Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle

Part 44

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Au temps de Vidocq, il est vrai, d’anciens voleurs étaient chargés de se glisser parmi leurs compagnons, de les surveiller, les exciter même et les dénoncer ensuite. Maintenant rien de semblable. Trente-deux agents seulement sont préposés à la surveillance, à la sûreté publique. Ces hommes sont en général choisis parmi ces malheureux qui, n’ayant aucunes ressources, aucuns moyens d’existence, se voient dans la nécessité d’accepter une position plus qu’équivoque et dont ils rougissent presque tous. C’est une amélioration sans doute dans l’état moral de la police, mais c’est peut-être un mal; car ces hommes qui n’ont point les habitudes du métier, qui ne connaissent pas les roueries du voleur, qui ne peuvent le fréquenter, laissent plus facilement échapper les crimes que si, comme autrefois, ils savaient par leurs relations se mettre en rapport avec ces misérables, les suivre dans leurs exploits nocturnes, s’introduire dans le sein de leurs sociétés, les espionner et les faire saisir avant la consommation du forfait. Du reste, la police a bien compris l’impuissance de ces agents; aussi emploie-t-elle une autre sorte d’hommes qui ne lui sont point attachés à proprement parler, mais qui remplissent les fonctions des anciens compagnons de Vidocq. Cette classe de mouches, composée de repris de justice, de voleurs connus, se met en rapport avec les agents de la police, et, bien qu’exerçant aussi pour son compte, donne en sous-main des avis qui mènent souvent à la découverte des coupables. Ces hommes, on les appelle les _coqueurs_; leur nombre est illimité; c’est en général chez des marchands de vins connus, dans les _Romamichels_ (maisons de voleurs, terme d’argot), que se donnent leurs rendez-vous, et ils placent toujours en avant une sentinelle qu’ils appellent _l’indicateur_ ou _le gaffe_.

Les agents se répandent dès le matin dans Paris. Les uns sont chargés, comme le célèbre Gody, d’inspecter les _tire-bogues_ (les voleurs de montres dans les goussets), et les _écumeurs de boucards_ (les enfonceurs de boutique); pour cette surveillance difficile l’agent _se camoufle_ (se déguise), tantôt en blouse d’ouvrier, tantôt sous le frac du dandy. Les traits de cette classe de voleurs lui sont connus, et il n’est point de jour où il n’y en ait quelqu’un de _pommé marron_ (de pris en flagrant délit), malgré leurs travestissements. D’autres sont chargés, sous la conduite du chef de sûreté, M. Allard, de la surveillance des crimes et de l’arrestation, toujours si dangereuse, de ceux qui ont fait _la grande soulasse_ (tué pour voler). Lorsqu’un homme est désigné par les coqueurs pour avoir _fait suer le chêne sur le grand trimard_ (assassiné un homme sur le grand chemin), le chef de la brigade de sûreté donne des ordres aux seize agents chargés de surveiller les garnis, et ceux-ci s’informent de la conduite des suspects. On suit leurs pas, on cherche à savoir où ils ont passé la nuit du crime, et si les présomptions prennent de la consistance, on les arrête aussitôt et on les conduit, comme ils le disent en argot, auprès du _comte de garuche_ (le geôlier).

Les agents reçoivent huit francs par arrestation; mais sur ces huit francs, ils sont forcés de payer les _coqueurs_, et les _moutons_ (les mouchards de prisons), qui leur ont _mangé le morceau_ (dénoncé le crime). Puis les employés de haut grade perçoivent à leur tour une rétribution, un impôt sur cette somme, si bien qu’à chaque arrestation, c’est tout au plus s’il reste trois ou quatre sous au pauvre diable. Cependant, comme on le sait, la police se fait activement; elle ne peut prévenir tous les crimes, mais ils restent rarement impunis. Malgré cela le nombre des agents est trop restreint. On en emploie un grand nombre à la politique, et ceux-là restent ensevelis dans le secret avec les fonds destinés à leur usage; mais la police de sûreté est trop faible. Lorsqu’on vient à penser que, de quatre à six heures du soir, il n’y a pas un seul agent de sûreté pour surveiller Paris, cela fait pitié. Il est sans doute nécessaire qu’ils aient des rendez-vous, des heures de réunions, qu’ils boivent et mangent, mais il faudrait aussi que la moitié au moins continuât sa surveillance.

Chaque nuit la brigade de sûreté fournit à la Préfecture son contingent pour surveiller les rues. Vous les voyez, après minuit, se glisser dans les ténèbres, marchant à pas de loup, sans bruit, comme des démons, enveloppés dans une redingote grise, jamais plus de six, sous les ordres d’un chef, et se précipitant au moindre cri pour protéger les citoyens. A ceux-là je vote des remercîments, ils ont empêché que, par une vilaine nuit de cet hiver, _des orphelins_ (une bande de voleurs) ne me fissent _suer le colas_ (ne m’égorgeassent) en dépit _d’un crucifix à ressort_ (d’un pistolet) que j’avais tiré sur eux; par bonheur, _la rousse_ (la police) arriva, et mes gars se _poussèrent de l’air_. Il y a quelques années ces rondes de nuit, la bande grise, étaient armées de couteaux poignards; on les a supprimés depuis, et leur principale besogne est de sauver la vie à plus de trente ivrognes par nuit en les retirant du ruisseau, que les voitures, le froid et l’alcool changeraient bientôt en tombeau.

Viennent ensuite les agents chargés des maisons de tolérance, sous la direction du bureau des mœurs. Ceux-là sont principalement occupés à conduire les filles insoumises au dispensaire, et il y aurait encore d’utiles réformes à introduire dans cette administration, si les abus n’étaient plus forts que la voix des écrivains qui, comme Parent-Duchâtelet, ont apporté toutes leurs lumières et tout leur courage à l’amélioration des maisons de tolérance.

Il est inutile de dire que le despotisme est à peu près la seule loi qui gouverne cette classe, proclamée nécessaire par de grands publicistes. Cependant l’arbitraire doit avoir des limites. Si ces femmes numérotées, que la police nomme _filles soumises_, trouvaient de l’écho près des chefs, elles diraient au préfet entre leurs sourires du jour et leurs larmes du lendemain:--«Oui, nous sommes des parias, nos fenêtres sont cadenassées et nous ne pouvons respirer l’air, ni sentir les rayons du soleil qu’à travers une persienne condamnée par vos règlements; mais que direz-vous cependant à l’employé supérieur qui, établissant sa femme marchande de bonnets, nous imposerait pour prix de concession, d’achalander la boutique conjugale, et prêterait une main complaisante aux abus en fermant les yeux sur un trafic qui change les boutiques en magasins, et les loyers d’un simple employé en maison de campagne?... Mais que sert de nous plaindre; avant de parvenir aux oreilles du chef, notre voix n’est-elle pas étouffée par ses subordonnés?»

Dans son intérieur, la vie de l’agent de police est pénible, sa position au milieu de la société aussi humiliante et aussi méprisée que le crime même. Rentré dans une étroite cellule, nommée à bon droit _tabatière_, l’agent, séparé du monde par une barrière insurmontable, repoussé de tous avec dégoût comme un espion, isolé par sa position tout exceptionnelle, se trouve seul, sans famille souvent, sans amis, sans lien social, sans estime pour lui-même, et toujours écrasé par le souvenir de la place qu’il occupe vis-à-vis du public. La honte et l’infamie l’enserrent de toutes parts, la société le chasse de son sein, l’isole comme un paria, lui crache son mépris avec sa paye, sans remords, sans regrets, sans pitié: c’est un agent de police, c’est un mouchard, tout est dit avec ce seul mot, et la carte de police qu’il porte dans sa poche est encore un brevet d’ignominie. Chacun se croit en droit de lui jeter de la boue au visage. Le monde est pour lui un pilori vivant où le public le crucifie à toute heure. Il n’est pas même jusqu’aux voleurs qui n’aient honte de cet homme et ne se trouvent aussi le droit d’avoir pour lui des paroles de malédiction et de haine; n’est-ce pas le comble de l’abjection?

Aussi, que de douleurs, que de honte, que d’angoisses dans la vie de cet homme, lorsque, libre de son service, il redevient à son tour citoyen de sa ville, de sa ville qu’il protége, qu’il veille, qu’il garantit des brigandages, et qui cependant le hait de toutes ses haines, le méprise de tous ses mépris! Que de larmes amères et brûlantes il doit verser sur son grabat, s’il songe à l’opprobre où la misère l’a poussé, à l’infamie dont il a revêtu la livrée, et qui, semblable à la tunique de Nessus, souillera sa dernière pensée et son dernier soupir! Heureusement de semblables retours sur lui-même sont fort peu dans ses mœurs.

L’agent de police n’a pas toujours grand usage du monde. En voici un exemple assez piquant. Un chef de division recevait à sa table plusieurs personnages marquants: un agent, utile pour des renseignements, se trouva invité. Notre homme, placé en si bonne compagnie, se trouvant fort mal à l’aise, dissimulait tant bien que mal son embarras, lorsqu’il eut besoin de prendre du sel. Il remarqua avec inquiétude que sur chaque salière se trouvait une petite cuiller en argent. Ne pouvant deviner à quel usage était destiné un instrument qui lui semblait de toute inutilité, notre pauvre convive se décida enfin à se servir, et, pour cela, enlevant d’une main la cuiller, plonge philosophiquement ses deux doigts dans le sel, où il laisse une déplorable trace de son passage. Puis il remet soigneusement à sa place le petit instrument mystérieux. Cependant le maître de la maison s’est aperçu que plusieurs convives ont souri, et, se tournant vers l’agent, lui rappelle son adresse pour la capture des voleurs. Celui-ci, flatté, raconte ses prouesses et ajoute qu’aucun voleur ne peut lui échapper.

«Mais, dit le chef, sauriez-vous les suivre à la trace?

--Certes, répond l’agent, comme un braconnier suit le gibier.

--Eh bien! reprit le chef, en lui montrant la salière où se trouvaient imprimés les deux doigts, pourriez-vous me dire quel est le nom de l’animal qui a passé par là?»

L’agent de police est instruit cependant: ne connaît-il pas toutes les langues, ce damné polyglotte qui, selon les circonstances, peut vous arrêter en français, en anglais, en italien, en allemand; il saurait demain le chinois, s’il devait capturer un mandarin. C’est un caméléon qui sait à propos changer de couleur, de ton, de manières. L’univers est le lieu de sa naissance; il ne connaît ni parents ni amis, il s’arrêterait lui-même au besoin. Sept villes attestaient qu’Homère était né dans leurs murs, il y en aurait au moins autant qui se soulèveraient pour réclamer si l’agent de police leur donnait la préférence en les choisissant pour berceau. Aussi est-il cosmopolite en diable. Il a tous les âges et n’en a point, tous les noms et ne porte jamais le même, de la richesse aujourd’hui, des honneurs, un titre, un ruban à la boutonnière, demain une blouse et une pipe chargée de _caporal_. Il sait tout, voit tout, entend tout, est partout, dans le même temps, à la même heure. D’une oreille il écoute les ordres de son chef à la rue de Jérusalem, et de l’autre entend un complot qui bruit dans quelque faubourg abject. Sous la république, il se pavanait dans les clubs avec une large écharpe rouge en collier; sous le directoire, jouait gros jeu dans les salons du noble faubourg; vint l’empire, et, la carte de sûreté en poche, il espionna royalistes et républicains: les affaires changèrent, l’agent resta; il reçut ses ordres des suspects de la veille. Chargé de décorations, dont il usait à volonté, de titres fastueux, il se mit à espionner les bonapartistes qui ne payaient plus son zèle. Plus tard il se glissa parmi les plus acharnés clubistes après les trois journées des pavés, et donna le premier signal dans les émeutes. J’en ai vu un devant la cour d’assises répondre avec impudence au président, qui ignorait sa position, et chercher avec audace le scandale, sachant qu’il serait soutenu: il était plus bonnet rouge que les malheureux qui l’entouraient et qu’il avait dénoncés.

Il y a les dandys du métier chargés des hautes opérations, des arrestations qui demandent plus d’intelligence, d’adresse, que de force et d’énergie. Il n’est point de jours où vous n’en coudoyiez quelques-uns sur le trottoir; et souvent, au théâtre, ce voisin si aimable, si obligeant, causant avec tant de finesse des nouveautés du jour, n’est qu’un agent de la rue de Jérusalem qui vient explorer les consciences politiques, ou surveiller un _grinche de la haute pègre_ (un voleur distingué).

Cette facilité de métamorphose qu’ont les agents de police, cette aisance de manières que prennent des gens qui tout à l’heure encore nous paraissaient rustres et grossiers, me rappellent une scène fort bizarre qui se passa sous mes yeux dans un hôtel aux eaux de Cauterêts, et dans laquelle je fus dupe le mieux du monde d’un de ces messieurs de la rue de Jérusalem.

«Ce jour-là, je dînais à table d’hôte et j’avais à mes côtés une charmante voyageuse parisienne. Par manière de passe-temps j’examinai les convives: un gros papa s’empressait de serrer une serviette autour du cou de son poupard, tandis que sa femme se perdait dans les replis osseux d’une carcasse de canard que lui avait passée le jeune homme qui s’était chargé de découper. Naturellement mes regards se portèrent sur cet individu. Dans une table d’hôte, le découpeur est un homme trop important pour qu’il soit négligé; aussi fixai-je sur lui une minutieuse attention.

«C’était un assez joli garçon, de vingt-cinq ans environ; d’épais cheveux noirs se frisaient en demi-couronne derrière sa tête; une petite moustache, une barbe jeune-France, donnaient du charme à sa physionomie, on se sentait prévenu en sa faveur.

«Je sus le lendemain que notre voyageuse avait visité les eaux, et que, n’osant s’aventurer seule au milieu de la campagne, elle avait accepté le bras du jeune dandy.

«Quelque temps ils marchèrent en silence, au milieu des longues avenues bordées avec coquetterie d’une double rangée d’ormes, et se dirigeaient vers un village voisin, lorsqu’une calèche, attelée de chevaux de poste, s’avançant rapidement vers eux, s’arrêta sur un signe du jeune homme.

--Qu’est-ce donc? fit la charmante voyageuse.

--Une surprise que je vous ménage, répondit en riant celui-ci. Veuillez monter, la route est fatigante, et ce sera pour moi le plus délicieux voyage.

--C’est trop de galanterie.

--Pas assez pour une femme aussi aimable, reprit aussitôt son compagnon en portant à ses lèvres une petite main qui ne s’éloigna pas.

--Allons! s’écria-t-elle en riant aux éclats, je m’abandonne à vous, à la grâce de Dieu! Monsieur, ajouta-t-elle d’un air affectueux, que serais-je devenue aux eaux si je ne vous avais rencontré? je serais morte d’ennui. Vous êtes vraiment mon bon génie.

«Le jeune homme sourit, mais cette fois ne répondit rien.

«La chaise de poste continuait rapidement sa course, et une conversation fort animée s’établit entre les voyageurs.

--Où allons-nous donc? dit-elle; c’est la grande route que nous suivons... Postillon!... postillon!...

«Le jeune homme ne répondit point; déjà il ne souriait plus.

--Mais c’est infâme! monsieur, s’écria-t-elle d’une voix pleine de terreur et d’angoisses; où allons-nous? où me menez-vous?

--A Paris, chère amie.

--Que dites-vous?

--Que, loin d’être votre bon génie, je suis au contraire chargé de vous conduire, d’abord rue de Jérusalem, à la Préfecture de police, puis à la Conciergerie.

--Mais c’est une erreur.

--Oh! non, non, je ne me trompe jamais; vous êtes bien Emma Popply, et du reste, ajouta-t-il, nous sommes d’anciennes connaissances. Voyez, je suis Rigody.

«Et en achevant ces paroles, le beau jeune homme retira lentement sa perruque d’un noir de jais qui cachait des cheveux couleur chrysocale, puis il décrocha sa petite barbe noire, et, mettant d’un air de satisfaction ses moustaches fausses dans la poche de son gilet, tira son briquet à pierre et une ignoble pipe de terre, un vrai Waterloo. Sans sourciller, et tout en fredonnant stoïquement une petite valse à la Faust, le _scélérat_ battit le fer contre la pierre, en fit jaillir une étincelle sur l’amadou, et quelques minutes s’étaient à peine écoulées que, sans respect pour les nerfs olfactifs de sa compagne, il lâchait de grosses bouffées, comme un musulman près du tuyau de son tchibouk.

«Cependant la calèche roulait avec rapidité, et la voyageuse se désespérait. Après avoir tenté les larmes, les menaces, elle en était venue aux cajoleries, puis elle avait eu recours aux attaques de nerfs; mais rien ne troublait l’implacable insouciance de l’agent, qui aspirait tranquillement la fumée du tabac, et la chassait loin de lui par petites bouffées voluptueuses dans lesquelles il semblait se complaire.

--Mais, monsieur, dit Emma Popply en éclatant encore avec rage, c’est infâme de se faire ainsi le mouchard et le geôlier d’une pauvre femme!

--Vous êtes charmante! dit celui-ci en lui baisant ironiquement la main.

--Insolent! Et un soufflet lancé avec dépit fit rougir la figure jusqu’alors impassible de l’agent de police.

--Ah! vous étiez plus aimable tout à l’heure, dit celui-ci.

--Laissez-moi fuir, reprit-elle après un moment d’hésitation, je vous promets...

--Achevez.

--Tout ce que vous voudrez.

--Parlez.

--Une partie de mes bijoux, de mon or, de mes billets de banque.

--Non pas; impossible.

--Je consens même à être à vous!...

--Ah! fit celui-ci en l’examinant froidement, vous venez de me proposer mieux.

--Misérable! s’écria-t-elle.

«Et la route se continua silencieuse comme un tombeau.

«On descendit enfin devant l’hôtel de la rue de Jérusalem; une escouade de sergents entraîna l’infortunée voyageuse, et de lourdes grilles de fer se refermèrent derrière elle avec le triste accompagnement des verrous.

«Quelques mois après j’étais de retour à Paris, j’avais oublié mes deux voyageurs de Cauterêts, lorsque dernièrement je rencontrai dans un de nos salons les plus brillants le jeune homme aux moustaches noires.

--Pardieu! dis-je en le saluant, vous allez me donner des nouvelles de votre bonne fortune?

--Laquelle? demanda-t-il, attendez... oui, je me souviens... une jeune fille...

--Précisément! vous l’avez enlevée, heureux séducteur?

--Enlevée! répéta-t-il froidement, non, je l’ai conduite à la Préfecture; et si vous allez consulter les registres de ce jour-là, vous trouverez, mon cher, écrit en belle et bonne encre: «Emma Popply, âgée de vingt-deux ans, accusée de vol de diamants et cachemires, écrouée le 5 juin 1832, à cinq heures du soir.

--Bah! m’écriai-je stupéfait. Mais qui êtes-vous donc?...

Au moment où je posais cette question, un vieillard s’arrêta devant nous et fixa notre dandy. Celui-ci pâlit, recula, et, au lieu de répondre, disparut à mes regards étonnés.

--Quel est donc cet homme? m’écriai-je en me retournant vers le nouveau venu.

--Un agent de police. Je fus jadis sa dupe dans une affaire politique où il jouait le rôle d’agent provocateur, et, chaque fois que j’apparais devant lui, le misérable se dérobe à mon mépris. Si vous rencontrez jamais cet homme, ajouta-t-il d’une voix animée, ne craignez pas de le démasquer aux yeux de tous, comme je viens de le faire avec vous.»

=Armand DURANTIN.=

[Tête de page]

L’AUTEUR DRAMATIQUE.

JE serais moins embarrassé de vous apprendre quel fut le premier des auteurs dramatiques connus, le premier en date s’entend, que de vous dire le nom du dernier éclos dans la couvée que Paris, cette grande pondeuse de célébrités, tient toujours en réserve sous son aile. Hier, c’était M. Alfred, qui ne connaît pas l’illustre M. Alfred! ce soir ce sera probablement M. Félix, ce jeune homme plein d’espérances, vous savez bien; et demain nous entendrons proclamer le nom de M. Charles, la gloire future de la scène française. Au train dont nous marchons, il est bon d’être en avance d’un jour, et comme il faut voir ce qu’on peint et savoir ce qu’on voit, nous prendrons M. Charles, si ça vous est égal, pour souder le cercle dans lequel il faut toujours prudemment se renfermer.

M. Charles doit donc être auteur dramatique, demain, à sept heures du soir; son vaudeville sera représenté devant un parterre composé en grande partie de ses créanciers, gens intéressés à l’art, comme on le pense bien: grand succès! lisez les journaux, trois couplets ont eu les honneurs du _bis_. Tout a été réglé à la répétition générale. Le directeur compte sur la pièce, l’auteur compte sur les acteurs, les créanciers comptent sur la recette, et le public... le public compte bien n’y plus revenir... Mais le public voit cent fois de suite les pièces qu’il siffle, le public n’a pas plus de caractère!... je vous en fais juge: le vaudeville de M. Charles est exactement le vaudeville de M. Félix, qu’on applaudit en ce moment; lequel vaudeville n’était autre que le vaudeville de M. Alfred, qu’on avait sifflé; et le vaudeville sifflé de M. Alfred, était la reproduction exacte du vaudeville applaudi de M..... Est-ce qu’il y a deux vaudevilles?... Et c’est heureux vraiment pour M. Charles! aussi quittera-t-il l’étude de son avoué, où il occupe la troisième place, pour prendre le n° 5978 dans l’association des auteurs dramatiques, avec le droit de recevoir les circulaires de convocation à l’assemblée générale et d’invitation au banquet fraternel où, moyennant dix francs, il aura l’honneur de dire à M. Scribe, de l’académie française et de l’académie royale de musique, ou à M. Victor Hugo, à son choix: _mon cher confrère!_--Comment veut-on que la tête ne tourne pas à tous les jeunes gens qui savent lire, écrire et compter! des honneurs et des richesses! être affiché dans tous les carrefours, crier la clôture dans une assemblée! boire du vin de Champagne à côté de M. Alexandre Dumas, en face de M. Viennet, sous les regards de M. Casimir Delavigne, non loin de M. Dupaty! il faudrait n’être pas... comment dirai-je?... il faudrait ne pas être Français, ne pas vivre dans l’étude d’un avoué, pour résister à la douce pensée de se savoir auteur dramatique, pour ne pas rêver sur son grabat un succès semblable à celui du SONNEUR DE SAINT-PAUL: deux cents représentations, six cent mille francs de recette!--Le banquet annuel et le souvenir du _Sonneur de Saint-Paul_, voilà de quoi fertiliser le génie des clercs de la nouvelle basoche et des modernes enfants sans souci; de quoi répondre à toutes les vanités, de quoi fournir à tous les rêves, de quoi justifier toutes les intrépidités, de quoi expliquer toutes ces existences inexplicables: car pour être auteur dramatique, il suffit de vouloir l’être, et la volonté, c’est la seule foi de notre époque. D’ailleurs, quand on ne se croit pas à la rigueur la force de se faire auteur tout à fait, ce qui est un cas excessivement rare, ou quand, par modestie, on ne veut pas l’être en entier, on le devient pour une moitié, pour un tiers, pour un quart; mais comme quatre quarts de pièce font toujours un auteur complet, la postérité n’y perd rien et la gloire du nombre s’en augmente. On est auteur dramatique pour tant de choses différentes! pour le titre, pour l’idée, pour le scénario, pour le dialogue, pour les couplets, pour le choix des airs, pour faire recevoir la pièce, pour discuter avec la censure, pour surveiller les répétitions, pour prêter son nom à l’auteur endetté, enfin, pour quelques écus et quelquefois pour rien du tout.