Les gens de bureau

Chapter 6

Chapter 63,799 wordsPublic domain

Cet ambitieux spéculatif Roule en son cerveau subversif Plus d'un projet résolutif Pour lui très-rémunératif. Attentif, décisif, actif, Doué d'un sens pénétratif, Il médite un plan offensif Qui le fera grand, lui chétif.

Et ce plan n'est pas évasif, Excessif, exagératif. Il est sûr et facultatif, Et non le rêve convulsif D'un sous-chef imaginatif.

Ce Normand n'est pas expansif Ni certes communicatif, Encore moins démonstratif.

Mais, sans être interrogatif, Je suis bien certain qu'un oisif, S'il était insinuatif, Adroit, fin, interprétatif, Partant de son dispositif, Pour nous assez indicatif, Saurait son plan définitif.

Mais laissons ce plan présomptif. Lui, va vers son but effectif; Il va d'un pas sûr, peu hâtif, Train continu, s'il est tardif, Sans penser modificatif; Nul obstacle législatif, Aucun décret prohibitif N'auront d'effet coërcitif.

Rusé, mais au superlatif, Sans heurter contre aucun récif, Il saura guider son esquif Vers quelque port très-lucratif. Maître alors, maître exécutif Du grand corps administratif, Il n'aura plus l'air abusif Qu'il donne à son front maladif.

Alors, pacha cumulatif, Incisif, accélératif, Vindicatif, expéditif, Il quittera son ton passif. Nous qui l'avons vu subjonctif Nous le verrons impératif.

En achevant cette tirade que Romain avait bien essayé d'interrompre par des gestes de protestation, le poëte Jouvard se laissa tomber sur une chaise, sans force et sans haleine.

Caldas avait le mal de mer.

--Que le diable vous emporte! s'écria-t-il, avec votre poésie en canif.

--Je tiens aussi la poésie en grattoir, reprit l'émule de M. Belmontet, et il recommença avec une volubilité nouvelle:

POÉSIE EN GRATTOIR.

Venez, et je vous ferai voir Un flagorneur de tout pouvoir: Ce petit homme en habit noir, C'est mon chef... et mon éteignoir. Figure en lame de rasoir, Il porte sa morgue en sautoir. Quand les dignités vont pleuvoir, Il est toujours sous l'arrosoir. S'agit-il de se bien pourvoir, Aucun ne se fait mieux valoir; Il sait manoeuvrer l'encensoir. Aussi l'avons-nous vu s'asseoir Rapidement sur le juchoir, Quand plus d'un, qui devrait avoir Sa place, fait encor trottoir...

C'est tout ce que put supporter Romain.

Il sauta à la gorge de son adversaire.

--Tais-toi, lui dit-il, misérable, je vois où tu veux en venir. C'est la publicité du _Bilboquet_ que tu désires.

--Oh! si vous vouliez, vous, dit Jouvard, tremblant de crainte et d'espoir.

--Tes vers passeront dans le prochain numéro, mais à une condition: c'est que tu ne m'en liras plus jamais.

--Je le jure!

--Il y aura au moins pour six francs de copie, pensa Caldas, mais je les ai bien gagnés.

XXIV

Dans le bureau voisin, séparé de celui du Sommier par une simple cloison, Caldas, du matin au soir, entendait un bruit discordant de querelles.

Les récriminations et les gros mots éclataient tout d'un coup comme des bombes et réveillaient les échos somnolents de la galerie. La détonation des poings violemment frappés sur la table faisait tressaillir M. Rafflard; puis c'étaient des bruits de porte ouverte avec violence, de fenêtre refermée avec fureur.

Caldas alla aux informations, et son enquête lui révéla encore une des petites misères de la vie administrative.

Ce bureau tapageur est celui de la Vérification.

Dans cette pièce sont rivés côte à côte deux hommes aussi différents de caractère, d'humeur et d'esprit que de tempérament; chien et chat, si vous voulez.

Naturellement ils en sont venus à se haïr de cette haine féroce des forçats compagnons de chaîne dont le caractère ne sympathise pas.

L'un tuera l'autre, soyez-en sûrs, si on ne les sépare,--et on ne les séparera point.

Le premier de ces employés est lymphatique; le second est sanguin.

L'un est habituellement froid, maussade, compassé; l'autre est gai, vif, remuant; tous deux ont l'humeur inégale, mais en sens contraire. Quand l'un est bien disposé, l'autre est dans ses mauvais quarts d'heure, et réciproquement.

La température de la pièce est le motif habituel des querelles.

L'employé lymphatique arrive d'ordinaire le premier, tout emmitouflé, avec un triple étage de pardessus, un châle long pour cache-nez, un plaid sur la poitrine, des bottes fourrées et des gants de peau de lapin.

Il a froid.

Il ajoute une bûche ou deux au feu déjà allumé par le garçon et s'installe devant la cheminée. De temps à autre il se lève pour aller consulter un petit thermomètre placé derrière son bureau; il ne commence à être un peu à son aise que quand la température dépasse vingt-cinq degrés.

Entre l'employé sanguin, sans cache-nez.

Il a chaud.

--On étouffe ici, s'écrie-t-il dès la porte, et il marche droit vers la fenêtre qu'il ouvre à deux battants.

--Ah ça! vous êtes fou! dit le lymphatique, il y a sept degrés au-dessous de zéro.

--Allons donc! réplique le sanguin, il dégèle, voyez plutôt...

Et il montre son thermomètre; car il en a un, lui aussi, mais placé en dehors de la fenêtre.

--Il dégèle! ça vous plaît à dire; mais moi, je meurs de froid.

--Parbleu! vous n'êtes pas un homme, vous êtes un ver-à-soie!

--Et vous un ours blanc!

--C'est du lait d'amandes douces que vous avez dans les veines!

--Et vous, avec votre face rouge, on dirait toujours que vous avez bu!

--Monsieur Gillet!

--Eh bien, monsieur Lambrequin?

La querelle s'envenime, et le lymphatique Gillet s'élance vers la fenêtre.

--Je vous déclare, s'écrie-t-il, que je veux la fermer.

--Et moi, je vous affirme qu'elle restera ouverte.

Le pauvre Gillet, qui n'est pas le plus fort, retourne tristement à la cheminée qu'il emplit de bois à incendier le ministère.

--C'est dégoûtant, ma parole d'honneur! murmure-t-il, c'est à donner sa démission.

Et il réendosse successivement tous ses pardessus, tandis que Lambrequin, qui se met en bras de chemise, lui dit d'un ton goguenard:

--Dites donc, si vous voulez ma redingote?...

Gillet prend sa revanche à chaque fois que sort Lambrequin qui ne peut pas tenir en place.

Il ferme tout hermétiquement, et comme le bois est à discrétion, il a vite rétabli une température de serre-chaude.

L'instant d'après, au retour de Lambrequin, la serre-chaude redevient une glacière.

Qu'on s'étonne après cela du coryza chronique de l'employé Gillet!

A ces brusques variations de température un thermomètre ne résiste pas.

L'instrument de Gillet, qui oscille perpétuellement entre le climat de la Sibérie et celui du Sénégal, a besoin d'être renouvelé toutes les six semaines.

--Mais pourquoi ne change-t-on pas de pièce l'un de ces deux malheureux? demanda Romain.

--On s'en garderait bien! lui fut-il répondu; la devise de l'administration est celle de Louis XI: Diviser pour régner.

Grâce à cette politique habile, on brûle dans ce bureau, bon an mal an, quinze voies de bois.

Il y fait un froid de loup.

XXV

Les armées en marche ont de tout temps été suivies par des bandes nomades de marchands. Ces petits industriels trouvent moyen de vivre et de prospérer de la paye du soldat, si minime qu'elle soit.

Sous le feu des canons russes de Sébastopol, ces bohêmes du négoce avaient bâti toute une ville de planches et de toile cirée; ils étaient à Magenta et à Solférino; ils ont suivi nos soldats jusqu'au Mexique.

Eh bien! le ministère de l'Équilibre, comme tous les ministères, a aussi ses fournisseurs ambulants, et la race bénie de Jacob a le privilége exclusif de cette industrie.

L'administration, certes, n'est point chiche d'articles de bureau; elle en donne à bouche que veux-tu. Cependant il vient tous les jours au ministère des marchands de plumes et de crayons qui font des affaires d'or.

Il est vrai que ces marchands sont des marchandes.

Caldas fut très-surpris lorsque pour la première fois il vit une jeune et jolie petite juive entrer dans le bureau de Sommier, à l'heure où le public n'entre pas.

Elle était connue des employés, qui accueillirent avec une bonne humeur galante cette distraction en jupons.

Les grivoiseries de Gérondeau l'effarouchèrent peu, mais elle lui vendit beaucoup de menus bibelots, et le riche expéditionnaire paya une quinzaine de francs au moins le délicat plaisir de débiter de triviales gaudrioles à cette petite vertu.

Nourrisson, qui n'acheta qu'un pain de savon et un pot de pommade, s'avisa d'être aussi hardi que son gros compagnon, mais il fut remis vertement à sa place.

Basquin, qui tenait à dire son mot, en fut quitte pour une douzaine de plumes à trois becs (l'administration n'en donne pas).

Caldas lui-même, en voyant les beaux cheveux de cette demoiselle, s'aperçut qu'il avait besoin d'une brosse à ongles.

Seul, M. Rafflard n'acheta rien, et lorsque l'israélite fut sortie, il ne craignit point de dire vertement son opinion sur cette espèce de négociantes auxquelles l'administration devrait bien fermer la porte.

--Car il me paraît évident, continua-t-il, que le commerce n'est pour elles qu'un prétexte, et que ce n'est point seulement pour leurs crayons qu'elles cherchent un acheteur.

--Il faut faire aller le commerce, dit Gérondeau.

--Au dehors, tant que vous voudrez, reprit le commis principal; mais dans les bureaux je dis, moi, qu'elles détournent les employés de leur travail, quand elles ne les débauchent pas. Et enfin, qui vous dit qu'elles ne viennent point ici pour surprendre les secrets de notre administration?

--Supposeriez-vous, demanda Romain, que ces juives sont payées par les journaux belges?

M. Rafflard fit un geste de mauvaise humeur, et Nourrisson expliqua à Romain que les dispositions peu favorables du commis principal à l'égard de la postérité féminine d'Abraham date de certain jour où il acheta de l'une d'elles une douzaine de mouchoirs de fil qui étaient en coton.

Mais il y a des marchands plus sérieux et bien autrement dangereux pour les employés; ce sont les marchands à tempérament.

Pour le créancier, l'employé fut toujours le client de prédilection; avec lui les chances de pertes sont presque nulles.

Apporte-t-il quelque mauvaise volonté ou quelque négligence à acquitter ses dettes, l'opposition aux appointements est là qui le remet vite dans le droit chemin.

Aussi du matin au soir des courtiers de toutes sortes viennent-ils réciter leurs boniments dans les bureaux de l'Équilibre.

C'est d'abord le courtier en horlogerie qui tient sous son bras un cahier de modèles pour ceux qui désirent des pendules. Il vend à raison de cent sous par mois, au prix de cent écus, de belles et bonnes montres en or de soixante francs.

Il y a le courtier en librairie, le plus mal vêtu de tous, qui place les ouvrages en souscription; il vend les livres qui ne se vendent plus, la collection de l'_Observateur religieux_, les cent vingt volumes de l'_Encyclopédie des cuisiniers_, et fait les abonnements au _Moniteur des sages-femmes_. Il propose encore les ouvrages à prime, productions remarquables qui donnent droit à un dîner à deux francs au Palais-Royal, à un gilet de flanelle, et à une entrée à la salle Valentino.

Il y a enfin le courtier marchand de vins, qui se charge de vous livrer, au prix que vous coûterait un grand crû de Bourgogne, d'excellent petit mâcon récolté à Argenteuil.

Ces enjôleurs soufflent à l'oreille des employés besogneux la tentation du crédit. S'il est timide, ils le rassurent par la longueur des échéances.

Lorsque, avant de faire une dépense inutile, et ce sont les plus entraînantes, le pauvre garçon pèse et soupèse son budget, ils l'étourdissent sur l'avenir, ils font luire à ses yeux des ressources inattendues, des augmentations qui n'arriveront jamais, des gratifications sur lesquelles il ne faut, hélas! guère compter.

Ces audacieux l'endoctrinent de théories étranges. Ils affirment que le crédit pose un homme, et qu'on est considéré en raison directe de ce que l'on doit.

«Allons, Monsieur, prenez cette montre, non pour savoir l'heure, mais pour cette chaîne d'or qui fait si bien au gilet.

«Prenez ce vin que je vous vends plus cher que le marchand au détail. On a toujours de l'économie à acheter en gros.

«Prenez ces livres à prime; rien que la prime en représente la valeur, et la prime ne vaut rien. Demandez, achetez, prenez!»

Et l'employé se laisse séduire. Il achète sous prétexte qu'il payera à la longue, sans s'en apercevoir. C'est plus cher, mais c'est plus mauvais.

On en a vu, hélas! qui achetaient pour revendre, et ici commencent les opérations irrégulières qui conduisent au déficit chronique et à l'abîme.

Le commis Chabannette est un exemple vivant de cette existence de désordre en partie double.

Un jour qu'il avait envie de faire une partie fine et qu'il était sans argent, le démon lui apparut sous les traits du courtier en horlogerie. Chabannette souscrivit pour trois cent cinquante francs de billets, payables de mois en mois, et se trouva ainsi propriétaire d'une superbe montre, dont le soir même l'administration du Mont-de-Piété de Paris lui donnait en rechignant deux bons louis d'or.

Il n'y a que le premier pas qui coûte. Ravi d'avoir découvert ce moyen de battre monnaie, Chabannette eut très-souvent envie de faire des parties fines.

Il acheta, acheta, acheta: aujourd'hui du vin, demain des instruments d'optique, et des livres, et des pendules, et des dentelles, et tout ce qu'on lui proposa.

Chaque nouvel achat ne grevait ses appointements mensuels que de dix francs, l'un dans l'autre.

A la dixième partie fine, Chabannette s'aperçut que son revenu était diminué des deux tiers. Il lui restait juste cinquante francs pour la pâtée et la niche. Il est vrai que ses appointements n'étaient hypothéqués que pour trois ans.

Vivre trois ans avec six cents livres par an, était-ce possible? A partir de ce moment, Chabannette renonça aux parties fines, mais il fut réduit à continuer d'acheter pour vivre.

Aujourd'hui, sa dette flottante absorbe la totalité de ses revenus et au delà. Il achète avec désespoir, il ne peut plus s'arrêter sur cette pente fatale; comme au juif errant, une voix impitoyable, la voix de la nécessité, lui crie: Achète... et il n'a pas cinq sous dans sa poche.

Si la dette est le signe manifeste de la prospérité d'un homme, on peut dire que Chabannette a un bel avenir.

* * * * *

XXVI

Caldas ayant ouvert un livre de statistique, ses yeux s'arrêtèrent précisément sur cette phrase à l'article _Prisons_:

«Sur cent décès de prisonniers, soixante-quinze ont lieu dans les trois premiers mois de la détention. Cette première période constitue le temps critique du régime claustral. Beaucoup de tempéraments n'y résistent pas; mais passé ce terme fatal, la vie moyenne des pénitentiaires excède de trois ans et quatre mois la vie moyenne du reste des habitants de la France. Cet admirable résultat est dû, on peut le dire hardiment, à l'existence sobre et réglée du détenu, et l'honneur en revient à la sollicitude si éclairée de l'administration supérieure.»

Ce petit alinéa épouvanta Romain.

--Évidemment, se dit-il, je suis dans la période critique. Le malaise général que j'éprouve, je l'attribuais à l'ennui. Je m'abusais: c'est que je ne m'acclimate pas.

Il se regarda dans la glace, se tira la langue à lui-même et se tâta le pouls.

--Certainement, dit-il, je n'irai pas trois mois.

Alors il se prouva qu'il était prudent, puisqu'il avait la faiblesse de tenir à la vie, de renoncer à la carrière administrative. Il y perdrait cent francs par mois, c'est vrai; mais que n'y gagnerait-il pas en revanche?

D'abord il ne s'ennuierait plus abominablement, comme il le faisait depuis son entrée au ministère.

Il pourrait être seul quelquefois, et ne serait plus condamné à cette éternelle cohabitation qui devient insupportable à la longue et fait trouver haïssables les gens que nous sommes le plus disposés à aimer.

N'a-t-on pas entendu dire que des marins, partis les meilleurs amis du monde, en arrivaient, après six mois de navigation, à échanger des coups de couteau.

Or, Romain était las de naviguer sur le même bord que Gérondeau, que Rafflard, que Sansonnet et que Jouvard le poëte.

Il savait bien que la pauvreté l'attendait, qu'il aurait la malédiction de sa famille. Mais il était résolu à tout supporter.

Il comptait d'ailleurs s'arranger une existence heureuse, égayé de petits bonheurs négatifs; et certes au ministère, pendant un mois, il avait fait provision pour l'avenir de ces jouissances peu coûteuses.

Pourrait-il connaître le spleen désormais après la besogne affadissante à laquelle il avait été condamné?

Il lui semblait aujourd'hui qu'il eût écouté sans bâiller une conférence de M. Frédéric Morin.

Le matin il se lèverait tard; en se roulant paresseusement sous ses couvertures, il se dirait: Voici l'heure d'aller au bureau! Rafflard patauge dans la boue, Basquin sera malade.

Dans l'après-midi, autres félicités.

Peut-être ne déjeunerait-il pas; mais s'il déjeunait, il ne ferait pas sa cuisine lui-même, il mangerait au restaurant, et il ne serait pas exposé par distraction à boire son encrier.

Il irait, il viendrait; il ne serait point cloué sur sa chaise, comme un tailleur sur son établi; il ne ferait plus, à force de rester assis, des genouillères à son pantalon, ce qui empêche un jeune homme de se produire avantageusement dans le monde.

Enfin dans les beaux jours il vivrait au grand air, et se griserait de soleil dans la campagne de Paris.

--Voilà donc qui est décidé, conclut-il; je patiente jusqu'à la fin du mois; je touche mes appointements, et je dis à l'administration: «Tu n'auras pas mes os!» Avec mes cent francs je me lance dans la haute industrie. Heureusement je n'ai plus beaucoup à attendre. Nous sommes le 29, et c'est après-demain.

LE JOUR DE L'ÉMARGEMENT

Il n'y a que douze jours d'émargement dans l'année administrative, un par mois.

C'est dommage. C'est le seul jour qui offre quelque agrément.

Aussi comme ils soupirent après, les employés de l'Equilibre! Comme ils comptent avec impatience, à l'instar des écoliers à l'approche des vacances, les heures qui les séparent de ce fortuné moment! Dès le premier du mois, il y en a qui disent:

--Allons! dans vingt-neuf jours nous toucherons!

Toucher!... c'est la fin de l'employé sur cette terre.

Toucher!... Que les deux syllabes de ce mot sont caressantes pour l'oreille du bureaucrate!

Aussi, à l'Équilibre, ne dit-on pas: «le jour de l'émargement,» c'est le terme officiel; on ne dit pas: «la paie,» comme dans le bâtiment; on ne dit pas: «la solde ou le prêt,» comme dans l'armée. Non, comme l'ouvrier parisien et comme la grisette, l'employé de l'Équilibre dit:

LA SAINTE TOUCHE

Oh! SAINTE TOUCHE, qu'il est doux de célébrer le jour de votre fête! Comme il est bon de sentir dans sa poche frétiller vos médailles!

SAINTE TOUCHE, venez à mon aide! dit le pauvre diable qui vient de voir filer sa dernière pièce de cinq francs.

SAINTE TOUCHE, secourez-moi! voici mon pantalon qui s'effrange, mes souliers qui éclatent de rire, et mon chapeau qui rougit, le traître.

SAINTE TOUCHE, soyez-moi propice! vous savez avec quelle impatience ma femme attend cette jolie robe de soie qui plaira tant à son cousin Alfred, cette robe de soie qui me ramènera peut-être un quart de lune de miel.

SAINTE TOUCHE, écoutez-nous! le propriétaire s'impatiente, le restaurateur ne veut plus faire crédit, le limonadier demande de l'argent.

SAINTE TOUCHE, priez pour nous! les créanciers hurlent à nos chausses.

SAINTE TOUCHE, ayez pitié de nous!

SAINTE TOUCHE, exaucez-nous!

Sainte Touche a entendu toutes ces voix éplorées qui criaient du fond de l'abîme...

Et c'est aujourd'hui le jour de sa fête.

Dès hier les employés étaient plus frais, plus gais, plus dispos; beaucoup ont parlé de travailler, quelques-uns même ont essayé de se mettre à la besogne.

Tous bâtissaient leurs châteaux en Espagne; ils dépensaient l'argent de leur mois. Les hommes d'ordre, avec un crayon, faisaient leurs petits calculs sur un coin de leur sous-main.

Ceux qui ont des dettes s'ingéniaient à trouver un moyen pour ne pas les payer. C'est à quoi on songe toujours quand on vient de recevoir de l'argent.

Les gens de plaisir complotaient dans un coin quelque aimable folie.

Ce matin ils sont tous arrivés à l'heure; il n'y avait pas de retardataires; il n'y avait pas de malades.

Braves employés! ils n'ont pas de bouquets à leur boutonnière, comme les noceux de campagne, mais leur figure est endimanchée.

La bienveillance est à l'ordre du jour; l'employé lymphatique et l'employé sanguin ne se prennent plus aux cheveux; M. Rafflard est presque aimable, et Lorgelin oublie un peu ses griefs contre l'administration.

L'hôtel du ministère même semble avoir changé d'aspect; la figure du portier est moins rébarbative; les corridors sont moins sombres, les cours moins humides, les vitres moins poussiéreuses.

Comme on voit bien qu'on va livrer à tous ces rongeurs une tranche du budget! Un nuage d'or a crevé au-dessus de la maison.

Tombe, tombe, manne bénie que produit le contribuable!...

Il rit, il chante, il est en fête l'hôtel de l'Équilibre; il est en branle comme un campanile italien pour la sainte Madone; à tous les étages le carillon de l'or dit sa chanson.

Cependant tout le personnel est sens dessus-dessous; les bureaux sont désertés; on court, on se heurte dans les corridors, on monte, on descend, on s'appelle, on crie; à la porte aboie la meute des créanciers qui flaire la curée.

Hallali! hallali!!!

Seul peut-être au milieu de toutes ces joies, le caissier est triste.

C'est son mauvais jour.

Le voyez-vous derrière sa grille, maigre, blême; son oeil a des paillettes jaunes, reflet de l'or qu'il manie à la journée.

Il grogne comme le dogue à qui l'on arrache un os. C'est qu'on lui arrache son or, à lui; c'est qu'il ne serait pas caissier, s'il n'éprouvait pas une douleur à l'âme de voir s'enfuir tant d'argent. Il est plus pâle ce jour-là que l'homme dont on a coupé les veines et qui voit se tarir sa vie avec son sang.

Il grogne, le caissier; il est d'une humeur massacrante; il a des paroles bourrues, des regards haineux. Et pourtant, comme ils le saluent, les employés! comme ils sont obséquieux! comme ils se font doux et petits garçons en allongeant la main sous le guichet étroit.

Tous ne viennent pas à la caisse, pourtant. Chaque bureau délègue un homme de confiance, d'une probité reconnue, qui, lorsqu'il y va, muni du reçu de tous ses camarades, ne manque jamais cette plaisanterie:

--Adieu, Messieurs, je pars pour la Belgique.

Il ne va jamais jusqu'en Belgique, mais il va toujours au Café de l'Équilibre et s'y livre à d'interminables parties de billard.

Comme on s'impatiente en son absence! comme on le maudit! S'il revenait, on pourrait s'en aller. Mais non, le misérable ne reparaît qu'au moment où quatre heures vont sonner.

Un hurrah salue son entrée. On oublie ses torts en entendant le bruit pesant du sac qu'il jette sur la table. Un religieux silence se fait, tandis qu'il établit le compte de chacun. Puis il paye ses amis en or, les indifférents en argent, et ses victimes moitié menue monnaie et moitié billon.

Lorsque chacun a reçu ses appointements, l'homme de confiance ne manque jamais de s'apercevoir qu'il s'est trompé de cent sous à son désavantage. D'un ton de mauvaise humeur, il proteste qu'il ne se chargera plus d'une mission qui ne lui rapporte que des désagréments et des pertes, et il insiste pour que chacun recompte son argent.

La pièce de cent sous ne se retrouve pas.

Alors, d'un ton furieux et toisant toute la compagnie:

--Je ne soupçonne certes, dit-il, la délicatesse de personne, mais à coup sûr il y a un voleur ici.

XXVII

Au bureau du Sommier, c'est ordinairement le jeune Basquin qui se charge d'aller toucher les émoluments de ses confrères. Comme les autres, Caldas s'approcha pour mettre sa signature sur la feuille d'émargement. Basquin l'arrêta.