Les gens de bureau

Chapter 5

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--Ah! dit M. Coquillet, c'est fâcheux, très-fâcheux; je ne pourrai tout au plus vous donner qu'une bonne écriture de bureau, mais une bonne écriture vous est absolument nécessaire.

Et sur ce, le vieux calligraphe entreprit de démontrer les profits d'une belle main:

Les incapables seuls prétendent qu'une belle cursive est un signe de bêtise. La mauvaise écriture de Napoléon Ier a fait beaucoup de tort à la France. Des gens bien doués se sont gâté volontairement la main pour imiter l'abominable griffonnage de ce grand homme. C'est sous ce rapport surtout que les études en France sont d'une choquante infériorité. A quoi pense donc le ministre de l'instruction publique? On peut être reçu bachelier avec une copie presque illisible. On déforme la main des enfants à leur faire imiter des caractères étrangers, comme si on ne pouvait pas écrire le grec en belle coulée. En cela nous sommes encore victimes des Anglais, qui ont débarqué sur nos côtes leurs abominables plumes métalliques: la plume de fer a tué la calligraphie.

--Elle l'a tuée, continua en s'animant M. Coquillet, mais la plume d'oie n'en restera pas moins l'outil de l'homme de talent.

--Cependant, reprit Basquin, j'ai vu faire de jolies choses avec des plumes de fer.

--Quoi! vous aussi, vous, la gloire de mon école! Où allons-nous, mon Dieu! où allons-nous?

Coquillet se leva sur ces paroles, et s'adressant à Caldas:

--Il faut avant tout que je voie ce dont vous êtes capable; asseyez-vous sur ma chaise, et écrivez-moi quelque chose.

Caldas prit place devant le pupitre de Coquillet, qui se retira pour causer avec Basquin dans l'embrasure de la croisée.

Le sous-main du prince des calligraphes attira l'oeil de Romain. Ce sous-main disait l'homme lui-même; c'était le confident indiscret, sinon de ses pensées (Coquillet ne pense pas), du moins des sensations qui avaient traversé à un moment donné le vide de son cerveau. Ce sous-main disait les agitations de son âme, ses rêveries, ses passions.

En haut, dans un angle, on apercevait une maison et un arbre exécutés au trait: ce jour-là Coquillet rêvait villégiature. A côté, perdu dans des paraphes, on y distinguait un cheval et un chien: on avait parlé chasse devant Coquillet.

Il y avait des volées d'oiseaux de paradis, et de ces têtes bouffies, spécialité des maîtres d'écriture; des bouts de phrases commencées indiquaient que Coquillet avait essayé une plume nouvelle; ces mots: _Monsieur le Ministre et Son Excellence_, se trouvaient répétés une vingtaine de fois.

Au centre de ce monument curieux dans son genre, et comme la déclaration des principes de cet apôtre de l'écriture, Caldas lut ces deux versets de l'évangile du calligraphe:

Il n'est pas donné à tout le monde de savoir écrire; Ce don vient de Dieu

Soyez béni mon Dieu et faites que je conserve longtemps ma main.

Romain fut ébloui, et il osa commettre une action peu louable.

On ne le regardait pas, il saisit un canif, découpa ces deux phrases dans le papier du sous-main, et les fourra dans sa poche.

Je publie ce fac-simile, fort inférieur à l'original; je n'ai pas hésité à profiter de l'abus de confiance de mon ami pour prouver au lecteur mon grand amour de la vérité.

--Eh bien, avez-vous fini? demanda Basquin a Caldas.

--Encore un instant, répondit celui-ci; et d'inspiration il écrivit ce quatrain, dans le goût des épitaphes anticipées dont il enrichit les colonnes du _Bilboquet_:

Du pèlerin demain je prendrai les coquilles, Si Dieu veut m'accorder la main de Coquillet. _Pinxit_ rageait devant ces pages sans coquilles, _Pingebat_ se racoquillait.

--Voilà! s'écria Romain fort satisfait, en présentant son oeuvre à son futur professeur; et il attendit l'effet.

Mais l'effet ne répondit pas à son espérance. Coquillet n'y vit que quatre lignes de grandeurs inégales et abominablement mal écrites.

Basquin découvrit que c'étaient des vers: même il pénétra la pointe finale et essaya vainement d'en donner la clef au prince des calligraphes.

Une seule chose l'intriguait: quels étaient ces messieurs _Pinxit_ et _Pingebat_ qu'on accusait de jalouser le talent de son maître?

--Je connais pourtant ces noms-là, murmurait-il, j'ai vu ça quelque part!... Ah! j'y suis... ce sont des artistes qui font des tableaux.

--Des tableaux! répondit Coquillet saisissant le mot au vol; j'en ai fait aussi, et des chefs-d'oeuvre, j'ose le dire.

--Bah! fit Caldas étonné.

--Je les ai vus, affirma Basquin, qui s'amusait du quiproquo; il a fait les frais de cadres magnifiques; c'est le plus bel ornement de son logis.

--Et ces tableaux sont de M. Coquillet?

--Certainement, ils sont de moi, reprit Coquillet blessé au vif; j'y ai réuni un spécimen de toutes les écritures connues, et je défie personne d'en faire autant.

--Je vous crois, répondit Caldas; vous êtes, monsieur Coquillet, le Raphaël de la calligraphie.

XXI

Cassegrain, l'homme qui envoie des projets à Son Excellence, n'avait pas ouvert la bouche pendant la visite de Caldas au calligraphe.

Tous les penseurs sont silencieux.

Romain sorti, il prit des informations sur ce jeune homme. Elles furent brillantes; on lui apprit qu'il était protégé par un personnage influent, qu'il était de première force au billard, qu'il recevait des mandats rouges de sa famille, enfin qu'il était un des hommes d'État du _Bilboquet_.

--Un journaliste, pensa-t-il, c'est mon affaire! Je lui ferai part de mes plans, et, puisque le ministre n'en tient pas compte, j'en appellerai au tribunal de l'opinion publique.

En conséquence, lorsque Caldas vint demander à Coquillet une première leçon d'écriture, Cassegrain l'accapara.

--J'aurais à vous parler, lui dit-il; j'ai là (il montrait d'épais cahiers de papier) de quoi changer la face de la France; c'est l'oeuvre de ma vie, le résultat de trente années de méditations. Je vous dirai tout, vous imprimerez ces mémoires, si vous voulez: et même si vous l'exigez, je vous en abandonnerai toute la gloire et tout le profit. Je ne veux, moi, que le bonheur de ma patrie.

--De quoi s'agit-il? demanda Caldas intrigué par ce début.

--Je vais vous livrer mon secret. Nous sommes seuls, car Coquillet ne compte pas. Nous avons du temps devant nous, je puis parler. Mais avant, dites-moi, aimez-vous l'administration?

--Certainement, répondit diplomatiquement Romain, puisque j'y suis entré.

--Ce n'est pas une raison, mais peu importe. Vous avez pris le parti le plus sage. Il n'y a qu'une carrière dans notre pays, l'administration. On dit que le Français est léger, rieur, badin; c'est faux. Le Français est employé. L'administration mène à tout. Elle vous fera faire un beau mariage ou vous donnera la rédaction en chef d'un grand journal. Soyez fier d'être employé, vous êtes un des deux cent mille souverains de la France. Il peut y avoir une royauté, une république ou un empire; en réalité c'est le bureau qui règne.

--Il a lu M. de Cormenin, pensa Caldas.

--Maintenant, continua Cassegrain, reste à savoir pourquoi les administrations qui gouvernent semblent inférieures à l'armée qui nous obéit en définitive. Vous ne vous en doutez pas, vous êtes trop jeune. Eh bien, je vais vous le dire. Tout gît dans l'uniforme. Il nous faut un uniforme.

--Oh! fit Caldas, qui se voyait par la pensée revêtu de l'habit vert des académiciens ou du pantalon gris-souris des eaux et forêts.

--Je dis qu'il nous faut l'uniforme, et je le prouve, reprit Cassegrain, sans tenir compte de l'interruption. Qu'est-ce qu'un employé? Un soldat, mais un soldat incomplet, puisque rien ne le distingue du bourgeois. Complétez-le. Donnez-lui un képi, un bonnet à poil, un casque, quelque chose enfin, et vous doublez sa valeur et son importance. Tenez, moi qui vous parle, j'ai proposé pour le ministère de l'Équilibre un costume qui nous mettrait au premier rang: pantalon de casimir vert-clair, tunique bleu-de-roi avec revers jaunes, passepoils amarante et broderies d'argent figurant des plumes entre-croisées; l'épée d'acier et le claque à plumes blanches: qu'en dites-vous?

--Je dis que ce serait fort pittoresque.

--Vous avez trouvé le mot, dit l'innovateur enchanté; mais ce n'est pas tout. J'ai là le plan d'un projet grandiose qui assimile chaque ministère à un corps d'armée. Qu'est-ce que le ministre? un maréchal de France commandant plusieurs divisions. Laissez-lui donc son titre alors. Partant de ce principe, l'expéditionnaire est un simple soldat, soldat administratif, le commis un caporal, le commis principal un sergent, le sous-chef un lieutenant (sous-chef, lieutenant, ces deux mots veulent dire la même chose); un chef de bureau est un capitaine, toujours administratif (capitaine, chef, même étymologie, _caput_, tête).

--Vous m'intéressez prodigieusement, dit Caldas.

--Je vois dans vos yeux que vous allez imprimer tout cela, continua Cassegrain; mais attendez la fin. J'ai là de quoi enchaîner à tout jamais l'hydre des révolutions. J'ai résolu d'un seul coup le problème jusqu'alors insoluble de l'ordre social. Et c'est simple! simple comme l'oeuf cassé de Colomb. Faites porter à chaque Français l'uniforme de sa profession, enrôlez les citoyens, donnez une bannière à chaque corps d'état; vous aurez ainsi le régiment des Boulangers et celui des Couvreurs, le régiment des Cordonniers, des Médecins, des Marchands de nouveautés, des Apothicaires et des Journalistes.

--Oh! oh! fit Romain.

--J'ai rêvé plus encore. A chaque Français je donne un numéro matricule qui devient son nom de famille et simplifie la tenue des registres de l'état civil: on ne sera plus M. Caldas ou M. Cassegrain; appellations qui, soit dit en passant, n'éveillent que des idées triviales; on sera monsieur trois mille sept cent quarante, ou monsieur cent mille cent soixante-treize. C'est là, Monsieur, une des inévitables conséquences de notre immortelle révolution de 89; c'est l'égalité devant le chiffre.

--Allons donc! dit Caldas, celui qui n'a que vingt sous ne sera jamais l'égal de celui qui a cinq francs.

--J'ai prévu l'objection, car je mets à la tête de cette France nouvelle une administration universelle qui perçoit les revenus de la terre, de l'industrie et du travail, et qui donne à chacun tant par mois.

--Décidément, pensa Caldas, il n'a pas lu M. de Cormenin.

Et, sous un prétexte quelconque, il s'enfuit au plus vite en murmurant:

--Est-ce que je ne suis pas dans une maison de fous?

* * * * *

XXII

On demandait un jour au duc d'Otrante:

--Que faut-il, Monseigneur, pour faire de la bonne administration.

--De l'exactitude, répondit le ministre de la police, encore de l'exactitude, toujours de l'exactitude!

L'exactitude, voilà ce que demandait aussi le ministère de l'Équilibre. Malheureusement tous les employés étaient inexacts; ils sortaient bien le soir à quatre heures précises ou même avant; mais le matin on ne les voyait jamais venir. Ils arrivaient, qui à dix heures et demie, qui à onze heures, qui à midi.

Quelques-uns n'arrivaient pas du tout.

En présence d'un tel abus, l'administration prit une mesure radicale. Elle inventa la

FEUILLE DE PRÉSENCE.

Cette feuille, qui a fait le désespoir de Caldas et de beaucoup d'autres, sert à constater l'arrivée des employés. C'est une simple feuille volante, enregistrée et timbrée au secrétariat, sur laquelle un chacun, depuis le sous-chef jusqu'au dernier surnuméraire, doit apposer sa signature. On l'apporte à dix heures moins le quart dans les bureaux; à dix heures sonnant elle est enlevée.

Sont présumés manquants, et manquants par leur faute, ceux qui n'ont pas signé. On relève soigneusement leurs noms sur un état spécial qu'on transmet à la fin du mois à la caisse du service intérieur.

Chaque absence emporte une amende de dix francs pour la première fois, de quinze francs pour la récidive, et de vingt francs pour toutes les autres.

Cette mesure prise, l'administration dormit tranquille.

Mais, hélas! il en est des abus comme de la mauvaise herbe, qu'on coupe et qui repousse plus vite.

Qu'advint-il? Les employés de l'Équilibre arrivaient avec une exactitude exemplaire; ils signaient la feuille de présence... et ils allaient se promener le reste de la journée.

C'est alors qu'un secrétaire général ingénieux imagina la

FEUILLE DE SURPRISE.

Celle-ci vient à l'improviste, à toute heure du jour, mais surtout quand il fait beau ou qu'il y a une revue au Champ-de-Mars. C'est l'épée de Damoclès suspendue sur la tête de tout employé qui _file_. Le tour du chapeau n'y peut rien.

Il est vrai que le coeur maternel de l'administration semble répugner à ce guet-apens. On cite les années où l'on a fait circuler une feuille de surprise, et encore fut-ce sur la demande de chefs sournois et pusillanimes qui ne pouvaient contenir par eux-mêmes leurs subordonnés.

L'homme éminent qui occupe aujourd'hui les fonctions de secrétaire général de l'Équilibre, lorsqu'il a l'intention de faire passer une feuille de surprise, a toujours soin de l'annoncer la veille.

Aussi se plaint-on fort de sa sévérité.

Mais qui dira les émotions que donne aux employés la feuille du matin?

On peut s'en faire une idée en assistant à l'arrivée du personnel.

Il faut aller s'installer un matin sous le péristyle du ministère de l'Équilibre, situé, comme chacun sait, dans le haut de la Chaussée-d'Antin. Il faut choisir au mois de janvier quelque jour de dégel, lorsqu'il pleut à torrents et qu'on enfonce jusqu'aux genoux dans le macadam.

Attention! voici que commence le

STEEPLE-CHASE

A LA FEUILLE DE PRÉSENCE

Le prix est de dix francs, non à gagner, mais à ne pas perdre.

Il est neuf heures.

Voici d'abord le bataillon des garçons de bureau. Ils sont en bourgeois; c'est dans l'intérieur seulement qu'ils revêtiront leur livrée marron-clair. Ils arrivent lentement, par petits groupes; leur extérieur trahit l'aisance; si leurs paletots ne sont pas élégants, ils sont cossus, ce qui vaut mieux. Beaucoup portent la cravate blanche, ce qui leur donne l'air de notaires; ils ont tous des parapluies. Si quelques lambeaux de leur conversation parviennent jusqu'à vous, vous y distinguerez ces mots: primes, reports, fin-courant.

Il est neuf heures et demie.

Un employé débouche de la chaussée. C'est le bon employé qui n'a pas de montre. Il arrive une demi-heure trop tôt, dans la crainte d'arriver une minute trop tard. Vous croyez peut-être qu'il va entrer et faire cadeau de son temps à l'administration? Non, il aime mieux user ses souliers à battre le pavé.

Dix heures moins un quart.

Les employés sérieux commencent à paraître à l'horizon. Ils vont plus ou moins vite, suivant l'âge et en rapport inverse du grade. Un chef de bureau ne fait pas sa lieue à l'heure. Parapluies sur toute la ligne.

Dix heures moins cinq.

L'exactitude ne consiste pas à arriver avant l'heure, mais juste à l'heure.

Voici l'employé exact. Ne pas confondre avec le précédent, qui est l'employé zélé. Ces derniers venus sont sûrs de leur montre. La veille au soir, ils ont constaté qu'elle marchait toujours d'accord avec l'horloge du ministère. Encore plus de parapluies.

Dix heures moins deux minutes.

Le steeple-chase prend des allures de plus en plus vives et précipitées. Les parapluies deviennent rares. Au loin, dans toutes les directions, apparaissent les retardataires. Ils vont au pas de course, l'oeil fixé sur l'horloge fatale, les coudes au corps, ils ménagent leur respiration. Ils arriveront.

En voici quatre là-bas qui arriveront peut-être. Ils sont lancés à fond de train, rien ne les arrête, ni le ruisseau grossi ni la flaque de boue.

Ah! celui-ci n'arrivera pas: il a heurté un commissionnaire; il y a eu de la casse; il perd trois secondes, il est perdu!

Perdu celui là-bas que j'aperçois sur l'omnibus. Il n'y avait pas de place à l'intérieur, il s'est élancé sur l'étagère. Dix francs ou une pleurésie: il n'y avait pas à hésiter.

Il a fait coup double, perdu les dix francs et gagné la pleurésie.

Rapide comme une flèche, crotté jusqu'à l'échine, d'un bond cet autre franchit les dix marches du péristyle, il est sauvé. Merci, mon Dieu!!!

Dix heures sonnent.

Tous ces dératés qui fendaient l'air aux quatre points cardinaux s'arrêtent.

Tel le jockey distancé cesse de lutter.

Ils font volte-face et, d'un pas tranquille comme leur conscience, s'acheminent à petites journées vers les cafés du voisinage.

Longtemps après l'heure encore on en voit poindre dans la brume, qui s'arrêtent aussi, dès qu'ils aperçoivent le cadran officiel.

L'un, esclave de sa folie, a perdu cinq minutes à suivre--sans espoir--un bas blanc bien tiré.

L'autre a eu une explication le matin avec son épouse.

Ce dernier enfin, les pantalons retroussés jusqu'aux genoux, victime de ses bottines vernies, a triplé son trajet à chercher les pavés luisants où il devait poser le pied.

Tous ces vaincus vont rejoindre leurs confrères aux estaminets d'alentour.

Caldas n'avait pas de montre, et la pendule de sa chambre garnie s'arrêtait quelquefois.

Une nuit que le thermomètre avait marqué dix-sept degrés au-dessous de zéro, elle s'arrêta sur six heures du matin.

Lorsque Romain s'éveilla, il faisait grand jour; mais comme l'aiguille restait sur six heures, sa fainéantise en profita pour faire un nouveau somme.

Ce jour-là, il arriva à midi et demi au ministère.

--Nous vous avions cru malade, lui dit Basquin.

--Je me porte comme le Pont-Neuf, répondit-il; et il raconta son accident.

--Vous savez que vous avez encouru dix francs d'amende, dit M. Rafflard.

--Comment cela?

--Vous n'avez pas signé la feuille, reprit Basquin; mais, rassurez-vous, notre chef, qui est homme du monde, vous aura certainement mis une excuse.

Caldas ouvrit de grands yeux, et Basquin lui analysa les petits moyens mis en usage pour se soustraire à la tyrannie de la feuille de présence, la contre-partie des précautions administratives.

--Car, dit Basquin, elle est rusée, l'administration, mais les employés sont bien plus rusés encore. Il y a donc deux moyens d'éviter l'amende: il y a le faux en écriture publique, et la complaisance de votre supérieur. Si vous nous aviez prévenus hier soir, j'aurais signé pour vous ce matin.

--Oh! dit Caldas, c'est grave!

--Cela se fait dans beaucoup de bureaux, mon cher! Et je sais un chef bien embarrassé aujourd'hui. Il a fait ce métier quinze ans lorsqu'il était commis, que peut-il dire maintenant?

--Je comprends, fit Romain; de là vient ce que vous appelez la complaisance supérieure.

--Pas le moins du monde, reprit M. Rafflard; mais il y a des chefs qui ne craignent pas de pousser la longanimité jusqu'à déclarer l'absent autorisé ou malade. C'est d'un bien mauvais exemple, car enfin...

--As-tu fini? s'écria Basquin, on voit bien que ta gastrite t'empêche de dormir et que tu arrives toujours à l'heure.

--M. Ganivet, dit Nourrisson, met toujours une excuse.

--Moi, dit Basquin, je ne m'y fie pas, et quand j'arrive en retard, je vais droit au café; là j'écris que je suis malade. Caldas en aurait dû faire autant.

--Pourquoi cela? demanda Romain.

--Parce que de deux choses l'une: ou vous êtes excusé, ou vous ne l'êtes pas. Si oui, que faites-vous ici? Si non, qu'y faites-vous encore? prenez-en pour votre argent. La maladie a réponse à tout. Le commissionnaire coûte 50 centimes, bénéfice net: 9 francs 50 centimes.

--Allons, dit Caldas, votre feuille, c'est encore la précaution inutile, et l'administration joue toujours le rôle de Bartholo.

XXIII

Le bruit s'était bien vite répandu dans le ministère qu'un rédacteur du _Bilboquet_ s'était faufilé au bureau du Sommier.

Ce bureau, où l'amabilité de M. Rafflard attirait peu de monde, fut dès lors assiégé. On y vit accourir tout ce que l'Équilibre compte d'embryons dramatiques et de chrysalides de journalistes.

Caldas dut renoncer à sa besogne pour donner des audiences. On lui lut des vaudevilles, on lui lut des romans, on lui lut des poëmes.

Tous ces affamés de publicité lui auraient formé, s'il l'avait voulu, comme une petite cour. Il faisait un geste, on admirait; il ouvrait la bouche, on riait d'avance; il ne s'était jamais cru si drôle.

On recherchait avec empressement les bonnes grâces de cet homme heureux qui avait un journal où dire du mal de ses camarades.

Caldas, qui était modeste et qui n'avait aucune vocation pour l'état de confident littéraire, fut bien vite assommé des élucubrations de ces messieurs. Son air froid en rebuta quelques-uns; il renvoya les autres, grâce à quelques mots méchants; mais il en est deux dont il lui fut impossible de se débarrasser.

Ces deux obstinés étaient le poëte Jouvard et l'aimable Sansonnet, nouvelliste à la main par vocation.

Quoi que pût faire Romain, Sansonnet ne le lâchait pas plus que son ombre. Deux fois par jour régulièrement il venait le voir à son bureau, et l'obsédait en lui offrant sans cesse des chopes, des absinthes, des demi-tasses toujours refusées.

Outre que l'insidieux Sansonnet désirait pouvoir faire parade de l'amitié d'un _gendelettre_, il nourrissait le projet d'arriver par Romain à connaître quelques célébrités, acteurs, actrices, vaudevillistes; enfin et surtout, il espérait parvenir jusqu'au _Bilboquet_ et orner de sa prose les colonnes de ce journal où il s'était juré d'écrire, ou de mourir.

Non moins intéressée et toujours pour le même motif était l'amitié de Jouvard.

Ce poëte, qui ne manque pas d'esprit, a eu le tort de chercher autour de lui les sujets de ses couplets ou de ses satires. Si encore il s'était souvenu de ce mot profond d'un chef de l'Équilibre:

--«Écrasons les faibles!»

Mais non, ce nigaud s'est attaqué à plus fort que lui; il a chansonné son sous-chef, fait un quatrain, ô imprudence! sur son chef de division, et enfin ridiculisé trois ou quatre gros bonnets par des coq-à-l'âne en vers libres.

Si bien qu'il peut vivre cent ans, il sera cent ans expéditionnaire.

Sa réputation est faite. Se dit-il un mot méchant, se fait-il un mauvais calembour, tout de suite on l'en accuse. Qu'un sot sur le mur blanc d'un corridor écrive quelques injures, immédiatement on dit:

--C'est Jouvard.

Lui n'en est pas moins gai. Il rime toujours.

Caldas avait eu l'imprudente faiblesse de rire à une des chansons de ce Juvénal bureaucratique.

Ah! comme il en fut puni!

Un beau matin, Jouvard, qui guettait l'occasion, pénétra dans le bureau du Sommier à un moment où Caldas s'y trouvait seul.

--Je me fie à votre discrétion, lui dit-il, et je viens vous lire une poésie en canif.

--Qu'est-ce que la poésie en canif? demanda Romain vaguement inquiet.

--Tout simplement des vers monorimes en _if_. C'est une réminiscence d'un genre qu'on cultivait sous la Restauration. M. Thiers, dit-on, est l'inventeur de la poésie en canif.

--Bah! dit Caldas.

--Écoutez, mon cher.

Et, avec une volubilité dont une crecelle donnerait une imparfaite idée, Jouvard récita ces vers:

POÉSIE EN CANIF.

Le voyez-vous, ce plumitif, Qui s'avance d'un pas massif? Voyez son oeil louche et furtif, Et son doux air de lénitif.

Plus pâle il est qu'un vomitif Et plus froid qu'un récitatif. Son aspect réfrigératif Fait l'effet d'un soporatif.

Devant ses chefs il est craintif Cent fois plus qu'un filou fautif Qu'on conduit devant le shérif Après un vol bien positif.

Cet homme, peu récréatif, D'un faubourg de Caen est natif. Un vieux paysan processif Est, dit-on, son père adoptif. Ce fait est très-explicatif Et surtout significatif.

Ce Normand, rien moins que naïf, Se masque sous un air fictif; Sa bêtise n'est qu'un faux pif. Oui, son visage dormitif Ment comme une face de juif. Son oeil, rien moins qu'intuitif, Cache un esprit alerte et vif. Il affecte le ton plaintif, Mais nous connaissons son motif, Nous tous qui l'avons vu, pensif, Presser son front méditatif.