Chapter 10
L'étranger qui entre dans le bureau est saisi à la gorge; il est frappé de vertige et chancelle comme le visiteur dans la grotte du Chien; il suffoque et demande de l'air comme l'asphyxié. Mais qu'il se garde bien d'ouvrir la fenêtre; les employés furieux la lui feraient refermer: une bouffée de brise les enrhume, et ils ne peuvent plus respirer dès qu'il y a de l'air.
Telle est la pièce où travaillait Romain; on en compte quelques-unes de ce genre dans l'Administration. Cela tient au nombre trop grand d'employés qu'on y entasse pour les avoir tous sous la main. Ils étaient là dix qui noircissaient du papier, sans compter le commis principal installé à une table plus élevée, comme un pion de collége.
Cette cohabitation forcée rend l'existence épouvantable; il en résulte des rapports dignes du Petit-Bicêtre.
Aussi Caldas dut renoncer à faire quoi que ce soit, il imita ses collègues. Impossible de travailler au milieu du bruit. Si par hasard l'un d'eux voulait se mettre à la besogne, les neuf autres commençaient une scie, et à force de tapage lui faisaient vite poser la plume.
Pour tuer le temps, Romain se résigna à observer ses collègues, comme un naturaliste observe à la loupe des helminthes. La collection était variée.
Le plus ennuyeux de tous était un jeune commis répondant au nom de Gobin. Celui-là faisait le désespoir de Caldas, qui ne pouvait ouvrir son pupitre ou remuer une feuille de papier sans l'avoir sur son dos.
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Gobin est l'EMPLOYÉ CURIEUX.
Cet employé est informé de tout ce qui se passe dans le ministère et même ailleurs. Il doit avoir à ses ordres une police secrète. Dans son pupitre est un état fort exact du personnel. Il y suit pas à pas les promotions de tout l'Équilibre. En marge de l'état sont des notes à l'encre rouge, tout ce qu'il a appris sur le compte de Pierre ou de Paul.
On peut l'interroger avec plus de certitude que M. Le Campion, il se fait un plaisir de répondre.
Il sait les noms et prénoms de tous ses collègues, leur âge, le lieu de leur naissance, la date de leur entrée dans l'Administration. Il possède aussi leur biographie.
Il recueille les détails intimes. Il connaît le chiffre de fortune de celui-ci, le nombre des enfants de cet autre, il n'ignore pas le nom du protecteur de ce troisième. Il peut vous renseigner sur les amours de son sous-chef et vous conter les anecdotes scandaleuses qui circulent sur les femmes de deux ou trois commis principaux.
Ce Gobin est l'homme le plus affairé de l'Équilibre.
Le matin il pratique des visites domiciliaires dans les pupitres des camarades en retard. Pendant le déjeuner il fait sa tournée dans toute la maison.
Les garçons de bureau sont ses amis; il écoute aux portes, fait bâiller les lettres et ramasse soigneusement tous les petits morceaux de papier perdus.
Cet homme dangereux compte pour avancer sur les petits mystères qu'il a su surprendre. On le redoute. C'est le chiffonnier des secrets.
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Un chiffonnier dans un autre genre est l'EMPLOYÉ COLLECTIONNEUR.
Les lauriers de MM. Dusommerard et Sauvageot ont troublé les idées de ce brave homme.
Il a entendu dire qu'une collection d'objets, de quelque nature qu'ils soient, peut acquérir une grande valeur; depuis lors il collectionne.
Il s'est condamné à recueillir les flacons, les fioles et les pots de pommade.
Ce bureaucrate inoffensif arrive tous les matins harassé au ministère; il a fouillé avant de venir les boutiques des innombrables Auvergnats adonnés au commerce des détritus de Paris. Il dort la moitié du jour, rêvant de pots et de fioles chimériques.
Il est décidé, lorsque sa collection atteindra le numéro d'ordre 50,000, à en faire présent à l'État; il espère en obtenir en retour un magnifique local au Louvre, vingt mille francs d'appointements, et le titre de Directeur du musée des Pots de pommade.
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L'EMPLOYÉ QUI FRÉQUENTE LES THÉATRES est un être tout à fait assommant. Sa conversation est un habit d'arlequin cousu des pièces qu'il a vu jouer; il a la spécialité des imitations, comme Brasseur.
Jadis le gnouf-gnouf de Grassot l'avait enthousiasmé, il a dit «mon dieur-je!» comme Lassagne, et «mordious!» comme M. Mélingue.
Aujourd'hui il se mouche comme Paulin Ménier dans _la Fille du Paysan_, il éternue comme Got dans _les Effrontés_, il remue les jambes comme Dupuis dans _la Grande Duchesse_, et les bras comme Raynard dans _les Chevaliers du Pince-nez_.
Une seule fois dans sa vie il a su citer à propos, et du Scribe encore! C'est l'an dernier, lorsqu'on lui a refusé de l'avancement.
--Sapristi! j'y avais pourtant droit. Voilà cinq ans que je le demande!
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L'EMPLOYÉ MALADE est d'un voisinage plus désagréable encore. Son pupitre est une pharmacie, et il apporte, dit-on, dans une bouteille certain médicament cher aux malades de Molière.
Comme il est réellement valétudinaire, il passe pour un carottier.
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L'EMPLOYÉ TIMIDE est au moins réjouissant. Celui-là a peur de tout, et il ne met pas une virgule sans se demander sérieusement si elle ne doit pas nuire à son avenir administratif. C'est sans doute dans la crainte de se compromettre qu'il ne fait absolument rien.
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L'EMPLOYÉ FORT DE SES DROITS est l'avocat consultant du bureau; il donne des conseils aux collègues et voudrait qu'une chambre syndicale de commis contrebalançât le pouvoir absolu du ministre.
On lui reprochait un jour de voler l'Administration en ne travaillant pas:
--On me paye, je donne mon temps, répondit-il fièrement, on n'a rien à exiger de plus.
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L'EMPLOYÉ QUI REÇOIT MAL LE PUBLIC est pénétré de son importance. Il traite les administrés du haut de son pupitre. C'est dans le bureau de cet employé qu'un jour entra le ministre lui-même; il ne le connaissait pas, le reçut très-mal, et finit par l'envoyer promener. Le soir même ce bureaucrate incongru était congédié. Malheureusement on l'a remplacé depuis, et il y a longtemps que le ministre ne s'est promené incognito.
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L'EMPLOYÉ ANCIEN SOUS-OFFICIER tient sa canne comme un sabre et se coiffe le chapeau sur l'oreille; ne dit pas: «je vais déjeuner,» mais «je vais manger la soupe,» appelle l'heure de la sortie «la retraite» et le ministère «la caserne;» écrit supérieurement la bâtarde et débauche les autres sous prétexte d'aller boire la goutte.
C'est du reste ce qu'on appelle un bon garçon. Et voici un feuillet arraché au livre de sa dépense mensuelle:
JANVIER 1862.
Chambre 9fr.50c.
Cordonnier et tailleur 14 00
Blanchissage 1 15
Pension 85 00
Tabac 20 00
Absinthe, petits verres et autres 70 35
Total égal 150fr.00c.
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L'EMPLOYÉ QUI A DÉPASSÉ LA LIMITE D'AGE passe sa vie à lutter contre son extrait de naissance.
L'administration, qui n'est pas encore entrée dans les idées de M. Flourens, met à la retraite les employés qui ont plus de soixante-douze ans.
Le bureaucrate qui a franchi cette limite cherche continuellement à réparer des ans l'irréparable outrage; il affecte, pour faire croire à sa jeunesse, les airs d'un jouvenceau étourdi.
Il n'est sorte de ruses qu'il ne déploie.
Il y a deux ans, il s'est avisé d'annoncer par une lettre imprimée qu'il épousait une demoiselle de dix-sept ans. L'invention de ce mariage imaginaire eut un bon résultat, chacun se dit: «Ah ça, mais il n'est donc pas si vieux!»
Cette année-ci il a fait part à toute l'Administration de la naissance d'un fils aussi fantastique que son mariage, et tout le monde de s'écrier:
«Voyez-vous, le gaillard!»
Il a un fils, en effet; mais ce rejeton, commis principal à l'Équilibre, a quarante-cinq ans.
Quelqu'un disait à ce fils:
--Votre père rajeunit donc tous les ans d'une année?
--Ne m'en parlez pas, répondit-il; si cela continue, je serai bientôt plus vieux que lui.
XXXVIII
--Monsieur, dit le garçon de bureau a Caldas, il y a une dame qui vous demande.
D'après les ordres de son ami, Mlle Célestine ne pénétrait plus dans le bureau; il avait fait ce coup d'État pour éviter d'être classé parmi les Lovelaces bureaucratiques, car l'administration de l'Équilibre est peuplée de Lovelaces. Ce sont de jeunes messieurs bien peignés et bien mis, qu'on prendrait pour des gandins, n'était la maudite genouillère. Ils donnent dans la journée des rendez-vous à des dames ébouriffantes de toilette qui viennent avec des petits chiens sous le bras. Ils trouvent que ça les pose.
Caldas, qui ne tenait pas à être posé, courut au café de l'Équilibre rejoindre l'ingénue de Grenelle.
--Cher Romain, lui dit-elle dès qu'il entra, je viens te demander un petit service.
--Pourvu qu'il ne soit pas en argenterie, dit Caldas qui a déjà imprimé dix fois le mot dans le _Bilboquet_.
--Mon ami, c'est aujourd'hui la fête de mon propriétaire.
--Il s'appelle donc Huit Avril, ton propriétaire?
--Juste, mais il a encore trois autres noms de baptême; il se fait souhaiter sa fête quatre fois l'an.
--Et tiens-tu beaucoup à la lui souhaiter, sa fête?
--Oh! c'est lui qui paraît tenir à la chose; il m'a fait gracieusement avertir par un de ses amis qui est huissier.
--Bigre! et combien te faut-il?
--Il ne me manque que trente-cinq francs.
--C'est grave, dit Romain en portant la main à sa poche avec un geste désespéré; est-ce que son ami n'attendrait pas?
--Oh! si, il attendra dix jours pour vendre mes meubles!
--C'est impossible, je ne saurais plus où reposer ma tête. Attends-moi, je remonte négocier un emprunt.
C'est au riche Gérondeau que Caldas s'adressa:
--Vous voulez deux louis, lui dit l'opulent expéditionnaire, je suis bien gêné dans ce moment-ci, j'ai mis mes boutons de diamant au clou pour payer la différence de mes Nord.
--Pauvre homme! fit Caldas vexé, je vous plains beaucoup.
--Oui, je suis fort à plaindre, en effet, mais je sais me sacrifier pour mes amis, moi; j'ai trop bon coeur pour vous laisser dans l'embarras. Asseyez-vous là, faites-moi un billet, et demain je vous apporterai les fonds.
--Comment, un billet, vous plaisantez?
--Mon petit, voyez-vous, ce n'est pas que je me défie, mais on ne sait ni qui vit ni qui meurt. Si vous veniez à mourir, je pourrais attaquer votre famille.
--Soit, je vais vous donner ma signature, mais il faut de l'argent séance tenante.
--Oh! impossible alors, n'en parlons plus!
Et Gérondeau s'éloigna joyeux en marmottant entre ses dents:
--Je l'ai échappé belle!
Dans sa désolation, Caldas songea à Basquin; il tombait mal.
--Pour qui me prenez-vous? lui dit le calligraphe vit-on jamais employé de l'Equilibre possesseur de trente-cinq francs après le six du mois! Les bureaucrates rangés sont en retard d'un mois seulement, les autres sont en retard d'une année.
--Il me faut de l'argent à tout prix, dit Romain.
--Achetez une montre.
--J'y ai pensé, mais je n'aurais pas le temps de réaliser. Le créancier attend.
--Écoutez, il y a encore deux moyens: empruntez au garçon de bureau usurier, ou faites-vous faire une avance sur la caisse.
--Je ne suis pas financier, dit Caldas, lequel de ces modes d'emprunt vaut le mieux?
--Cela dépend de la somme et des circonstances. Le garçon de bureau usurier est bon enfant; il aime les employés, et comme il est chagrin de les voir gênés, il se plaît à leur avancer ses petites économies. On le règle en billets à un, deux ou trois mois, ou on lui donne une délégation sur les appointements; vous le voyez, c'est très-commode.
--Honnête garçon de bureau! dit Caldas, fait-il payer cher ses petits services?
--Oh! non, il demande à peine vingt pour cent par mois.
--C'est pour rien. Parlons du caissier: il fait donc des avances?
--Oui, aux gens qu'il connaît, c'est pure obligeance de sa part. Comment, vous ne le saviez pas?
--Heureusement, dit Romain.
--Eh bien! je vais vous présenter à lui.
Le caissier refuse rarement aux employés un léger service dans le courant du mois.
Est-il autorisé par l'Administration? on n'en sait rien.
Mais on n'a pas souvent recours à lui, on préfère s'adresser au garçon de bureau usurier. Il est de fait qu'en tirant sur la caisse, on contracte une obligation, et la reconnaissance est un fardeau lourd à porter.
Avec le garçon usurier, on a le droit de se croire parfaitement quitte lorsqu'on a payé deux cent quarante pour cent par an.
Le caissier reçut parfaitement Caldas et lui donna gracieusement ce dont il avait besoin; le propriétaire de Mlle Célestine dut être content.
C'est un mauvais service que rendit là Basquin à Caldas. Depuis ce jour, celui-ci mangea ses appointements en herbe.
C'est vers le 3, d'ordinaire, qu'il commençait à demander des avances. Mais il comptait, pour rétablir sec affaires, sur sa pièce du Théâtre-Français et sur celle qu'il faisait en collaboration avec Saint-Adolphe.
Il était d'ailleurs au mieux avec le caissier. Parfois il allait lui tenir compagnie derrière sa grille et il s'amusait à regarder les visages des gens qui venaient toucher.
C'est là qu'un jour d'émargement, il vit un monsieur bien mis qui présenta un bon et reçut en échange cinq cents francs.
--Quel est ce monsieur? demanda-t-il au caissier, et pourquoi lui donne-t-on tout cet argent?
--Comment pourquoi? c'est un de nos collègues.
--Mais je ne le connais pas, moi qui connais tout le monde ici! Ne vient-il donc jamais?
--Parbleu si, tous les trente ou trente et un du mois.
--Que fait-il alors? qui est-ce?
--Mon cher, murmura le caissier, c'est l'EMPLOYÉ QUI REND DES SERVICES.
XXXIX
_Le Zèle_, comédie en quatre actes, en prose, par MM. Saint-Adolphe et Romain Caldas, allait être terminé et présenté à M. de Chilly.
M. Deslauriers, qui n'est pas un collaborateur pour rire, avait vigoureusement pioché. Il avait bel et bien mis pour sa part deux mots plaisants qui n'étaient pas drôles du tout. De plus il avait recopié de sa plus belle écriture les deux premiers actes.
Il achevait la copie du troisième un matin, lorsque Caldas entra.
--Cher Saint-Adolphe, dit le jeune homme, nous n'en, finirons jamais, si vous me laissez dans le bureau où je suis. Il faut absolument me mettre ailleurs.
--Ah! si je pouvais te faire travailler dans mon propre bureau, dit tristement Saint-Adolphe, je voudrais faire concurrence à Sardou et devenir le marquis de Carabas du boulevard. Malheureusement c'est impossible.
--Pourquoi? demanda Romain.
--Parce que ce n'est pas l'usage, et que l'usage est le tyran de l'Équilibre. Ah! tu ne connais pas nos bureaucrates, mon ami! l'usage les guide comme le caniche guide l'aveugle, et ils vont en aveugles, en effet. L'usage pour eux, c'est le transparent qu'on donne aux enfants qui s'exercent à écrire. La routine est leur foi, ils ont pour l'innovation l'horreur qu'éprouve pour l'eau la bête enragée. Avant de faire la moindre broutille, l'employé se gratte la tête. Vous croyez qu'il réfléchit? non; il se demande: «--Cela s'est-il déjà fait?»
Cela s'est-il fait? voilà le grand mot.
Vous venez proposer quelque chose de grand, de beau, d'utile, d'indispensable, on vous demande d'abord: «--Cela s'est-il fait?--Non.--Alors, serviteur.» Vous insistez, vous prouvez qu'il fait jour à midi au mois de juin. A quoi bon? Cela ne s'est jamais fait. Aussi, chaque année, dans les mêmes circonstances, on voit se reproduire les mêmes boulettes. Cela s'est fait, cela se fera. Tout est gravé, stéréotypé, cliché. Vous avez, vous, une lettre de dix lignes à écrire, vous prenez la plume; votre sous-chef arrive:
«--Malheureux, que faites-vous? dit-il, il y a un précédent.
«--A quoi bon? répondez-vous, la chose est simple comme bonjour, j'aurai fini dans cinq minutes.
«--Ce n'est pas ainsi qu'on procède, réplique le sous-chef, il y a un précédent, il faut le trouver.»
On cherche, on fait fouiller vingt bureaux, quatre cents cartons, on remue des dunes de poussière, on dérange cinquante employés et on ne trouve rien.
--Et que fait-on alors? demanda Caldas.
--On en revient à votre première idée. La lettre est écrite en cinq minutes; on a perdu trois jours, mais on a sauvegardé LA TRADITION ADMINISTRATIVE.
XL
--Prenez patience, avait dit M. Deslauriers à Caldas, restez encore quelque temps dans la pièce où vous êtes. Je vais m'occuper de vous et tâcher de vous bien caser.
Infortuné chef de bureau!
Il ne réussit pas à obtenir pour Romain la place qu'il demandait, mais on lui en donna une à lui-même qu'il ne demandait pas.
Il fut nommé sans avancement au bureau de la Dette. C'est à l'administration de l'Équilibre, qui est très-pauvre, le moins chargé de tous les services. On le considère comme un cul-de-sac, et on y fourre les chefs dont on est mécontent.
M. Deslauriers, qui se flattait d'arriver au poste de chef de division, fut frappé au coeur de cette disgrâce. Il poussa les hauts cris, se remua, réclama. Trop tard. Le pape n'est pas seul infaillible: Son Excellence avait signé.
Il voulut au moins savoir pourquoi on l'envoyait chez les Sarmates, et, après une enquête souterraine, il apprit toute l'histoire de ce terrible coup de Jarnac. M. Deslauriers, tandis qu'il sommeillait dans la quiétude, avait pour sous-chef un homme que l'envie empêchait de dormir. Ils avaient toujours été fort bien ensemble, car le malheureux chef ne soupçonnait même pas le caractère cauteleux de son subordonné.
Cet envieux, nommé Cluche, qui réussit longtemps à se faire passer pour un brave homme, est par excellence le SUPÉRIEUR SOURNOIS.
Affable et traitant en apparence son monde sur le pied de la camaraderie, il se fait un plaisir de desservir dans l'ombre les naïfs qui ont eu l'imprudence de se fier à lui. Qu'un employé se mette dans son tort, il l'excuse et le rassure, mais à la fin du mois il charge son dossier d'une note accablante. Il accorde volontiers la permission de s'absenter, et si l'on s'absente, il ne manque pas de faire un rapport. C'est l'homme des coups de couteau dans le dos.
Ce Cluche s'ennuyait d'être sous-chef. Il avait plusieurs fois fait valoir ses droits à l'avancement. Il ne lui en était rien revenu.
C'est alors qu'il jeta les yeux sur la place de M. Deslauriers. On appelle cela à l'Équilibre: _convoiter les souliers d'un mort_. Certaines gens ne sont à l'aise que dans ces chaussures-là. Cluche imagina une combinaison assez ingénieuse, il dressa ses batteries, et un beau matin l'Administration s'aperçut que le chef du bureau de la Dette avait depuis onze ans dépassé la limite d'âge. On s'empressa de réparer cet oubli, et on mit l'oublié à la retraite.
L'Administration cherchait sur son Livre-Noir un chef mal noté à envoyer en disgrâce, lorsqu'elle apprit à propos que Deslauriers, non content de compromettre dans les coulisses la dignité de l'Administration, collaborait avec ses propres employés, et ce, pendant la séance, à verroux tirés.
--Voilà l'homme à sacrifier, se dit-elle.
Le jour même où était signée la déportation du vaudevilliste, Cluche arrivait juste à point pour demander sa succession. Il l'aurait obtenue sans un de ces coups de fortune qui renversent les plans les plus savamment conçus.
Un protecteur influent qu'il avait mourut dans la nuit d'une indigestion. L'affaire s'était ébruitée dans l'intervalle, et deux autres sous-chefs arrivèrent à la curée.
Ah! l'Administration fut bien embarrassée! Les protecteurs des deux nouveaux venus avaient juste autant de crédit l'un que l'autre. Devant deux employés d'un mérite si parfaitement égal, on prit un moyen terme, et un quatrième, qui n'avait rien demandé et qui ne s'y attendait guère, eut la place.
Il se trouva qu'il la méritait.
XLI
Cette promotion mit sens dessus dessous le bureau des Duplicatas. M. Castelouze, le nouveau chef, tenait à faire autrement que son prédécesseur. Ce n'est pas qu'il changeât rien au fond, mais il modifia singulièrement la forme: là où on se servait de fiches, il employa des registres, et réciproquement. Il fit plus: on écrivait sur les répertoires les chiffres d'ordre à droite et à l'encre rouge, il décréta qu'on les écrirait à gauche et à l'encre bleue.
Ces réformes si radicales firent crier les mauvais esprits.
En dépit de la routine, tous les chefs en agissent ainsi, à l'Équilibre, afin d'imprimer au travail qu'ils dirigent un caractère de personnalité.
M. Castelouze, l'homme aux chiffres à gauche, n'est pas le premier venu. Il a su se créer dans l'Administration la renommée d'un spécialiste. C'est l'homme des affaires litigieuses, des créances douteuses, des négociations délicates.
C'est au bureau qu'il vient de quitter (le service des Recouvrements) qu'il a pris l'habitude de considérer le public comme un gibier. Il chasse, pour le compte de l'Administration, avec le désintéressement du chien bien dressé qui rapporte la perdrix dont il n'aura même pas les os.
Il n'est pas de Normand madré, d'avoué retors qu'il ne puisse rouler sur son terrain, et il ne s'en fait pas faute. Autrefois, aux débuts de sa carrière, le zèle de Castelouze était tout politique. Quand il avait fait rentrer dans la caisse de l'Administration un franc dix centimes sur lesquels elle ne comptait pas, quand il avait découvert la fraude d'un administré, il s'en réjouissait comme de titres à l'avancement. Avec le temps, il s'est passionné, et ce qu'il en fait maintenant n'est plus du tout dans l'intérêt de son ambition ou dans celui de l'État, il agit pour son plaisir personnel; il fait de l'art pour l'art. Mais quel flair! quelle subtilité! quelle ardeur! Un rien le met sur la trace; et quand il tient une piste, arrive toujours jusqu'au gîte. Ah! qu'il est heureux quand il a levé un lièvre, heureux quand il l'a forcé!
Le lièvre, c'est le débiteur.
Et il ne s'en prend pas seulement aux affaires présentes, il remonte dans le passé, à dix ans, quinze ans; il remonterait au déluge, sans la loi sur la prescription. Il fouille les vieux dossiers, se roule dans la poussière des cartons oubliés, et ce n'est jamais en vain qu'il bat ainsi le passé. Son sens de chasseur ne le trompe jamais; il évente des fumées insaisissables pour tout autre, et comme l'ogre il dit d'un ton joyeux:--Ça sent la chair fraîche!
Et le débiteur, qui dormait paisible sur une fraude vieille de dix ans, est tout surpris un matin de voir arriver un avertissement qui l'engage à se présenter dans la huitaine au bureau pour se libérer.
Pour nombre d'employés qui ne font pas leur devoir, il fait, lui, plus que son devoir. Il outrepasse ses droits, souvent au mépris de la justice; il abuse de l'ignorance de l'un, de la faiblesse de celui-ci, et de l'incurie de ce troisième. Il prie, il menace, il est impitoyable, et pour que l'Administration ne soit pas lésée, il lèse au besoin le public.
On connaît bien son penchant à l'Équilibre, et un chef de division, qui comme M. Dupin cultive le calembour, disait en parlant de Castelouze: Il a le regard _fisc_.
En réalité Castelouze a l'oeil de l'oiseau de proie; son nez est busqué comme le bec de l'aigle; il a la dent blanche et pointue du carnassier; ses aptitudes morales ont modifié son physique; il a la tête fureteuse et des allures de limier; il ne marche pas, il quête; sa narine mobile semble prendre le vent. Quand il se pose, il tombe en arrêt, la tête allongée en avant, les épaules infléchies, les jambes légèrement ployées sur le jarret, les bras prêts à saisir la proie.
Malgré toutes ces qualités de race, les capacités de Castelouze ne s'élèvent pas au-dessus d'un certain ordre; il a les vues bornées, comme tous les gens qui se passionnent, et il est entêté comme les hommes à idées fixes. En dépit du mouvement qu'il se donne et des services qu'il rend, on ne le considère pas en haut lieu comme un des Directeurs de l'avenir.
C'est de lui que le ministre disait:
--Il bat des ailes, mais il ne vole pas.
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