Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle

Part 49

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Plus tard, Charles fut à même de lui prouver sa reconnaissance pour le service qu’elle lui avait rendu; à quelque temps de là il eut le malheur de perdre une de ses tantes qui lui laissa en mourant 50,000 livres de rente. Mais il n’a pas oublié Blainval.

«Depuis cette affaire, répète-t-il sans cesse, j’ai eu souvent besoin d’argent, mais je n’ai jamais voulu signer de lettres de change.»

Et pourtant, si on abolissait la lettre de change, que deviendrait l’usurier!

=L. JOUSSERANDOT=.

[Tête de page]

LE CHICARD.

TOUTES les époques ont dansé: l’ère hébraïque, l’ère romaine, l’ère française; David, Néron, Louis XIV. Après les rois, les peuples; quel peuple, quel pôle civilisé n’a pas sa danse individuelle et caractéristique, sa bourrée, sa tarantelle, sa gigue ou son fandango? Paris seul, jusqu’à présent était sans type de danse, sans chorégraphie inter-nationale, et prime-sautière. Paris ne dansait pas, il bâillait; témoin les raouts de l’hiver dernier, et probablement ceux de l’hiver futur.--C’est au point que les invitations pour une contredanse se formulaient ainsi: «Madame me fera-t-elle l’honneur de marcher avec moi?» Heureusement «un homme s’est rencontré, d’une profondeur de génie incroyable,» comme aurait pu dire Bossuet. Ce génie profond, ce pseudonyme incomparable, est aujourd’hui essentiellement populaire et trop haut monté dans l’opinion publique et les bals masqués, pour que nous ne lui ouvrions pas à deux battants la case la plus exceptionnelle de notre musée. _Chicard_ est Français de cœur, sinon de grammaire, et bien qu’il ne soit pas encore du dictionnaire de l’Académie; mais il en sera, pour peu que la prochaine édition ait lieu dans le carnaval. En attendant, célébrons-le, comme le plus divertissant, le plus comique et le plus populaire barbarisme de l’époque.

Après tout, que faut-il à l’homme de génie? un moule. Bonaparte a eu pour moule la colonne, l’Anglais Brummel les cravates les plus empesées du siècle, M. Van Amburgh la gueule de son lion. _Chicard_, lui, s’est coulé et infusé tout entier dans le moule-carnaval. Là où tant d’autres, des profanes, des plagiaires, n’avaient vu que matière à entrechats et à police correctionnelle, il voit, lui, foudre de danse, regard d’aigle, matière à ovation, royauté vivante à improviser et à conquérir. Honneur à lui! il a créé une dynastie, il a sa phalange, ses affidés, ses chicards présomptifs, bande joyeuse, carnaval effréné qui ne fait qu’un pas depuis le premier entrechat masqué, jusqu’à la dernière saint-simonienne de la mi-carême.

Le chicard est donc bien plus qu’un masque, c’est un type, un caractère, une personnalité. Ce n’est que pendant le carnaval qu’on peut observer le chicard; le reste de l’année, il rentre plus ou moins dans la catégorie du viveur. Selon son rang, son état ou sa fortune, il fréquente la Chaumière, le Ranelagh ou le Chalet; il est étudiant, dandy ou clerc de notaire; commis, ou négociant de peaux de lapins. C’est un homme qui ressemble à tous les autres hommes: n’allez pas cependant le confondre avec le commis voyageur. Le vrai chicard ne vit que trois jours chaque année; c’est une chrysalide qui brise son écorce. C’est un papillon qui meurt pour s’être trop approché des lustres du bal masqué.

Mais certaines personnes, qui ne connaissent le carnaval que par le stationnaire domino, seraient peut-être en droit de nous dire:--Après tout, qu’est-ce que le roi de tout ce peuple, qu’est-ce que la racine de tous ces adjectifs, expliquez-nous chicard, où est chicard? Quel est ce mythe, ce symbole, cette allégorie, ce miracle? Chicard, est-ce un être fictif comme Bouginier, ou comme Credeville? est-ce un évangile comme l’abbé Châtel? est-ce un obélisque comme M. Lebas? est-ce un tilbury comme M. Duponchel? Arrêtez, allez au bal, j’entends le bal où l’on ne danse pas, mais où l’on roule et tourbillonne; là vous le verrez, ou plutôt vous ne le verrez pas; mais vous le devinerez; on vous en montrera dix, et ce ne sera pas lui; enfin, au milieu d’un cercle de curieux, d’une avalanche de pierrots, de débardeurs, de corsaires, vous découvrirez une pantomime sublime, des poses merveilleuses, irréprochables au point de vue de la grâce, des mœurs et du garde municipal. Callot et Hoffmann, Hogarth et Breughel, tous les fous célèbres réunis ensemble, des prunelles dévorantes, une force comique incalculable, Sathaniel en habit de masque, un costume ou une furie qui résume les physionomies dansantes de tous les peuples, le _punch_ des Anglais, le _pulcinella_ napolitain, le _gracioso_ espagnol, l’_almée_ des Orientaux; et nous Français, nous seuls manquions jusqu’à ce jour d’un mérite de ce genre: mais aujourd’hui cette lacune est comblée; Chicard existe, c’est un _primitif_, c’est une _racine_, c’est un règne. Chicard a créé _chicandard_, _chicarder_, _chicander_; l’étymologie est complète.

Il est donc certain que sous cette reliure bouffonne, et ce diadème de grelots, la nature a caché un des génies les plus complets et les plus profonds de l’époque. Assurément on ne mérite pas d’être modelé toutes les minutes, d’avoir à chaque pose, à chaque évolution vertébrale et chorégraphique, le sort de l’Apollon du Belvédère, sans avoir en soi une puissance qui, pour se révéler par des allégories d’attitude, n’en suppose pas moins une organisation phrénologique supérieure. On ne révolutionne pas les cinq unités de la danse, on ne suspend pas tout un bal masqué à son geste, avec des facultés roturières et normales. On vante beaucoup Napoléon pour avoir détruit le vieux système de circonvallation de l’archiduc Charles; l’homme de génie qui s’est fait appeler Chicard, a modifié complétement la chorégraphie française; il a dénaturé les pastourelles, métamorphosé les poules, septembrisé les trénis, ou, pour mieux dire, il a repétri ces antiques figures à son image, il a créé sa contredanse-chicard, cette danse modèle tour à tour anacréontique, macaronique ou macabre; ce n’est ni Marcel, ni Vestris, ni Mazurier, tout chez lui est renouvelé et entièrement renaissance; balancés, en avant deux, queues du chat, tours de main, c’est chicard! les entrechats de Paul lui-même, ce zéphire qui montait si haut dans les frises de l’Opéra, s’agenouilleraient devant lui.

Cependant ce serait une grave hérésie de chercher Chicard et ses compagnons dans les bals vulgaires, sans physionomie, sans hardiesse, ou mieux dans ces raouts purement cyniques et grossiers où l’on devine l’Arétin vulgaire du Saumon ou du Prado. Tel n’est pas Chicard. Il est trop dieu pour se commettre dans de pareils enfers. Il y a d’ailleurs des cadres où sa physionomie ne serait pas appréciée: tout ce qu’il y a de magique et de sublime dans sa danse ne peut s’adresser à la fibre prosaïque. Therpsichore Faubourienne ne saurait le revendiquer; et s’il est vrai qu’il ait dénaturé les menuets et les gavotes du grand monde, il a également renversé dans l’ornière du rétrospectif les fricassées de la barrière. Le bal masqué que Chicard privilégie de sa présence est donc véritablement consacré, c’est une vogue assurée, la foule sera là, foule artistique et costumée qui cache souvent un blason et plusieurs quartiers de noblesse sous la veste du malin ou le paletot du pêcheur. Partout Chicard est en chef, son panache surnage, sa tête est une oriflamme, comme celle de Henri IV. Il varie d’ailleurs dans le choix des bals, tantôt Musard, tantôt Valentino: l’année dernière c’était la Renaissance; il y faisait littéralement fureur, c’est là qu’il a été lithographié; il méritait des statues, mais nous plaçons si mal notre marbre dans ce siècle d’ingratitude! Vous verrez que ce seront nos petits-neveux costumés, nos arlequins de petits-fils qui décréteront une colonne à Chicard.

Mais, comme tous les grands hommes qui jettent au vent leur verve et leur génie, Chicard a compris la nécessité de se concentrer lui-même dans une institution digne de lui, il a voulu créer un modèle, un spécimen qui pût lui servir de piédestal, et réfuter ainsi à l’avance les jaloux ou les ingrats qui seraient tentés de vous dire:--Qu’a fait Chicard?--Ce qu’il a fait? C’est son bal, l’un des plus beaux monuments épiques qu’on ait mis en action, ce bal dont un seul quadrille suffirait pour faire la réputation d’un homme, ce temple destiné à protéger éternellement le carnaval français, comme le Panthéon ne protége pas la mémoire des grands hommes.

Beaucoup de personnes parlent donc du bal Chicard, mais seulement par ouï dire, sans impression oculaire. C’est tout simple, n’est pas admis qui veut dans ce bal qui a son genre d’aristocratie, ou de franc-maçonnerie, si l’on aime mieux. Le bal Chicard a ses rites, ses règlements, ses préceptes qu’il faut connaître d’avance, sous peine de se voir excommunié et voué à Musard. C’est une cérémonie religieuse, un culte, une adoration. D’ailleurs une invitation est de toute nécessité, et c’est Chicard qui se charge lui-même d’en rédiger les termes. Feuilletonnistes, vaudevillistes, caricaturistes littéraires, vous parlez de style, de verve, d’entrechat la plume à la main, lisez les lettres Chicard, et dites si tout l’esprit qui s’imprime n’est pas vaincu par ce style, par cette verve, par cet entrechat?--Dites, si de pareils paragraphes ne méritent pas toutes les reliures, dorures, ciselures et illustrations de notre éditeur. Chicard n’écrit pas, il danse; vous le voyez s’élancer, bondir à travers ses phrases. Heureux les gens qu’il honore de ses invitations, et surtout de ses épîtres, c’est à les boire comme de l’aï frappé, tant elles moussent et pétillent. Quand vous avez une pareille lettre qui vous valse dans la poche, restez chez vous si vous pouvez, le jour anniversaire du bal _Chicard_.

C’est dans le plus vaste salon des _Vendanges de Bourgogne_ qu’a lieu ce bal véritablement cyclopéen. Le choix le plus sévère préside aux oripeaux et à l’extérieur des invités. Toute personne qui se présenterait sous un costume déclaré banal ou épicier, tel que Jean de Paris, turc, arbalétrier du temps de Henri III, jardinier rococo, ou Zampa, serait sévèrement éconduite comme funambule. C’est tout au plus si le Robert-Macaire pur et simple est admis. Les gants jaunes sont tolérés, mais sont généralement mal vus. Du reste, les lettres que Chicard vous adresse vous mettent en quelques calembours, que la saison nous permettrait à peine de rapporter, parfaitement au courant de vos devoirs.

On rencontre à ce bal le plus curieux pêle-mêle de nuances sociales, de contrastes déguisés, les têtes les plus graves de publicistes, enchevêtrées avec ce que la littérature et les ateliers produisent de plus échevelé. Là, plus de numéro d’ordre, plus de catégories, de conditions; tout est nivelé, fondu dans l’immense tourbillon des costumes et des quadrilles. Sans nommer aucun masque, qu’il nous suffise de dire que les gens les mieux posés assistent régulièrement aux bals Chicard; c’est chez eux une tradition, un article de foi, un pèlerinage irrésistible, tant on y trouve chaque année de nouvelles créations, d’imbroglios imprévus, de physionomies inédites.

Mais comment décrire l’ensemble de cette réunion vraiment unique qui ferait pâlir les nuits les plus vénitiennes, les orgies les plus seizième siècle. Imaginez des myriades de voix, de cris, de chants; des épithètes qui volent comme des traits d’un bout de la salle à l’autre, des ovations, des trépignements, un pandémonium continu de figures tour à tour rouges, violettes, blanches, jaunes, tatouées; et les quadrilles où l’on ne distingue qu’un seul costume, une flamme qui s’élance, tournoie et voltige; une folie, un éclat de rire qui dure une nuit, une réunion que Milton aurait assurément annexée à son enfer, quelque chose de surhumain, de démoniaque, dont aucune phrase ne saurait donner une idée, un tableau qu’il faut renoncer à peindre, car la parole ne reproduit ni le reflet volcanique du vin de Champagne, ni les rayons d’or et d’azur du punch enflammé: une ronde du sabbat, voilà le bal Chicard.

Mais les grands personnages, les publicistes, les rapins échevelés, les littérateurs, les commis, les clercs de notaire, tout cela ne forme que la moitié d’un bal, l’autre moitié, et la plus belle, où Chicard va-t-il la prendre, quelles sont les femmes assez grecques, assez Pompadour, assez humanitaires, pour être constamment à la hauteur de cette chorégraphie, de cette passion, de cette littérature? Ces femmes ne sont ni des bacchantes de la Thrace, ni des marquises des petits soupers, ni des sectatrices métaphysiques de l’attraction passionnée; elles n’ont jamais entendu parler des bacchanales, et ne lisent jamais ni Crébillon fils, ni madame Gatti de Gamond. Vous demandez dans quel lieu Chicard prend ses danseuses: partout et nulle part. Il les choisit tantôt dans les magasins de la lingère, tantôt au comptoir des cafés, tantôt dans les boudoirs d’une foule de rues que nous pourrions citer, tantôt dans la rue elle-même, tantôt dans ces salons où, au lieu de faire de l’esprit, on fait de l’amour; partout enfin où l’on choisit ses passions d’un mois, ses maîtresses d’un jour, ses plaisirs d’un moment. Ces éléments si divergents en apparence, cette foule bariolée, s’organise, se groupe, se pare, et lorsque la nuit solennelle est arrivée, il sort de toute cette confusion la plus irrésistible de toutes les aristocraties, celle de la beauté.

Quelques jours avant la fête, Jupiter-Chicard fait sa tournée avec Mercure. Il ne se déguise ni en cygne, ni en taureau, ni en pluie d’or; il porte un paletot comme tous les mortels, et il pénètre dans les mansardes, dans les magasins, dans les boudoirs, dans les ateliers, partout où il croit trouver une jolie femme. Là il se livre à un examen approfondi, nous croyons même qu’il prend des notes, et si le résultat de ses observations est favorable, il inscrit un nom de plus sur son carnet d’invitations. C’est Mercure qui sert de secrétaire. Il ne suffit pas d’avoir été admise une fois à ce bal pour en faire toujours partie: malheur à celles dont l’œil aura perdu son éclat depuis l’année dernière, dont la taille sera moins svelte, le pied moins léger, les lèvres moins souriantes; elles disparaîtront immédiatement de la liste des élues. Jupiter n’entend pas raillerie là-dessus; soyez toujours belles, et il vous invitera toujours. Dans un certain monde, une invitation au bal Chicard est considérée comme un brevet, on s’en sert comme d’un diplôme de jolie femme. Au carnaval dernier, quatre femmes s’asphyxièrent de douleur de n’avoir pas été jugées dignes de pénétrer dans le sanctuaire.

Assez de généralités! maintenant pénétrons dans les détails, et voyons ce qu’il y a au fond de toutes ces joies. La gloire de Chicard est incontestable. Étudions les bases sur lesquelles repose sa puissance. Il est temps de nous rapprocher du monarque. Avançons sans crainte, et tâchons de ne pas être éblouis par les rayons de l’auréole divine. _Incessu patuit Deus._ Chicard marche comme un dieu.

Il s’avance la tête recouverte d’un casque de carton vert-bronze surmonté d’un plumet rouge,--l’antiquité, et la garde nationale.--Comment laisserions-nous passer ce casque sans nous arrêter un moment devant lui: est-il dans tous les musées d’artillerie, dans toutes les collections Dusommerard, chez tous les marchands de bric-à-brac, un monument plus saint, une relique plus auguste? Lors même qu’on nous montrerait ce casque qu’Énée tient si délicatement sur ses genoux lorsqu’il raconte ses infortunes à Didon, nous ne serions pas saisis d’une vénération plus grande. Savez-vous ce que c’est que le casque en carton de Chicard? C’est un des plus grands succès de l’époque, une des plus grandes popularités de la littérature, c’est l’aurore du romantisme, le casque enfin avec lequel M. Marty jouait _le Solitaire_! Cette plume qui flotte au milieu du bal s’est courbée sous les tempêtes du Mont-Sauvage, elle s’est inclinée tremblante devant la vierge du monastère, elle a frissonné quand les échos de la chapelle répétèrent: Anathème! Anathème! Ce casque a eu trois cents représentations; et maintenant, tout bosselé qu’il a été dans vingt Pavies carnavalesques, il ombrage encore glorieusement le front d’un héros. Quand Chicard sera mort, son casque sera acheté par un Anglais, plus cher que le petit chapeau du grand homme. Maintenant passons au reste du costume de Chicard. Pour justaucorps, il a le vaste gilet des financiers de Molière, cette partie de son costume représente la haute comédie; ses pantalons sont de larges brayes à la Louis XIII, hommage indirect rendu à la mémoire de Marion Delorme; un tricot révèle ses formes, et témoigne de la nudité indispensable à un dieu, ses pieds se cachent dans des bottes à revers, tristes débris du directoire et de l’empire. Pour honorer la mémoire de l’ancien Opéra-Comique, il porte une cravate à la Colin et des gants de chevalier comme Jean de Paris. Ce costume, c’est un résumé historique, une épopée, une Iliade; vous sentez que vous êtes en présence du dieu le plus fêté de notre époque. Ce casque, cette corde à puits en guise de ceinturon, ces épaulettes de garde national, cette écaille d’huître, décoration emblématique dont le ruban rouge est une patte d’écrevisse, tous ces oripeaux sont une dérision, un coup de pied donné au passé; il y en a pour toutes les époques, pour tous les goûts, pour toutes les gloires. La tête de Chicard est une satire de l’ancienne tragédie, peut-être une personnalité contre mademoiselle Rachel, et contre les classiques; ses jambes insultent au moyen âge, ses pieds foulent les gloires républicaines et impériales ressemelées. Saluez donc cet amalgame philosophique, ces guenilles qui écrivent l’histoire, cette défroque qui renferme toute la morale de nos jours; inclinez-vous devant notre maître à tous, devant le dieu de la parodie!

Voilà Jupiter. Cherchons à présent son épouse, la blonde Junon; peut-être est-elle occupée à gémir derrière quelque nuage des innombrables infidélités de son époux! La voici: au lieu de pleurer, elle danse; quels pas! quels gestes, quelle tournure! Junon a l’air d’une revendeuse à la toilette; nous parlons de revendeuse pour être polis, car vraiment c’est à toute autre chose qu’elle ressemble. Voyez cette robe fanée qui n’a pas été faite pour elle, ces faux cheveux qui pendent sur ses épaules, ces airs de jeune fille à la fois pudibonde et subjuguée, ce sourire qui provoque un accord satanique. N’avez-vous pas entendu quelquefois une femme pareille, vieille et parée d’un luxe douteux, chuchoter à votre oreille des paroles incompréhensibles, le soir? D’où vient que le dieu habituellement si difficile sur la beauté a choisi une épouse aussi laide? Rassurez-vous, ceci est encore un symbole, un mythe, une allégorie; c’est un homme déguisé qui remplit le rôle de la femme de Jupiter. Ceci est du haut Aristophane.

Nous avons vu Jupiter dansant, face à face; maintenant passons l’Olympe en revue. De nos jours, les dieux sont devenus plus accessibles, et les déesses aussi. Le premier qui s’offre à nous, c’est Mercure; l’infortuné! comme il a vieilli depuis la guerre de Troie. Les ailes de ses pieds et de ses mains sont tombées, son teint s’est aviné, son ventre a grossi; il porte un petit chapeau à la Napoléon, des manchettes en dentelles, comme les maltotiers de la régence, une chemise en batiste, dérobée à quelqu’une des plus illustres spécialités du genre; son habit à la Robespierre est rapiécé d’un côté par des assignats, de l’autre par d’innombrables promesses d’actions. Mercure attire les chalands d’une voix chevrotante: Qui veut des mines de houille, des mines d’or, des mines d’argent, à l’épreuve des inondations et de la police correctionnelle? Pauvre Mercure, quel changement! tu as bien fait de quitter ton nom et de t’appeler le _banquier Floumann_. Toi aussi, comme Jupiter, tu es une parodie!

Dans cette singulière mythologie, Mercure cumule ses fonctions avec celles d’Apollon; quand tous les dieux sont réunis, c’est lui qui charme leurs loisirs en chantant gaiement la Barcarolle; pendant qu’ils sablent l’ambroisie d’Épernay, ou le nectar de Cognac, Floumann improvise; il apprend aux hommes à célébrer le vin qu’il nomme _picton_ et les belles qu’il appelle tout simplement _femmes_. Il exalte en hexamètres plus ou moins harmonieux, les charmes de la Vénus chicarde, sortie un jour de l’écume du vin de Champagne; il dit les douleurs d’un débardeur poursuivant une bergère; il enseigne comment on triomphe d’un domino rebelle, sans le changer en laurier. Mercure, Apollon, Floumann connaît tous les beaux-arts, s’il n’apprend plus des pas nouveaux aux nymphes de la Thessalie, c’est lui qui rédige les danses de Chicard, il est chorégraphe comme Coraly ou Mazillier, et ses pas, au lieu de faire bâiller l’Opéra, courent le monde sur les ailes du carnaval. Avant un an tous les premiers sujets de M. Duponchel en viendront de cachuchas en cachuchas, à demander des pas nouveaux au seul maître de ballets de notre époque de sauteurs. Quelquefois Apollon consent à livrer ses inspirations aux simples mortels: Achard, Chaudes-Aigues, Levassor, ont souvent chanté ses vers populaires au milieu des éclats de rire de toute une salle. Le cœur du titi n’a pour lui aucun secret, Floumann pourrait aborder le Vaudeville; il serait au moins un frère Cogniard s’il n’était Dieu.

O Muse, qui me guide dans ce labyrinthe olympien, l’ai-je bien entendu? cet homme revêtu d’un justaucorps et d’une culotte courte de paillasse, avec une pudique ceinture de duvet d’oie, c’est le vainqueur du monstre de Némée et de plusieurs hydres célèbres; Hercule en gants jaunes, coiffé du chapeau d’Arlequin, et portant sur un diadème en carton, hérissé de viles plumes d’oie, cette inscription: _Çovage sivilizé_, c’est vraiment à ne pas y croire, malgré ses sandales romaines, malgré sa peau de tigre en guise de dépouille de lion. Hercule, qu’as-tu fait de ta massue? Passons, me dit la Muse, c’est encore une parodie.

Il y a peut-être dans le _Çovage_ une attaque indirecte contre la colonisation d’Alger; c’est une épigramme contre la fusion de l’Orient et de l’Occident, un coup de boutoir donné au saint-simonisme.

Hercule traîne après lui un gros homme vêtu d’un simple maillot couleur de chair, la face rubiconde, les yeux éteints, la démarche vacillante. Cet homme ou plutôt ce ventre, c’est Silène. Bacchus en effet ne pouvait pas faire partie de cette mythologie; Bacchus est un dieu trop prude, trop gentilhomme, trop feuille de vigne pour présider les modernes bacchanales. Bacchus, c’est l’ivresse généreuse qui fait naître les ardents désirs, les vives reparties, les sentimentales ardeurs; Silène, c’est l’étourdissement qui rend le corps paresseux, les lèvres bégayantes, l’esprit pantagruélique; l’un est le nectar qui transporte aux cieux; l’autre est le vin qui attache à la terre. Bacchus, accablé de lassitude, s’endort sous quelque bosquet fleuri où les nymphes émues viennent le contempler; Silène trébuche au coin d’une borne, ou s’endort entre deux brocs qu’il a vidés. Don Juan, Richelieu, Casanova, tous ceux qui ont vécu pour jouir, invoquaient Bacchus; aujourd’hui le Pégase de la gaieté française est l’âne de Silène.

Voici enfin _Balochard_ et _Pétrin_, le Comus et le Momus de cette mythologie. Balochard a été déjà déifié au Palais-Royal, il a reçu l’apothéose du vaudeville, il porte un bourgeron et des pantalons de grosse cavalerie, ses reins sont entourés d’une ceinture rouge, et sa tête est surmontée d’un feutre gris qui trahit les nombreuses mésaventures bachiques de son propriétaire. Il participe à la fois du Lepeintre aîné et du corsaire romantique, il fait le calembour de l’empire et chante les vers échevelés de la restauration. Il réunit en lui la gaieté de deux époques; il se moque de toutes les deux à la fois: c’est une double parodie!