Chapter 12
Caldas, comme journaliste, y était inscrit en qualité de caméléon. Il ne fut pas flatté du rapprochement; aussi répondit-il à ce Van-Amburg de la bureaucratie, qui lui demandait son avis sur ce petit travail:
--Je ne vous trouve pas Buffon!
L'un des deux employés qui ont bien d'autres chats à fouetter est L'EMPLOYÉ QUI NE DÉPENSE PAS SES APPOINTEMENTS.
Il thésaurise et place à gros intérêt, probablement à la petite semaine. C'est lui qui organise des loteries dans l'intérieur du ministère; c'est une vieille pendule, une lampe, une montre avec la chaîne en jazeron, qu'il place à un franc le billet. Il écoule ainsi des rossignols qu'il achète à vil prix.
Depuis vingt ans il est au ministère: il gagne deux mille francs d'appointements, et, entré avec vingt-cinq francs pour toute fortune, il possède aujourd'hui, sans avoir rien volé à personne, un capital clair et net de plus de cinquante mille francs.
Cet employé a une maîtresse qui lui fait ses pantalons, et il porte des souliers vernis en moleskine.
L'autre original est un homme bien malheureux, allez! Sa femme est jeune, jolie et coquette, et il est jaloux...
Avant de venir au ministère le matin, il enferme, dit-on, son épouse; mais ce n'est pas vrai, et la preuve, c'est que trois ou quatre fois par jour il s'esquive et court jusqu'à son domicile, afin de s'assurer de la présence réelle de la dame.
Il a entendu dire (ce doit être un conte bleu) que certains employés ont dû aux charmes de leur moitié un avancement rapide. Sa cervelle en a été troublée, et l'année dernière, ayant obtenu une augmentation d'appointments de soixante-cinq francs par an, il a fait une scène horrible à sa femme et battu froid à son chef pendant six mois.
Dans ce bureau des Mauvais sujets, Caldas trouva cependant un type et un ami.
Le type est l'employé qui a une cousine femme du monde et immensément riche. Il est allé chez elle en soirée, une fois, il y a quelque dix-huit ans; depuis, il fait chaque semaine le récit détaillé de cette fête mémorable.
L'ami est l'employé gentilhomme, l'héritier d'un grand nom. Il est venu chercher au ministère un abri contre l'orage. Quels que soient les hasards de son existence, son coeur sera toujours au-dessus de sa fortune. On le trouve fier à l'Équilibre; cela tient peut-être à ce qu'il est bien élevé.
Au bureau des Mauvais sujets, outre qu'on boit de la bière, on fume du matin au soir. Pipes et cigares cependant sont sévèrement proscrits du ministère. De petites pancartes qu'on lit à tous les étages, le long de tous les corridors et dans toutes les pièces, l'apprennent aux visiteurs. Ces petites pancartes sont ainsi conçues:
+---------------------------------------------+ | Il est expressément défendu de fumer dans | | l'intérieur du ministère de l'Équilibre | +---------------------------------------------+
Cet avertissement, comme de juste, n'empêche rien. On cite des chefs incorrigibles qui se renferment pour brûler un cigare. Les employés formalistes ne manquent jamais, lorsqu'ils vont «_en griller une_» dans quelque réduit inaccessible, de laisser sur leur pupitre une note au crayon qui explique leur absence.
Même cette note au crayon est le pendant du tour du chapeau.
En voici la teneur ordinaire:
_«Je suis au bureau 73 à prendre un renseignement.»_
Il n'y a pas d'exemple qu'un chef soit jamais allé vérifier la chose au bureau 73. A l'Équilibre, on aime mieux croire que d'aller voir.
Autre effet de la défense expresse:
Un jour Caldas vit s'escrimer de la pipe un employé que le tabac semblait incommoder. Il pâlissait à vue d'oeil...
--Vous avez tort de fumer, lui dit Romain.
--Eh! je le sais bien, répondit l'autre; mais que voulez-vous? c'est défendu!
XLV
On était au vingt-neuf décembre. L'espoir de la gratification agitait tous les coeurs. Comme tous ses collégues, Caldas comptait sur la munificence de l'Administration. Même il avait d'avance arrêté l'emploi de cet argent.
Et ce n'était certes pas présomption de sa part. Ses droits valaient bien les droits des autres. L'Administration d'ailleurs ne fait point de jaloux. En bonne mère qu'elle est, elle ouvre sa caisse pour tous ses enfants.
Pour les bons employés, la gratification est une récompense; pour les mauvais, c'est un encouragement à mieux faire.
Caldas ne fut ni encouragé, ni récompensé.
Le jour des étrennes arriva. Romain se mêla à la foule des bureaucrates qui va chaque année applaudir au petit discours que fait Son Excellence Monsieur le Ministre. Il envoya quarante-trois cartes à un nombre égal de sommités de l'Administration; et cependant il ne lui fut pas octroyé un sou.
Le pot au lait de ses espérances fut renversé.
Saint-Adolphe, chef de bureau, avait commis une faute, Caldas fut puni. Rien n'est plus juste. Si Caldas avait fait quelque chose de bien, Saint-Adolphe eût été récompensé.
En présence d'un déficit de cent cinquante francs, Romain songeait très sérieusement à s'arracher les cheveux, lorsque deux agréables surprises compensèrent ce léger mécompte.
Son père lui envoya encore un mandat rouge, et sa pièce, _les Oisifs_, fut mise en répétition au Théâtre-Français.
Il n'avait donc plus qu'à attendre. Et il attendit, sans trop de contrainte, sans presque sentir l'ennui; car il avait beau dire, beau faire, le temps critique était passé, il s'habituait.
Oui, il s'habituait, il prenait les allures d'une montre réglée par Bréguet: il ne retardait plus pour arriver le matin, et pour sortir il n'était pas trop en avance.
Il mangeait, buvait à heure fixe, et il y prenait un certain plaisir; les miasmes du bureau ne l'horripilaient plus.
Tous les dimanches, sous prétexte de respirer l'air pur à la campagne, il allait se promener dans la poussière à Saint-Cloud ou ailleurs.
Il avait surpris le secret de travailler sans rien faire. Il pouvait s'occuper énormément pendant six heures à écrire soixante mots. Enfin, symptôme plus grave, deux ou trois fois il s'aperçut qu'il souriait aux plaisanteries de ses collègues.
Avouez-le, monsieur, il était temps qu'une crise décisive se produisît dans son existence.
Donc il était en train de reconquérir la réputation de bon employé, lorsqu'un matin son garçon de bureau lui remit un petit livre qui lui était adressé sous pli.
Sur la première page, il aperçut cette dédicace manuscrite:
_A monsieur Romain Caldas, rédacteur du_ BILBOQUET._
HOMMAGE DE L'AUTEUR.
Cette dédicace était signée du nom d'un de ses collègues.
Il tourna le feuillet et lut:
CATÉCHISME DE L'EMPLOYÉ
A L'USAGE
DU MINISTERE DE L'ÉQUILIBRE(1)
(1)_Petit catéchisme des employés des Droits Réunis_, par J. B. (Justin Bonraignon); Paris 1843, petit in-32, édité par Guillaume (_très rare_).
Tout d'abord Caldas crut à une charge.
--Celle-ci est drôle, pensa-t-il.
Mais ce n'était pas une charge, ainsi qu'il s'en put convaincre en poursuivant la lecture du petit livre dont voici un extrait exact:
DEMANDE:--_Qui vous a créé et mis au monde de l'Administration?_
REPONSE:--Son Excellence Monsieur le Ministre.
D.--_Comment?_
R.--Par une simple signature.
D.--_Pourquoi?_
R.--Pour toucher des appointements tous les mois, une gratification au jour de l'an, travailler le moins possible, monter en grade s'il se peut, et mériter ainsi une bonne retraite à la fin de mes jours.
D.--_Qu'est-ce que monsieur le ministre?_
R.--Un être impersonnel que je ne connais pas et que probablement je ne connaîtrai jamais.
D.--_Pourquoi dites-vous qu'il est impersonnel?_
R.--Parce que le ministre et le portefeuille existent indépendamment de la personne.
D.--_Expliquez mieux votre pensée?_
R.--Je reconnais pour ministre l'homme dont la signature peut me donner de l'avancement, que ce soit Pierre ou Paul.
D.--_Pourquoi dites-vous que vous ne le connaîtrez probablement jamais?_
R.--Parce que nous ne fréquentons pas les mêmes sociétés.
D.--_Quels sont vos devoirs envers monsieur le ministre?_
R.--Respect, vénération, obéissance, admiration, amour sans bornes, tant qu'il est au pouvoir; rien, quand il n'y est plus.
D.--_Pourquoi cette distinction?_
R.--Parce qu'alors je n'attends plus rien de lui et qu'il doit me demeurer étranger.
D.--_N'avez-vous pas des devoirs à remplir envers d'autre personnes?_
R.--Je dois honorer tous mes chefs en raison de ce qu'ils peuvent pour moi.
D.--_Comment honorez-vous vos chefs?_
R.--Je fléchis le genou devant mon directeur, je salue jusqu'à terre mon chef de division, je me découvre et je m'incline devant mon chef de bureau, je soulève simplement mon chapeau pour mon sous-chef, et je le garde sur ma tête pour tout autre.
D.--_Quels sont vos devoirs vis-à-vis de vos inférieurs?_
R.--Exiger d'eux les hommages que je rends à mes supérieurs.
D.--_Comment devez-vous vous conduire avec le public?_
R.--Je dois être très-raide avec lui, afin de lui inspirer la plus haute idée de l'Administration.
D.--_Pourquoi lui inspirer la plus haute idée de l'Administration?_
R.--Afin que le pays ne soit jamais induit en tentation de diminuer le nombre des emplois.
D.--_ Qu'est-ce qu'un emploi?_
R.--Une grâce d'état qui permet de traverser, en paix avec sa conscience et son estomac, cette vallée de larmes qu'on appelle la vie.
D.--_Tout le monde peut-il remplir un emploi?_
R.--Non.
D.--_Que faut-il pour cela?_
R.--Une commission.
D.--_Qu'entendez-vous par une commission?_
R.--La commission est une feuille de papier revêtue du sceau officiel qui donne le pouvoir pour faire les fonctions bureaucratiques et la grâce pour les exercer dignement.
D.--_D'où vient ce pouvoir?_
R.--De Son Excellence qui le transmet à ses Directeurs avec faculté de le communiquer aux autres.
D.--_Comment ce pouvoir se transmet-il de Son Excellence jusqu'au dernier employé?_
R.--Ce pouvoir se transmet comme il s'est transmis en tout temps, par une succession qui n'a point été interrompue et qui continuera dans les bureaux jusqu'à la consommation des siècles.
D.--_En quelle disposition doit-on recevoir sa commission?_
R.--Il y a quatre principales dispositions pour recevoir sa commission.
D.--_Quelle est la première?_
R.--La première est d'être en état de grâce.
D.--_Quelle est la seconde?_
R.--La seconde est d'y être appelé et de ne s'y pas ingérer de soi-même.
D.--_Quelle est la troisième?_
R.--La troisième est d'être irréprochable dans son écriture.
D.--_Quelle est la quatrième?_
R.--La quatrième est d'être animé du zèle de la gloire de l'Administration.
D.--_Expliquez ce que c'est que l'Administration?_
R.--L'Administration est l'assemblée des fidèles employés, qui, sous la conduite des supérieurs légitimes, ne font qu'un même corps dont Son Excellence est le chef invisible.
D.--_Pourquoi dites-vous invisible?_
R.--Parce qu'il faut des mérites particuliers pour en obtenir une audience.
D.--_Qu'entendez-vous par la gloire de l'Administration?_
R.--Sa prépondérance universelle.
D.--_Comment l'assurez-vous?_
R.--En ne permettant pas que jamais on discute ses actes avec les faibles lumières de la raison. Elle doit être vénérée comme l'arche sainte. Hors de l'Administration, point de salut!
* * * * *
Le catéchisme tomba des mains de Caldas.
--Voilà, dit-il, un fanatique pour qui l'Administration est une religion. Il dit tout haut ce que la France pense tout bas: c'est un signe des temps.
XLVI
Trois mois s'écoulèrent pleins de périls pour Caldas, obligé à la fois d'être présent à son bureau et de suivre les répétitions des _Oisifs_, de ménager la chèvre de l'Administration et le chou du Théâtre-Français.
Comme il s'en allait en catimini sur les deux heures, au détour d'une galerie quelqu'un lui sauta au cou.
C'était un ancien camarade de collége.
--Que fais-tu ici? demanda-t-il à Romain.
--Rien.
--Tu es donc employé?
--Tu l'as dit. Mais toi-même?
--Depuis six mois, mon cher, je suis attaché au cabinet du ministre.
--Je te demande ta protection, dit Caldas.
--Tout ce que tu voudras, répondit l'attaché du cabinet. Mais viens jusqu'à mon bureau me présenter ta requête, nous causerons mieux qu'ici; j'ai d'excellents londrès.
Romain suivit son ami et pénétra dans un cabinet somptueusement meublé, où l'on ne sentait nullement l'odeur des paperasses.
--Sais-tu que tu es admirablement logé, dit-il.
--Que veux-tu? répondit l'ami, il faut bien orner sa prison; et comme je travaille du matin au soir....
--Tu travailles? dit Romain au comble de l'étonnement. On travaille donc quelque part ici?
--Ah ça! où crois-tu que se fait toute la besogne car enfin il se fait de la besogne au ministère.
--En es-tu bien sûr?
L'attaché du cabinet haussa les épaules.
--Voilà bien, dit-il, les petites idées d'un employé à deux mille francs!
--Je parie d'après ce que j'ai vu, répondit Romain.
--Eh! tu n'as rien vu, mon cher. Tu n'as pas franchi l'horizon des bureaux. Tes collègues sont des fainéants, je le sais. Mais regarde un peu au-dessus de toi. A l'Équilibre, le travail sérieux ne commence qu'au chef de bureau, au sous-chef quelquefois par exception. Et plus on monte, plus la besogne devient âpre et difficile.
--Bravo! dit Caldas, est-ce pour moi que tu poses? Dis-moi tout de suite que l'état-major fait toute la besogne.
--Tu crois rire, tu as dit la vérité. Tous nos employés supérieurs, dont vous jalousez les gros traitements, sont en réalité moins payés que vous, car ils travaillent dix fois, cent fois davantage. D'abord ils se réservent toutes les affaires véritablement importantes, et les autres, celles qu'ils envoient aux bureaux, ils sont, les trois quarts du temps, obligés de les refaire. Nos directeurs, nos chefs de division veillent une nuit sur trois. Victimes de la centralisation, tout leur passe entre les mains et ils sont responsables de tout. Quant au Ministre, il travaille à lui seul autant que tout le ministère.
--Tu m'épouvantes, dit Romain; alors je retire ma demande de protection.
--Tu fais aussi bien, répondit l'ami. Où ma protection te conduirait-elle, grand Dieu! à être sous-chef dans sept ou huit ans; et moi-même aurai-je encore une influence dans six mois? Que diable es-tu venu faire ici?
--Faire ma carrière, comme tout le monde; ne puis-je pas prétendre aux plus hauts emplois?
--Encore une erreur, reprit l'attaché du cabinet. L'Administration mène à tout, sauf à ses hauts emplois. Celui qui veut y arriver doit commencer par faire toute autre chose.
--Cependant il y a parmi nous des gens très-capables et qui ont tout ce qu'il faut pour parvenir.
--Je ne te dis pas le contraire; mais ils ne parviennent pas, et ils ne dépassent pas une fois sur mille le grade de chef de bureau.
--A qui la faute?
--Eh! le sais-je?
--On les décourage, reprit Romain. Ainsi, moi, je connais un simple commis qui ne serait pas déplacé à la tête d'une division, et tout le monde l'avoue. Tu le connais peut-être, un nommé Lorgelin. On dit qu'il n'arrivera jamais, personne ne dirait pourquoi.
--Je puis te le dire, moi! Lorgelin est victime d'une lettre anonyme. C'est le poignard dont s'arment les misérables dans l'administration de l'Équilibre. Il n'y a point de position sûre jusqu'à ce qu'on ait atteint les hautes régions. Vous êtes toujours à la merci d'un lâche ou d'un goujat.
--Comment peut-on accorder créance à de pareilles dénonciations! fit Caldas. On fait une enquête, au moins.
--Eh! mon cher, on jette la lettre au feu, mais l'impression reste.
--Ceci, dit Romain, est la dernière goutte d'eau. Ma détermination est prise. On joue demain une pièce de moi aux Français. Si je ne suis pas outrageusement sifflé, je donne ma démission.
--Comment! la pièce qu'on donne demain, _les Oisifs_, est de toi! Tu as réussi à te faire jouer à la Comédie-Française?
--J'en suis surpris moi-même, mais c'est ainsi.
--Alors, mon cher garçon, ne te plains jamais de l'Administration, tu vois bien qu'elle mène à tout.
XLVII
C'était le lendemain de la première représentation des _Oisifs_, qui avaient obtenu un immense succès.
Caldas, que l'émotion avait empêché de dîner la veille, déjeunait de bon appétit entre mademoiselle Célestine et Saint-Adolphe. Sa modeste chambre d'hôtel garni était la salle du banquet, mais le menu avait été fourni par Chevet.
Saint-Adolphe avait la parole:
--Savez-vous, disait-il à son collaborateur, que votre succès d'hier soir avance diablement mes affaires. L'Odéon met demain notre pièce en répétition.
--Et j'y aurai un rôle? demanda mademoiselle Célestine.
--Il y en a un, reprit le galant chef de bureau, que j'ai écrit exprès pour vous. Mais revenons à la représentation d'hier. Tout l'Équilibre y était, et par ma foi, j'ai lieu d'être satisfait de nos bureaucrates.
--Je parie, dit mademoiselle Célestine, que chacun d'eux croyait avoir fait la pièce.
--Parbleu! répondit Saint-Adolphe, qui croyait bien avoir fait la moitié du _Zèle_. J'ai vu dans des loges un directeur et deux chefs de division. Got a joué devant un parterre de chefs de bureau.
--Est-ce pour cela, dit Romain, que j'ai entendu deux coups de sifflet au troisième acte?
--C'était mon ancien sous-chef, dit Saint-Adolphe; quelle canaille!
--J'ai idée, reprit Romain, que ce doit être l'inconnu qui a hérité de mon tiroir et n'a pas jugé à propos de me rendre mon _troisième_ acte. Il aura trouvé la seconde épreuve plus faible que la première; il a fait preuve de goût.
Mademoiselle Célestine, de sa blanche main, servit le café aux convives.
Caldas prit une feuille de papier et, sous la dictée de Saint-Adolphe, il commença à écrire sa démission.
A ce moment la porte s'ouvrit, et M. Krugenstern apparut.
Il était radieux aujourd'hui, M. Krugenstern; il avait eu un billet pour la première représentation, un billet de famille; il y avait mené sa femme et ses deux demoiselles. Il avait ri, il avait pleuré, il avait applaudi surtout.
Quelque chose de la gloire de Romain rejaillissait sur lui, et il avait dit au foyer, dans un cercle de journalistes:
--C'édre moi gue che l'hapille!
Aussi il venait proposer à son client de lui faire douze habillements complets.
--Ah! prenez garde, dit Romain, posant sa plume, c'est que je quitte le ministère.
--Che fus audorise, répondit M. Krugenstern.
La réussite n'a point fait oublier à Caldas son savoir vivre. Il reconnaît encore ses amis, quand il les rencontre.
Sa démission envoyée officiellement par la poste, il se rendit au ministère prendre congé des gens à côté desquels il avait vécu.
M. Le Campion est le dernier qu'il eut l'honneur de saluer.
Cet homme impénétrable se départit en cette circonstance de son mutisme habituel:
--J'ai vu votre pièce, lui dit-il; elle révèle un grand talent. Vous avez tort pourtant de quitter l'Administration; votre écriture s'y était beaucoup améliorée.
FIN.