Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle

Part 43

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Quelquefois le marchand de chevaux, quand il est riche et en réputation, se permet des promenades aux Champs-Élysées, dans une voiture plus ou moins bizarre, attelée de deux ou même de quatre chevaux. Mais il a beau étaler des harnais splendides, et se faire accompagner de laquais en livrée, on le reconnaît sur son siége élevé comme un second étage, à sa figure enluminée, à sa forte membrure, à ses façons d’homme du métier. C’est bien pis encore, quand sa femme et une ou deux amies forment la délicieuse partie de se faire voiturer ensemble. Leur morgue vulgaire et boursouflée, qui ne doit durer qu’un jour, leurs manières triviales, leur costume grotesque et mesquin, tout cela présente un contraste bouffon avec le luxe de bon goût et la riche simplicité des équipages qui les entourent, et égaie prodigieusement le beau monde heureux de trouver l’occasion de persifler quelqu’un et de railler quelque chose. Le cœur du marchand de chevaux est le moins sensible de tous les cœurs: en fait d’émotions, il est inexpugnable. La douleur physique, pour lui aussi bien que pour les autres, n’est rien; il ne conçoit pas qu’on puisse avoir l’épiderme plus délicat que celui des chevaux; et, pour son propre compte, il en est convaincu; car il n’en juge que d’après la rudesse coriace de sa peau. Aussi rit-il d’un rire superbe, en voyant notre douillette et dolente humanité donner le nom de maux horribles à ce qu’il ne regarde pas même comme des contrariétés. Jamais on n’a surpris une larme dans son œil; et, en effet, les chevaux ne pleurent pas: s’il a de la douleur, il la concentre si bien, que personne ne s’en aperçoit, ou plutôt je crois qu’elle n’a pas prise sur lui. De là vient aussi son besoin de domination. Le marchand de chevaux est plus autocrate dans l’empire de son écurie que Nicolas dans toutes les Russies, sa mine haute impose à tous. Il veut une soumission passive. Palefreniers, grooms, enfants, femme, cochers, chevaux, tout est mis sur la même ligne, et doit obéir sans plus d’observations et de raisonnements. Il ne fait que deux distinctions, ne voit chez lui comme partout que deux classes bien tranchées, ceux qui commandent et ceux qui obéissent. Parlez-lui d’indépendance, de nationalité, de réforme électorale, il vous rira au nez, et vous répliquera victorieusement qu’on aura beau faire, retourner le monde en cent façons comme un gant usé, changer tous les dix ans de gouvernement, on ne sortira jamais de ces deux classes, la classe dominante et la classe obéissante. Et il n’a pas si grand tort, ma foi! Au reste, en politique, il est excessivement arriéré: il ne lit ni le _National_ ni le _Charivari_; il est abonné aux _Petites-Affiches_, feuille peu incendiaire. Sa politique est la politique du _statu quo_; que ce statu quo soit bon ou mauvais; peu lui importe, il n’y regarde pas de si près. S’il tient des rênes, ce ne sont pas celles du gouvernement, et il n’est nullement chargé de faire marcher le char de l’état. Et d’ailleurs, si par un hasard fort rare, il vient à parler politique, c’est pour se mettre en colère, et déclamer contre la trop grande douceur des formes représentatives. C’est un homme d’intimidation. Règle générale: un gouvernement qui aime bien, châtie bien: à ce compte-là, on peut dire sans flatterie que presque tous les gouvernements adorent leurs gouvernés. Il voudrait qu’on menât les peuples la bride haute et avec un _mors Secundo_. Selon lui, c’est le vrai moyen de les rendre doux et d’humeur point révolutionnaire. Avec un système aussi excentrique, il risquerait fort de se prendre aux cheveux avec les hommes les moins passionnés en politique, pour peu qu’il mît souvent ses opinions sur le tapis; mais c’est là le plus mince sujet de ses préoccupations: il n’a garde de lancer son esprit dans des régions aussi éloignées. En général, il ne se soucie que fort peu de ce qui s’adresse à l’intelligence humaine. En littérature, il ne sait pas à coup sûr ce que c’est que Victor Hugo, et il mettra le _Contrat social_ sur le compte de Chateaubriand. Sa bibliothèque se compose du livre de poste, de quelques bouquins sur l’art d’élever et de dresser les chevaux, et d’une riche collection de Mathieu Laensberg. Ne lui demandez rien de plus. De religion, il s’en occupe encore moins que de tout le reste. Il a tout matérialisé, tout réduit à un positif désespérant.

Mais le maquignon que nous avons peint jusqu’à présent, c’est l’homme domicilié, patenté, payant contribution, et tenant sa place dans la société autrement que par le volume de son ventre. Il y a une autre espèce de maquignon, le maquignon véritable et primitif, le _maquignon brocanteur_; celui qui n’a pas de domicile connu, mais que l’on trouve partout où il y a un cheval à acheter. Celui-là n’est plus comme le marchand de chevaux une espèce de _poussah_ aux jambes courtes, aux joues tombantes, à la face écarlate, marchant carrément et plein d’une haute opinion de sa personne; c’est au contraire un homme fluet, sec, maigre, toujours courant, toujours trottant, ce qui nuit à l’embonpoint qu’il pourrait retirer d’une digestion plus tranquille, et le rend efflanqué comme un lévrier de petite-maîtresse. Et en effet, il n’est pas de cheval d’Omnibus qui fasse plus de chemin, parcoure plus de rues, de quartiers que le _maquignon brocanteur_. Toute sa vie n’est qu’une course sans fin. Chaque matin, son occupation première est de consulter les _Petites-Affiches_: une fois ses renseignements pris sur les chevaux à vendre et à acquérir, il se met en route et va faire ses visites quotidiennes aux écuries indiquées: il examine le cheval avec confiance, lui ouvre la bouche pour savoir son âge, lui palpe les jambes pour vérifier s’il n’est pas affligé d’engorgements ou de crevasses, le fait tousser pour s’assurer qu’il n’est pas poussif ou fourbu; et il répète la même opération à chaque nouvel examen. Il s’introduit chez les personnes qui vendent leurs chevaux, leur offre ses services, son expérience (et il s’y connaît beaucoup trop quelquefois); pour elles, il n’hésitera pas à faire toutes les recherches nécessaires par pure complaisance. Il ne leur conseillera pas d’acheter des chevaux neufs, car alors on n’a plus qu’à s’adresser à Crémieux ou à Aron, et son ministère devient inutile: il vous en détaillera les inconvénients: «Il est bien plus sage, dit-il, moins cher en même temps, de chercher des chevaux tout faits, tout dressés, qui sont pliés, assouplis, habitués à la main de l’homme, pleins d’une grâce acquise et d’une vigueur éprouvée.» Vous, bonhomme, qui souvent n’aimez que votre repos, et ne vous occupez guère de vos chevaux que pour vous dorloter dans votre chaude et commode berline, vous vous laissez facilement séduire par ces arguments sophistiques. Mais comme toujours celui qui se défait de ses chevaux a pour cela une raison capitale, il s’ensuit que vous êtes trop heureux de les revendre à moitié prix au bout de trois semaines, grâce aux bons offices du maquignon.

Le maquignon est l’homme de Paris qui connaît le plus de monde: il donne des poignées de mains à un nombre incommensurable de cochers, de palefreniers, de valets d’écurie, de valets de pied; il a des ramifications, des accointances partout: il ne s’est jamais connu d’ennemis. A la différence du marchand de chevaux, il est poli et souriant avec tout le monde; car il voit dans chacun la cause cachée de quelque affaire brillante. Il ne brusque et ne méprise personne: il n’est groom si imberbe auquel il ne fasse des cajoleries intéressées; il sème des amitiés partout, à tout hasard, bien certain d’en recueillir tôt ou tard les fruits. Maîtres et valets ont une part presque égale dans ses prévenances; car si les maîtres achètent, les valets font vendre. Il se ménage des entrées en tout lieu: les antichambres, les écuries lui sont toujours ouvertes et n’ont pas de secret pour lui. Il connaît non-seulement les personnes qui ont mis leurs chevaux en vente, ou qui ont été en visiter, mais encore ceux qui ont l’intention, le caprice fugitif de faire quelque trafic de ce genre. Il n’attend pas l’occasion, il la provoque et lui force la main: c’est l’intrigant le plus hardi qu’on puisse voir. Vous ne pouvez pas vous surprendre une pensée qui ait rapport plus ou moins directement à un cheval, sans que le maquignon ne devine cette pensée. Il a un tact d’observation raffiné, un talent de seconde vue qui vous déroute et que vous ne pouvez concevoir.

Je suppose que, par hasard, après une promenade pédestre au bois de Boulogne, vous revenez à votre domicile un peu fatigué, et que le soir, seul dans votre chambre à coucher, tout en nouant autour de votre tête parfaitement frisée un véritable foulard des Indes, vous voyez défiler fantastiquement sous vos yeux cette suite brillante d’équipages, et surtout ce délicieux alezan qui dévorait l’espace avec tant de vitesse et de feu. Alors vous vous dites follement en vous-même:.... «Tiens, une idée lumineuse!... Si je prenais un cheval... alezan, et un tilbury?... au fait, pourquoi pas?...» sans songer que vous n’avez juste que ce qu’il vous faut pour subvenir à votre existence d’homme, sans aller encore vous charger de la nourriture d’un quadrupède aussi incommode et dispendieux à entretenir qu’agréable à voir. Et vous vous couchez avec cette idée qui, au premier abord, n’est pas tout à fait dépourvue de charmes; votre cheval vous galope sans cesse dans la cervelle, vous entassez les unes sur les autres des visions absurdes, et le lendemain, à votre réveil, vous haussez les épaules en songeant à toutes les billevesées que cette idée saugrenue a fait éclore dans votre imagination. Cependant, au point du jour, vous êtes prodigieusement étonné de recevoir la visite d’un individu de mise équivoque et d’aspect hétéroclite, qui s’avance vers vous après avoir décrit un certain nombre de courbes, et après s’être acquitté consciencieusement de plusieurs salutations d’une politesse inconnue de nos jours. Vous faites asseoir l’aimable étranger qui, après un préambule captieux sur les inappréciables qualités de la race chevaline, finit par vous offrir un très-beau cheval de sang anglais qui a paru aux dernières courses, et a été acheté 5,000 francs; il vous le laissera, mais pour vous seul, au prix de 600 francs. Vous commencez par tomber des nues, et vous vous demandez comment cet homme, ange ou démon, a pu avoir connaissance d’une idée vague que vous-même maintenant n’êtes pas bien sûr d’avoir eue. Êtes-vous somnambule, et avez-vous été crier sur les toits que vous vouliez un cheval pur sang anglais? Ou bien, ce farfadet, invisible à l’œil nu, s’est-il glissé à travers les fissures de votre porte, pour écouter quoi...? vos pensées: vous l’ignorez, et vous l’ignorerez probablement toute votre vie. Quoi qu’il en soit, vous éconduisez aussi adroitement que possible votre visiteur inattendu, et vous l’accompagnez jusqu’au seuil de la porte de votre appartement, autant par politesse que pour bien vous assurer qu’il ne vous emporte par distraction ni une montre, ni un couvert d’argent. Et c’est par des soupçons aussi injurieux que vous savez reconnaître sa prévenance désintéressée!

Si le maquignon brocanteur connaît certains marchands de chevaux, et se trouve lié d’intérêts avec eux, alors sa clientèle s’étend et devient de plus en plus profitable pour lui. Le marchand de chevaux qui ne peut venir à bout de se défaire d’un cheval s’entend avec le maquignon, et alors quel atroce guet-apens pour les malheureux acheteurs ne résulte-t-il pas de cette conspiration à huis-clos, entre ces deux Machiavels d’écurie? Le cheval invendable est mis en maison bourgeoise (terme usité en pareil cas), dans une écurie louée à cet effet. Il est annoncé sur les affiches comme appartenant soit à un gentilhomme étranger sur le point de partir pour l’Orient, soit à un agent de change obligé de s’enfuir en Belgique, etc. Le thème varie suivant l’imagination du maquignon, et il en a toujours infiniment. Pendant ce temps, celui-ci fait mousser l’animal qui ne tarde pas à trouver un maître. C’est ordinairement quelque commerçant en détail, retiré des affaires, qui s’abandonne aux voluptés d’une demi-fortune, et veut avoir le noble coursier au rabais, tout comme un mouchoir de poche et un bonnet de coton.

Tous ceux qui ont ou font semblant d’avoir la passion des chevaux, passion aussi innocente que ruineuse, subissent directement ou indirectement l’importante entremise du maquignon. Le dandy improvisé sur lequel vient de tomber un gros héritage, et qui, dans le premier vertige de la fortune, veut avoir le plus beau cheval de Paris, jette l’or au maquignon, qui se baisse très-lestement pour le ramasser, et lui procure bientôt ce qu’il demande; un animal d’une apparence superbe, au poil brillant, à la robe bizarre, à la tête raide et toute d’une pièce, dressé parfaitement à se tenir cambré comme ces chevaux de carton qui servent de montre chez les selliers. Peu importe le reste, c’est à-dire justement le plus essentiel. L’agent de change qui use un cheval en six mois s’adresse, lui aussi, au maquignon: celui-ci, dans le louable but de ne pas sacrifier une nouvelle bête, la lui donne tout usée. La vieille comtesse ou baronne qui renouvelle ses équipages est trop heureuse de trouver le maquignon qui, sous prétexte de lui donner des chevaux normands, et de ne pas l’exposer à des dangers, lui fabrique tout exprès un attelage de ces gros chevaux à queue rase et à lourde tête qui ne vont jamais plus vite que le pas, et ne se souviennent d’avoir pris le trot que le jour où on les essaya pour la première fois. Que d’infortunés en outre qui n’ont pas assez de temps, assez de patience, assez d’habitude pour chercher eux-mêmes des chevaux, et remettent leur destinée entre les mains du maquignon, et combien celui-ci se fait peu scrupule de leur faire casser le cou avec un cheval vieux ou rétif, ou de les laisser en route avec des rosses poussives et boiteuses!

Le maquignon a toujours en ville une ou deux écuries, où il place incognito les objets de son trafic. C’est dans ces lieux qu’il transforme un cheval usé, étique, amaigri, en une bête superbe, pleine de bonne mine et de vigueur. C’est là qu’il restaure et remet à neuf les rosses éreintées qu’il obtient à vil prix dans les ventes après décès ou même au marché; là, qu’il les façonne à son gré, les gonfle comme une bulle de savon, leur donne un poil lisse et uni; là, qu’il leur coupe et leur rajuste les oreilles, si elles sont longues et disgracieuses, qu’il leur met une fausse queue, si la queue primitive est dénudée; là, qu’il fait disparaître pour quelques jours les engorgements qu’ils ont aux jambes, qu’il leur peint les sourcils pour dissimuler leur âge, etc. Malheur à vous si, attiré par l’odeur du fumier, vous entrez dans ce laboratoire du maquignon, où il escamote les défauts d’un cheval, et lui fait subir des métamorphoses fabuleuses, vous n’en sortirez qu’avec une rosse de plus, et quelques cinq cents francs de moins!

D’après ce tableau effrayant, on pourrait croire qu’il n’y a possibilité d’avoir de bons chevaux qu’en les allant chercher soi-même dans la Grande-Bretagne ou en Afrique. Ceci serait vrai, si ces pays étaient encore primitifs et vierges; mais la civilisation y a fait pousser le maquignon d’une façon toute _champignonne_, il y a des maquignons anglais, et des maquignons bédouins; et ces derniers, soit dit en passant, sont pour le moins aussi arabes que leurs chevaux. Or donc, quoi que vous fassiez, vous qui avez le malheur d’être assez riche pour nourrir des chevaux, il faut vous résigner à être dupé. Si vous êtes assez novice pour vous adresser à un maquignon brocanteur, vous méritez votre déconfiture, et je ne vous plains pas. Si vous mettez aveuglément votre confiance en un marchand de chevaux, vous êtes une excellente nature, digne sans doute d’un autre âge et d’un meilleur sort; mais enfin à qui la faute? D’un autre côté, si vous avez des prétentions à être connaisseur en fait de chevaux, il n’y a pas d’artifice et de ruse qu’on ne mette en œuvre pour avoir raison de votre prétendue habileté; et vous risquez fort de retomber dans la catégorie générale. Que faire alors, dira-t-on, à moins de se résigner à végéter toute sa vie en Omnibus de peur d’acheter des chevaux poussifs et gras-fondus? Ma foi, je n’en sais rien, mais toujours est-il que j’aimerais mieux acheter trois maisons qu’un seul cheval.

=Albert DUBUISSON.=

[Tête de page]

L’AGENT DE LA RUE DE JÉRUSALEM.

LE monde est un théâtre, a dit certain philosophe dans je ne sais quel livre; la vie une comédie, souvent un drame; les hommes, des comédiens plus ou moins habiles, sifflés ou applaudis. Rien n’est plus vrai. Tout ici-bas joue son petit rôlet avec plus ou moins de talent, plus ou moins d’aplomb et d’assurance.

La véritable comédie, c’est celle qui se passe dans la vie réelle; dans ces situations périlleuses où chacun dispute avec adresse le terrain à son adversaire, où l’on sent qu’il s’agit, non point d’une fiction comme à la scène, mais d’un intérêt positif: dans ces crises de la vie intime où chaque spectateur devient acteur, acteur d’autant plus énergique et passionné qu’il y va quelquefois de la liberté, de l’existence, de l’honneur. Aussi y a-t-il dans le monde beaucoup de comédie, mais bien peu de comédiens. Entre la femme qui joue avec tant de finesse son rôle près de l’époux trompé, et le génie si flexible de l’habitué des cours, se place naturellement une classe d’hommes dont le nom est bien connu du public, mais dont les mœurs, les habitudes, l’adresse diplomatique, se dérobent à l’observation. C’est un type dans notre société, mais un type qui varie à l’infini: c’est l’agent de police.

Assurément il n’est personne qui ne connaisse de nom les agents de la rue de Jérusalem; mais peu d’hommes ont étudié leur position. Je ne veux parler ni de la garde municipale, c’est un corps de troupes; ni des sergents de ville, protecteurs zélés de la morale publique, et qui ne craindraient pas d’arrêter Fanny Elssler elle-même, si elle venait, par une belle soirée d’été, hasarder la voluptueuse cachucha sous les ombrages de la Chaumière, ou dans le cercle galant de Tivoli. Mais il est une sorte d’agents qui échappent à tous les regards, à toutes les études, à tous les calculs. Ce sont les agents secrets, soit de la politique, soit de la sûreté publique.

En vérité, ce sont de singulières idées que celles du public sur l’organisation de la police. A entendre un bon bourgeois, il ne serait point de rues, de passages, de promenades publiques, de musées, qui ne fussent encombrés d’une foule d’agents secrets et de voleurs non moins nombreux. Pour les voleurs, je ne dis pas non; mais pour les agents, ils sont en assez petit nombre; seulement ils savent se multiplier avec tant d’adresse, qu’un seul suffirait à la rigueur pour garder Paris.

La direction de la police est divisée en deux branches principales: _la police administrative_ et _la police judiciaire_. Chargée du maintien habituel de l’ordre public, la première doit surtout prévenir les crimes et délits; c’est peut-être à cause de cela que nous avons des émeutes, et que les citoyens courent chaque soir le danger d’être assassinés en rentrant dans leur domicile plus ou moins conjugal. La seconde a pour objet spécial de réprimer les délits quand ils sont commis, et de frapper les criminels lorsqu’il n’est plus temps. La police administrative se subdivise en _police générale_ et _police municipale_. Les bureaux de celle-ci ont dans leurs attributions la sûreté et la liberté publiques, les incendies, la bourse, les patentes, la surveillance des lieux publics, des théâtres. Quant à la police générale, elle reçoit et délivre les passe-ports pour l’étranger, s’occupe du vagabondage, de la mendicité, des musiciens ambulants, sauteurs de corde et autres baladins, hors ceux de la cour; elle est en outre chargée de l’examen des prisons, et ce qui n’est pas moins répugnant, des maisons de tolérance; enfin la haute police rentre dans ses attributions.

Le préfet de police a sous ses ordres les commissaires de police, les officiers de paix, qui, en l’an IV de la république, portaient un petit bâton blanc à la main avec ces mots gravés, _force à la loi_. Sur le pommeau de cette baguette de _constable_ était peint un œil, symbole de la surveillance. Plus tard, le 19 nivôse an X, leur costume changea. L’habit bleu, avec collet et parements écarlates, gilet rouge, culotte également rouge, remplaça l’habit à la Robespierre. Sur le collet et les parements seulement était attaché un galon d’argent de neuf lignes de large; puis un chapeau à la française, avec ganse d’argent, bouton uni portant en exergue, _la paix_, et un sabre suspendu en bandoulière, complétaient cet uniforme qui de nos jours ferait courir les petits enfants, comme au joyeux temps du carnaval. Hélas! combien ne sont-ils pas déchus! L’ignoble redingote, couleur quelconque, a remplacé l’élégant uniforme, une seule ceinture bleue leur est encore permise.

Sous les ordres du préfet se trouvent immédiatement les commissaires de police de la Bourse, le commissaire de la petite voirie, les commissaires et inspecteurs des halles et marchés, et les inspecteurs des ports. De plus toute force armée, la garde municipale, les trois brigades de sergents de ville, sont à sa disposition. A l’intérieur, la police se trouve partagée en trois divisions, trois bureaux principaux, la sûreté et la liberté publiques, les mœurs et la police secrète politique.

C’est une croyance profondément enracinée chez nous que, pour être agent de police, il faut avoir été voleur. Quelle erreur, grand Dieu! Il y a six années environ cela se passait encore ainsi; mais depuis, la police a bien changé, le noir est devenu blanc, on a badigeonné toutes ses faces. Aujourd’hui l’on est plus difficile pour admettre un employé que pour choisir un préfet de police; du moins, faut-il être plus habile et plus honnête homme. Le candidat à cette déplorable position est scrupuleusement examiné dans sa vie passée et présente, dans son intérieur, dans les actes les plus minutieux de sa pénible existence; s’il a commis quelque délit, il est refusé; s’il en commet durant l’exercice de ses fonctions, il est expulsé, chassé, honni. Dites donc encore après cela que le service de sûreté est fait seulement par des coquins!