bizos. Vous gagnez aujourd'hui douze cents francs, dans trois ans vous en gagnerez quinze cents, dans six ans dix-huit, et ainsi de suite. A quarante ans vous aurez un traitement de quatre mille francs, c'est-à-dire à peu près de quoi manger quand vous n'aurez plus de dents. Et notez bien que je vous dore la pilule, je vous suppose de ces gens heureux ou adroits qui retournent le roi cinq fois par partie. Vous ne serez ni heureux ni adroit: attendez-vous donc à végéter toute votre vie dans un emploi de mille écus.
--J'admets le calcul de M. Bizos, riposta M. Sangdemoy; seulement il porte à faux. Si tous les appelés ne sont pas élus, c'est de leur faute. Nous sommes trois mille employés à l'Équilibre: quinze cents resteront copistes, parce qu'ils sont inintelligents ou paresseux; ce sont les traînards et les éclopés; ils peuvent faire leur _mea culpa_. Mille ne dépasseront pas les grades intermédiaires, ce sont les négligents et les insoucieux, c'est le noyau de notre corps d'armée; _mea culpa_ encore pour ceux-ci. Les cinq cents autres forment l'état-major: avec des capacités et du tact, du tact surtout, on est toujours de ceux-là, monsieur Caldas. D'ici trois ans vous devez être commis principal, sous-chef dans cinq ans, chef de bureau deux ou trois ans plus tard. Vous aurez trente-trois ans et toutes vos dents encore pour manger vos huit mille francs d'appointements. Arrivé là, l'avenir est à vous. Vous devenez chef de division et enfin directeur, conseiller d'État, etc. Tous les chefs de bureau deviennent directeurs: c'est écrit là-haut.
--Parbleu, dit M. Bizos, je vous engage à vous citer pour exemple. Vous êtes un excellent employé, et après dix-huit ans de service vous avez trois mille francs d'appointements.
--Je puis avoir été négligé en apparence, répondit M. Sangdemoy, mais un dédommagement certain m'attend. Mon avancement, pour avoir été tardif, n'en sera que plus rapide. D'ailleurs vous-même, vous êtes la preuve de ce que j'avance, vous qui en cinq ans, sans protection et sans intrigue, êtes arrivé au même point que moi.
--Si je vous entends bien, fit Caldas, les chances sont à peu près égales, comme à la roulette; et puisque je suis ici, ma foi, j'ai bonne envie d'y rester.
--Ah! tant mieux, s'écria M. Sangdemoy.
--Ah! tant pis, s'écria M. Bizos.
--Élucidons encore la question, reprit Caldas. Considérons la chose au point de vue de la vie privée. Un employé de l'Équilibre doit-il se marier?
--Toujours! fit M. Sangdemoy.
--Jamais! fit M. Bizos.
--Parlez, dit Romain.
--Le mariage est une chose grave, reprit M. Bizos. On se marie par amour ou pour de l'argent. Mais les mariages d'amour ne sont permis qu'aux millionnaires, qui sont trop raisonnables pour faire cette folie. Donc il vous faut une dot, et les dots ne se jettent pas à la tête des jeunes commis à deux mille quatre. C'est à la fleur du bel âge de cinquante ans que vous pourrez songer à prendre femme. Si vous vous mariez jeune, ce sera avec une fille pauvre; vous ne mangerez que des pommes de terre dans votre ménage. Si vous vous mariez vieux, vous serez odieux ou ridicule. Dans tous les cas, époux imberbe ou barbon, le métier que vous faites est dangereux pour un mari. Absent toute la journée, votre femme s'ennuie; et quand une femme s'ennuie...
--Est-ce qu'une femme a le temps de s'ennuyer dans la journée? répliqua M. Sangdemoy; elle trouve trop d'occupation dans son intérieur, alors même qu'elle n'aurait pas à ses côtés un enfant, ange gardien du foyer. Une femme ne s'ennuie que le soir, quand son mari déserte la maison. Et d'ailleurs, où sont les hommes qui appartiennent exclusivement à leurs femmes? Est-ce le médecin, cet homme de dévouement qui n'est même pas maître de ses nuits? Est-ce l'avocat, le juge, l'artiste? Il faut que l'employé se marie, et le plus tôt est le mieux. L'employé marié présente plus de surface, plus de garanties; c'est un citoyen, tandis qu'on devrait refuser ce titre au célibataire inutile. Et les bons partis ne vous manqueront pas: quel père de famille ne s'estime heureux de donner sa fille à un homme muni d'un emploi sûr? Ne sait-on pas d'ailleurs que l'administration protège l'employé marié et lui donne de l'avancement en raison du nombre de ses enfants?
--Comme je veux être directeur, dit Caldas, je me marie, et j'ai beaucoup d'enfants.
--Tant mieux! fit M. Sangdemoy.
--Tant pis! fit M. Bizos.
--Mille remercîments, messieurs! dit Caldas. Si l'on suivait jamais les conseils qu'on demande, je serais vraiment fort embarrassé.
XXX
Une occasion se présenta pour Romain de changer de bureau: il en profita. Un des employés du Service Extérieur était malade, il obtint d'être chargé de son travail.
Le chef de ce bureau passe au ministère de l'Équilibre pour un homme sévère: la ponctualité est sa marotte, et c'est lui qui, en 1846, proposa à Son Excellence d'établir un service de voitures qui, tous les matins, auraient été chercher les employés à leur domicile.
Ce projet allait être adopté lorsque les marchands de soupe s'emparèrent de l'idée. L'administration des postes l'utilisa pour ses facteurs, mais celle de l'Équilibre recula devant la crainte du ridicule.
Les employés de cet homme exact sont par lui mal notés s'ils n'ont pas de montre. Il prétend qu'un homme sans montre est un homme incomplet.
Lui-même est un chronomètre, et les petits boutiquiers de son quartier règlent leurs pendules sur son passage.
Il est d'ailleurs très-méticuleux, distribue lui-même la besogne à chacun, et corrige le travail de ses subordonnés avec plus de soin qu'un professeur de quatrième les devoirs de ses élèves.
Ce chef de bureau daigna agréer Caldas.
--Vous allez remplacer momentanément, lui dit-il, un de nos meilleurs employés, un homme exact, ponctuel, soigneux. C'est un travailleur infatigable, âpre à la besogne, qui en une semaine fait plus que d'autres en six mois. Je ne le remplacerais pas, si je venais à le perdre. Malheureusement il est d'une complexion délicate avec des apparences de santé. A travailler sans relâche, il a ruiné son tempérament. Tâchez de marcher sur ses traces.
Cet employé précieux, qui se nomme Ildefonse Brugnolles, travaille seul dans une petite pièce attenant au cabinet de son chef. C'est là que l'on installa Caldas à une table dont l'ordre symétrique disait les habitudes du propriétaire.
Confiance oblige, dit-on. Romain, qui se sentait fier de suppléer un homme indispensable, prit la résolution sinon de le dépasser, au moins de l'égaler.
--Mon garçon, se dit-il, il s'agit de te bien tenir. Tu as ton avancement au bout de tes doigts. Chaque employé de l'Équilibre a son brevet de directeur dans son écritoire. Il s'agit de l'en faire sortir.
Malheureusement il avait peu à faire pour l'instant, et Caldas dut faire preuve d'un génie fort inventif pour trouver à s'occuper un peu.
Il avait bien copié cinq bonnes pages en huit jours, et son activité commençait à faire oublier au chef de bureau son employé absent, lorsqu'il arriva un matin, cet employé.
M. Brugnolles est un grand et gros garçon à la lèvre épaisse, à l'oeil vif, aux cheveux crépus. Sa barbe en éventail, épaisse et forte, tire légèrement sur le roux. Les roses de Provins fleurissent sur ses joues un peu hâlées. Il a le ventre déjà proéminent, les bras courts, la main grosse, grasse et rouge. Il a cette démarche des épaules qui donne en province de l'importance à un homme. Il a la parole facile, le verbe haut, le geste libre et même un peu casseur. Quand il cause il met ordinairement la main droite dans la poche de son pantalon, tandis que l'autre joue négligemment avec une superbe chaîne de montre qui ne fait pas moins de trois fois le tour de son corps.
En apercevant Caldas, M. Brugnolles fit un geste de mécontentement.
--Qui vous a mis là? demanda-t-il à Romain.
--Le chef de bureau, répondit celui-ci; je remplace un employé malade.
--C'est moi qui suis malade, dit M. Brugnolles, et je trouve fort singulier qu'on se soit avisé de me remplacer. Je vais éclaircir la chose avec le chef.
M. Brugnolles sortit, sans que Caldas songeât à répondre quoi que ce soit. Il était stupéfié. Jamais il n'avait vu un malade si bien portant.
Quelle maladie pouvait se cacher sous cet aspect si florissant? Romain cherchait encore, lorsque M. Brugnolles rentra.
--Tout est expliqué, dit-il; notre chef sait qu'il m'est impossible de me ménager en face de la besogne. Je me «crèverais» si on me laissait faire. Vous m'aiderez; et, puisque vous devez rester là, j'espère que nous serons bons amis.
--J'en suis sûr, dit Caldas, à qui la physionomie de cet original revenait.
C'était un rude travailleur, en effet, que ce Brugnolles; une avalanche de besogne arriva, il sauta dessus comme un affamé sur un pain de quatre livres.
Romain ne reconnaissait plus le procédé de ses collègues du Sommier, bureaucrates de la vieille roche, qui travaillent lentement pour travailler longtemps, gens prudents qui économisent la besogne afin d'en avoir toujours sur la planche.
Non, Brugnolles travaillait comme un ouvrier à ses pièces, sans repos ni trêve; il ne déjeunait pas, il avalait un petit pain et sifflait, tout en écrivant, une bouteille de vin. Caldas, lorsqu'il arrivait le matin, le trouvait toujours aux prises avec un dossier, et le soir il faisait allumer une lampe pour piocher jusqu'à six heures.
Deux ou trois fois le chef de bureau était venu, et en présence de tout le travail abattu il s'était fâché:
--Vous êtes incorrigible, mon cher Brugnolles, avait-il dit, vous allez encore vous rendre malade.
Caldas avait beau regarder Brugnolles; rien sur sa figure n'annonçait l'altération de sa santé.
Cependant ils étaient au mieux ensemble, et pendant une semaine, où Romain fit tous ses efforts pour se tenir à la hauteur de son collègue, il reçut de lui les meilleurs conseils.
--Vous avez tort, cher confrère, lui disait celui-ci, de suivre les traces de tous ces jeunes étourneaux et de ces vieux enfants avec lesquels je vous voyais hier soir aller prendre l'absinthe au café de l'Équilibre.
--Mais je ne suis pas leurs traces, dit Caldas.
--Vous y arriverez, si vous les fréquentez. Déjà vous allez au café de l'Équilibre, ce qui est une faute. On va ailleurs, au boulevard, n'importe où. Vous arriverez en retard, vous écrirez que vous êtes malade, pour éviter l'amende. Vous emploierez toute votre finesse à vous décharger de travail. Bientôt vous vous absenterez pendant la séance. Qui sait? vous avez déjà peut-être fait le tour du chapeau.
--Je l'avoue, dit Romain.
--Quel enfantillage! continua M. Brugnolles; vous voulez jouer au plus fin avec l'administration, vous pensez «l'enfoncer,» et vous vous croyez bien habile. Que gagnez-vous à cela? Quelques heures d'oisiveté la haine de vos chefs. La dupe, c'est vous. Car toutes vos malices sont cousues de fil blanc. On les connaît. Vos supérieurs, qui en ont usé avant vous, feignent de ne s'apercevoir de rien, mais au fond ils sont furieux.
--Vous croyez que cela peut nuire?
--Parbleu! fit M. Brugnolles, vous avez le front de me le demander! Mais vous ne voyez donc pas plus loin que votre nez! Il se trouve toujours quelque bouche indiscrète. Tout revient aux oreilles de l'administration, et, si elle a l'air de fermer les yeux, elle ne vous en garde pas moins une dent.
--Peste! dit Caldas, vos mots ne sont pas tirés par les cheveux; vous parlez bien notre langue, vous feriez bonne figure au _Bilboquet_.
--Je ne lis que ça, j'y suis abonné.
--Ciel! s'écria Caldas, un homme qui paye pour lire ma prose! Laissez-moi vous admirer!
--Quoi! vous êtes le célèbre Caldas du _Bilboquet_, l'auteur des _Pensées d'un ferblantier_!
--J'ai cet honneur, murmura Romain.
--Il y a longtemps que je vous connais, dit M. Brugnolles, qui se mit à réciter à Caldas une dizaine de ses nouvelles à la main. Mais au fait, continua-t-il, vous allez me dire pourquoi, depuis trois mois, on ne voit plus d'articles de vous.
--C'est que depuis trois mois je suis employé de l'Équilibre.
--Et c'est là ce qui vous empêche... Mais, mon cher ami, vous ne trouverez jamais un bureau plus commode que celui-ci pour faire de la littérature.
--Oh! fit Caldas révolté, mon temps appartient à l'administration, et je ne voudrais pas nuire à mon avenir. Tout à l'heure vous m'avez dit vous-même...
--Eh! tout à l'heure je parlais à un collègue quelconque, mais maintenant je sais à qui j'ai affaire, je puis vous ouvrir mon coeur et vous livrer mon secret; vous êtes un homme, et je compte sur votre discrétion.
--Oh! soyez sans crainte, dit Caldas.
--Alors écoutez-moi bien, je vais vous initier à la
THÉORIE DE LA CAROTTE.
Il y a deux espèces de carotte bien distinctes: la petite, et la grande.
On connaît la première. Les carottiers de cette catégorie sont de véritables lycéens, heureux de faire la nique à leurs professeurs.
Ils s'échappent du bureau pour courir au café.
Ils s'esquivent afin d'aller fumer un cigare.
Ils prétextent un mal de tête ou un mal de dents les jours de soleil, pour avoir leur demi-journée.
Ils se font adresser une lettre de faire-part, encadrée de noir, pour assister à un service funèbre imaginaire, et ils ne manquent jamais d'aller jusqu'au cimetière.
Ils se font envoyer un commissionnaire pour affaire urgente.
Ils ont tous les huit jours un parent à conduire au chemin de fer.
Ils exploitent en un mot tous les menus détails de la vie ordinaire; ils mettent les accidents en coupe réglée. Noces, indisposition, baptême, incendie, naissance, garde nationale, prise de voile, déménagement, tirage au sort, enterrement, élections, accouchement, inondation, etc., etc.; ils savent tirer parti de tout aux dépens de l'administration.
Tels sont les carottiers vulgaires, qui semblent bien mesquins à côté des tireurs de grande carotte.
Les premiers sont des pillards qui filoutent une à une les heures réglementaires; les seconds sont des conquérants qui, de par leur audace, s'assurent des mois entiers de liberté.
Au premier abord on pourrait croire que la grande carotte expose à de plus graves dangers que la petite.
C'est une erreur.
Pour dix petites carottes on a dix mauvaises notes; une grande passe presque toujours inaperçue, et, fût-elle découverte, elle ne peut valoir qu'une seule mauvaise note.
Le grand carotteur perd tous les dix-huit mois son père ou sa mère à deux cents lieues de Paris.
Il a à suivre au fond de l'Allemagne un procès dont dépend toute sa fortune.
Il conduit en Italie une soeur poitrinaire.
Il poursuit en Valachie sa femme qui vient de se faire lever par un boyard qui étudiait en médecine.
Le petit carottier exploitait les accidents de l'existence; le grand carotteur exploite les catastrophes. Les morts, les héritages, les crimes, les procès, autant de cordes à son arc.
--Moi, continua M. Brugnolles, je n'ai qu'une corde à mon arc; mais c'est la corde infaillible. Je suis malade.
--Maladie incurable! je m'en doutais depuis que je vous écoute, dit Caldas.
--Ne croyez pas que cela soit facile. Il ne s'agit pas de dire: «Je suis malade, je vais prendre un congé;» il faut arriver à se faire dire: «Vous êtes malade, prenez donc un congé!» Voilà pourquoi je me tue de travail ici. Chacun sait bien que ces excès de labeur ont délabré ma santé. Je dois dire du reste qu'en huit jours je mets mon service au courant pour deux mois. J'ai fini ma besogne aujourd'hui; demain je commencerai à éprouver des vertiges. Après-demain mon chef me suppliera d'aller me soigner. Et c'est ainsi, mon cher, que, tout en passant pour un excellent employé, toujours porté au tableau d'avancement, j'ai trouvé le moyen de ne venir au ministère que quarante jours par an.
--Mais que faites-vous du reste de votre temps? demanda Caldas.
--Moi, je suis voyageur de commerce.
XXXI
--Allez vous coucher, Brugnolles, allez vous coucher.
Ainsi parla le chef de bureau.
--Je crois en effet que j'ai la fièvre, dit Brugnolles, qui prit son chapeau.
Et, s'approchant de Caldas comme pour le mettre au courant de la besogne:
--Si vous avez des commissions pour Lille, lui souffla-t-il, j'y vais placer des vins.
Romain de nouveau se trouva seul, et de nouveau la besogne lui manqua complètement. Il s'ennuyait sérieusement dans son cabinet.
Comme il ne remplissait au Service Extérieur qu'un emploi intérimaire, un officieux vint lui dire fort à propos que deux autres places étaient vacantes sous deux chefs différents.
--C'est bien, dit-il, j'y réfléchirai.
Il voulait prendre des renseignements sur les chefs de ces bureaux, et on lui fit connaître tour à tour le chef qui ne fait rien, et le chef qui fait tout.
LE CHEF QUI NE FAIT RIEN
Paraît au bureau tous les deux ou trois jours, et c'est vers deux heures qu'il y arrive.
Il confère alors dix minutes avec son sous-chef, qui est un homme capable.
Ensuite, il lit son journal, fait sa correspondance particulière, et donne quelques signatures.
Ces signatures à donner l'ennuient beaucoup.
Dans les premiers temps il lisait exactement tout ce qu'on lui présentait, il redoutait de parapher quelque absurdité. Il s'est façonné depuis; il sait qu'il peut se reposer absolument sur son sous-chef, et il signe les yeux fermés. Il signerait, comme on dit, sa condamnation à mort.
Oh! combien il regrette que l'administration n'autorise pas l'usage des griffes pour les chefs de bureau! Comme il serait heureux de confier la sienne à son sous-chef!
Le chef qui ne fait rien est ordinairement gras; c'est un excellent père de famille; il n'a point de vice à proprement parler, sauf qu'il s'occupe parfois de littérature ou de jardinage. C'est lui qui trouvera la verveine noire, et il est en correspondance avec Alphonse Karr.
Le bureau du chef qui ne fait rien marche admirablement. Ses employés l'aiment, car ils n'ont pas affaire à lui. Son sous-chef encourage et exploite la nonchalance de son supérieur au profit de son ambition.
On dit dans l'administration que le chef qui ne fait rien a de grandes capacités.
LE CHEF QUI FAIT TOUT
Arrive de bonne heure, veille tard, et emporte du travail chez lui;
Ne laisse pas écrire une ligne même à son sous-chef;
Ne supporte pas qu'un de ses employés travaille, et s'il lui en vient un qui soit laborieux, il lui cherche des querelles d'Allemand pour lui faire quitter le bureau.
Cet homme, qui a la manie du travail, se plaît à dire que tous ceux qui l'entourent sont des idiots; il a si peu confiance en eux qu'il fait tout, absolument tout par lui-même. Il rédige, copie et recopie lui-même, fait les projets, les minutes et les expéditions.
Son sous-chef le déteste; les employés, qu'il laisse parfaitement libres, ne savent que faire de leur temps.
On les rencontre un peu partout, excepté dans leur bureau. Ils n'aiment point leur chef, et disent qu'il accapare toute la besogne pour les empêcher de se produire.
Le chef qui fait tout est maigre, soigne peu sa tenue, et porte un parapluie en toute saison.
--Je n'irai certainement dans aucun de ces bureaux, se dit Caldas; l'important pour moi est de rester seul, et, comme je veux faire honneur à l'administration, je vais écrire une pièce pour le Théâtre-Français.
XXXII
Romain travaillait comme un noir à son drame, et déjà il ne lui restait plus à écrire que le cinquième acte, lorsqu'on annonça pour le premier juillet une réorganisation générale du ministère de l'Équilibre, arrêtée en principe depuis dix ans.
On avait encore six semaines à attendre ce grand jour, mais dès l'instant où la décision de l'autorité supérieure fut connue, c'en fut fait de tout travail. A quoi bon s'occuper d'un service qu'on allait peut-être quitter? On comptait sur des remaniements gigantesques, sur des promotions nombreuses, sur un avancement fabuleux. Toutes les petites ambitions s'agitèrent, et on les vit éclater comme un incendie qui couve depuis longtemps sous la cendre.
Les employés de l'Équilibre, qui savent parfaitement que pour avancer on ne doit compter que sur son mérite, se répandirent par la ville en quête de protecteurs. Personne dans les bureaux désertés en masse; plus de feuille de présence. On ne rencontrait dans les corridors que des gentlemen en habit noir, en cravate blanche et en gants paille. Les bureaucrates avaient quitté la livrée du travail pour endosser celle du solliciteur, mais ils ne faisaient qu'apparaître, prendre le vent et s'enfuir.
Le ministère de l'Équilibre avait un faux air de la Chambre des notaires.
Pour cette grave circonstance, M. Brugnolles, qui faisait une tournée sur les bords du Rhin, accourut à son poste.
--Toujours sur la brèche! lui dit le chef de bureau; pour Dieu! monsieur Brugnolles, ménagez-vous.
Caldas crut devoir faire comme tout le monde un petit brin de toilette, et M. Krugenstern, complice de ses menées ambitieuses, lui ayant fourni un habillement de soirée, il se rendit de son pied léger chez son protecteur, l'ancien élève en pharmacie.
Cet homme important avait quitté la direction de sa Revue pour des fonctions indéfinies qui lui donnaient une grande influence. Il était depuis dix-huit mois en train d'ouvrir une enquête sur une question économique à l'ordre du jour.
Après deux visites infructueuses, Romain put enfin forcer la porte de son protecteur.
Celui-ci ne reconnut point son protégé. Caldas fut obligé de se nommer, et comme son nom n'éveillait aucun souvenir, il eut l'imprudence de rappeler à ce personnage le temps où il élaborait les ordonnances suivant la formule.
Aussitôt il fut mis à la porte. Romain regagna son ministère, méditant sur le danger qu'il y a de parler aux hommes arrivés de leurs débuts.
Enfin, le grand jour se leva. Dès l'aurore, une armée d'ouvriers prit possession du ministère. On perça des galeries, on en ferma d'autres; on créa sept escaliers; on fit une salle de conseil d'une enfilade de bureaux, et une enfilade de bureaux de la salle du conseil. Les employés du second étage furent transportés du quatrième au rez-de-chaussée, et ceux du rez-de-chaussée dans les combles. Pas une cloison ne resta debout; là où il y avait des cheminées on mit des poêles, et là où il y avait des poêles ou mit des cheminées.
Cette réinstallation fit le plus grand honneur à l'architecte. Le service en fut singulièrement simplifié. Il est vrai que dans le déménagement une partie des archives fut perdue, mais on combla cette lacune par la création de trois cent quarante nouveaux emplois.
Caldas aussi perdit quelque chose. Il avait laissé le troisième acte de son drame dans le tiroir de son bureau, tiroir dont il avait la clef. Le meuble fut emporté par des hommes de peine à six heures du matin, et depuis, Romain ne l'a pas retrouvé.
Cette réorganisation des services désorganisa peut-être un peu le travail pendant un trimestre.
Mais telle était la simplification qui en résultait, que le temps perdu fut bien vite compensé.
Deux mois après que tout était rentré dans l'ordre, on rencontrait encore dans le corridor des employés qui erraient comme des âmes en peine et qui demandaient à tous ceux qu'ils rencontraient: