Les gens de bureau

Chapter 7

Chapter 73,829 wordsPublic domain

--Vil surnuméraire, lui dit-il, apprenez que vos pareils ne signent pas à côté de nous sur cet état. Ils vont toucher eux-mêmes à la caisse.

--Pourquoi cette humiliation? demanda Romain.

--Parce qu'ici, répondit M. Rafflard, les surnuméraires ne comptent pas. Les cent francs qu'on vous alloue par mois ne sont pas des appointements, vous les recevrez à titre gracieux de l'administration, qui ne vous doit rien.

--Ah! c'est un peu fort, dit Caldas; est-ce que je ne travaille pas comme les autres?

--Il est vrai, dit Gérondeau, que vous n'en faites pas plus que nous.

--Enfin, vous auriez tort de vous plaindre, ajouta Basquin; le ministère de l'Équilibre est le seul qui paye les surnuméraires. Allez donc voir à la Guerre et aux Finances. Ainsi, croyez-moi, passez à la caisse, et estimez-vous encore trop heureux.

Caldas se levait pour suivre ce conseil, tout en se disant qu'il allait goûter du budget pour la première et dernière fois, lorsque la porte s'entre-bâilla et une voix flûtée demanda:

--Pardon, Messieurs, est-ce ici le bureau de M. Caldas?

Romain fit un bond; il venait de reconnaître le timbre argentin de Mlle Célestine.

--C'est ici, fit Gérondeau en quittant sa place; veuillez donc entrer, Madame.

L'ingénue de Grenelle ne se le fit pas dire deux fois.

Elle avait une toilette étrange et singulièrement tapageuse. Un chapeau noir en tulle avec une énorme rosé rouge ponceau sur le côté, une robe à trente-six volants et un burnous gris-perle traînant sur ses talons. Tout ce luxe sentait le temple à un quart de lieue, mais Gérondeau fut fasciné.

--Caldas est un scélérat, dit-il tout bas à Nourrisson, ça doit être une femme du grand monde.

--Je le crois, répondit-il, elle sent l'eau de lavande ambrée.

--Oh! que j'ai eu de peine à vous trouver, monsieur Caldas, fit Célestine en minaudant, j'ai cru que j'allais _remporter ma veste_. Personne ne vous connaissait ici. Heureusement j'ai rencontré un garçon complaisant qui m'a conduite au chef du secrétariat.

--A M. Le Campion? fit Romain épouvanté.

--Je crois que oui, un vieux qui a une bonne balle de père noble avec son paravent comme dans _Michel Perrin_. En voilà un qui a _allumé son gaz_ en me voyant. Faut dire que j'avais soigné mon entrée comme dans le _père de la débutante_; je lui ai _vendu mon piano_, et me voilà.

--Au fait, pensa Caldas, que m'importe! je m'en vais demain.

Pendant ce commencement d'entretien, Gérondeau, d'habitude si familier avec les dames, était resté debout et découvert.

L'argot des coulisses, que parlait Mlle Célestine, lui imposait, et il croyait y deviner le langage des castes privilégiées où il n'est pas admis.

Mlle Célestine avait fait d'un coup d'oeil l'inventaire du bureau. Elle reprit en tutoyant Romain, oublieuse du décorum qu'elle avait arboré d'abord:

--Ça n'est pas d'une gaieté folle, ton bocal! C'est comme dans _Pierrot bureaucrate_. En voilà des cartons verts! Qu'est-ce qu'il y a dedans, des souris?

--Les souris et les grâces y logeraient, Madame, si vous y veniez quelquefois, soupira Gérondeau.

L'ingénue de Grenelle considéra un instant le gros expéditionnaire, et se penchant à l'oreille de Caldas:

--Il me va, à moi, ce petit père; il a l'air farce, c'est comme dans _Roger-Bontemps_. Mais ris donc un peu, tu n'as pas l'air content. J'ai été gentille pourtant, j'espère que je suis exacte.

--Comme une lettre de change, dit Caldas.

Mlle Célestine ne releva pas cette épigramme.

--Est-ce que nous ne _jouerons pas les filles de l'air?_ continua-t-elle; d'abord je dîne avec toi, j'ai fait coller une bande sur l'affiche: _relâche pour cause d'indisposition._

--Saperlotte! fit Gérondeau suffoqué, une actrice!!! ô mes rêves!!!

--Viens-tu, Romain? insista l'ingénue.

Comme ils allaient sortir tous les deux, la porte s'ouvrit derechef et la tête carrée de M. Krugenstern apparut.

--Monsir Galtas? demanda-t-il.

Romain, qui ne voulut pas initier davantage ses collègues à sa vie d'intérieur, jugea à propos de donner audience à son tailleur dans le corridor.

C'est un brave homme que Krugenstern. Quand il eût appris que les appointements de son client n'étaient que de cent francs par mois, il déclara qu'il se contenterait de dix pour cent.

--Suivez-moi donc à la caisse, dit Caldas à son tailleur et à son amie.

Ils étaient à peu près aux trois quarts de l'escalier, lorsque Romain s'entendit héler par une voix perçante.

Il se retourna et se trouva face à face avec le critique Greluchet.

--Enfin, je te repince, s'écria ce littérateur, après t'avoir réclamé aux quatre vents du ciel. Il y a un mois que j'arrête tous les passants dans la rue pour leur demander ton adresse.

--Et c'est le 31 qu'on te l'a donnée, observa Caldas.

--A ne te rien céler, comme on dit à la Comédie-Française, continua Greluchet, ce jour m'a paru propice. Mais quelle est donc cette belle enfant?

L'ingénue se présenta elle-même. Au paletot de Greluchet elle avait flairé un homme de lettres, et ses grandes manières lui donnaient une haute idée de son influence.

--Je suis Mlle Célestine du théâtre de Grenelle, répondit-elle en avançant la bouche en coeur.

--Nous vous aurons un engagement pour le Vaudeville, affirma le critique.

Et comme Caldas se remettait en marche, il suivit la bande.

Au guichet de la caisse il fallut attendre quelques instants.

Quand le tour de Romain fut venu:

--Votre nom? demanda le caissier.

--Caldas, dit-il.

Le caissier ouvrit un registre.

--Surnuméraire au bureau du Sommier, n'est-ce pas?

--C'est cela même.

--Eh bien, vous me redevez dix francs.

--Comment, comment cela? demanda Caldas, qui trouvait la plaisanterie de mauvais goût.

--Oui, dix francs,--une amende du 29.

--Soit, mais il me revient quatre-vingt-dix francs sur mes appointements.

Le caissier haussa les épaules.

--Vous savez bien, reprit-il, que le premier mois de vos appointements est versé à la caisse des retraites, vous le toucherez dans trente-six ans.

--Est-ce sérieux ce que vous dites là? balbutia Caldas frappé au coeur.

--Ne me faites donc pas poser, répondit le caissier en refermant brusquement son guichet.

Alors ce fut un terrible concert d'imprécations et de plaintes.

--C'est une abomination! criait Caldas, un vol manifeste! Gardez mon argent, je vous en fais cadeau et ne remets plus les pieds dans cette baraque.

Mais Caldas n'était pas le plus indigne.

Qui peindra la fureur de Greluchet le critique? Son exaspération se mesurait à la perte qu'il faisait; et il perdait à cette déconvenue dix francs qu'il comptait emprunter à Romain, et un bon dîner qu'il était sûr de faire avec lui.

--Il faut leur faire un procès, hurlait-il, leur envoyer des huissiers.

Krugenstern n'était pas satisfait, mais il semblait supporter philosophiquement son malheur.

Mlle Célestine, si elle fit une petite moue, reprit vite sa bonne humeur.

Elle tira Caldas par la manche.

--Console-toi, lui souffla-t-elle dans l'oreille, Mont-Saint-Jean m'a payé ma semaine ce matin, j'ai sept francs dix sous, c'est moi qui t'invite.

Krugenstern, à son tour, prit Caldas à part. Il le conjura de ne pas donner sa démission, de patienter; et comme Romain lui faisait observer qu'il ne pourrait rester trente jours sans manger, ce tailleur-providence lui offrit sa table et lui glissa vingt francs dans la main pour son argent de poche.

Désarmé par tant de générosité, Caldas lui promit de rester dans l'administration.

A ce moment Romain entendit des rires étouffés dans le corridor, et dans la pénombre il aperçut un groupe qui se tenait les côtes.

C'étaient les bons petits camarades de bureau. Ils s'étaient bien gardés de lui apprendre cette retenue du premier mois, afin d'avoir l'agréable spectacle de sa consternation; et l'événement avait dépassé leur attente.

C'est une mystification qu'à l'Équilibre on réserve toujours à l'innocence du surnuméraire.

Un nouveau personnage apparut tout essoufflé. C'était l'aimable Sansonnet.

Ce bon jeune homme, qui venait de toucher ses appointements, avait couru au bureau de Caldas pour l'inviter à dîner. Ayant su qu'il était avec une actrice, il avait pris ses maigres jambes à son cou pour ne pas manquer cette bonne fortune de dîner avec une femme de théâtre.

--Je vous emmène, dit-il à Caldas.

--Je ne puis, répondit celui-ci; je suis avec madame et ces messieurs, M. Greluchet, un de nos critiques éminents, et monsieur....

--Mais j'espère, interrompit Sansonnet, que madame et ces messieurs me feront l'honneur d'accepter mon invitation.

Tout le monde accepta, et Sansonnet, ravi de dîner avec tant de gens de lettres, prit le bras du tailleur pour se rendre au restaurant.

XXVIII

On ne se résigne pas volontiers à perdre quatre-vingt-dix francs, et un honnête homme n'a qu'une parole, même avec son tailleur.

Voilà pourquoi le lendemain retrouva Caldas à son bureau. Mais comme il n'avait pas encore digéré l'affront de la veille, il s'était procuré les tables de mortalité de Déparcieux afin d'étudier la question économique des caisses de retraite.

Ce précieux ouvrage lui apprit que la vie probable d'un homme parvenu à l'âge de vingt-cinq ans (et Caldas les aurait à la Saint-Jean d'été) est de quatorze ans et huit mois.

--Ah! dit-il, je vois bien que l'on trompe ici! Mais consultons quelque autre statisticien.

Ricardo, Adam Smith et M. Schnitzler, dont il invoqua tour à tour l'autorité, ne s'éloignent guère que de quelques mois du chiffre de Déparcieux.

--Allons, pensa Caldas, mes quatre-vingt-dix francs courent grand risque d'être flambés! Mais non, j'en aurai le coeur net, je veux rattraper mon argent, je resterai ici, je ferai mes trente-six ans, et quand j'aurai ma retraite (je suis décidé à vivre très-longtemps) pour vexer l'administration et lui faire du tort, je vivrai plus vieux que le centenaire du _Constitutionnel_, et l'on mettra ma longévité dans les faits-divers!

Cette résolution prise, il concentra toute son intelligence à se donner l'air et l'esprit bureaucratiques.

Pour commencer, il apporta un vieux paletot, déférant enfin aux observations de M. Rafflard, qui, à plusieurs reprises, avait paru choqué de lui voir conserver pour travailler au bureau ses habits neufs.

Le vêtement de travail, en effet, est aussi nécessaire à l'employé qu'au canotier la vareuse.

Il n'est pas riche, l'employé, en général, et il lui faut faire des miracles d'industrie pour n'avoir pas des chapeaux trop gras avec des appointements si maigres.

Il est presque toujours très-propre. A le voir dans la rue on ne devine pas sa gêne périodique. Il a chaîne d'or vrai ou faux au gilet, sa chaussure est soigneusement cirée, et si son couvre-chef laisse à désirer, c'est que les chapeliers n'ont pas imaginé encore de vendre les chapeaux soixante francs, payables à raison de deux francs par mois.

Le pantalon seul trahit l'employé; ces plis affreux qui se font aux genoux sont sa désolation.

Quelques-uns ont essayé de les prévenir. Pour cela, une fois emboîtés dans leur chaise, ils lâchent leurs bretelles et retroussent leurs pantalons jusqu'à mi-jambe. Vains efforts! la genouillère paraît toujours; seulement, au lieu d'être à sa place ordinaire, elle est vers le milieu des tibias, ce qui leur donne l'air d'avoir des exostoses.

Cette nécessité d'une mise convenable est une des sept plaies de l'employé de l'Equilibre. Il doit être habillé comme un monsieur, lui qui ne gagne pas tant que l'ouvrier.

Et l'ouvrier imbécile qu envie le sort de ce bourgeois en redingote!

Obligé ainsi de sacrifier au paraître, tous, au ministère, depuis le chef de bureau jusqu'au surnuméraire, ont une double garde-robe.

La grande tenue, celle du dehors; la petite tenue, celle du dedans.

Que cette dernière est horrible, grand Dieu!

C'est avec des pincettes, lecteur, que je voudrais te présenter les vieux habits noirs, les redingotes ou les paletots que j'ai vus sur le dos de plus d'un collègue de Caldas.

On ne les brosse jamais, ces fidèles serviteurs.

La poussière, l'encre, les taches s'y entassent d'une année à l'autre, si bien qu'un géologue en friperie pourrait, à ces couches successives, assigner, avec précision l'âge de chacune de ces loques.

Car elles ne s'usent jamais; les vêtements neufs passent, les guenilles restent.

La plupart des gens de bureau se bornent à déposer chaque matin dans l'armoire aux habits dont est pourvue chaque pièce, leur redingote, leur pardessus, et le haillon qu'ils endossent à la place forme un singulier contraste avec leurs pantalons et leurs gilets quelquefois élégants.

On dirait un alliage de Brummel et de Chodruc-Duclos.

Cependant il est un genre d'employé qui sait éviter ce contraste; c'est

L'EMPLOYÉ COQUET.

Celui-là met sur son dos tout ce qu'il gagne, comme dit le peuple; il a l'air d'un gandin, et dîne à vingt-deux sous; il porte la raie au milieu du front; sa barbe est soigneusement ratissée; il fait canne, gants et lorgnon.

L'employé coquet transforme son bureau en cabinet de toilette. Son premier soin, en arrivant, est de changer de tout,--de tout ce dont il peut changer. Il quitte ses bottines vernies pour chausser des savates, et par-dessus sa chemise de batiste il glisse une blouse de flanelle.

Plus heureux est le sous-chef du bureau n° 10, le d'Orsay de l'Équilibre, qui arrive en toute saison avec une fleur à la boutonnière, rose en été, camélia en hiver. Il occupe une pièce à lui seul, et il peut à son aise, en poussant les verroux,--faire peau sale de la tête aux pieds. Il arrive pimpant, s'enferme cinq minutes dans son cabinet; lorsqu'il en sort, on lui donnerait un sou.

Le chef du bureau n° 4 est bien heureux aussi d'avoir une pièce pour son usage particulier. C'est le ci-devant beau. Il se teint les cheveux, se peint les veines, et réussit presque à réparer des ans l'irréparable outrage. Ses dents surtout sont un chef-d'oeuvre, et s'il se renferme toujours dans son bureau, c'est qu'il a l'habitude, dit-on, de les ôter pour travailler. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il y rend la liberté à son ventre, emprisonné, hors du bureau, dans un corset énergiquement sanglé.

Cet homme «bien conservé» a eu jadis des succès auprès des femmes; il en a encore moyennant une douzaine de mille francs par an. Il roucoulait la romance dans les salons sous la Restauration; d'aucunes assurent qu'on peut encore le faire chanter aujourd'hui.

Il affectionne les étoffes de couleurs tendres, porte l'habit bleu barbeau à boutons d'or, et l'été se montre avec des pantalons de nankin.

A côté de ces représentants de la fashion se place naturellement

L'EMPLOYÉ QUI VA DANS LE MONDE

Celui-ci fait de son bureau un petit pied-à-terre dans Paris où son budget restreint ne lui permet pas d'habiter; c'est dans les environs de Montrouge ou de Charonne qu'il a son domicile effectif.

Sa tenue de danseur est soigneusement pliée dans une petite armoire fermant à clef. Il y enferme également des chemises que la blanchisseuse vient prendre tous les huit jours.

Lorsqu'il est invité à une soirée ou à un bal, il va dîner sans se presser, passe ensuite une ou deux heures au café, et sur les huit heures du soir regagne son bureau, où le portier, à qui il a donné le mot et peut-être la pièce, le laisse pénétrer sans difficultés.

Là il se rase, se peigne, se lave, s'habille et se pomponne.

Les maisons où les fêtes se prolongent jusqu'au jour sont celles qu'il préfère; il reste jusqu'au dernier cotillon, et alors regagne encore son bureau.

Il se déshabille, revêt sa défroque de travail, allume un grand feu et s'endort. L'arrivée de ses collègues ne le réveille pas; il les a dressés à respecter son somme.

L'employé qui va dans le monde y va rarement pour son plaisir. C'est une besogne, une tâche qu'il s'impose.

Toujours un motif secret le guide.

Il chasse à l'héritière.

Il cherche des relations et recrute des protecteurs.

Il y en a qui ne vont au bal que pour être invités ensuite à dîner.

Dans tous les cas, l'employé qui va dans le monde est cher à la maîtresse de maison: c'est le danseur dont les jambes sont infatigables; une fois monté, il va toujours, pourvu qu'entre chaque danse il ait le temps d'avaler un rafraîchissement. C'est l'homme précieux et dévoué; il fait valser des dames qui pèsent deux cents, et polke avec les jeunes demoiselles de six ans.

Il est le cavalier servant des dames en turban qui font tapisserie, et on lui donne, lorsqu'il entre, la liste des quadrilles qu'il devra faire danser.

Le rêve de tous ces danseurs diplomates serait d'être invités aux bals officiels, aux bals surtout que donne le ministre de l'Équilibre. Mais les invitations passent bien au-dessus de leur tête.

On en cite un cependant, simple commis, qui s'avisa l'an passé d'un stratagème qui lui ouvrit l'Eldorado de ses rêves. Cet homme intrépide avait d'avance revêtu son costume de bal; il réussit, à la sortie des bureaux, à se glisser dans le corps de logis occupé par le ministre.

Là il s'enferma dans un de ces réduits où d'ordinaire on reste le moins longtemps possible. Il y resta, lui, de quatre heures à dix heures du soir.

A ce moment les salons étaient pleins, et il aurait passé inaperçu sans les émanations subtiles et exotiques qu'il traînait après lui.

Chacun se demandait d'où venait cet homme, plus parfumé qu'un couplet de M. Clairville.

Un employé supérieur, présent à la fête, éventa ce mystère.

On sut par où avait passé l'intrus pour pénétrer dans les salons.

Depuis, par ordre supérieur, on n'oublie plus de l'inviter à tous les bals.

XXIX

Déterminé à rester à l'Équilibre, Caldas en arriva vite à se poser ce problème:

«A quoi mène l'administration?»

Parmi les amis qu'il s'était faits au ministère, il avait distingué deux fortes têtes, deux commis principaux à peu près du même âge, appartenant au même bureau, et travaillant dans la même pièce.

L'un s'appelle Bizos, et l'autre Sangdemoy.

M. Bizos est un homme de trente-quatre ans, maigre et de haute taille, à l'air à la fois intelligent et distingué. Il est commis principal depuis trois ans et n'a en tout que cinq ans de service.

Bizos est un déclassé.

Son adolescence a été orageuse, et de toutes les entreprises qu'il a tentées avant d'entrer dans l'administration, aucune ne lui a réussi.

A dix-sept ans, à la suite de fredaines de jeune homme, il s'est engagé dans un régiment de cuirassiers. Après deux ans de service, son père était obligé de le faire remplacer, pour lui épargner les désagréments de passer devant un conseil de discipline.

Depuis, successivement, il a été associé d'une fonderie de fer, sous-directeur d'une ferme modèle, commissionnaire en marchandises, et juge suppléant au tribunal d'Oloron, dans le Béarn; car il a trouvé le moyen de se faire recevoir docteur en droit, tout en courant ces aventures.

En dernier lieu, il avait entrepris l'exploitation d'un brevet pour le dévidage des cocons du ver à soie de l'aliante; un incendie, une inondation et l'avant-dernière crise sur les soies le frappèrent coup sur coup et firent avorter toutes ses combinaisons.

C'est après ce dernier désastre, et lorsqu'il allait avoir vingt-neuf ans, que, désespéré, sans positions, sans fortune, il se décida à entrer dans l'administration.

Pour lui ce n'était pas le port après le naufrage. Il comptait bien n'y pas rester. Il voulait prendre terre, attendre les événements, et se remettre en mer à la première brise favorable.

Sans doute l'occasion ne s'est pas encore présentée, puisqu'il est toujours ancré au ministère; son avancement d'ailleurs a été rapide, et cependant il a perdu toutes ses illusions sur la carrière bureaucratique.

C'est le type achevé de

L'EMPLOYÉ TANT PIS

Il n'aime pas l'administration; à tout et toujours il trouve à redire. Lui demande-t-on comment il s'y prendrait pour faire mieux, il répond que quand il sera ministre, il dira son secret.

En attendant, il n'est pas une décision qu'il ne critique. Dans chaque mesure, dans chaque acte émanant de l'autorité supérieure, il voit autant de fautes, autant de pas de clerc.

L'administration a-t-elle eu raison, ce succès le désole; il hausse les épaules et se remet de plus belle à la chasse des balourdises et des inadvertances.

Mais si vraiment l'administration s'est trompée, il se frotte les mains, il est radieux.

Il a en médiocre estime le caractère de ses chefs, en plus médiocre estime encore celui de ses égaux et de ses subordonnés. Il trouve les premiers insolents et vains, les seconds plats et envieux.

Lui-même n'est pas envieux. La réussite d'un collègue ne le chagrine aucunement. Il y a beaucoup de mépris dans cette indulgence. Il rit des petites ambitions qui s'agitent autour de lui. Son orgueil en fait comme un géant au milieu des nains.

Il s'est fabriqué une philosophie qui est le contraire de celle de Pangloss: il ne voit les choses que par leur mauvais côté, et s'attend, pour lui-même comme pour les autres, à toutes les déconvenues imaginables.

Il prétend qu'en entrant au ministère, il a lu au-dessus de la loge du portier les mots que Dante écrit à la porte de l'enfer: «Laissez ici toute espérance.»

Il faut l'entendre argumenter à perte de vue sur ce sujet, avec son collègue et son voisin.

L'EMPLOYÉ TANT MIEUX.

Celui-ci fait profession de respect et d'amour; son dévouement est à toute épreuve, et son admiration ne connaît pas de bornes.

Depuis qu'il est au ministère, on a déjà cinq ou six fois changé de systèmes, il les a tour à tour défendus avec chaleur, et, qui plus est, avec conviction. Il parle bien, et dans une autre enceinte ferait peut-être un orateur, mais à coup sûr ce serait un orateur du gouvernement.

Peut-être pense-t-il, comme M. G. de Cassagnac, qu'il faut toujours défendre l'autorité.

Il croit au dogme de l'infaillibilité ministérielle.

Et ce n'est pas un jeu joué, un parti pris, il obéit à la tournure de son esprit. Il réalise le type du parfait croyant entrevu par ce mystique docteur du moyen âge, qui s'écriait, brûlant de foi: _Credo quia absurdum_.

La foi de l'employé Tant Mieux est inébranlable. Homme d'esprit, il a pu jauger certains de ses chefs sans que son respect en fût altéré. Un supérieur incapable ne prouve pas plus à ses yeux contre l'excellence du système administratif, qu'un Alexandre VI sur le trône pontifical n'ébranle les convictions d'un catholique.

Victime d'injustices, il ne s'est jamais plaint, et, ce qui vaut mieux, ne s'est pas trop attristé. S'il en a souffert, il ne s'en prend pas à ses Dieux, il s'en prend au hasard, à l'inconnu, et il reste parfaitement convaincu que la réparation ne peut tarder à venir. Il en est sûr, et il attend.

L'administration sait bien qu'il ne se plaindra pas. C'est l'employé selon son coeur, toujours content, toujours louangeant. Faut-il une victime, c'est lui qu'elle choisit.

Cette vivante contre-partie de M. Bizos est M. Sangdemoy.

Tels sont les deux oracles qu'alla consulter Romain.

--J'ai vingt-cinq ans, leur dit-il, j'ai fait mon droit, et voilà cinq semaines que je suis entré ici.

--Tant pis, dit M. Bizos.

--Tant mieux, dit M. Sangdemoy.

--Vous avez peut-être raison tous les deux, reprit Caldas, mais enfin puisque j'y suis, que dois-je faire?

--Donner votre démission tout de suite, dit M. Bizos.

--Rester, travailler, et attendre, dit M. Sangdemoy.

--Pourquoi? demanda Caldas.

--Nous y voici, reprit M. Bizos. L'administration est une impasse, il faut en sortir; aujourd'hui vous le pouvez, demain il sera trop tard. En trois mois la vie de bureau use l'énergie. On s'habitue à tout, même à recevoir tous les matins une volée de coups de bâton. Vous prendrez l'habitude de vous ennuyer. Regardez-moi, je vieillis ici d'un an tous les jours, et je n'ai pas le courage de m'en aller. Il faudra un événement pour me décider à donner ma démission. La porte vous est encore ouverte: sortez par la porte, et n'attendez pas d'être obligé de sauter par la fenêtre.