Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle

Part 9

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Les attributions de la demoiselle de compagnie consistent principalement à suppléer la maîtresse de la maison, lorsque celle-ci est indisposée ou absente, _à faire les honneurs_ à sa place, à recevoir pour elle les visites, à éconduire doucement les importuns, ceux qu’on ne veut pas voir. Cet emploi demande beaucoup de tenue et de sagacité. Certaines demoiselles de compagnie finissent par être plus réellement maîtresses que la maîtresse elle-même. Celle-ci, à la longue, se trouve occuper la seconde place et jouer le second rôle. C’est une véritable abdication.

La demoiselle de compagnie exerce en outre quelquefois les fonctions de _lectrice_. C’est une variété du genre. La lectrice est ordinairement une grande sérieuse personne entre deux âges, qui a eu de la fortune, des aventures et des malheurs. Écoutez-la: sa vie est une interminable odyssée qu’il vous faudra ouïr du premier chant jusqu’au dernier, ou plutôt jusqu’à l’avant-dernier, car la pauvre femme souffre encore et souffrira longtemps. Sa spécialité est de souffrir. Elle a des sympathies littéraires, des velléités de _bas-bleus_. Elle écrit un roman pendant ses loisirs, un roman dont elle est l’héroïne, et où l’on verra combien il est pénible de ne plus être ce qu’on a été, et combien de dégoûts naissent d’une fausse position, et que la résignation est une vertu sublime, et qu’autrefois Apollon garda les troupeaux chez Admète, et mille autres choses tout aussi consolantes et aussi neuves. Pour faire diversion aux chagrinantes réminiscences qui viennent l’assiéger parfois, la lectrice soupire de temps en temps des vers, des vers d’amour, gothiques et romantiques, des vers qu’elle écrit «avec son cœur...» sans prétention, sans arrière-pensée, car elle n’aspire pas, la pauvre colombe blessée, à acquérir ce que nous autres nous appelons gloire... Eh, de quoi lui servirait la gloire, à elle qui a manqué sa vocation ici-bas! La vocation de la lectrice, sachez-le bien, c’était d’être grande dame, d’être riche, titrée, d’avoir un opulent blason sur les panneaux de ses équipages, et cinquante bonnes mille livres de rente, en terres, forêts et châteaux. A quoi, bon Dieu! a-t-il tenu qu’elle possédât tout cela! un étranger, beau comme les amours, possesseur d’une belle âme et de nombreux millions, est venu, il y a peu d’années, et a demandé sa main. Le père de la lectrice vivait alors, père intraitable et violent s’il en fut. Ce père féroce ne crut pas à la sincérité du noble étranger qui offrait son opulence. Il pensa que l’Américain ourdissait le plan d’une infâme séduction. En vain celui-ci offrit-il d’aller réaliser sa fortune outremer, en vain demanda-t-il trois mois pour ce voyage, trois mois? qu’était-ce que cela! l’inflexible père refusa. Et l’étranger partit la mort dans l’âme: et, depuis ce jour, on n’a plus reçu de ses nouvelles, et maintenant la lectrice est seule au monde, car son entêté de père est mort en lui laissant sa bénédiction--et des dettes. Chaque jour la lectrice s’attend à voir revenir l’étranger, mais l’étranger ne revient pas. Il s’est marié devers les bords de l’Orénoque, avec la fille d’un riche planteur de la Guyane, qui lui a apporté en dot cent cinquante nègres et mille arpents de rocou et de tabac.

Il n’est pas rare que la lectrice, à force de faire de l’élégie, à force de regretter et de se lamenter, parvienne à intéresser à son sort quelque général goutteux, quelque noble reste de l’Empire, pensionné et décoré, dont la vieillesse a besoin de soins et d’affection. Et voilà notre héroïne mariée; la voilà, elle aussi, riche. Hélas! ce dénouement n’est pas tout-à-fait celui du roman qu’elle avait échafaudé. Le général est vieux, exigeant, malingre, un peu bourru, très bourru; et il parle bien souvent de l’empereur. Et voilà notre Indiana toute trouvée. Quelle différence c’eût été, si notre lectrice eût épousé le jeune et opulent Américain!

Heureusement il y a toujours quelque part un neveu, mauvaise tête et joli garçon, qui arrive à point nommé de sa garnison pour offrir des consolations à la femme de son oncle. Règle générale: les fils de famille et les neveux sont un terrible voisinage pour les demoiselles de compagnie.

On pourrait renverser la proposition et dire, avec plus de justesse encore, que les demoiselles de compagnie sont un voisinage des plus dangereux pour les neveux et les fils de famille.

Nous nous proposions de clore ici cette étude; mais nous nous apercevons à temps qu’une dernière variété manque à la présente monographie, variété importante et sans laquelle notre travail demeurerait incomplet. Descendons rapidement les échelons sociaux, et nous rencontrerons quelque part la demoiselle de compagnie _associée_, type exceptionnel, sorte de Bertrand femelle placé là comme le complément indispensable d’un luxe menteur: la demoiselle de compagnie, meuble de prix, meuble d’emprunt, qui impose aux badauds comme les somptueuses devantures de nos marchands et leurs précieux comptoirs d’acajou. Toute maîtresse de tripot a sa _demoiselle de compagnie_, qui l’aide à faire aux provinciaux les honneurs du lieu; c’est l’éternelle association de Macaire et de son ami Bertrand retournée au féminin.

La demoiselle de compagnie qu’on vient de voir n’est pas exempte d’ambition. Elle rêve aussi, elle, un avenir brillant, des titres, un carrosse, une loge à l’Opéra! Elle attend chaque jour l’Américain souhaité. Mais, hélas! moins heureuse que la lectrice dont nous parlions tout-à-l’heure, en fait de colonel de l’ex-garde, notre _associée_ n’a sous la main que le baron de Wormspire; elle aime mieux se faire veuve, et, avec des protections, elle arrivera, n’en doutons pas, à se créer un sort quelconque, une _position sociale_: quelque jour nous la verrons ouvreuse de loge, par exemple, ou revendeuse à la toilette, ou maîtresse de table d’hôte, ou chercheuse de remplaçants; à moins que d’ici là la sixième chambre ne s’en mêle, auquel cas la présente biographie ne suffirait plus à nos lecteurs, et nous serions obligés de les renvoyer de la collection des _Français_ à celle de la _Gazette des Tribunaux_.

=CORDELLIER DELANOUE.=

[Tête de page]

LE GENDARME.

IL y a des gens qui méprisent encore les gendarmes. Méfions-nous en général de ces gens-là, ils doivent priser les voleurs: le vol est trop commun pour être piquant, le gendarme arrête trop de voleurs pour être ridicule. Il vaut mieux prendre un filou qu’un mouchoir. A trompeur, trompeur et demi. Nous ne ramasserons pas, quant à nous, des quolibets qui siéraient, après tout, à Cartouche et à Lacenaire.

C’est donc là qu’on en est venu! Nous avons abattu l’édifice et nous ne voulons pas que cette pierre reste debout. Nous n’avons laissé que ruines, ces ruines nous portent ombrage. Dieu nous semblait trop grand, nous avons nié Dieu; les rois paraissaient trop hauts, nous les avons détrônés; la noblesse nous dépassait de la tête, nous la lui avons coupée; le confessionnal nous faisait honte, nous l’avons profané; le gibet nous faisait peur, nous l’allons renverser; il ne restait plus qu’un homme pour guider, punir, protéger, nous avons déshonoré cet homme; il restait--le gendarme:--nous avons ri du gendarme.

Effet petit qui remonte à une grande cause! Le gendarme n’est pas seulement le soldat des pouvoirs qui passent, il est celui de la justice qui reste. C’est la dernière limite qui nous sépare du désordre, l’esprit de révolte ne s’y est pas arrêté; c’est la dernière digue qui retient le crime, l’esprit de révolte l’a voulu rompre; il a confondu la loi et la tyrannie, la morale et la politique: il se rencontre ici avec les criminels. En voyant où il va, nous voyons d’où il vient. L’autorité veut le bien dans la société, la révolte ne le veut pas; l’autorité se sert du gendarme, la révolte s’en prend au gendarme: ce long différend est jugé.

Mais cet homme mort, insensés, que vous restera-t-il, que va-t-il arriver? Vous ne savez donc pas le rôle important qu’il joue dans votre société qui n’est plus qu’une comédie? Plus vous avez sapé, plus il étaie; plus vous l’humiliez, plus il s’élève. Toutes ces majestés que vous avez détruites, il les représente aujourd’hui. Il est le roi, le prêtre, le magistrat. Il porte votre monde à lui seul comme Hercule. Le gendarme à présent, c’est l’honneur, la vertu, la religion; la probité du pauvre, la paix du riche, l’espoir du juste, l’effroi du méchant; c’est la providence à cheval, le remords en uniforme, la justice oubliée qui court la grand’route son glaive au poing. Qui pourrait donc nous dire comment du voleur et de cet homme, c’est cet homme que nous avons choisi pour en rire? comment du gendarme et du malfaiteur, c’est le gendarme qui est devenu un objet de raillerie et de crainte? Les honnêtes gens ne craignent que les voleurs: pour qui nous prenons-nous?

Eh! quoi de plus rassurant que ces cavaliers qui accourent dans la poudre du grand chemin au secours du faible et de l’opprimé, comme les mousquetaires du conte de fées? Quoi de plus vénérable que ces derniers débris de la chevalerie errante, déshonorés du chapeau à cornes et du collet écarlate? Quoi de plus réel que ces redresseurs de torts? Quoi de doux et de consolant comme ces bons et honnêtes chevaux remorquant bel et bien ces garnements qui vous attendaient à dix pas d’ici dans l’ombre, un pistolet de chaque main? Quel est le signe de salut de vos pays policés, quel est le phare de vos solitudes, quelle est l’enseigne et la garantie de cette civilisation tant vantée, si ce n’est ce chapeau bordé que vous avez parodié au théâtre, qui vous dit de loin que cette terre est hospitalière, qu’on y songe à votre sûreté, et que vous pouvez avancer et circuler librement, pourvu que vous ayez dans votre poche ce chiffon de papier plié en quatre qu’on appelle un passe-port?

Il vous sied bien d’outrager un tel homme remplissant de telles fonctions. Imprudents! il tient le verrou des prisons, il garde la chaîne du bagne. Que cette porte s’abatte, l’horrible ménagerie se déchaîne dans la ville; que ces menottes se relâchent, les mille mains du vol et du meurtre vont s’agiter partout; que cette digue se rompe, nous sommes tous submergés; que cet homme se pique un jour de vos railleries, qu’il se lasse de vos haines d’écoliers turbulents, qu’il remette son sabre au fourreau, son cheval à l’écurie, qu’il accroche cet uniforme qui vous déplaît, qu’il s’endorme pour une nuit, vous êtes perdus, vous êtes morts! On vous arrache d’un coup ce que vous avez maintenant de plus cher au monde, la bourse et la vie. Sans lui, qui vous entendrait, qui vous défendrait, qui vous vengerait? quel est votre cri dans le péril? qui invoquez-vous, pleurants et battus, enfants que vous êtes? qui réclamez-vous comme un père protecteur? et qui donc venez-vous réveiller pour lui demander justice et pitié, si ce n’est ce gendarme que vous abreuvez de tant de dédains?

Mais comment se fait-il qu’on ait choisi pour le couvrir de honte le plus admirable des dévouements, le plus pénible des états? Le gendarme est un vétéran des armées, et quand les vétérans se reposent, le gendarme est encore soldat. Seulement c’est un soldat qui, au lieu d’égorger à tort ou à raison d’innocents ennemis sur la frontière, s’est mis à combattre jour et nuit, sur le seuil sacré du foyer, ces ennemis plus terribles qui pillent et tuent à coup sûr. C’est un soldat qui a pris racine dans le sol, qui a son champ parmi nos champs, qui défend sa maison parmi les nôtres: seulement cette maison est une tente, il campe sous le chaume, la consigne l’y poursuit, il doit jeter sa bêche au son de la trompette. C’est un soldat citoyen, époux, père de famille; seulement, citoyen à nos heures, époux quand nous le voulons bien, père quand on n’a plus besoin de lui. Et n’admirez-vous pas cet homme qui n’est pas chargé seulement de son bien et de sa famille, mais de nos familles et de nos biens à nous tous; qui laisse là ses champs altérés pour que les nôtres soient plus florissants; qui oublie sa moisson pour veiller à la nôtre; qui quitte son lit et sa table pour courir à toute heure par la neige et la pluie, par monts et par vaux, et qui n’a de sommeil et de trève qu’alors que nous dormons tous et que nous pouvons dormir tranquilles!

Voyez-le donc quand il est rentré, quand il a fini ces travaux militaires qui s’ajoutent aux soins domestiques; quand il a pansé son cheval, blanchi son buffle, fourbi son sabre et qu’il arrose son jardin, qu’il sarcle sa vigne, qu’il fume sa pipe devant sa porte en bonnet de police et les bras nus: le voisin l’arrête à causer, le paysan le salue, les petits enfants jouent avec sa dragonne, la jeune fille rit en passant. Cet homme si farouche est un bon voisin, ce soldat est un bon paysan, et les bonnes gens ne le craignent pas. Le délit lui-même s’est apprivoisé. Ce gendarme si décrié, c’est le soliveau de la fable; la contravention lui grimpe sur l’épaule, le délinquant lui frappe dans la main. Jean le plaisante au cabaret, et Jean braconnera ce soir dans le parc; Pierre l’invite à boire, et Pierre tout-à-l’heure fraudera l’octroi. Le gendarme le sait, et sourit, et trinque bravement avec eux; il n’a rien à dire, il est sans ressentiment et sans vanité. Ce soir et toujours il sera à son poste, mais ce n’est plus lui, c’est la loi que rencontreront alors Pierre et Jean.

Au surplus, dans ce cabaret comme dans ce bal villageois où tout le monde s’amuse, où chacun se repose et se réjouit, il ne s’amuse pas, lui, il ne se repose jamais. C’est un plaisir pour les autres, pour lui c’est un devoir. Il est là pour veiller à la joie d’autrui, pour qu’aucun accident ne la trouble, pour qu’elle soit bien complète et bien pure, cette joie dont il ne goûte pas. Tout-à-l’heure il va séparer ces hommes qui sont ivres et qui se battent. Il pénétrera le premier dans la mêlée à ses périls et risques, il recevra ces coups qui ne lui sont pas adressés, il sera blessé peut-être et peut-être grièvement, dans cette querelle qui ne le regardait point; trop heureux encore s’il l’apaise, s’il en arrête les suites plus graves, s’il lui épargne le tribunal et la force armée, s’il parvient à réconcilier deux voisins, deux amis un peu échauffés de mauvais propos et de mauvais vin!

Maintenant, tandis qu’il se promène paisiblement dans la rue, si vous êtes étranger, si vous ne savez plus votre chemin, si vous avez besoin de renseignements, le gendarme est le plus instruit du village et peut-être le plus poli. C’est lui qui raisonne le mieux du département et de la commune. Adressez-vous à lui, vous verrez quel zèle, quelle obligeance, et comme il vous remettra exactement et cordialement sur la voie. Le malheureux vous est encore redevable, il se croit votre obligé, il pense avoir à vaincre vos préventions, il tient à cœur de vous donner meilleure opinion de lui, il se défie de lui-même, il se défie de ses bons services, pauvre homme! on l’a si mal habitué, si souvent humilié! il croit avoir à se faire pardonner d’être _gendarme_, c’est-à-dire de vous sauver la vie et la fortune tant que vont durer vos voyages.

S’il vous demande votre passe-port, c’est entre les dents; humblement, la main au chapeau. C’est son devoir. Pure formalité. Du reste, il y jette à peine les yeux, il se fie à vous, il vous le rend aussitôt, ce passe-port, lui qui en a tant vu de faux, lui qui a tant vu tromper, mentir, voler, et qui pourrait être si méfiant; il vous le rend avec les mêmes égards, il vous salue, il vous honore, c’est lui qui vous remercie de lui laisser faire son devoir. S’il se montre plus difficile, s’il vous semble sévère, minutieux, c’est pour votre bien, il y va de vos intérêts; il a ses raisons, la route est menacée; quelque vaurien vous suit ou vous précède, qui vous détrousserait infailliblement: vous serez bien aise qu’il en agisse de même avec ce vaurien.

A cette heure, voici qu’il part pour une de ces rondes sans but, pour ces courses vagues à travers champs que lui seul est capable d’entreprendre, car tout est de son ressort dans le pays, les prés, les bois, la route, le hameau, la voiture, la mairie, l’église, l’octroi; il répond de tout, il a tout à voir et à surveiller. L’arrondissement entier s’endort sous sa garde.

Il va donc voir le long de l’eau, si quelque ligne en contravention n’y plonge pas à la dérobée; dans les taillis, cet homme qui dort à l’affût, un fusil enjoué: dans les vergers, si les maraudeurs tentent l’escalade à la tombée de la nuit; partout, ces vagabonds sans aveu qui cherchent l’ombre et qui ont leurs raisons. Autant vaudrait épier au hasard le héron qui pêche, le lièvre qui broute, l’araignée qui file. S’il ne voulait pourtant que surprendre et punir, s’il avait soif de proie et d’amendes, s’il mettait sa gloire à la confusion du coupable qui le brave, il ne tient qu’à lui. Qu’il cache son uniforme, qu’il prenne cet habit couleur de muraille, qu’il devienne un bourgeois dont nul ne se méfie: il tombe en plein et sans coup férir sur le flagrant délit. Mais ce moyen lui répugne, il n’en use qu’à l’extrémité, quand il s’agit de la vie de ses concitoyens, non plus de la sienne. Alors c’est encore un sacrifice à son devoir. Car encore une fois il n’est pas un mouchard, il est un soldat: il combat face à face, il porte fièrement sa cocarde, et son harnais éclatant montre au loin sa poitrine aux coups du plus lâche assassin.

Il garde donc cet uniforme qui avertit les délinquants, qui leur fait peur et qu’ils maudissent, et qui recouvre tant de mesure et de miséricorde. Il leur laisse le temps de s’enfuir; il s’émeut en lui-même, il prend pitié de ce père de famille qu’un goujon ruinerait en amendes, de cet étourdi qui nourrit sa mère et qu’un lapin va jeter en prison; il s’effraie d’un long procès pour ces misérables, il résout ces calculs qu’ils ne savent pas faire; il tire ces conséquences qu’ils n’ont pas voulu voir; il pèse, réfléchit, examine pour eux. Il ne veut point dépouiller la chaumière, mais non plus le château; il respecte le riche, mais aussi le pauvre: il n’a pas tant à punir celui-ci qu’à protéger celui-là. C’est d’ailleurs, disent ces braves gens, l’ordre et l’esprit de l’institution:--La gendarmerie ne doit pas seulement poursuivre le crime, mais surtout le prévenir.

En effet, ces faisceaux de la loi promenés dans les campagnes préservent et gardent; bien des consciences se sont raffermies, bien des pécheurs sont rentrés en eux-mêmes rencontrant le châtiment face à face. Ce sabre nu a fait rengainer bien des couteaux, ces revers d’un rouge sang ont épouvanté bien des assassins, ces menottes ont arrêté bien des bras furieux et affamés que rien n’arrêtait plus.

C’était un de ces vieux soldats qui nous donnait un jour ces détails dans une voiture publique. Il raisonnait de son état d’un ton simple et mélancolique, sans se plaindre, sans se vanter. Il ne semblait pas se douter qu’on pût l’admirer ou le honnir. Ses vertus, pour lui, tenaient à l’état; cet état, pour lui, était ordinaire. Il parlait du dévouement comme d’une consigne. Quant à nous, nous regardions de tous nos yeux cet uniforme poudreux, ces traits sillonnés, cet œil pur et doux, ce visage guerrier sans moustaches, ce courage sans rudesse. Nous arrivâmes. C’était dans la Bourgogne. Il descendit et nous salua; il n’était pas de service, il n’avait pas songé à voir nos papiers; il nous salua donc, nous tenant pour honnêtes. Une jolie enfant de cinq ans l’attendait un panier à la main. Il lui sourit de loin, il courut à elle, il l’enleva à trois reprises dans ses bras: c’était sa fille. Ils s’en allèrent, l’enfant bondissait à pas inégaux, le père ralentissant sa marche, le petit panier d’une main, le petit enfant de l’autre, et se penchant de temps en temps pour l’écouter et l’embrasser encore. Nous les suivions cependant du regard et de la pensée, et songeant aux terribles fonctions de cet homme, et voyant ces baudriers et cette lourde épée s’abaisser ainsi devant cette enfant, nous ne saurions dire à présent ce qu’avait de triste et de touchant cette scène: ce père qui était gendarme, ce gendarme qui était père.

Mais qu’est-ce donc qui distrait le gendarme de ses durs labeurs? et pourquoi le vient-on chercher chez lui, parmi les siens, au milieu de la nuit? Un homme est condamné à mort, l’échafaud est dressé, la foule afflue dans la place, les honnêtes gens ferment leurs fenêtres et se cachent dans leurs maisons. Le cortége va sortir de la geôle. Qui voudrait pénétrer dans cette prison, auprès de cet homme qui va mourir? qui voudrait assister à cette agonie du supplice, entre le criminel et le bourreau? qui prêterait la main à ces horribles apprêts que ne soutiendrait pas elle-même la foule féroce qui hurle dehors? qui accompagnerait ce cadavre jusqu’au pied de l’échafaud? qui oserait demeurer la garde et le serviteur de la loi quand elle accomplit des choses si terribles? qui oserait passer aux yeux de ce peuple pour le satellite du meurtre, pour l’homme inexorable qui le veut, qui l’appuie, qui le protège? qui pourrait-on forcer à regarder de plus près, au premier rang, d’un œil sec, d’un front calme, cette hache qui tombe, cette tête tranchée, ce cadavre qui se tord, ces flots de sang sur ces planches infâmes; et qui donc cependant garderait un visage ferme en se sentant défaillir?

Le gendarme s’avance au pas militaire, écarte doucement la foule, soutient le condamné s’il chancelle, lui répond s’il parle, s’arrête l’arme au bras et attend immobile.--La tête roule, le sang jaillit jusqu’à lui.--Il s’essuie le visage, puis il s’en retourne grave et pensif. Il embrasse sa femme en silence, il serre ses enfants contre sa poitrine, il caresse ces têtes blondes et il frémit de ce qui s’est passé. Ce vieux brave a eu peur, ce vétéran de tant de batailles a horreur du sang ainsi répandu, il n’est plus qu’un bourgeois vieilli dans ses foyers, des visions sanglantes l’y poursuivent, des rêves hideux vont troubler son sommeil.

A quelle fête encore le voyons-nous paraître? La procession du village va passer. De même qu’il n’y a personne pour suivre le condamné qui monte à l’échafaud, il n’y a plus personne pour escorter Dieu qui sort de son temple. Ce triomphe misérable ressemble à la marche au calvaire, tant la honte et le respect humain serrent tous les cœurs. L’hostie sainte n’a plus de gardes pour ses cérémonies ni même pour sa défense. Le curé gémissant s’épuiserait en vain à traîner le Saint-Sacrement dans les rues; quelques faibles femmes, Madeleines désolées, l’entourent à peine. Le paysan ne croit plus en Dieu, c’est à peine s’il ôte son chapeau à son vieux curé, à peine s’il quitte un moment ses travaux pour voir passer ce triste appareil au bord de la route.

Le gendarme met son plus bel habit, se poste au coin du dais et suit de son pas grave, s’agenouillant quand l’hostie s’élève, présentant son arme à son Dieu. Hélas! le gendarme, peut-être, est de peu de foi comme le paysan, mais tel est son devoir, il a l’habitude du respect et de l’autorité, il est doux et humble de cœur, à demi chrétien par ces vertus chrétiennes, et dans ce moment encore il est le représentant suprême de ce grand spectacle des temps passés: le soldat au pied de l’autel, l’épée sous la croix.