Chapter 4
--J'ai pourtant gagné trois francs trente-trois centimes aujourd'hui, murmurait-il, et j'ai fait six chemises, soit cinquante-cinq centimes et demi la chemise. C'est bien payé.
* * * * *
XVII
Au bout de huit jours Caldas, qui commençait à se gratter à l'endroit du collier, savait le fond du sac de ces quatre collègues.
Il ne les eût pas observés, que M. Lorgelin les lui eût déshabillés.
Caldas avait fait connaissance de cet employé un jour qu'il avait été chargé d'aller faire des recherches au bureau voisin, qui comprend le reste de l'alphabet depuis H jusqu'à Z.
--Nous n'aimions pas beaucoup M. Lorgelin à l'Équilibre, me disait Caldas; mais nous l'estimions tous. Je dirai plus: nous le respections, bien qu'il ne soit que commis à deux mille sept d'appointements.
Lorgelin est un travailleur infatigable; il y a en lui l'étoffe d'un administrateur; le chef de division lui-même, lorsqu'il se présente quelque question épineuse, ne dédaigne pas de prendre son avis. A tout cela se joignent un extérieur avantageux et des moeurs inattaquables.
Cependant on dit de lui au ministère:--Lorgelin est _rasé_ comme avancement.
Pourquoi? comment? Tout le monde l'ignore, il ne le sait pas lui-même sans doute.
Évidemment il y a quelque chose dans le passé administratif de cet homme remarquable.
Quoi?
Une bévue, une imprudence, un malentendu, moins peut-être.
C'est un mystère que nul n'a jamais pénétré, et voilà vingt ans bientôt que cet homme aux talents inutiles moisit dans les emplois subalternes. Que de nullités lui ont passé sur le dos! que d'incapables il a vus grandir et prospérer! devenus ses chefs, ils ne se sont plus souvenus de lui.
Il aurait donné sa démission depuis longtemps, à la première injustice, ou à la dixième, s'il n'avait été très-pauvre. Il pouvait gagner beaucoup plus ailleurs, il le croyait; mais il n'a pas osé risquer sur la seule carte de son intelligence le pain de sa vieille mère.
Sa mère est morte. Il est resté, il restera jusqu'à la retraite.
On lui a entendu dire une fois un mot douloureux:
--On crève habituellement les yeux des chevaux qui font tourner les manèges: on a oublié de me les crever, voilà tout.
Cet homme serait peut-être le plus complet de tous ceux que j'ai connus au ministère, ajoutait Romain, si parfois l'acrimonie ne lui remontait à la gorge. Il a des accès de misanthropie. Alors il devient aigre, rancunier, méchant; il s'en prend à ceux qui l'entourent; il passe sa colère, comme on dit.
Pitié ou envie, il est âpre aux jeunes gens; à ces enthousiastes de la vie, il aime à arracher les illusions généreuses; il y prend un triste plaisir, comme ces enfants cruels qui plument tout vifs les petits oiseaux.
Lorgelin dit à Caldas, un jour qu'ils se trouvaient seuls:
--Vous devez périr d'ennui et de dégoût dans votre bureau.
--Heu! répondit Romain, en allongeant prodigieusement la lèvre inférieure.
--Je le conçois et je vous plains. Vous êtes avec de petites gens. Qu'est-ce que Gérondeau? un estomac. Et Rafflard? un estomac détruit. Nourrisson? un garçon coiffeur; et Basquin? un... calligraphe!
--Vous êtes impitoyable, répondit Caldas en riant malgré lui.
--Impitoyable! s'écria M. Lorgelin en grinçant des dents. Ah! vous ne connaissez pas ces... Mais non, la colère m'emporte. Voyons, mon cher ami, regardez-moi ce Gérondeau, il a cent mille écus de capital. Que fait-il ici? Rien, rien, rien!!! Il était agent d'affaires autrefois; la mort de son père l'a fait riche. Alors il est entré dans l'administration, comme les vieillards pauvres aux Petits-Ménages. Savez-vous pourquoi il reste, pourquoi il y restera jusqu'à ce qu'on le mette dehors? Parce qu'il a peur de se ruiner. Il compte comme le peuple, il ne dit pas:--J'ai douze mille livres de rente; il dit: J'ai trente-cinq francs à manger par jour. Eh bien! il mange ses trente-cinq francs de cinq heures du soir à minuit. Il aime le jeu, le vin, la bonne chère, les filles; tous les jours que Dieu fait, ce poussah chasse à l'ouvrière entre chien et loup. Il appelle les malheureuses créatures que la chaîne d'or de son gilet fascine «du gibier.» S'il les payait encore, mais il les escroque sans pudeur, il veut être aimé pour lui-même!... Enfin son bureau, c'est pour lui comme un conseil de famille, ça le tient. Il reçoit cent vingt francs par mois; mais l'argent est la moindre affaire; quoique avare, car il est avare, il en donnerait autant pour rester à son pupitre, et il y trouverait encore de l'économie... Moi je dis, reprit M. Lorgelin avec une explosion d'indignation, que l'on n'a pas le droit de donner à des gens riches de ces petits emplois. Place aux pauvres!
--J'avoue, répondit Caldas, qu'en entrant ici je ne m'attendais pas à coudoyer des millionnaires.
--Il n'y a pas de millionnaires précisément, continua Lorgelin, mais beaucoup de gens aisés: des timides qui redoutent les luttes de la vie, des paresseux que le travail effraie, des cerveaux faibles qui ne supporteraient pas l'ivresse de la liberté, éternels enfants qui ne sauraient marcher sans lisières du berceau à la tombe, enfin la tourbe des imbéciles incapables de faire autre chose que ce labeur automatique. Eh bien! par le fait seul de leur fortune, ces gens arrivent. L'administration aime les employés aisés.--Si je donne des appointements insuffisants, dit-elle, c'est que j'entends bien qu'on ne vive pas seulement des appointements.
--Il est positif, dit Romain, qui songeait, à ses cent francs par mois, qu'il est difficile de se tirer d'affaire avec ce que l'on gagne.
--Dites impossible, et pourtant plus de la moitié des employés réalisent ce miracle. Vous vous plaignez! vous, jeune homme. Songez à ce que peut faire l'employé marié. Avez-vous pénétré dans un de ces tristes intérieurs? Le mari, au sortir de son bureau, prend à peine le temps de manger; c'est alors que commence sa nouvelle existence, son existence nocturne. Il tient des livres pour une maison de commerce, donne des leçons de n'importe quoi, même de français, reçoit les contremarques à la porte d'un théâtre, ou râcle de la contrebasse dans une guinguette de barrière. J'en sais un qui tient un bazar à treize et vingt-cinq. La femme, de son côté, exerce une petite industrie: elle est mercière ou entrepreneuse de confections pour un magasin. Quand ma mère vivait, moi, j'étais correcteur d'un journal du matin; je doublais ainsi mes appointements, mais j'ai perdu mes yeux.
--Peut-être, interrompit Caldas, y aurait-il moyen de supprimer toutes ces misères.
--Et lequel?
--Doubler les appointements et tripler le travail. Nous sommes huit dans mon bureau, je parie qu'à trois nous faisons la besogne. Qu'on en congédie cinq, et qu'on répartisse leurs traitements entre les autres.
M. Lorgelin se mit à rire:
--Mon cher enfant, dit-il, il n'est pas un jeune surnuméraire qui n'ait fait ce raisonnement après huit jours de présence. Je vous engage cependant à le garder pour vous. Diminuer les traitements et accroître le nombre des employés, c'est l'essence même de l'administration. Restreindre les places, malheureux! Que feriez-vous des nullités, des déclassés, et des cousins des grands personnages? C'est pour eux qu'on a créé le ministère de l'Équilibre, dont le besoin, croyez-moi, ne se faisait pas autrement sentir. Il y a, voyez vous, deux catégories d'employés: ceux que la prévoyance étroite de la famille y case au sortir du collège, parce qu'il faut bien qu'un jeune homme fasse quelque chose, et ceux dont la vocation ne se révèle que vers la trentième année, les fruits secs de toutes les carrières, les naufragés de toutes les tempêtes. A votre sens, de ces deux variétés du genre bureaucrate, quelle est celle qui se produit avec le plus d'avantages?
--Oh! dit Romain, si j'étais entré à dix-huit ans, je serais déjà sous-chef.
--Vous seriez probablement encore expéditionnaire, mon cher. On n'est pas jeune impunément. A vingt ans vous auriez évidemment donné plus d'un coup de canif dans le contrat qui vous lie à l'administration, vous auriez fait des écoles; et lorsqu'à trente ans, riche d'expérience, l'ambition vous aurait saisi, un dossier accablant vous eût à tout jamais cloué au banc de votre galère.
Caldas ne put s'empêcher de sourire de l'emphase de son collègue à cheveux gris.
--Je vous comprends, fit M. Lorgelin, vous trouvez que j'emploie de bien grands mots pour de bien petites choses. Ne vous y trompez pas; il s'agit de la vie. Rien ne se perd ici. Les suites d'un bal masqué en 1822 ont empêché l'an dernier la nomination d'un homme de soixante ans. Ouvrier de la dixième heure, vous avez tous les avantages: vous ne traînez pas le boulet de votre passé et vous ne gâcherez pas sans le savoir votre avenir; vous êtes vierge et fort.
Ces sombres réflexions n'attristèrent point Caldas. Il n'y vit que le pessimisme d'un homme échoué.
--J'accepte, lui dit-il, votre horoscope; espérons que je ferai mon chemin.
--Que vous le fassiez ou non, répliqua Lorgelin, vous êtes un homme perdu.
--Perdu! fit Romain.
--Oui, si vous ne trouvez en vous la force de réagir contre l'administration. Ah! vous croyez que dans dix ans vous serez encore ce que vous êtes, vous croyez qu'on respire impunément cette atmosphère de bureau qui stupéfie comme l'opium, qu'on peut exister à la façon des taupes, claquemuré au milieu des paperasses, tant que le soleil est à l'horizon, lié à quelque besogne écoeurante, et dont souvent je vous défierais de m'expliquer l'utilité. Libres, les autres hommes pensent et agissent; s'ils font un effort, le succès les récompense ou l'espoir les console du revers; pour nous, rien, ni lutte, ni espoir; le même résultat attend le travailleur et le paresseux. On confond la nullité et le mérite; où est le juge? Quoi que vous fassiez, votre sort est écrit. La vie du bureaucrate est un programme tracé à l'avance. Nous le connaissons, et l'on appelle cela avoir son existence assurée! C'est cependant cette assurance contre les risques de la vie qui détruit l'homme chez l'employé, qui lui ôte, pièce à pièce, l'individualité, l'énergie, parfois l'intelligence. L'homme libre vit, l'employé végète. Et c'est pour cela que je vous répète: Réagissez contre l'administration!
--Mais qu'appelez-vous réagir? demanda Caldas.
--Agir en sens inverse de votre abrutissement.
--Que faire?
--Peu m'importe ce que vous fassiez; prenez du plaisir ou de la peine, marchez, parlez, lisez, faites de la gymnastique, dansez, mais ne vous écartez pas de ce principe: ne jamais voir en dehors du bureau les gens à la société desquels le bureau vous condamne. N'imitez pas ces malheureux qui, au sortir de leurs cabanons empestés, vont s'enfermer avec leurs compagnons de chaîne dans un café plus étouffant encore. Fréquentez plutôt des scélérats que des camarades.
--Cela étant, dit Romain, j'irai ce soir au bal masqué, avec des journalistes.
--Bien! répondit Lorgelin, très-bien, jeune homme! C'est le commencement de la sagesse.
* * * * *
XVIII
Cependant Caldas, qui avait de l'ambition, se lassa vite de la fabrication des chemises.
Il conjura M. Rafflard de vouloir bien lui confier quelque travail où il pût davantage faire briller son intelligence.
Après bien des hésitations, le commis principal lui dit un jour:
--Vous sentez-vous capable d'écrire l'intitulé de ces chemises?
--Mais, je le pense, répondit Caldas d'un ton suffisant.
--C'est ce que nous allons voir, dit M. Rafflard, avec un sourire incrédule. Je vais vous donner un modèle et vous expliquer ce dont il s'agit.
Il s'agissait de reporter sur ces couvertures, de différentes couleurs suivant les séries, les noms, prénoms, âge, demeures et qualités de tous les sujets de l'Empire, contribuables ou non, car il y a cela d'admirable dans l'Équilibre, qu'il s'occupe de gens dont n'a jamais entendu parler le percepteur de l'impôt.
Tous ces noms sont collectionnés sur des registres qui constituent une bibliothèque de dix mille in-folios.
On confia à Romain le tome premier de la série des DUBOIS, qui va du trois mille septième au trois mille quatre cent trente et unième volume du Répertoire général.
A ce moment, une difficulté se présenta.
Caldas, qui était au ministère depuis dix-sept jours, n'avait encore ni plume, ni écritoire; il n'en avait pas eu besoin.
--Tiens, dit Basquin, il n'a pas encore reçu sa fourniture de surnuméraire. Je vais lui faire un _bon_.
Et, sur une magnifique feuille de papier tellière, il écrivit, en énonçant chaque article:
6me DIVISION Section 17e -- 9e BUREAU Sommier ~~~~~~~~
BON POUR:
_Une rame de papier à projets, conforme au modèle ci-joint:
Une idem de papier d'expédition;
Une idem de papier à lettre (Ministre);
Deux idem de papier à lettre ordinaire..._
--Grand Dieu! interrompit Caldas, que ferai-je de tant de papier! J'en aurai pour toute ma vie administrative.
--Par exemple, répondit Nourrisson, il m'en faut autant tous les mois.
--Et le feu à allumer, dit Gérondeau, et les lettres à écrire aux petites dames, farceur!
--Sans compter, ajouta Nourrisson, que rien ne pose comme d'employer pour sa correspondance les têtes de lettres du ministère.
Basquin continua:
_... Six règles, dont deux plates et deux graduées._
--Qu'est-ce qu'une règle graduée? demanda Caldas.
--Oh! dit Nourrisson, c'est très-joli, c'est en ivoire, et ça coûte dix-huit francs.
--Mais à quoi ça sert-il? insista Romain.
--Ça sert aux architectes.
_... Trois canifs; cinq grattoirs; deux paires de ciseaux; quatre couteaux à papier; deux encriers siphoïdes; une bouteille d'encre rouge; une bouteille d'encre bleue; deux petits flacons en cristal taillé._
--Deux flacons de cristal! fit Romain, pourquoi faire?
--Pour votre toilette, parbleu! répondit Nourrisson; j'y mets ma pommade et mes essences, c'est très-commode.
_... Trois sébiles à poudre; un paquet de pulvérin bleu et un idem de sciure de bois d'acajou; un essuie-plumes; six boites de plumes de fer; six paquets de plumes d'oie; deux douzaines de porte-plumes assortis; deux boîtes de pains à cacheter; deux grimaces; une pelote; une livre d'épingles..._
--Êtes-vous marié? demanda Nourrisson; on en mettrait deux. _... Six paquets de ficelle couleurs variées; deux poinçons; trois presse-papiers, dont un à sujet (bronze)..._
--Tiens, dit Gérondeau, il faudra que j'en demande un aussi pour la pendule de ma blonde.
_... Une livre de cire à cacheter, rouge, bleue, laque, verte et noire._
--On ne sait pas ce qui peut arriver!
_... Deux cachets riches aux initiales R. C..._
--Si vous étiez noble, dit Nourrisson, nous aurions fait graver vos armes.
_... Une grosse de crayons noirs; trois douzaines de crayons rouges; deux de bleus; un paquet de colle à bouche; deux bouteilles de sandaraque; six petites cuillers à prendre la poudre; une grosse d'enveloppes assorties; une boîte à compas; six tire-lignes de rechange; un dictionnaire français..._
--De qui le voulez-vous? demanda Basquin, s'interrompant...
--De Bescherelle, répondit Caldas.
--Vous avez grandement raison, c'est le plus cher. Nous disons donc: _... Un Bescherelle, un dictionnaire de droit; un dictionnaire d'économie politique; deux buvards de 1 mètre 25 sur 95; une chancelière..._
--Pendant que vous y êtes, interrompit Caldas, je désirerais bien me mettre dans mes meubles...
--Ça viendra, répondit Nourrisson.
---Je crois, dit Basquin, en relisant son bon, que je n'ai rien oublié... Ah! si, ma foi! et il ajouta:
_... Un porte-allumettes; une serviette d'avocat, chagrin violet..._
--Voulez-vous, continua-t-il, qu'on y mette votre nom en toutes lettres?
--Oh! inutile, dit Romain, mon chiffre suffira.
--Fort bien...
_... Avec le chiffre ci-dessus, estampé à froid._
--Et vous croyez, demanda Caldas, qu'on va ma donner tout cela?
--Vous y avez droit, affirma le commis principal.
--Quoi! tout de suite?
--D'ici deux heures, répondit Basquin, le temps d'obtenir le visa du sous-chef, le visa du chef de bureau, le visa du chef de la section, le visa du chef de division, le visa du directeur, le visa du chef de matériel, le visa du chef de la comptabilité, le visa du contrôleur général, et enfin le visa du secrétariat...
--Mais, demanda Romain, à quoi bon tant de visas?
--Monsieur, répondit le commis principal, on ne saurait prendre trop de précautions pour empêcher le gaspillage.
XIX
Le reste de la journée se passa pour Caldas à ranger son magasin de papeterie dans ses tiroirs et ses cartons. Il admirait la beauté de tous les articles que fournit le ministère à ses employés.
--Il faut bien nous donner le superflu, puisqu'on nous prive du nécessaire, se disait-il en essayant ses compas et les magnifiques règles graduées qui coûtent dix-huit francs.
Quant au papier à lettre, c'est le plus beau qui se fabrique en France.
La serviette d'avocat surtout ravit Caldas.
--Il y a cinq ans, pensa-t-il, que je serais au ministère, si j'avais su qu'on donnât aux employés ce meuble magnifique.
Aussitôt il vida dans l'élégant portefeuille ses poches de littérateur bohême; il y mit toutes ses notes; ses poésies fugitives, madrigaux, bouquets à Chloris, sonnets, rondeaux, triolets, nouvelles à la main; ses essais dramatiques consistant en trois titres de comédie, un prologue de drame, et un plan de vaudeville; enfin les trente premiers feuillets d'un roman réaliste, les _Coliques de miserere_.
Mais il ne lui vint pas à l'idée d'y glisser quoi que ce fût de ses fournitures.
Et c'est ici le lieu de protester contre une atroce calomnie. D'aucuns prétendent que les employés de l'Équilibre ne craignent point d'exporter la plus grande partie de leurs fournitures soit pour leur usage privé, soit pour celui de leurs amis. Rien n'est plus faux. Jamais on n'a pratiqué de razzias de ce genre à l'Équilibre, et les employés aimeraient mieux se chauffer tout l'hiver avec le papier de l'administration que d'en emporter une seule feuille chez eux.
Le lendemain, arrivé avant tout le monde, Caldas se hâta de préparer son travail, et, sur le coup de deux heures, il fut heureux d'inscrire sur la première chemise le nom du premier des DUBOIS; successivement il inscrivit:
DUBOIS, Aaron, 30 ans, marchand d'habits, Paris.
DUBOIS, Abdon, 75 ans, marchand de contre-marques, Paris.
DUBOIS, Abel, 3 ans, sans profession, Longjumeau.
DUBOIS, Abel-Gontran-Zacharie-Apollinaire, 59 ans, paveur, Lyon.
Il commençait à inscrire le cinquième DUBOIS, dont le prénom était Abile, quand un «ah! ah!» qui exprimait tout à la fois le désappointement et le mépris, lui fit tourner la tête.
M. Rafflard, les bras croisés, était derrière lui:
--Malheureux, quelle besogne faites-vous là? lui dit ce commis principal.
Caldas était fort satisfait de son ouvrage; il avait écrit, en gros de sa plus belle anglaise, d'une écriture qui eût ravi les imprimeurs du _Bilboquet_.
Elle ne ravit pas M. Rafflard:
--J'avais bien raison de me défier de vous, continua-t-il; regardez-moi ces chemises, sont-elles présentables?
--Que leur manque-t-il, s'il vous plaît? demanda Caldas vexé.
--Ce qui leur manque! riposta le commis principal, tout. Le nom de famille doit être en grosse bâtarde, le prénom en coulée moyenne, l'âge en lettres moulées, la profession en ronde, et le domicile en cursive.
Caldas posa sa plume avec un profond découragement.
---Je ne suis que bachelier ès lettres et ès sciences, dit-il, licencié en droit; je ne sais pas encore toutes ces choses.
--Eh bien, il faut les apprendre, répondit sèchement M. Rafflard. Vous avez votre éducation à refaire. Dorénavant, vous vous contenterez de préparer les chemises.
Oh! comme il fut humilié, le pauvre Caldas, si humilié que, prenant à part le jeune Basquin, il le conjura de vouloir bien lui donner quelques leçons de pleins et de déliés.
Mais Basquin ne donne pas de leçons.
--Je ne suis pas maître d'écriture, dit-il, je me suis donné le petit talent que j'ai pour attraper quelques travaux supplémentaires qui ne sont pas mal payés; je ne saurais pas enseigner; d'ailleurs toutes mes soirées sont consacrées à _la poule_. Mais je tiens votre homme; je vais vous conduire au père Coquillet, le doyen des expéditionnaires-calligraphes et la plume la plus magistrale de l'administration.
Caldas sortait, précédé de l'obligeant Basquin, lorsque, dans le corridor, il fut arrêté par M. Ganivet, son chef de bureau:
--Monsieur Caldas, dit, cet homme si poli, recevez mes compliments sincères: nous savions déjà que nous avions acquis en vous un homme de talent, nous savons aujourd'hui que nous avons acquis en même temps un travailleur.
* * * * *
XX
Le bureau de M. Coquillet est situé au troisième étage de l'aile nord, à l'extrémité du corridor S. Ce bureau, qui dépend d'un service hors cadres, la commission des rapports, est fort petit. Deux employés cependant y tiennent à l'aise en se serrant.
Le collègue de M. Coquillet est un vieux commis d'ordre, fort connu à l'Équilibre, le bonhomme Cassegrain. Débris d'un autre âge, c'est lui qui usera au ministère la dernière manche de lustrine.
Ce vieillard croit avoir des idées; il passe une partie de ses nuits à les rédiger sous la forme de projets dont il accable Son Excellence M. le Ministre.
La pièce où travaillent les deux vieux employés est la plus sombre du bâtiment; aussi y a-t-on installé le prince des calligraphes.
Le prince des calligraphes, M. Coquillet, est un vieillard complètement idiot. Hors une belle écriture, il ne voit pas de quoi peut se vanter un homme. S'il est surpris d'une chose, c'est de ne pas être ministre, lui qui à main levée dessine autour de lettres d'une admirable rectitude les plus merveilleuses arabesques. Il s'en console cependant, et il est heureux, lorsque, dans ses six heures réglementaires, il a couvert une page de parchemin de caractères à faire briser ses planches à un graveur de lettres.
La placidité de ce brave homme est inaltérable; il est naïf et doux; la pureté de ses moeurs lui a laissé quelque chose d'enfantin dans l'imagination et presque sur le visage.
Coquillet est un homme de taille moyenne, ni gras ni maigre, il a la joue rose, son gros oeil bleu-mat ne dit absolument rien; c'est bien la fenêtre de son esprit. Son teint uni et clair vous dirait sa sobriété d'anachorète. Ses cheveux jadis blonds ne sont pas encore tout à fait gris.
Sa mise simple, mais propre, indique un homme soigneux; c'est à la brosse qu'il use ses redingotes. S'il fait quelques frais de coquetterie, c'est pour ses mains blanches et potelées dont il tire vanité.
Il marche difficilement, parce qu'il souffre des pieds. Au pied gauche surtout il a un cor qui lui cause d'intolérables douleurs quand le temps doit changer. C'est pour cela qu'à la place de ce cor il fait faire un gousset à sa chaussure.
Coquillet parachevait une lettre majuscule, lorsque Basquin entra suivi de Caldas.
Le vieux calligraphe aimait Basquin, un élève qui lui faisait honneur. Aussi il l'accueillit avec joie.
--Maëstro, lui dit Basquin, voici un disciple que je vous amène. Dame, il n'est pas fort, il ne sait pas distinguer la ronde de la cursive.
Coquillet leva les yeux au ciel.
--Comment peut-on, disait ce regard, admettre de pareilles gens au ministère de l'Équilibre?
--J'avoue mon ignorance, fit Romain en s'inclinant, mais on m'a fait espérer, monsieur, que vous voudriez bien me donner des leçons.
--C'est avec plaisir, répondit le calligraphe, d'un ton de fausse modestie, que je mettrai à votre disposition tout mon petit savoir.
Alors, sans doute pour éblouir son nouvel élève, M. Coquillet sortit de son tiroir quelques spécimens de son talent. Véritablement c'était magnifique.
--Hein! comme c'est pur! dit Basquin en faisant admirer la délicatesse de certains déliés.
--Oui, c'est passable, répondit le bonhomme; peut-être arriverez-vous à ce résultat d'ici à quelques années, si vous avez des dispositions naturelles.
--Il n'en a aucune, reprit Basquin.