Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle
Part 7
Triste retour des choses humaines! elle était mondaine dans l’église: la voilà rigoriste dans le monde. Les messages galants dont elle se chargeait si volontiers et par charité, elles les accepte encore, mais par intérêt. De cet extérieur si leste et si pimpant d’autrefois, elle n’a gardé que son nez rouge et ses doigts crochus: on dirait qu’ils deviennent plus longs chaque année.
C’est une manière de Juif errant. Rien ne l’arrête, rien ne la distrait de sa tâche. Elle va étudiant les physionomies et prenant le signalement des promeneurs. Elle les compte, et distingue aussitôt les nouveau-venus. Quant à ceux qui s’établissent sur _ses_ chaises pendant des heures entières, et qui menacent de les occuper tout le jour, elle leur jette en passant des regards d’indignation, et semble toujours tentée de leur faire payer deux fois leur place. Vous arrive-t-il de vous oublier dans une conversation intéressante, ouvrez les yeux et revenez à vous. La loueuse est là qui vous observe. Vous croyez qu’elle cherche à saisir ce que vous dites: point; elle se demande: «M’ont-ils payée?»
Ces promeneurs inconstants qui changent vingt fois de place dans une heure, et que la loueuse retrouve au milieu et aux deux bouts d’une allée, la jettent dans une pénible perplexité. Vous avez payé, dites-vous. Elle vous croit, et pourtant elle ne saurait retirer sa main tendue, et réclame son dû, même en s’excusant.
L’année n’a qu’une saison pour elle, saison bien courte, et que les jours de pluie et de brouillard diminuent encore de moitié. Quand les arbres jaunissent, et que leurs feuilles, en tombant, couvrent ces allées naguère si fréquentées et si productives, la loueuse disparaît de nos promenades. On ne la voit plus que le dimanche au jardin des Tuileries. Elle y erre tristement comme une âme en peine. Rentrée à sa mansarde, les pieds placés sur sa chaufferette, elle se console en rêvant au retour de l’été, de l’été qu’elle ne reverra peut-être plus; car, semblable aux malades attaqués de la poitrine, elle meurt presque toujours--à la chute des feuilles;--cette date lui est funeste jusqu’au dernier moment.
Mentionnons encore, pour que cette galerie soit complète, les industriels qui colportent leur mobilier aux courses de chevaux et aux revues du Champ-de-Mars, aux feux d’artifice du quai d’Orsay et de la barrière du Trône. Bancs chancelants, tables vermoulues, chaises à moitié dépaillées, vingt fois exposés à la même épreuve, et que tant de _service_ n’a pas rendus plus solides! _place à vingt sous! place à dix sous!_ arrivez, messieurs et mesdames. Voici l’instant, on va commencer. En effet le _bouquet_ éclate, le cheval touche au but, le général paraît. On se lève sur la pointe des pieds: on allonge le cou, on se foule, on se presse. La loueuse de chaises elle-même tâche de prendre une petite part du spectacle... Malheur! un craquement se fait entendre; les tables et les bancs s’affaissent, et les spectateurs tombent pêle-mêle, dans un désordre qui n’est pas celui de l’art. Mille réclamations s’élèvent. On parle de faire rendre l’argent. Mais, à ce mot, les propriétaires du mobilier s’esquivent avec la recette, abandonnant des débris que l’on n’emportera pas: les blessés ont bien assez de se porter eux-mêmes. Homme vraiment industrieux! femme étonnante! ils trouvent le secret de changer leur vieux mobilier contre un neuf,--encore ont-ils du retour.
=Fr. COQUILLE.=
[Tête de page]
L’AGENT DE CHANGE.
Les paris qui auront été faits sur la hausse ou la baisse des effets publics seront punis des peines portées par l’art. 419.
(Code pénal, art. 421.)
.......... Seront punis d’un emprisonnement d’un mois au moins, d’un an au plus, et d’une amende de cinq cents francs à dix mille francs.
(Code pénal, art. 419.)
Les agents de change et courtiers qui auront fait faillite seront punis de la peine des travaux forcés à temps;
S’ils sont convaincus de banqueroute frauduleuse, la peine sera des travaux forcés à perpétuité.
(Code pénal, art. 404.)
VOICI un de ces types de notre époque qui préparent de bien belles phrases déclamatoires aux libéraux à venir, contre le désordre et la barbarie de notre siècle. Un homme viendra, quelque Alexis Monteil, ou quelque Dupin, ou quelque Isambert du vingt-sixième siècle, qui fouillera dans les annales vermoulues de nos tribunaux et dans nos livres dont deux ou trois exemplaires auront échappé au pilon et non pas à l’oubli, et il y recherchera les lois qui nous régissaient et l’existence sociale qu’elles avaient organisée.
Après la description de tous les métiers utiles, après avoir approfondi en quoi consistait l’industrie des fruitiers, des fripiers, des feuilletonnistes, des charcutiers, etc., etc., il arrivera nécessairement à l’agent de change, et au moyen de quelques articles de la loi qui définissent ses attributions et en marquent sévèrement les limites, il croira d’abord savoir quelle était cette espèce de crieur public des dettes de l’État et de notaire _ad hoc_ pour la vente et l’achat de cette dette.
Il supposera que, quelques joueurs acharnés ayant pris cette dette pour tapis vert de leurs paris, on avait voulu que ces hommes, connus sous le nom d’agent de change, investis par ordonnance royale de la confiance publique, ne pussent pas tenir les cartes d’une pareille partie, et il applaudira à la sage mesure qui leur interdit, sous des peines assez sévères, d’être les agents intermédiaires de marchés qui ne reposent pas sur une vente ou un achat réels. Cela lui expliquera en même temps la rigueur de cet article du Code, qui considère comme banqueroutier frauduleux tout agent de change qui fait faillite, attendu que l’agent de change qui fait seulement le métier pour lequel il est institué ne peut faillir. En effet, il reçoit un capital pour acheter une inscription de rente, ou toute autre valeur publique, il paie avec les fonds qui lui sont confiés, livre le titre et perçoit un droit sur le montant de son opération. Voilà l’état légal de l’agent de change, il n’en a pas d’autre, et l’on conçoit que cet état ne puisse pas mener à la faillite, attendu qu’il n’y a pour l’agent intermédiaire aucun risque à courir et que ce ne peut être que par des opérations étrangères à son état, ou défendues par la loi, qu’il y peut arriver.
Cependant, à force de rechercher dans les vieux livres et même dans les archives des tribunaux, notre _compulsateur_ trouvera de nombreuses faillites d’agents de change, et verra que, malgré la loi, elles se sont arrangées comme celle du premier commerçant venu. De là nouvelles recherches de la part de l’antiquaire, et découverte enfin d’une chose qui lui paraîtra bien exorbitante: c’est qu’en présence de cette loi écrite, l’existence de l’agent de change n’a été autre chose qu’un démenti perpétuel donné à la loi, que le but pour lequel il a été institué n’était que l’accessoire fort minime de l’ensemble de ses opérations, et que, s’il voulait bien faire quelquefois ce qui lui était permis, il faisait surtout ce qui lui était défendu.
Vous ne savez pas ce que c’est que l’infatigable ardeur d’un déterreur de livres morts et d’archives, lorsqu’il est à la piste d’un fait extraordinaire? Arrivé à ce point de la découverte, le résurrectionniste littéraire ou légiste cherchera de nouveaux renseignements sur une révolte si ouverte de toute une classe contre la loi dominante. Il compulsera les archives des tribunaux et des cours royales, pour y découvrir les nombreux procès et les condamnations qui auront été prononcées; il y passera les jours, les nuits, et enfin il finira par découvrir une petite affaire où un agent de change a été condamné à payer le montant du pari dont il avait engagé les enjeux et que le perdant refusait de solder, mais cela sans que le coupable fût puni, ni de prison, ni d’amende, ni de révocation. Il trouvera peut-être quelques sévères paroles prononcées par M. le premier président Séguier contre la funeste manie du jeu de la bourse, et l’insolent mépris de toute une compagnie pour la loi qui la régit.
De ceci il résultera plusieurs choses fort originales: la première, que ce bon bénédictin des temps futurs prenant la chose au sérieux, il n’est pas douteux qu’il ne fasse de ce fameux premier président un très grand homme de robe, un de ces illustres magistrats sévères et clairvoyants qui ont résisté de tout leur pouvoir à la corruption de leur époque et au désordre qui s’était introduit dans l’état social. M. Séguier sera proclamé un grand homme. Une autre chose non moins originale, c’est qu’on se figurera que cette terrible compagnie des agents de change n’avait pu acquérir une aussi insultante impunité qu’en achetant par des monceaux d’or le silence des magistrats et des ministres; et il sera établi pour les temps futurs que cette formidable association de brigands tenait la loi captive dans ses coffres, grâce à la vénalité des magistrats.
Cela arrivera absolument comme je vous le dis; je puis vous le certifier, moi qui ai eu quelquefois à vérifier et à contrôler les recherches de nos antiquaires et qui sais comment ils raisonnent. L’histoire de M. Dulaure, ce mauvais livre et cette mauvaise action, n’est pas faite autrement.
On ne s’imaginera pas que cela ait pu être ainsi tout simplement, par le seul fait que cela était; non qu’il ne demeure très extraordinaire qu’une classe de citoyens, à une époque quelconque, ait vécu en opposition formelle avec la loi, mais en ce sens qu’il n’y aura eu ni brigands dorés ligués contre elle, ni ministres, ni magistrats vendus à cette ligue d’or: ce sera tout bonnement un petit mal qui a commencé par presque rien, et qui a gagné sans que personne y prît garde, sans qu’il fût besoin que les coupables fussent déterminés comme des Rinaldo Rinaldini, ou que les magistrats fussent lâches ou vendus comme des sbires napolitains ou des soldats du pape.
Non, quoi que doive en penser l’avenir, l’agent de change n’est pas un de ces héros malfaisants qui dominent la société par la puissance de leur criminelle audace: il est comme il est parce qu’on ne l’inquiète pas, et surtout parce qu’il est l’agent actif de la passion qui nous domine, le jeu. Voilà tout.
A cela près, l’agent de change est un homme comme tous les autres, quant à ses qualités morales ou immorales: bon père, bon époux, bon citoyen, il achète un remplaçant à son fils quand il est atteint par la conscription, il donne une loge aux Italiens à sa femme, et fait très cavalièrement son service d’officier d’état-major de la garde nationale. A ces qualités il en joint d’autres qui le mettent tout-à-fait au niveau des honnêtes gens: il entretient volontiers quelque fille de l’Opéra, joue gros jeu, s’imagine qu’il a de beaux chevaux, mène bien un tilbury et méprise souverainement les gens de lettres. Somme toute, c’est un très excellent homme, qui n’est pas plus méchant, pas plus vicieux que vous, que moi, que tout le monde.
Cependant, au milieu de tout ce monde dont il fait partie, il a ses nuances qui le distinguent, qui le personnalisent et qui en font le type particulier que nous voulons tâcher de vous faire connaître.
Si vous entrez dans un salon où vous savez qu’il y a des agents de change, et que vous remarquiez un homme de mine simple, qui s’écarte pour vous laisser passer, qui se tient paisiblement dans un coin, qui cause bas, et qui écoute avec plaisir un violon qui joue ou une femme qui chante, un homme modeste enfin, passez, ce n’est pas un agent de change. Si vous voyez plus loin, quelque figure à la physionomie expressive, à l’allure un peu débraillée, qui parle avec facilité et action, qui se démène plus qu’il ne faut pour persuader ses auditeurs, et dont la pensée rayonne dans la parole et dans le regard, un homme chaud et éloquent, passez, ce n’est pas un agent de change. Si vous trouvez dans un angle obscur de quelque salon retiré, un personnage au maintien railleur, entouré de quelques femmes sur le retour ou laides, qui devisent avec lui, un homme qui sème la conversation de mots fins, de plaisanteries élégantes, de réticences spirituelles, passez, ce n’est pas un agent de change. Cet homme qui ne dit rien, ce n’est pas un agent de change; celui qui vous répond complaisamment quand vous l’interrogez, ce n’est point un agent de change; cet homme qui joue et qui gagne sans dédain, ou qui perd sans faste, ce n’est pas un agent de change.
Mais si, en passant par une porte, vous avez trouvé un homme raide, empesé, planté là comme une borne, et qui vous a fait obstacle durant dix minutes sans daigner s’apercevoir qu’il vous gêne; si vous avez aperçu un homme à mine assurée, qui parle haut pendant qu’on fait de la musique; si vous voyez qu’il toise avec pitié quelque amateur passionné qui lui adresse un chut modeste; si vous apercevez un homme portant beau dans sa cravate, comme un cheval normand, un homme qui laisse tomber dans une discussion cinq ou six mots qui lui semblent un arrêt sans appel; si vous remarquez un dandy déjà ventru, le dos appuyé à la cheminée du grand salon, et parlant bas et de haut à la plus jolie femme de la soirée, pour lui dire des riens très lourds sur sa robe et son bouquet, comme s’il laissait tomber une à une les perles d’or d’un esprit charmant; si vous vous asseyez à la table de jeu où un joueur fait bruit de l’or qu’il remue, soit qu’il le gagne ou qu’il le perde; si enfin vous êtes poursuivi par un fashionable de jeunesse passée, qui s’empare le plus qu’il peut de toutes les places, de tous les salons, de tout l’air, de toute la lumière, voilà ce que vous cherchez: c’est votre homme, c’est un agent de change.
Ce n’est pas cependant, il faut bien le dire, un gros bélître, malotru, comme vous pourriez vous l’imaginer; mais c’est quelque chose d’infiniment important, d’infiniment content de sa personne, d’infiniment sûr de son esprit. Cet homme, quoi qu’on en dise, n’a qu’un chagrin: c’est celui d’être agent de change.
Et pourquoi cela?
Le voici:
En général cet homme est beau, encore jeune; il a reçu une assez bonne éducation, il n’est ni absolument sot, ni absolument ignorant; quelquefois il est riche, et doit toujours le paraître; mais il a pris le haut du pavé dans le monde et il s’est créé, peut-être sans s’en douter, l’aristocrate du jour. Eh bien! tout cela l’embarrasse; il est si près de son origine qu’il se sent parvenu. Hier il était commis, hier il gagnait mille écus dans les bureaux dont il est le maître aujourd’hui; hier il riait comme un bon jeune homme de l’importance de son patron, qui devait sa charge et qui faisait le millionnaire; hier il dansait, il s’amusait, il allait au parterre de l’Opéra, il jouait et était fâché de perdre et ravi de gagner; hier il avait une jolie petite maîtresse qui l’aimait et qui lui demandait, tout au plus le dimanche, de la mener aux avant-scènes de l’Ambigu et de la Gaieté, et là il pleurait et riait à la volonté du drame et du vaudeville; hier il était un homme, aujourd’hui il est agent de change: titre terrible qui pèse sur toutes les heures de sa vie et qui en fait pour lui et pour les autres une comédie assommante.
La gaieté légère et facile peut-elle convenir à un homme dont la fortune est toujours en jeu; l’insouciance et l’étourderie, à celui qui tient dans ses mains les capitaux de tant de clients; l’abandon du cœur et de l’esprit, au spéculateur qui vit d’une industrie dévorante; les pensées légères, à celui qui doit observer et connaître mieux que personne la marche des événements politiques auxquels son existence est attachée. Que si avec de pareilles préoccupations, l’agent de change était un homme de cabinet, tout entier à son état et faisant sa société de sa caisse et de ses livres, cela lui serait facile à supporter; mais, depuis la révolution de 1830, il s’est posé partout en homme du monde; il l’est et veut l’être, c’est un état que le hasard lui a fait et dans lequel il s’obstine: alors il arrive surplombé du poids de ses lourdes affaires, et c’est ce qui lui donne cette tournure de papillon à ailes de plomb que nous avons essayé de vous montrer. Il veut allier toute la solennité de son état avec toute la désinvolture de la fashion, il faut qu’il soit tout à la fois splendide comme un fermier-général, et qu’il garde le décorum d’un agent comptable qui calcule toutes ses dépenses. C’est un homme qui marche dans un pays avec une corde qui tient à un anneau fiché dans une autre contrée; c’est l’âne qui se fait lion, comme on appelle nos dandys, mais le bout de l’oreille perce toujours; c’est enfin une existence qui ment à son principe; c’est un travailleur dont le cœur, l’esprit, la parole se sont endurcis et racornis à la triture des affaires, qui veut singer l’allure de l’homme de loisir dont la pensée et l’âme s’aiguisent à rêver dans une élégante nonchalance.
Voilà pourquoi tel de ces individus, qui eût été peut-être un homme distingué s’il n’avait été rien, ou qui eût été assurément un homme convenable s’il s’était fait marchand de nouveautés ou de bas de coton, est un être gauche, empesé, maladroit, important, parce qu’étant de nature crasse et financière, il faut qu’il se tienne en marquis et vive en gentilhomme.
Cependant, ce contraste qui vous frappe au premier abord, dans l’agent de change hors de chez lui, vous sauterait bien plus aux yeux si vous étiez introduit dans sa maison.
Comme il s’est posé un des rois du monde et de la mode, il faut qu’il joue son rôle partout; aussi son intérieur est-il un sanctuaire élégant des plus jolies fantaisies, des plus coûteuses bagatelles; il y en a dans ses salons, dans le boudoir de sa femme, dans sa salle à manger et dans son antichambre: mobilier gothique, renaissance ou Louis XV, il y a de tout et du meilleur goût, tout neuf, parfaitement imité; albums précieux, reliures élégantes, statuettes adorables sont à leur place. Mais tout cela n’est à lui que parce qu’il l’a payé; il ne le possède pas de son cœur, de son amour, il n’en jouit que par l’envie qu’en peut recevoir un confrère. Ce n’est pas pour lui un bonheur interne, secret, personnel, c’est une preuve de la puissance de sa fortune. Il ne se sert point de tout cela comme d’une chose qui lui va; il le possède comme une inutilité qu’il faut avoir pour être comme les autres. Son véritable appartement à lui, c’est un cabinet avec casiers droits, cartons nombreux, fauteuil de maroquin et papier-registre à compartiments tracés à l’encre rouge. S’il lui faut écrire un billet sur papier satiné, il le ferme au besoin de cire odorante avec cachet à devise anglaise; mais cela le gêne, l’ennuie, et sa plume ne court vite et à son aise que lorsqu’il écrit sur papier carré, à tête imprimée, et qu’il soumet sa correspondance au timbre à vis de pression qui porte son nom.
Sa vie, sa véritable existence est là, et quoi qu’il fasse, tout le reste n’est pas à lui, il s’y sent étranger et joue péniblement un rôle qui ment à ses goûts.
Le femme de l’agent de change seule est à son aise dans ce luxe de frivolité et de loisir. A son aise, en ce sens, que n’ayant apporté dans les affaires de son mari que la dot pour laquelle il l’a épousée, elle reste tout-à-fait en dehors de ses affaires, et a tout le temps d’être femme du monde ou de le devenir; car beaucoup ne le sont devenues qu’à la longue, et n’y étaient pas destinées. Telle qui était fille d’un sabotier enrichi et qui, en se mariant, ne savait ni s’habiller, ni marcher, ni s’asseoir, ni parler; telle qui vient d’un comptoir de province où elle avait appris, chez le vieux banquier dont elle est la fille, à compter les feuilles qu’une laitue doit rendre au saladier et à mettre de côté les pièces de trois livres bien conservées qui peuvent se vendre cinquante-six sous au fondeur, se sont transformées en brillantes dominatrices de la mode.
Mais, comme on sait, la femme se façonne mieux que l’homme à la vie où on la jette, et presque toujours la femme d’agent de change est, au bout de quelque temps, la patronne en crédit des plus élégantes couturières, des marchandes de modes les plus flambantes. Elle se ramasse et se ploie aussi gracieusement que la plus belle marquise dans l’angle d’une calèche qui va au Bois; elle regarde tout aussi finement, sans se remuer, le beau cavalier qui passe et à qui un signe imperceptible a dit bonjour. Elle a deviné dix solécismes dans la toilette d’une de ses bonnes amies, qu’elle a détaillée des pieds jusqu’à la tête, sans avoir eu l’air de l’apercevoir et sans être forcée de la saluer. Dans le monde elle sait tout ce qui fait d’une femme une femme à la mode; elle est capricieuse, intelligente des moindres choses, despote, protectrice, impertinente. Chez elle, elle sait accueillir et recevoir, ce qui est bien différent; tout ce luxe futile qui gêne son mari est pour elle d’usage facile, elle s’entend à remuer tout cela, à en user; elle le comprend, elle l’aime, elle y attache un sens, elle est dans son atmosphère.
Aussi l’agent de change est-il le mari le plus en danger de la terre; car si tout le monde ne voit pas combien il est étranger à la vie dont il vit, il ne peut le cacher à l’œil clairvoyant de sa femme, d’autant que vis-à-vis d’elle il ne se croit pas obligé à la comédie qu’il joue envers les autres: il jette la brutalité de ses chiffres dans le chiffonnage de rien de cette vie inoccupée; il pose son livre de caisse sur le pupitre de velours et d’ébène où elle griffonne des billets imperceptibles, et le gros livre brise le joli meuble; il parle bourse quand elle rêve poésie; il additionne quand elle poursuit une mélodie italienne; il est l’homme d’affaire, enfin, quand elle est la femme du monde.
De cet état de choses il résulte deux malheurs immanquables pour le mari.
Ou la femme est assez spirituelle pour deviner que son époux est pour elle ce qu’il est véritablement, et que pour les autres il se gourme, il se pince, il se fausse; et alors elle en conclut que leurs natures sont antipathiques, que jamais elle ne sera comprise, elle légère et aimante, par cet esprit froid et calculateur; et, comme elle ne peut vivre ainsi isolée, elle prend un amant. C’est la chance la plus heureuse pour l’agent de change.
Ou bien elle croit à la comédie qu’il joue, et alors ne le trouvant plus pour elle ce qu’il est pour les autres, elle devient jalouse, exigeante, furieuse; elle se croit dédaignée, outragée, trompée, et voilà les querelles qui viennent, les tristesses, les attaques de nerfs, les reproches, les menaces, tout cet enfer du mariage auprès duquel l’état de mari trompé est un paradis.
Alors l’agent de change, qui a bien assez de faire l’homme du monde en représentation, cherche un moyen de calmer sa femme, et comme tous les hommes il prend le premier qui lui tombe sous la main; et pour lui, ce moyen facile, c’est l’argent: il en donne à sa femme pour sa toilette, pour ses voitures, pour sa maison, pour une terre, pour des fêtes, pour des bals. Et voilà ce qui produit ces femmes d’agents de change étalant, les larmes aux yeux, le luxe le plus effréné, courant tous les plaisirs avec fureur, et y portant un visage malheureux et ennuyé. Voilà ce qui souvent amène la faillite du mari, qui n’en a pas été plus heureux, et qui se trouve ruiné.
Si nous ne nous trompons point, tel est l’état actuel de l’agent de change.
Quant à l’espèce d’influence politique qu’il a eue il y a sept ou huit ans, après la révolution de juillet, elle tend à s’effacer tous les jours.