Chapter 2
--Toujours devant vous et ensuite toujours à gauche, dit le monsieur en s'éloignant.
--Bien obligé, lui cria Caldas! Et il s'assit sur un coffre à bois.
--Je ne m'étonne plus, pensa-t-il, que la moitié des affaires restent en chemin; il y a trop de détours dans ce sérail.
--Ah! vous voilà, grommela derrière lui une voix de mauvaise humeur, par où diable êtes-vous passé?
Caldas reconnut le profil de son cornac.
--Vous me cherchiez? demanda-t-il.
--Moi! pas du tout, répondit le garçon; mais puisque vous voilà, suivez-moi et tâchez de ne plus me perdre.
Caldas avait presque envie de prendre le pan de l'habit marron-clair, comme les enfants prennent le pan du tablier de leur bonne; mais cette précaution fut inutile, et il arriva sans encombre au cabinet du chef de division.
VII
--Monsieur Romain Caldas, fit M. Mareschal en se levant, vous nous étiez annoncé, Monsieur, et vous êtes le bienvenu.
Charmé de cette façon ouverte et cordiale d'accueillir son monde, Romain se sentit tout de suite pris d'une grande sympathie pour son chef de division.
Et vraiment M. Mareschal est l'homme le plus aimable du ministère; il a le don si rare de parler aux petits sans les écraser.
C'est le vrai signe de la force.
--Romain Caldas! continua M. Mareschal après avoir fait asseoir son subordonné, eh mais! j'ai vu ce nom-là quelque part. Vous écrivez dans les journaux?
--_Non bis in idem_, pensa le nouveau qui lisait quelquefois les feuilletons de Janin; et il répondit avec une impudence qui promettait:
--Je n'ai jamais fait imprimer une ligne, Monsieur.
--Ah! tant pis, dit le chef de division, nous avons ici quelques gens de lettres, ce sont d'excellents garçons, je les aime beaucoup.
--Encore une école, se dit Romain; drôle de boutique, on ne sait sur quel pied danser. Et comme il avait soif de faire son chemin, il se promit d'avoir toujours quelques cocardes de rechange dans sa poche. Il reprit tout haut:
--Me voici maintenant, Monsieur, tout à votre disposition, et je puis aujourd'hui même, si vous voulez m'indiquer ma besogne...
--Oh! oh! fit M. Mareschal en riant avec bonhomie, le feu sacré du premier jour, je connais ça; il se refroidira.
Caldas mit la main sur son coeur, comme pour prendre le ciel à témoin de la sincérité de son intention.
Le chef de division continua:
--Écoutez, mon cher monsieur, on ne quitte pas ainsi ses occupations (car je ne vous fais pas l'injure de supposer que vous n'en eussiez pas), sans avoir quelques dispositions à prendre, quelques transitions à ménager; je vous accorde huit jours de répit. Le service n'en souffrira pas. Rien ne presse en ce moment, et d'ici là, je trouverai quelque occupation intelligente à la mesure de vos capacités.
--C'est à vous que j'aurai l'honneur de me représenter? demanda Romain.
--Inutile, répondit M. Mareschal, vous irez droit au bureau du Sommier. J'aviserai de votre arrivée votre futur chef, M. Ganivet, un homme charmant, avec qui vous n'aurez que des rapports agréables. Sans adieu, Monsieur, et à huitaine.
Romain sortit en se confondant en remercîments, convaincu qu'entre son chef de division et lui, c'en était désormais à la vie, à la mort.
VIII
Caldas n'avait pas de transitions à ménager.
On quitte la bohème comme une auberge mal famée, quand et comme on peut; on part sans dire adieu à personne.
Les huit jours de répit que lui accordait M. Mareschal furent donc pour lui comme un congé anticipé. Il en profita pour visiter quelques amis de sa famille, de la race de ces correspondants-amateurs auxquels les gens de province recommandent instamment leurs fils à surveiller, comme si à Paris on avait le temps de se mêler des affaires des autres.
Du jour où Romain s'était mis à écrire dans les journaux, il avait cessé de voir ces excellents bourgeois, sachant bien qu'ils devaient le considérer comme un homme à la mer.
En entrant dans l'administration, il revenait sur l'eau et il s'empressait d'aller leur faire part de son sauvetage. Peut-être l'idée que quelqu'un d'entre eux écrirait à sa famille n'était-elle pas étrangère à sa politesse.
Partout il fut bien reçu, et M. Blandureau, riche négociant qui professe pour la littérature l'estime qu'elle mérite, le retint à dîner.
--Vous avez pris un sage parti, jeune homme, lui dit ce commerçant à cheval sur ses principes, en quittant un métier qui n'en est pas un. En embrassant la carrière administrative, vous vous rattachez à la société; vous devenez quelque chose.
--Pardon, interrompit Romain; dans la littérature j'aurais pu devenir quelqu'un.
--Et après?... continua M. Blandureau; songez donc qu'aujourd'hui vous avez une position dans le monde. Et tenez, moi qui vous parle, j'aimerais mieux donner ma fille en mariage à un sous-chef de ministère qu'à n'importe quel académicien. Ce sont les premiers de votre état, et ils gagnent douze cents francs par an!
--Et puis ils sont si vieux! dit Caldas.
M. Blandureau aurait sans doute ajouté des choses bien plus fortes encore, si Romain ne s'était esquivé pour courir au théâtre.
* * * * *
Ce soir-là il y avait première représentation aux Variétés: toute la presse, grande et petite, était dans la salle. C'était la seconde pièce d'un débutant dont on attendait monts et merveilles.
A onze heures moins le quart, le critique Greluchet fit son apparition au café du théâtre. Il promena son oeil flamboyant autour de la salle, cherchant un visage ami. N'en trouvant pas, il appela le garçon par son _petit_ nom, et se fit servir une chope. Le critique Greluchet, qu'on avait outrageusement refusé au contrôle, était allé étudier son compte rendu au Casino-Cadet; parti furieux, il revenait presque gai, ayant recueilli deux mots méchants sur la pièce nouvelle à encadrer dans son feuilleton.
Bohême incurable, depuis huit jours Greluchet avait vu la fin de sa dernière pièce de cent sous, ce qui ne l'empêchait pas d'entrer dans ce café, se fiant, pour payer sa consommation, à la Providence qui déjà tant de fois a bien voulu acquitter ses notes.
Pour tuer le temps, il prit une feuille de théâtre et se mit à étudier la distribution de la pièce.
Déjà sa chope était à moitié vide, lorsque la porte du café s'entrebâilla discrètement, et une tête barbue apparut qui interrogeait l'horizon des consommateurs.
Greluchet reconnut cette tête.
Ce n'était pas le messager du Seigneur, le banquier de la Providence...
C'était Cahusac, le bohême qui travaille quelquefois et qui ferait de si charmants articles, s'il prenait la peine de garder la monnaie de sa conversation. Cahusac cause, il n'écrit pas; c'est un artiste en mots, il pétille comme un feu d'artifice; et quand l'esprit lui manque, il se sauve par la méchanceté. C'est du fiel champanisé.
Greluchet ne connaissait que trop ce Rivarol de brasserie; son flanc portait encore une plaie ouverte. Cahusac avait lancé plus d'un mot terrible à son adresse.
Greluchet est sans rancune. Il s'ennuyait tout seul, il appela son bourreau.
Cahusac hésita, mais il avait soif aussi, et il entra.
--Hein! cria Greluchet, est-ce assez infect?
Trois bourgeois qui jouaient aux dominos levèrent la tête, et Greluchet fut content, il faisait sensation.
--Que pouvez-vous trouver d'infect, vous? demanda Cahusac avec la dernière insolence...
--La pièce, parbleu!
--Y étiez-vous?
--J'en sors.
L'oeil impitoyable de Cahusac se fixa sur son interlocuteur, qui se sentit si décontenancé, qu'il fit servir une canette.
--Racontez-moi donc la pièce, reprit Cahusac.
--Il n'y a pas de pièce.
--Et les mots?
--Il n'y a pas de mots.
--Mais enfin, de quoi est-il question?
--Eh! de rien? toujours la même rengaine...
--A-t-on sifflé? a-t-on applaudi?
--Heu! heu!
--Bon, dit Cahusac, je suis fixé.
--Sur quoi? demanda Greluchet surpris.
--Sur vous, parbleu!
Le critique eut presque envie de se fâcher; mais la barbe noire de Cahusac l'intimidait positivement.
Le mot cependant jeta du froid dans la conversation, et Cahusac se levait déjà pour prendre son chapeau, quand la sortie du théâtre fit affluer dans le café un dernier ban de consommateurs.
Parmi eux, l'oeil de lynx de Greluchet distingua--non, devina l'ami Romain Caldas.--«La bière est payée, pensa-t-il, merci, mon Dieu!» Et se dressant sur ses maigres jambes, il héla le sauveteur. Du même coup, il fit apporter un moos.
Le trop confiant Romain vint s'asseoir à la table des deux bohêmes.
--Quel succès! dit-il; au dénoûment on nous a servi l'auteur.
Greluchet n'était pas à la conversation; il admirait les beaux habits de Caldas...
--Ah çà! te voilà vêtu comme feu Gandin, dit-il avec envie; il y a donc de l'or, au _Bilboquet_?
--Pas trop, dit Romain, mais j'ai la confiance d'un tailleur.
--Un tailleur à _tomber_, interrompit Cahusac, je demande son adresse.
--Entendons-nous; reprit Caldas; j'ai sa confiance, parce que j'ai une place.
--Une place! firent en choeur les deux bohêmes.
--Oui, mes amis, j'entre au ministère de l'Équilibre.
--Paye-t-on la copie? demanda le critique.
--Cent francs par mois, répondit Romain, pour commencer.
--Alors, mordioux! fit le critique; saisissant la balle au bond, c'est toi qui régleras la consommation.
--Cent francs, reprit Cahusac, mais c'est la Californie; je demande une pioche... Voyons, qu'est-ce qu'il faut faire pour gagner tout cet argent-là?
--Pas grand'chose, en vérité. On arrive au bureau sur les dix heures; à cinq heures on est libre.
--Ça fait sept heures, observa Cahusac, c'est long!
--Y va-t-on tous les jours? demanda Greluchet.
--Dame, oui, les dimanches exceptés.
--Ça fait vingt-six jours par mois, remarqua le critique; c'est beaucoup.
--Je vous trouve superbes, reprit Caldas; est-ce que vous avez jamais gagné cent francs à travailler dans vos journaux?
--D'abord nous ne travaillons pas, répliqua Cahusac.
--Et nous sommes libres, ajouta Greluchet.
--Vous n'allez pas toujours où vous voulez, dit l'autre.
--Pas toujours, mais qu'importe?
--Il importe si bien, s'écria Cahusac, que de vos cent francs je ne veux en aucune sorte, et ne voudrais pas même à ce prix d'un tailleur.
IX
La fable du loup et du chien ne fit point revenir Caldas sur sa détermination. Il allait porter un collier, c'est vrai, mais le blesserait-il plus que le collier de misère, dont il gardait encore les cicatrices?
Plein de confiance en l'avenir, il écrivit à son père pour lui annoncer son changement d'existence. Cette lettre, qui devait combler de joie la moitié de la population de Céret (Pyrénées-Orientales), faisait honneur aux bons sentiments de Romain, le post-scriptum surtout, où il demandait quelque argent: un fils respectueux n'écrit jamais à ses parents sans leur demander de l'argent.
Caldas en avait un grand besoin, d'argent. M. Krugenstern, par oubli sans doute, avait négligé de payer le loyer et la pension de son protégé. Une fausse honte avait empêché Romain de lui rappeler ce détail important.
Bachi-bozouk littéraire, Caldas dînait le plus souvent de la razzia de l'imprévu. Il campait au bivouac de l'amitié ou de l'amour,--du crédit quelquefois. Incorporé dans les bataillons réguliers de l'administration, il lui fallait désormais un _ordinaire_ et un casernement assurés.
Voilà pourquoi il avait fait traite sur l'amour paternel.
La civilisation, qui s'intéresse aux nègres, n'a pas encore prohibé la traite des pères.
X
En attendant la réponse de Céret, Caldas rêvait aux moyens d'enterrer sa liberté au bruit de cette musique qu'aime Marco. Aux placers vingt fois remués de son imagination, il réclamait un peu d'or, oh! pas beaucoup! le prix d'un souper.
Ma foi, il se paya d'audace; il alla demander «de l'ouvrage» au directeur d'un grand journal. Ce directeur, qui fait profession d'aimer la jeunesse, accueilli avec empressement l'offre de collaboration de Caldas. Sacrifiant pour lui cinq minutes du temps qu'il consacre à l'éducation des peuples, cet homme politique ne craignit point de lui révéler son dernier mot sur «l'Évêque de Rome,» et finit en lui commandant un article sur une nouvelle pâte à faire couper les rasoirs.
En vingt-quatre heures, Romain fit un poëme. Le directeur du grand journal, après avoir lu attentivement l'article, crut pouvoir lui prédire un bel avenir littéraire, et, séance, tenante, lui fit compter quarante francs.
--J'aime la ligne de ce journal, pensa Caldas.
Muni de ce viatique, il s'élança dans un fiacre:
--A Grenelle, au théâtre! dit-il au cocher.
Il y avait déjà plus de six semaines que le coeur de Caldas avait été incendié par la chevelure de mademoiselle Célestine. C'était à la descente de l'_Omnibus des Artistes_ qu'il l'avait aperçue pour la première fois.
--Le connaissez-vous, monsieur, cet omnibus? Il a fait la fortune du directeur de génie qui a su appliquer ce véhicule à l'art dramatique.
Ce grand homme a résolu pour le comédien le problème de l'ubiquité. Avec une seule troupe, M. Mont-Saint-Jean dessert huit salles de la banlieue, et, grâce au trot rapide de ses chevaux, le même «bon fils» peut, le même soir, retrouver sur quatre théâtres aux quatres points cardinaux la même «croix de sa mère.»
Et des esprits chagrins viendront nous dire que l'art est dans le marasme!...
--Non, monsieur, la carrosserie a fait de grands progrès.
Scarron ne donnait qu'une charrette à sa troupe ambulante. Mont-Saint-Jean met à la disposition de ses artistes une voiture à ressorts.
C'est égal, l'auteur du _Roman comique_ reconnaîtrait les siens; il saluerait plus d'un visage aux vitres de l'omnibus.
Du reste, Mont-Saint-Jean est plus fort que lui. Son omnibus a dix-huit places; il y fait tenir trente comédiens.
L'étoile de Caldas brillait ce soir-là du plus vif éclat au firmament. Il arriva au théâtre, juste comme mademoiselle Célestine, qui venait d'être poignardée par le duc de Buckingham, chaussait ses caoutchoucs pour regagner la loge paternelle.
Cette ingénue avait été cruelle pour Romain: c'est en vain qu'il avait composé pour elle des sonnets de la plus belle eau; c'est en vain qu'il l'avait opposée dans le _Bilboquet_ à mademoiselle Fix de la Comédie-Française; elle avait résisté.
Elle ne résista pas à l'offre d'un souper chez Magny. Mais en passant devant le Grand-Condé, elle s'aperçut que sa robe était déchirée.
--Ah! si vous m'aimiez réellement, soupira-t-elle en lui serrant la main.
Caldas n'hésita point,--et pourtant il n'avait pas dîné. Mademoiselle Célestine eut une robe qui fit longtemps le désespoir de sa bonne amie, la forte jeune première amoureuse. Mais le souper des fiançailles se fit chez Romain. La rôtisseuse de la rue Dauphine fournit pour trois francs un frugal menu qui fut arrosé d'un petit-bleu largement baptisé.
Il monta pourtant à la tête de Romain, ce cru d'Argenteuil, si bien qu'il commit l'imprudence d'avouer à Célestine sa récente nomination au ministère de l'Équilibre national. Des rêves d'ambition se mêlaient à ses rêves d'amour. Il ne cacha pas à son amante que le plus bel avenir administratif lui était réservé. Il se voyait déjà chef de division et lui faisait présent d'une voiture attelée de deux chevaux gris pommelés.
--Je t'aimerai toujours, lui dit l'ingénue, et je viendrai chez toi tous les trente et un du mois.
XI
Elle avait l'habitude d'aller en voiture, la pensionnaire de Mont-Saint-Jean.
Caldas fut héroïque; il lui restait trente centimes, il offrit l'omnibus.
Et pourtant le jour qui se levait, était son premier jour de servitude. Pour la première fois il se dit:
--Allons, il faut aller à mon bureau!
Il fallait aller au bureau, en effet, sans avoir déjeuné, sans un sou, sans savoir s'il dînerait le soir...
Il fut sur le point, le misérable, de regretter ses quarante francs.
Qu'en restait-il à cette heure? une vague senteur ambrée dans sa chambre de garçon, une épingle noire sur sa cheminée.
Un espoir survivait chez lui, et c'est avec un battement de coeur qu'en passant devant la loge de sa portière il lui jeta ces mots:
--Avez-vous une lettre pour moi?
La portière haussa les épaules avec mépris.
--C'est fini, se dit-il, je ne dois plus compter sur mon père.
Et serrant d'un cran la boucle de son pantalon, il courut au ministère.
M. Ganivet, son chef de bureau, l'attendait; même il avait gardé son habit noir pour cette solennité: d'ordinaire, pour abattre de la besogne, il se met en manche de chemise.
Caldas n'avait jamais vu un homme aussi poli que M. Ganivet: poli est trop peu dire; son geste moelleux, sa voix de miel, l'onction de son sourire, en font l'incarnation vivante de cette formule stéréotypée: «J'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.»
Mais cette urbanité perpétuelle n'est aussi qu'une formule chez M. Ganivet. Très-orgueilleux au fond et très-fier de sa position, s'il condescend à tant d'amabilité pour les inférieurs, c'est qu'il a fait son profit du mot de Gavarni: «Les petits mordent.»
C'est le _credo_ de sa politique. Cet ambitieux de bureau cherche son levier dans la popularité. Si le ministre était nommé au suffrage universel des employés, il aurait le portefeuille.
Cet homme déconcerta Caldas par ses prévenances. Il lui roula un fauteuil près de la cheminée et le pria de se chauffer les pieds sans façon. Ensuite il lui tint un petit discours qui peut se résumer ainsi: «Je vous connais, monsieur, je sais que les modestes fonctions qui vous sont assignées ici sont bien au-dessous de vous; je rougis presque d'avoir à vous tracer une besogne si mesquine. Des employés comme vous, monsieur, rendent bien difficile la position d'un chef; c'est vous qui devriez être à ma place.»
--Oh! oh! se dit Caldas, tu me fais poser, mon bonhomme.
M. Ganivet ne faisait pas poser Caldas; il lui récitait son petit programme, voilà tout.
Le reste de l'entretien fut digne du commencement. Le chef de bureau, du ton de l'intérêt le plus profond, s'informa de tout ce qui touchait Romain, de son passé, du présent et de son avenir; il lui demanda des nouvelles de sa famille, et combien son père avait eu d'enfants. Il termina en le félicitant d'avoir été nommé au bureau du Sommier, le bureau le mieux composé de tout le ministère. Il lui traça un portrait vraiment flatteur de ses collègues, gens spirituels, instruits, aimables et de la meilleure compagnie, tous appelés au plus bel avenir. Il prit la peine de le conduire lui-même jusqu'à la porte du bureau.
Là, il lui donna une chaude poignée de main, et finit en lui demandant sa protection.
XII
Seul, au milieu du corridor, Caldas vit avec anxiété s'éloigner M. Ganivet.
L'idée de se présenter à des collègues si remarquables l'inquiétait sérieusement; il éprouvait quelque chose de cette émotion du jeune poëte qui, son manuscrit à la main, va frapper à la porte du Théâtre-Français et sollicite une lecture de MM. les Sociétaires. Il cherchait un mot aimable, dégagé, spirituel, à dire en entrant, un de ces mots qui posent à tout jamais un homme.
En attendant il restait immobile devant la porte; il étudiait la physionomie de ces panneaux derrière lesquels se trouvait l'inconnu. Il lut, sans y rien comprendre, les énigmatiques désignations que voici:
VINGT ET UNIÈME DIVISION. ~~~~~~~~~
+-------------+ +-----------+ | SECTION 17e | SOMMIER | 9e BUREAU | +-------------+ +-----------+ -----
De la lettre A à la lettre H
+-------------------------------------------+ | LE PUBLIC N'EST ADMIS QUE DE 2 HEURES 1/4 | | A 3 HEURES 1/2. | +-------------------------------------------+
--Tout ceci ne m'apprend pas grand'chose, murmura Caldas. Bast, entrons!
Il ouvrit la porte... et reçut une pomme cuite sur l'oeil.
--Sacrrrrebleu! s'écria-t-il en portant la main au siège de la douleur.
--Vous ne savez donc pas lire? lui cria un monsieur armé d'un balai et perché sur une échelle; le public n'est admis que de deux heures un quart à trois heures et demie.
Deux autres messieurs, dont l'un brandissait des pincettes, tandis que l'autre se faisait un bouclier de son pupitre, lui crièrent aussi:
--Le public n'est admis...
--Mais sapristi! je ne suis pas le public, riposta Caldas, je suis employé dans ce bureau; M. Ganivet...
--Tiens, c'est le nouveau, dit le monsieur aux pincettes.
--Vous arrivez à propos, dit le monsieur sur l'échelle, nous sommes accablés de besogne.
--Voici votre place, ajouta le monsieur au bouclier, en lui montrant une table non occupée.
Et, profitant d'un moment d'inattention du monsieur aux pincettes, il lui asséna sur les reins un coup de règle plate à assommer un boeuf.
La petite guerre recommença, sans qu'on fit davantage attention au nouveau, qui s'assit piteusement à sa place.
La victoire ne tarda pas à se déclarer en faveur du monsieur à l'échelle et du monsieur aux pincettes. Forcé dans ses derniers retranchements, l'homme au pupitre lâcha pied et courut se réfugier derrière Caldas pour éviter la bagarre. Le nouveau se leva brusquement; sa chaise roula à trois pas, et, du coup, il fut atteint par les pincettes.
Ma foi, la moutarde lui monta au nez; il saisit un plumeau et se rangea du côté de l'homme au pupitre, qui, grimpé sur une table, se défendait courageusement.
Caldas tapait comme un sourd, et le vacarme redoublait.
Tout à coup la porte s'ouvrit; un quatrième monsieur entra.
C'était un petit homme sec, jaune, bilieux, à l'oeil cave. Comme on était au lundi, il était rasé de frais.
M. Rafflard (tel était son nom) ne se fait raser que tous les dimanches. M. Rafflard s'enrhume facilement; c'est pourquoi il porte des chaussons fourrés et une calotte; il y a même une plaisanterie de tradition à ce sujet dans le neuvième bureau: tous les ans, au 1er janvier, les collègues de M. Rafflard lui offrent une calotte de velours; il s'est fâché la première année, depuis il s'est fait à ce cadeau, peut-être même se fâcherait-il si on négligeait cette prévenance.
Malheureusement on ne lui donne pas de paletot pour remplacer celui qu'il porte à son bureau depuis l'année du retour des cendres; ce paletot a juste deux ans de service de moins que M. Rafflard. C'est en 1838 qu'il fut nommé surnuméraire; il a mis vingt-trois ans à devenir commis principal; on n'avançait pas vite de son temps; il croit qu'il sera sous-chef au moment de sa retraite; mais il est le seul à le croire. Rafflard a son bâton de maréchal; tout le monde sait qu'il n'ira pas plus loin. Et s'il ne va pas plus loin, c'est simplement parce qu'il n'a pas été plus vite.
Son peu de chance dans l'administration a aigri son humeur; il avait le caractère difficile en entrant au ministère de l'Équilibre; il est devenu tout à fait insupportable. C'est la faute d'une gastrite, produit de son ambition rentrée.
Profondément inintelligent, il rachète son incapacité par une gravité imperturbable. Il est fainéant, mais on ne l'a jamais vu inoccupé. C'est le paresseux le plus actif et la nullité la plus solennelle de l'Équilibre.
M. Rafflard sembla fort choqué de la conduite de ses collègues.
--C'est avec de pareils enfantillages, dit-il, que vous faites le plus grand tort à tout le bureau. Vous ne serez donc jamais sérieux!
Les fonctions de commis principal, au ministère de l'Équilibre, ne comportent aucune prééminence sur les autres commis ou rédacteurs. Il est chargé seulement de distribuer le travail quotidien aux expéditionnaires. Si donc un commis principal a dans un bureau quelque influence, il ne la doit qu'à sa valeur personnelle. M. Rafflard n'avait ni l'une ni l'autre.
Trois grognements accueillirent son observation, et l'homme aux pincettes, se glissant derrière le commis principal, lui enleva lestement sa calotte.
--Que c'est bête, monsieur Basquin! s'écria-t-il, vous allez me faire prendre un rhume.
--On ne lui rendra sa calotte que s'il éternue, dit l'homme à l'échelle.
--Bravo, Nourrisson! firent les autres; éternuez mon oncle!