Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle

Part 8

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En effet, comme les agents de change furent des premiers à faire cour à la nouvelle royauté, elle les accueillit, les festoya, leur donna des épaulettes de colonel dans la garde nationale. Mais à mesure que cette royauté s’avance, elle se fait une aristocratie propre à elle-même, et qui pousse dehors l’agent de change. Ce sont les aides-de-camp du roi des Français, les pairs qu’on crée, les hommes politiques qui se font petit à petit, les grands administrateurs qui s’élèvent, les vieux noms qui se rallient; encore quelques années, et l’agent de change sera retourné où il était il y a dix ans, et où il aurait dû rester.

Ceci tient à une cause particulière qu’il n’est pas inutile de signaler. La compagnie des agents de change, en sa qualité de compagnie, serait un corps redoutable si elle pouvait avoir une influence politique; mais heureusement pour l’État, les nécessités de l’existence de l’agent de change lui interdisent cette influence en ce qu’elle a de plus puissant et de plus direct. Car, dans un pays où le crédit public est considéré comme une des forces vitales de l’État, c’est toujours un corps redoutable qu’une association d’hommes qui peut l’altérer, sinon l’affermir, et jeter dans la bourse des capitalistes des paniques désastreuses. Mais l’agent de change n’est homme politique qu’en ce qu’il est nécessairement du parti de tout gouvernement existant, attendu qu’il bâtit sa fortune sur le sable mouvant des fonds publics, que la plus petite crue des idées révolutionnaires peut entraîner et déplacer. Toutefois, si l’agent de change pouvait facilement devenir homme politique, il est à craindre que, sans égard pour sa fortune, il eût la prétention d’avoir une opinion à lui, ou l’espérance de devenir ministre. Eh bien! il suffirait de quelques agents de change déterminés dans la chambre des députés pour mettre en péril tous les matins l’existence de la monarchie. Mais voici qui les tient en bride: ils ne peuvent pas être députés. Pourquoi? la loi le leur défend-elle? Non, assurément; seulement ils obéissent à une nécessité qui semblerait devoir en frapper bien d’autres. L’agent de change a seul le droit de faire ses affaires: il faut qu’il soit de sa personne au parquet de la Bourse, précisément à l’heure où les faiseurs de lois se rient au nez, font des quolibets, et parlent comme s’ils croyaient ce qu’ils disent. Un procureur-général peut plaider par substitut; un conseiller, juger par suppléant; un général, commander par aide-de-camp: mais il faut qu’un agent de change gagne lui-même son argent, voilà pourquoi il ne peut pas être de cette chambre des représentants. Aussi M. Dupin a-t-il toute latitude de les appeler loups-cerviers, sans qu’aucun d’eux lui réponde en l’appelant _avocat_.

Du reste, l’agent de change, après s’être effacé politiquement, tend à dominer aussi d’importance, financièrement parlant. Il s’est créé, sous le nom de _coulisse_, une contrebande de sa contrebande qui lui fait le plus grand tort. Le marron dévore l’agent de change, et celui-ci ne peut guère se défendre, car on peut bien agir contre la loi, quoique institué par elle; mais il est difficile de demander à cette loi la punition de ceux qui commettent le même crime que vous, et qui du moins peuvent dire qu’il ne leur a pas été formellement interdit.

En outre de ces raisons, l’agent de change s’est déconsidéré depuis quelque temps par sa participation à cette émission frénétique d’actions industrieusement industrielles, colossales pasquinades, où il a joué le rôle du buraliste qui fait la recette à la porte. Maintenant que la farce est jouée, si on ne l’accuse pas d’avoir mis les recettes dans sa poche, toujours est-il qu’on le soupçonne d’y avoir participé.

Ainsi, d’une part, l’agent de change est annihilé comme puissance politique, la députation lui étant interdite; de l’autre, il se ruine comme puissance financière; le jeu dont il vit tombant aux mains des marrons, il ne lui reste plus, pour être encore important, que la conversion des rentes, qui lui fera passer assez de millions par les mains pour qu’il lui en reste quelque chose.

Je me trompe, cela n’arriverait pas, que l’agent de change serait toujours _important_.

Peut-être que cette épithète n’est pas assez personnelle pour être un trait particulier à l’agent de change. En effet, dans notre époque, l’importance importante appartient à tout ce qui a de l’argent, ou à tout ce qui est censé en avoir. Ainsi le banquier, le notaire, le receveur-général, ont ce ridicule, par le fait de leur état: ce n’est pas une affaire d’homme, c’est une affaire de caisse. Ce ridicule marche toujours à la suite des écus comme les petits chiens après les vieilles femmes. Il gagne même tous les états dont quelques individus se trouvent par hasard être des capitalistes. Il y a des libraires importants (très peu, important voulant dire riche); il y a des chiffonniers importants; il y a des marchands de sabots importants; il y a des voleurs importants, mais j’avoue que, quoiqu’il y ait des hommes de lettres vaniteux, gonflés d’eux-mêmes, insolents si vous voulez, je n’en connais pas d’importants, comme l’agent de change est important. Dieu, en leur donnant bien des défauts, les a sauvés de ce ridicule doré. Je vous l’atteste, moi qui signe cet article.

=Frédéric SOULIÉ.=

[Tête de page]

LA DEMOISELLE DE COMPAGNIE.

EN parcourant de bas en haut la série des existences déplacées, depuis la portière incomprise «qui n’a pas toujours tiré le cordon,» jusqu’à la sous-maîtresse de pensionnat, qui aurait pu épouser le fils d’un pair de France, on trouve la femme de charge, type grave et majestueux qui ne rit pas ou qui ne rit guère, et auquel il faut nécessairement associer la gouvernante, autre physionomie que Collin d’Harleville a si parfaitement saisie et résumée dans le personnage de madame Evrard. Au dessus de madame Evrard, mais bien au dessus, dans un monde tout autre, dans des régions toutes nouvelles, loin du contact épais des grands cousins venus d’Auvergne et des plaintes asthmatiques de ce bon M. Dubriage, nous trouvons la demoiselle de compagnie, qui est à la femme de charge ce que celle-ci est à la simple bonne d’enfants, ce que l’intendant est au secrétaire, et le secrétaire au palefrenier; la demoiselle de compagnie, objet de luxe, fantaisie de bon goût, réservée exclusivement aux gens riches, et que la moyenne propriété ne connaît que par ouï-dire; à peu près comme les services complets en vieux Sèvres, les chevaux pur sang, les eaux de Bade, les migraines et les vapeurs.

Une femme qui a des vapeurs ne saurait se passer d’une demoiselle de compagnie.

A la cour, il y a les dames d’honneur et les dames _pour accompagner_, et cela se conçoit. Toute reine, toute princesse a ses femmes, qui lui servent de ministres, et portent au besoin la queue de sa robe. Voyez l’ancienne tragédie: la femme suivante, _la confidente_, y est de rigueur: Cléone pour Hermione, Céphise pour Andromaque, Fatime pour Zaïre, Fulvie pour Émilie. Or, que sont ces dames, Fulvie, Fatime, Cléone, Céphise et tant d’autres que nous pourrions citer, si ce ne sont d’honnêtes et antiques demoiselles de compagnie? Mais aujourd’hui les princesses et les reines marchent moins solennellement qu’au temps de l’ancienne Rome; elles portent des robes plus courtes, elles ont moins souvent occasion de s’évanouir. Elles ont aussi moins de secrets à confier, ou, si elles en ont, elles les placent mieux, dans l’oreille de leur mari, par exemple, ou de leurs cousins, ou de leurs oncles; car aujourd’hui les souveraines ont de la famille comme de simples bourgeoises. Les mœurs se sont ainsi graduellement modifiées. Les confidentes de tragédie ont disparu comme les soubrettes de comédie. Œnone a suivi la disgrâce de Marton. L’emploi de dame d’honneur, de dame pour accompagner, de demoiselle de compagnie, est devenu, comme vous le voyez, une véritable sinécure. Chacun se tient volontiers compagnie à soi-même.

Et cependant l’emploi subsiste, comme chose de montre et d’apparat. Bien des jours s’écouleront encore avant que nous voyions disparaître l’écuyer cavalcadour, le héraut d’armes, la dame d’honneur, ces trois non-sens! La demoiselle de compagnie surtout a de longues années à vivre. A quoi sert-elle pour le moment? c’est ce qu’il convient d’examiner.

Et d’abord que signifie le mot en lui-même? peut-on tenir éternellement compagnie à quelqu’un? et si charmante, si spirituelle qu’on soit, quelque grâce imprévue et toujours nouvelle qu’on puisse jeter dans le discours, ne risque-t-on pas d’ennuyer à la longue et de laisser soupçonner le fond du sac? on se lie d’une affection réciproque, on finit par s’aimer, par se reconnaître indispensables l’un à l’autre, et alors ce qu’on dit est toujours bien, le silence même a son charme. Soit. Avouez pourtant que c’est un assez médiocre divertissement à loger chez soi qu’une demoiselle de compagnie silencieuse. Les bouffons autrefois devaient faire rire, sous peine du fouet. Une demoiselle de compagnie n’est pas payée pour être taciturne.

Il faut donc qu’une demoiselle de compagnie, digne de ce nom, parle et se taise, se montre et s’absente à propos. Ceci constitue tout bonnement la plus complète, la plus sensible, la plus humiliante de toutes les servitudes. Lorsque autrefois la dame suivante ramassait l’éventail ou portait la queue de sa maîtresse, la tâche était toute simple; elle savait à quoi s’en tenir. Mais maintenant que ses attributions ont cessé d’être définies, la dame suivante, chargée de quoi? de tenir compagnie à madame, ne sait plus où commence, où s’arrête son emploi. Elle doit craindre d’aller trop loin et de fatiguer, de trop demeurer et d’alanguir. Trop ou trop peu de discrétion, double écueil! il faut beaucoup d’étude, beaucoup de sens, beaucoup de sagacité pour tenir constamment le haut du pavé dans cette route chanceuse. La moindre gaucherie, le moindre oubli, la plus petite négligence suffit pour vous jeter, confuse et humiliée, aux fossés du chemin.

Et voilà précisément pourquoi nulle position dans le monde n’est plus gauche, plus fausse, plus gênante que celle-là. Une demoiselle de compagnie appartient toujours par son esprit, par ses manières, par son éducation, quelquefois même par sa naissance, à ce monde où elle n’est admise, quoi qu’elle fasse, que sur un pied de dépendance et, tranchons le mot, de domesticité. Que d’amertumes pour elle! que de déboires secrets! que de fiertés blessées! que de combats au fond du cœur! que de rougeurs bien ou mal dissimulées! On dit en parlant d’elle: «C’est la demoiselle de compagnie!» ou bien: «Adressez-vous à ma demoiselle de compagnie!» ou bien encore: «Je n’ai trouvé que la demoiselle de compagnie!» Dirait-on avec plus de dédain: «C’est ma femme de chambre... Adressez-vous à ma femme de chambre?» La demoiselle de compagnie, par cela même qu’elle est payée, accepte tacitement l’obligation d’endurer quelquefois les caprices de madame, les maussades humeurs de madame, les emportements de madame. Une parole fière, un geste superbe, équivaudraient à une démission, et nous supposons que la demoiselle de compagnie a besoin de sa place.

Il n’est pas rare de rencontrer dans les _Petites-Affiches_, à l’article _Demandes et offres_, entre un cheval à vendre et une cuisinière à louer, l’avis suivant, précédé d’une main dont l’index est allongé:

«On désire une demoiselle de compagnie d’une naissance distinguée, d’un physique agréable, d’une instruction soignée, sachant la musique et l’italien, pour voyager avec une famille anglaise. S’adresser franco à M. R***, à Paris, poste restante.»

Victorine Dujarrier lut un jour cette annonce banale, et se prit à réfléchir sérieusement que sa famille était pauvre, quoique honnête, et que l’éducation qu’on lui avait donnée pouvait recevoir utilement son emploi. En outre Victorine était jolie, elle était musicienne, elle savait l’italien. Elle réunissait donc toutes les conditions requises. Elle s’adressa à M. R***, poste restante, à Paris, et ne tarda pas à recevoir une réponse ainsi conçue:

«Mademoiselle Dujarrier est priée de vouloir bien passer de midi à deux heures, rue du Helder, n°...»

Que de pensées diverses, que d’émotions assiégeaient le cœur de la jeune fille tandis qu’elle se rendait au lieu indiqué! C’était une grande, une solennelle démarche que celle-là! Victorine hasardait seule son premier pas dans le monde. Qui donc l’eût accompagnée? Son père était malade et tombé presque en enfance. Sa mère? Elle n’avait plus de mère. C’était une marâtre qui maintenant commandait au logis, et Victorine n’avait ni appui, ni affection à attendre de ce côté-là. Victorine était isolée, sans guide et sans conseil, portant à elle seule la terrible responsabilité de son avenir.

Arrivée rue du Helder, elle s’informa. La maison de M. R***, un peu triste au premier abord, comme sont la plupart des modernes hôtels de la Chaussée d’Antin, étalait une belle façade sur la rue. La porte cochère, exactement fermée, ressemblait à la porte d’un riche sépulcre, tel qu’il s’en élève dans les quartiers aristocratiques du cimetière de l’Est. Victorine frappa discrètement; un des battants s’ouvrit et laissa voir une cour extrêmement triste aussi, formée de grands murs peints à l’huile et figurant une tenture de coutil; à droite, deux ou trois lucarnes, en forme de losanges, indiquaient la remise et l’écurie. Un domestique à veste rouge nettoyait des harnais sous une espèce de hangar, tandis que le concierge, également vêtu de rouge et coiffé d’une casquette de livrée, jetait force seaux d’eau sur les dalles du vestibule pour en faire disparaître quelques taches mal séantes. Bref, l’aspect de cette maison annonçait la fortune et ce que les Anglais appellent le _comfort_. Et cependant je ne sais quoi de terne et de morose assombrissait cette demeure et faisait asseoir l’ennui sur la première marche de l’escalier.

Quand Victorine entra dans le salon, M. R***, qui était profondément abîmé dans une bergère et dans la lecture d’un journal, se leva, et fit en souriant trois pas vers la jolie visiteuse. Elle tremblait, il l’encouragea, lui offrit la main, la fit asseoir, et engagea avec elle une conversation de lieux communs, dont je vous fais grâce pour venir directement au fait, comme y arriva finalement M. R***, après une foule de banalités et de politesses.

«Mademoiselle, lui dit-il, je passe ordinairement six mois de l’année en province, dans un château assez maussade que je possède aux environs de Valence. Ce n’est pas là le séjour que je vous proposerais. Ma femme l’habite en ce moment; nous ne ferions que l’y aller rejoindre, et de là nous partirions pour l’Italie. Madame R*** sera ravie de vous voir, de vous connaître. Il y a longtemps qu’elle me demande une demoiselle de compagnie, et ce sera pour elle une joie de saluer en vous une amie, une amie si charmante et si spirituelle.

--Monsieur... interrompit timidement Victorine en baissant les yeux.

--Non, ce que je vous dis là est l’expression sincère de ma pensée. Vous me plaisez, mademoiselle, vous me plaisez beaucoup, et je serais enchanté de pouvoir faire quelque chose pour votre bonheur...»

L’accent avec lequel ces derniers mots furent prononcés parut étrange à Victorine. Elle regarda pour la première fois M. R***, et lui demanda si son intention était de rester longtemps en Italie.

«Fort longtemps, répondit-il d’abord. Puis baissant la voix: aussi longtemps que vous voudrez.»

Victorine recula doucement son fauteuil, car M. R*** s’était singulièrement rapproché d’elle, tout en parlant.

L’entretien fut dès lors animé et véhément du côté de M. R***, qui s’était pris d’un réel enthousiasme pour les beaux yeux de la jeune fille. Il prodigua les flatteries, les offres de services, les promesses. Il fit briller les reflets chatoyants de sa fortune, le luxe de sa livrée, il fit enfin tout ce que fait un homme riche, médiocrement spirituel, qui veut subjuguer le cœur d’une jeune fille en s’adressant à sa vanité.

Mais Victorine ne comprit rien à cette habile stratégie du Lovelace: elle ne comprit pas pourquoi cet homme étalait ainsi à ses yeux son faste et son opulence; novice qu’elle était, elle s’étonna d’être l’objet d’un tel empressement. Elle était venue tremblante, tout émue de sa démarche, agitée par la crainte d’un refus; et elle se voyait accueillie, elle se voyait fêtée, flattée, comblée d’éloges et d’adulations par un homme riche, qui ne la connaissait pas, et qui aurait pu prendre vis-à-vis d’elle les airs superbes d’un protecteur. D’abord la façon tout affable dont M. R*** venait au-devant d’elle enchanta Victorine: mais bientôt la singularité même de cet accueil excessif donna à penser à la pauvre enfant, qui commença à s’inquiéter de sa situation. Dès ce moment ses paroles devinrent plus rares, ses questions plus brèves, elle ne songea plus qu’aux moyens d’effectuer sa retraite le plus discrètement, le plus promptement possible. R*** s’aperçut du peu de succès de ses séductions et pensa qu’il ne s’était pas fait suffisamment comprendre. Il résolut de s’expliquer mieux, et changeant brusquement de ton:

«Mademoiselle, dit-il à la jeune fille étonnée, à quoi servent les détours? Vous êtes venue ici persuadée sans doute que vous y trouveriez une femme, et vous m’y trouvez, moi; vous m’y trouvez seul, et vous n’en paraissez pas extrêmement surprise. Ne voyez-vous pas bien quelle est notre position réciproque, et que tout ce que je vous ai dit jusqu’ici de ma femme, et de mon château, et du dessein où j’étais de vous présenter comme demoiselle de compagnie à madame R***...

--Eh bien, monsieur?...

--Que tout cela est mensonge, invention, chimère, et que madame R*** n’a jamais existé, et que je suis garçon, et que je n’ai pas de château aux environs de Valence, et que je m’ennuie de ma solitude, et que je cherche une demoiselle de compagnie _pour moi_, et que...»

Victorine était levée dès le premier mot.

«Permettez que je me retire, monsieur, interrompit-elle froidement.

--Mais, mademoiselle, observa doucement M. R***, pourquoi donc êtes-vous venue?»

Ainsi se termina l’entrevue. Victorine fit une profonde révérence à M. R*** et sortit de cette maison pour n’y plus rentrer.

Quelques traits de cette aventure se retrouvent dans l’histoire de certaines demoiselles de compagnie, que leur vocation prédestine à peupler la solitude des célibataires. M. R*** pouvait fort bien y être trompé, et l’on ne doit pas s’étonner de cette question toute simple _Pourquoi donc êtes-vous venue?_ C’est qu’en effet, puisque Victorine était venue, elle était censée savoir de quoi il s’agissait. Si elle eût eu quelque expérience, elle ne se fut pas prise, comme une innocente, au piége décevant de l’annonce, et M. R*** n’eût pas reçu sa visite. Tenir compagnie à un homme seul, cela est délicat et chanceux, et prête fort à dire aux langues médisantes. Il est juste d’ajouter aussi que rarement une demoiselle de compagnie exerce de semblables fonctions. C’est ordinairement auprès des femmes, et plus particulièrement auprès des demoiselles que leur office les retient. Expliquons-nous.

On sait que ce qui séduit le plus une jeune fille dans la perspective du mariage, c’est la liberté dont jouit une femme mariée. La liberté! mot magique et vibrant! Dans un mari, ce qu’on aime le plus, ce n’est pas toujours le mari, mais bien le droit d’être appelée _madame_, de porter un cachemire et des diamants. Nous parlons là des premières ambitions d’un cœur ignorant de soi-même, que rien n’a encore ému, et dont chaque battement correspond à une pensée de coquetterie et de frivolité. Mais après ces premiers désirs de pensionnaire émancipée, viennent quelquefois des velléités plus sérieuses, des concupiscences réelles. On en vient à réfléchir que la vie est bien triste, le tête-à-tête bien monotone; que monsieur nous fait vivre trop retirée, et après tout on n’est plus un enfant; que nous sommes _mariée_, c’est-à-dire _libre_, et que nous pouvons recevoir qui bon nous semble et aller où il nous plaît, sans difficulté. A quoi bon, en effet, être mariée, si l’on ne jouit pas de la clef des champs? Le libre arbitre est une des immunités conjugales. Un mari, c’est un passeport.

Mais pour celles qui n’ont point de mari, pour ces pauvres incomprises qui n’ont pu se procurer de passe-port, et de qui la vie inquiète se passe dans la crainte de se voir arrêtées à la douane de l’opinion, pour celles-là surtout, notre civilisation charitable a inventé la demoiselle de compagnie. Bienheureuse invention! la demoiselle de compagnie est un porte-respect contre lequel vient se briser la rage impuissante du _Qu’en dira-t-on_. Le moyen de médire de madame _une telle_ qui a une demoiselle de compagnie? n’est-ce pas là un bouclier, un rempart suffisant? La demoiselle de compagnie remplace avantageusement le mari absent. Elle est attentive, complaisante, elle sait se retirer à propos, ce que ne ferait peut-être pas toujours le mari, fût-ce même l’époux débonnaire de la chanson du _Sénateur_.

Ce n’est pas tout. Dans certaines circonstances difficiles, la demoiselle de compagnie pousse le dévouement jusqu’à prendre pour son compte les amants de madame. Elle devient l’éditeur responsable des aventures galantes: c’est elle qui reçoit les messages pour les transmettre à qui de droit, c’est elle qui fait les réponses. C’est elle que la malignité du monde accable de sarcasmes. La médisance, mise en défaut par elle, s’attaque à elle seule. La demoiselle de compagnie accepte le côté pénible du rôle dont madame a tout l’agrément. Ainsi se trouve appliqué le fameux _sic vos non vobis_.

Mais toute médaille a son revers. Après avoir analysé quelques-uns des avantages de la demoiselle de compagnie, il est juste de faire connaître ses inconvénients.

Ainsi, contrairement à l’exemple qui vient d’être cité, il arrive souvent que la réputation de madame sert de plastron à la demoiselle de compagnie. Les comédies sont pleines de quiproquos semblables, lesquels se renouvellent journellement dans le monde. Les aventures de la dame suivante sont fréquemment attribuées à sa maîtresse, qui devient ainsi responsable des billets doux, des escalades nocturnes, des mauvais propos et des coups d’épée qui se commettent dans les environs, et dont une autre a le profit. Que de vertus intactes et jusque-là respectées, compromises tout-à-coup par le voisinage dangereux d’une demoiselle de compagnie, sauvegarde trompeuse, préservatif impuissant, arme qui devrait protéger et qui tue! On a vu l’autre nuit un homme rôder sous les fenêtres de l’hôtel. Évidemment, c’était pour madame. On remarque que le jeune comte Horace de *** prolonge fort tard les visites qu’il fait chez madame la vicomtesse. On ne s’informe pas si ces visites sont des tête-à-tête, ou si (ce qui est vrai) la présence de la demoiselle de compagnie est le véritable attrait qui retient le jeune comte. On se hâte de prononcer, en ricanant, que la jolie vicomtesse a le cœur pris, et voilà une réputation de femme jetée au vent des causeries parisiennes. Alors, que faire? à quel parti s’arrêter? garder la demoiselle de compagnie? c’est réchauffer un serpent; la congédier? c’est donner gain de cause aux propos de la malignité, qui ne manquera pas de dire que l’on s’est débarrassé d’un témoin incommode. Égale perplexité des deux parts! Plaignons la femme qui se trouve réduite à choisir entre ces deux fâcheuses extrémités.

Pour prévenir un malheur semblable, la plupart des femmes qui se donnent le luxe d’une demoiselle de compagnie, se la donnent laide ou à peu près: imitant en cela la tactique généralement suivie à l’égard des femmes de chambre, autre espèce dangereuse! Mais quand soi-même on est laide, la grande difficulté est de trouver plus laide que soi. Au besoin, on choisit plus vieille, et le même but est rempli. Il y a en ce genre des assortiments très curieux.