Les gens de bureau

Chapter 3

Chapter 33,786 wordsPublic domain

«Mon oncle» est une autre plaisanterie traditionnelle dont la légende se perd dans la nuit des temps.

Le commis principal ne répondit rien. Il gagna d'un air revêche le bureau séparé qu'il occupait auprès de la fenêtre.

--Quand il vous plaira de rendre ma calotte, continua-t-il, vous me le direz.

--Qu'est-ce que tu payes si on te la rend? demanda l'homme au pupitre.

--Je ne paye rien; je n'ai pas douze mille livres de rente comme toi, Gérondeau. Si je les avais, je ne serais pas ici à faire ce métier de galérien.

A ces mots, «douze mille livres de rente,» Caldas laissa tomber son plumeau; il considéra avec curiosité ce quadragénaire opulent qui répondait au nom de Gérondeau.

On rendit la calotte à M. Rafflard, qui n'en grogna que plus fort.

--On ne peut jamais travailler ici, c'est dégoûtant. Si vous n'avez rien à faire, moi, j'ai de la besogne: un rapport à faire copier.

--Voilà votre homme, dit Gérondeau en montrant Caldas; monsieur est notre nouveau collègue.

Galdas se leva pour prendre des mains du commis principal le rapport en question.

--Vous n'êtes pas dégoûté, vous, dit l'autre, un travail destiné au ministre!

--C'est donc bien difficile? demanda Romain.

--Parbleu! il faut avoir été maître d'écriture.

XIII

Tout rentra dans l'ordre peu à peu; le rapport fut confié au jeune Basquin qui possède la plus belle ronde de l'administration: Gérondeau et Nourrisson s'installèrent à leur pupitre; l'un se mit à tracer un transparent, et l'autre se plongea dans le feuilleton de la _Patrie_.

--Je voudrais cependant bien faire quelque chose, hasarda Caldas.

--J'ai là un état de mutation, interrompit vivement Gérondeau.

--Et moi un arrêté, minute et ampliation, ajouta Nourrisson.

--Gardez donc votre besogne pour vous, répliqua le commis principal. Le chef m'a spécialement recommandé monsieur, je vais lui faire préparer des chemises.

A l'idée que la préparation des chemises allait devenir son attribution spéciale, Caldas fut saisi d'admiration. Il comprit qu'en administration comme en industrie, la division du travail est la loi fondamentale. L'aiguille, avant d'être livrée au commerce, a passé dans les mains de vingt-sept ouvriers. S'il ne fallait que vingt-sept employés pour le parachèvement d'un dossier!

Romain se mit donc consciencieusement à préparer des chemises, en attendant le jour où on le trouverait capable d'en écrire les intitulés.

Comme il s'escrimait de la règle et du couteau à papier, le garçon du bureau entra.

Une douce intimité régnait entre ce garçon et ses employés.

--Eh bien! Népomucène, cria Basquin, et les amours, et l'écaillière?

(Les amours de Népomucène et de l'écaillière, qui ont égayé plusieurs générations au bureau du Sommier, ne sont plus aujourd'hui qu'une rengaine qui peut se traduire ainsi: «quoi de neuf?»).

Népomucène alla fermer soigneusement la porte qu'il avait laissée entrebâillée, et revenant avec un air mystérieux:

--Vous ne savez pas, dit-il, la femme du sous-chef du bureau de l'Équilibre médical...

--Eh bien?

--Je ne vous dis que ça...

--Ah! bah!

--Et une drôle d'affaire encore!... Faut-il que les femmes aient de la malice... C'est le garçon des lampes qui m'a conté la chose... Dame, il n'est pas beau, M. Ravineux.

--Ne nous faites donc pas languir, Népomucène, dit Gérondeau.

--Eh bien! voilà: M'ame Ravineux, une blonde qui n'est pas piquée des vers, allez, s'en est laissé conter par M. de Gandes du secrétariat...

--De Gandes, un beau garçon, et qui est riche, fit Gérondeau.

--Alors, comme M'ame Ravineux demeure à Auteuil dans une maison qui n'a pas de concierge, elle avait donné une clef au jeune homme; les soirs où M. Ravineux dînait à Paris, M. de Gandes allait à Auteuil. Il était prévenu, et prévenu par le mari, ce qu'il y a de superbe...

--Comment ça? demanda Basquin.

--M. Ravineux porte habituellement des cravates noires; quand il devait manger en ville, sa femme le matin lui faisait mettre une cravate blanche, vous comprenez.

--Pas bête, dit Gérondeau; elle me plaît, cette petite femme.

--Oui, mais voilà le malheur: jeudi dernier, elle était malade; M. Ravineux s'habille, il ne trouve pas de cravate noire, il en met une blanche. M. de Gandes voit le signal, et le soir il court à Auteuil, ouvre la porte, monte à tâtons l'escalier et tombe sur le mari. Dame, tout se découvre!

--J'aurais été plus adroit, dit Gérondeau.

--Qu'est-ce que vous auriez fait? il apportait un gros bouquet de camélias... Au fait, voilà deux jours que M. Ravineux n'a pas reparu, M. de Gandes non plus. Il paraît que ça finira en police correctionnelle.

--Sacredieu! interrompit M. Rafflard en tapant du poing sur sa table, il n'y a pas moyen de travailler ici!

--Voyons, reprit le garçon de bureau, qu'est-ce que je vais prendre à ces messieurs pour leur déjeuner?

Chaque employé donna ses instructions.

--Et vous, monsieur, dit Népomucène en s'adressant à Romain, ne vous faut-il rien?

--Merci, répondit Caldas qui mourait de faim, je n'ai pas d'appétit.

--Moi non plus malheureusement, soupira Gérondeau, mais je mange tout de même, ça m'occupe!

XIV

Au ministère de l'Équilibre national, le déjeuner est l'occupation la plus sérieuse de la journée.

Autrefois on accordait une heure aux employés pour déjeuner au dehors. Mais le ministre ayant reconnu l'abus de cette tolérance, décida qu'ils prendraient désormais leur repas dans les bureaux. Aujourd'hui, grâce à cette mesure efficace, le déjeuner n'absorbe pas beaucoup plus du tiers des six heures réglementaires.

Il résulte de cette mesure un autre avantage: les miasmes des paperasses se trouvent heureusement combinés avec les parfums culinaires les plus variés.

Chaque pièce révèle la nationalité gastronomique de ceux qui l'occupent: il y a le bureau des Alsaciens qui sent la choucroute, et le bureau des Provençaux qui sent l'ail.

L'étranger qui arrive à Paris et va visiter la ménagerie au Jardin des Plantes, ne regarde pas à donner la pièce aux gardiens pour assister au repas des bêtes. De même, pour étudier l'employé de l'Équilibre, il faut arriver à l'heure où il prend sa nourriture. A ce moment les caractères se dessinent, les personnalités s'accusent, les situations se révèlent.

Caldas, qui a bien voulu me servir de cornac quelquefois, m'a promené certain jour dans le dédale de son ministère entre midi et trois heures; car tous les employés, depuis la nouvelle mesure, ne mangent pas au même moment.

Mon ami m'a fait voir l'employé sobre, qui grignotte l'antique petit pain d'un sou et se désaltère de l'eau tiède de la carafe qui mijote sur la cheminée; c'est un père de famille gêné, à moins que ce ne soit un libertin qui nourrit un vice aux dépens de son estomac.

Il m'a montré aussi l'employé goinfre, qui engloutit et digère des montagnes de charcuterie; l'employé gourmet, qui traite son ventre comme un ministre, qui élabore son café, mélange d'amateur, dans une cafetière à condensateur; l'employé que son épouse soigne, à qui l'on apporte chaque jour une collation chaude; l'employé à la bouteille de vin, membre du nouveau Caveau; et l'employé à la bouteille d'eau-de-vie, hélas!...

Ce petit jeune homme a une mère qui le gâte; il arrive les poches bourrées de friandises.

Cet employé économe achète chaque mois sa provision de salaisons à la halle et vit vingt-huit jours sur un jambonneau.

Enfin Caldas m'a fait connaître un ambitieux qui fera son chemin:

C'est l'employé qui ne déjeune pas.

* * * * *

XV

Les quatre employés du bureau du Sommier, collégues de Caldas, étaient éclectiques en gastronomie.

A peine le garçon parti, chacun d'eux prépara sa petite batterie de cuisine.

Grattoirs, plumes et canifs rentrèrent dans les tiroirs pour faire place aux assiettes, aux verres, aux couteaux, aux fourchettes.

Nourrisson prit dans un carton sur lequel on lisait: _Affaires litigieuses_, un plat de fer battu et un gril.

Le commis principal tira d'une armoire la casserole où il prépare son chocolat, et plaça devant le feu la bouilloire où il fait cuire son oeuf mollet.

Gérondeau avait fait table rase; il mettait la nappe en linge damassé, ma foi! Gérondeau a un huilier, une salière, une cafetière et une cave à liqueurs dont la clef ne le quitte jamais.

Le calligraphe Basquin rinçait son verre; du déjeuner il ne soigne que les liquides.

Le garçon de bureau, messager des appétits, rentra ployant sous le poids d'un filet rempli de comestibles divers; il portait aussi dans un panier à trois étages la collation de Gérondeau, une douzaine d'huîtres, un demi-perdreau truffé, une barbue aux fines herbes, une tranche de roquefort, une poire duchesse et une bouteille de sauterne. L'addition montait à 11 fr. 50 c.

L'expéditionnaire Gérondeau dépense à son déjeuner les appointements d'un sous-chef.

--Ouf! dit le garçon en déposant son filet, j'ai cru que je n'en finirais pas. La dame de comptoir me racontait qu'un des garçons a volé plus de quatre-vingts bouteilles de vin à la cave. Nous lirons ça dans la _Gazette des Tribunaux_. Et puis, j'ai eu joliment de peine à trouver des harengs saurs, allez!

--Qu'est-ce qui mange des harengs saurs? s'écria le commis principal d'un ton furieux.

--C'est moi, fit Nourrisson, après?...

--C'est vraiment intolérable, continua M. Rafflard, vous semblez prendre plaisir à nous empester! Hier des cervelas à l'ail, aujourd'hui des harengs.

--Vous mangez bien du chocolat purgatif, vous, ça empoisonne la pharmacie!

Au lieu de répondre, le commis principal se précipita vers sa bouilloire. Depuis dix minutes qu'il discutait, il avait oublié son oeuf.

--Sacré tonnerre! s'écria-t-il, je n'ai pas de chance, mon oeuf est dur!

--Tant mieux, dit Nourrisson, je te l'achète pour ma salade.

--Allez au diable, répondit Rafflard en piétinant avec rage sur son oeuf.

Népomucène était sorti. Les employés du bureau du Sommier causaient gaiement la bouche pleine. Au jeu de toutes ces mâchoires, Caldas se sentait défaillir, la faim, que dis-je? la fringale lui mordait l'estomac; l'odeur des truffes de Gérondeau lui donnait le vertige. Il songeait avec effroi, en louchant du côté de ces huîtres appétissantes, que ce supplice de Cancale allait se renouveler tous les jours, et il se demandait pourquoi l'administration ne paye pas ses employés chaque soir.

Le déjeuner tirait à sa fin: Gérondeau ouvrait sa cave à liqueurs. Basquin, qui venait de se tailler quelques cure-dents dans un paquet de plumes à quatre francs, arracha Romain à ses sombres réflexions.

--Vous ne dites rien, collègue; acceptez donc un verre de cognac pour vous égayer!

Caldas se sentit profondément humilié; mais il ne refusa pas.

Au même instant, le garçon de bureau rentra pour remplir la carafe vidée par le seul Rafflard.

--Avec tout ça, dit Basquin, en trinquant avec le nouveau, nous ne savons pas encore votre nom.

--Je m'appelle Romain Caldas.

Népomucène dressa l'oreille:

--Comment dites-vous, monsieur? demanda-t-il.

Romain, un peu surpris de cette familiarité, répéta son nom.

--Eh! j'ai une lettre pour vous, j'allais la rendre au facteur.

Caldas ouvrit de grands yeux, mais il les écarquilla bien davantage en reconnaissant l'écriture paternelle.

Il rompit le cachet d'une main fiévreuse, et un mandat rouge tomba à ses pieds.

Gérondeau, qui sirotait un verre de chartreuse, se baissa pour ramasser le mandat.

--Ah! ah! jeune homme! s'écria-t-il, voilà pour payer votre bienvenue. Cent vingt francs, ajouta-t-il, en recevez-vous souvent comme cela?

--Tous les mois, répondit Romain, qui voulait se poser dans l'esprit de ses collègues.

La lettre de M. Caldas le père était ainsi conçue:

«Mon cher Romain,

«Si tu ne m'as point menti, cette lettre te parviendra, et je ne regretterai pas l'argent que j'y joins, puisqu'il te sera utile pour t'assurer une position. Si au contraire, comme cela malheureusement t'est arrivé quelquefois, tu avais cherché à m'en imposer cet argent échappera à tes prodigalités.

«Je t'adresse cette lettre au ministère où tu es nommé (à ce que tu me dis), au bureau que tu me désignes. Puisses-tu, mon fils, persévérer dans cette voie, et renoncer à ce dégoûtant métier de journaliste. La statistique, mon fils, t'apprendra que ce métier peuple les hôpitaux et parfois les prisons.

«Adieu, ta mère t'embrasse, elle a joint vingt francs aux cent que je m'étais proposé de t'envoyer.»

La ruse paternelle affligea sensiblement Caldas, mais les cent francs étaient un baume à cette blessure.

Il n'eut plus qu'une idée: sortir pour aller manger.

Mais comment faire? Il n'osait point s'ouvrir à ses collègues. Demander conseil eût été avouer qu'il désirait passionnément toucher ce mandat et faire soupçonner qu'il était sans le sou. L'insidieuse proposition de Gérondeau lui offrit une planche de salut.

--Messieurs, reprit-il, je serais heureux de vous offrir à dîner, mais je voudrais auparavant toucher ce mandat, et je crains qu'à la fin de la séance le bureau de poste ne soit fermé.

--Parbleu! allez le toucher tout de suite, dit l'impudent Gérondeau.

--Mais n'est-il pas défendu de sortir?

--Sans doute, mais on sort tout de même, on exécute le tour du chapeau.

--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Romain.

Basquin bondit de dessus sa chaise et retomba sur ses pieds au beau milieu de la pièce; il releva ses manches à la façon d'un escamoteur, et de la voix bouffonnement emphatique d'un joueur de gobelets:

--Écoutez bien, jeune homme, dit-il, car je ne parle pas ici pour le reste de l'honorable socilllliété.

LE TOUR DU CHAPEAU

OU

L'ESCAMOTAGE DE L'EMPLOYÉ

Il s'agit d'escamoter un employé sous l'oeil de ses supérieurs, et que ceux-ci n'y voient que du feu! Ça vous paraît difficile, jeune homme, c'est l'enfance de l'art. Mais, me direz-vous: «Malin, comment fais-tu donc ce tour du chapeau?» Rien n'est plus simple, plus aisé, plus commode et plus naturel. Il fait beau, vous voulez prendre l'air, un petit verre ou une queue de billard: vous faites choix d'un collègue sédentaire,--sédentaire, là gît toute la difficulté--d'un collègue dont la tête soit en rapport avec la vôtre; vous lui empruntez son gibus et vous filez avec. Vous avez eu soin de laisser le vôtre en évidence sur votre pupitre, avec votre mouchoir et vos gants, si vous en usez. Pendant ce temps-là le chef peut venir, il voit votre chapeau et vous êtes bien noté. Le tour du chapeau est fait, et le vôtre aussi.

* * * * *

XVI

--Ma foi, dit Caldas, je vais exécuter le tour du chapeau et courir jusqu'à la poste.

Il essaya alors le couvre-chef de ses collègues. Celui de Gérondeau, qui était beaucoup trop grand, ne lui allait pas mal.

Basquin lui enseigna l'art de rétrécir le diamètre d'un chapeau en insérant entre la doublure et le carton quelques feuilles d'un magnifique papier à lettre.

Nourrisson, qui mange des harengs saurs parce qu'il est coquet, lui offrit une brosse, un peigne et du savon qui sentait le musc.

Caldas n'accepta pas. Il était trop pressé.

Au moment où il sortait, Basquin l'arrêta.

--Il fait du soleil, lui dit-il, je vais vous accompagner.

La mine de Romain s'allongea à cette proposition.--Si ce diable d'homme vient avec moi, pensait-il, adieu mon déjeuner.

Il n'osa pas cependant décliner l'offre gracieuse.

--Attendez-moi, dit Basquin, le chapeau qui me va est deux étages plus haut, à la comptabilité. Je vais le chercher.

Gérondeau profita de ce retard pour faire à Caldas quelques recommandations suprêmes.

L'opulent expéditionnaire ne voyait pas sans angoisses son chapeau aller se promener sur la tête d'autrui.

--Ayez-en bien soin, lui dit-il, ne marchez pas trop près des maisons: il tombe des gouttes d'eau souvent de la toiture, et si vous rencontrez de vos connaissances, évitez de les saluer.

Basquin reparut.

--Faites comme moi, dit-il à Romain.

Et il prit à la main une des chemises que Caldas avait confectionnées le matin.

--Pourquoi diable nous embarrassons-nous ainsi de cette feuille de papier? demanda dans l'escalier le nouveau à son collègue.

--Mon cher, nous pouvons rencontrer quelqu'un dans les couloirs. Notre chapeau éveillerait des soupçons. Ce passeport administratif fera croire à une commission à l'extérieur.

Précisément parce que le temps était magnifique, beaucoup d'employés avaient éprouvé la même velléité de promenade; ils en rencontrèrent un certain nombre qui portaient gravement leur feuille de papier; quelques-uns, les plus prudents, s'étaient précautionnés d'un dossier pour de vrai.

Le bureau de poste n'était pas loin. Romain, lorsqu'il eut son argent en poche, calcula que, sans faire une trop longue absence, il pouvait inviter le calligraphe à prendre quelque chose, la monnaie de son petit verre. Il pensait offrir une absinthe et se faire servir une bavaroise au chocolat.

--Si nous entrions dans un café? proposa-t-il; nous avons le temps, n'est-ce pas?

--Si nous avons le temps! répondit Basquin, la feuille de présence ne se signe que demain matin à dix heures! Je comptais bien vous proposer une partie de billard; seulement permettez-moi de vous conduire à notre café habituel.

Et il le mena au

CAFÉ DE L'ÉQUILIBRE

Cet établissement n'est pas le plus luxueux des trois ou quatre de ce genre qui débitent de la chicorée aux environs du ministère.

Si les employés lui ont donné leur clientèle, c'est que le patron a eu l'esprit de mettre aux vitres de sa devanture des rideaux fort épais. Un chef de division peut passer dans la rue, il n'apercevra pas ses subordonnés faisant l'école buissonnière autour d'un billard ou devant un tapis vert.

On a quitté en masse pour cet établissement si discret le café d'en face.

Un loustic de l'administration avait répandu le bruit que le limonadier était un mouchard, en relations intimes avec le ministre, et qu'il faisait _coller_ ceux dont les notes étaient en retard.

Cette excellente plaisanterie a causé le suicide d'un père de famille, trois faillites, et jeté onze enfants à l'hôpital.

Le Café de l'Équilibre fait des affaires d'or.

Lorsque Caldas y entra avec son collègue, les salles regorgeaient de monde. Il y avait bien là cent cinquante jeunes gens, tous employés du ministère.

L'animation était grande; c'était l'heure de la demi-tasse. Il y avait des allées et des venues. A chaque instant la porte s'ouvrait et quelque nouveau consommateur se glissait dans la salle; d'autres s'enfuyaient sans prendre même le temps d'essuyer leurs moustaches.

Beaucoup absorbaient leur moka ou avalaient une chope furtive debout, la tête nue, à la hâte: ceux-là n'avaient pas fait le tour du chapeau. On reconnaissait les employés escamotés à leur quiétude; ces derniers jouaient au billard ou comptaient les _cents_ d'une partie de bézigue en trois mille.

L'entrée de Basquin fut saluée d'un hurrah. Comme il est toujours au café, il est connu de toute l'administration; même il y avait fait de très-bonnes connaissances qui lui donneront plus tard un coup d'épaule. Des gens en passe de monter très-haut ont pris de lui des leçons de carambolage; ce garçon arrivera par le billard.

Ce noble jeu est d'ailleurs, par excellence, un jeu administratif; il a donné à la France un secrétaire d'État sous Louis XIV, M. de Chamillard, qui n'avait pas son pareil pour _couler sur une bille_ et pour _faire le bloc_.

Le premier mot de Basquin fut pour le garçon.

--Retenez-nous un billard, cria-t-il.

Bientôt la partie commença entre les collègues du Sommier. Caldas, qui avait mangé six flûtes au beurre avec sa bavaroise, était d'humeur généreuse et clémente. Dès les premiers coups il vit bien qu'il pouvait rendre quinze points de trente à son adversaire: il ne voulut pas égaliser la partie, il préféra lâcher son jeu pour faire à Basquin la politesse de le laisser gagner.

Ils choquèrent longtemps l'ivoire en buvant des grogs et des chopes. Romain ne s'ennuyait pas, le caractère de Basquin lui allait assez. Il avait oublié tout à fait l'Équilibre, lorsque Gérondeau apparut sur le seuil du café, le chapeau de Caldas à la main.

Il ne l'avait pas mis sur sa tête, parce qu'il était trop étroit. Comme la pluie, depuis tantôt trois heures, avait succédé au beau temps, l'expéditionnaire avait reçu quelques gouttes d'eau, et il arrivait fort mécontent.

--En voilà une fugue! cria-t-il; il fallait au moins nous prévenir, nous serions venus avec vous: ça n'est pas gentil.

Et s'adressant plus particulièrement à Romain, avec un rictus ironique:

--M. Nourrisson craignait que vous n'eussiez oublié votre si aimable invitation, et j'ai été obligé de l'amener de force.

--Comment, dit Caldas, il est déjà quatre heures! Est-ce que nous ne remontons pas au bureau?

--Eh bien, merci, fit Basquin, vous trouvez peut-être que nous n'avons pas assez donné à l'administration pour ce qu'elle nous paye.

--La journée est finie, dit Nourrisson, bien finie!

--Et on ne s'est pas aperçu de notre absence? demanda Romain.

--Non, le chef est venu, on lui a fait voir vos chapeaux.

--Mais j'y pense, dit Caldas à Basquin, vous n'avez pas rendu celui de votre ami.

--Mon ami est au-dessus de ça, riposta celui-ci; nous n'avons qu'une tête à nous deux.

Gérondeau s'informa de ce qu'avaient fait les deux fugitifs pendant la journée.

Basquin répondit qu'il avait joué au billard et qu'il avait gagné sept parties.

--Dame, vous êtes très-fort, mon petit, dit Gérondeau à Basquin qu'il gagne toujours, vous devriez m'en rendre, je suis dupe; mais si M. Caldas veut me faire le plaisir de jouer l'absinthe...

L'honnêteté de Basquin se révolta de cette proposition.

--Vous n'avez pas de honte! cria-t-il à Gérondeau.

Et se retournant vers Romain:

--Il est bien plus fort que moi, continua-t-il, n'acceptez pas.

--Qu'importe! fit Caldas.

Il joua mollement d'abord, en homme qui ne se soucie pas de gagner; au milieu de la partie, Gérondeau, enhardi par une avance de dix points, lui dit tout à coup:

--Au lieu d'absinthe, êtes-vous homme à tenir quatre bouteilles de vin de champagne pour le dîner?

--Quelle canaille! s'écria Basquin.

Caldas hésita un moment; il trouvait l'offre assez scandaleuse. Il accepta pourtant, mais il soigna son jeu et gagna à un point de différence, en n'en comptant pas trois que son adversaire lui vola.

Gérondeau était furieux d'avoir perdu. Il reconnaissait bien là, disait-il, sa déveine ordinaire. Comme il est plein d'amour-propre, il ne voulait pas s'avouer la supériorité de Caldas, et, convaincu qu'il devait gagner:

--Me donnez-vous ma revanche? demanda-t-il.

--Certainement, dit Romain.

C'était à Gérondeau de commencer. Il fit onze points de suite; la partie était en vingt.

Au onzième carambolage qui ouvrait une série, il fit une seconde motion:

--Tenez, dit-il, je suis bon prince, je joue, contre votre dîner, les quatre bouteilles de vin de Champagne que j'ai perdues et toute la consommation. Garçon, une bouteille de madère et des londrès!...

--Oh! oh! pensa Caldas, c'est par trop violent. Nous allons bien voir.

Et comme la joie avait fait manquer à Gérondeau son carambolage sûr, Caldas prit la queue et ne la quitta que la partie gagnée.

L'expéditionnaire aux douze mille livres de rente fut anéanti sur le moment. Mais, après réflexion, il dit tout bas à l'élégant Nourrisson:

--Je crois qu'il faut se défier de ce jeune homme. C'est un filou.

Au moment de partir, Caldas s'informa de ce monsieur maigre qu'il avait invité et qui déjeunait de chocolat; on lui répondit qu'il ne dînait jamais en ville, et Gérondeau ajouta que sa figure lui aurait coupé l'appetit.

Déjà l'expéditionnaire riche était consolé. Il est ainsi fait: sensible à la perte comme à l'extraction d'une dent, il est aussitôt guéri; il s'exécute de bonne grâce, et, bon convive, remarquable fourchette, le commerce d'un bon dîner lui donne presque de l'esprit.

Le dîner fut excellent. On se sépara à onze heures du soir, raisonnablement gris.

En rentrant chez lui avec ses cent vingt francs intacts, Caldas faisait des calculs.