Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle

Part 42

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Le café de Foy est l’établissement où le garçon fait le plus vite fortune; c’est du moins, ce que l’on dit partout. Quoi qu’il en soit, il faut convenir que nulle part l’éducation de l’homme au tablier blanc n’est aussi parfaite. Le garçon du café de Foy, empressé comme celui du café Lemblin, coquet comme celui des boulevards, a, de plus qu’eux tous, un certain air de dignité, de politesse diplomatique qui annonce un contact plus fréquent avec la vraie bonne compagnie. Le garçon du café de Foy ne ressemble pas aux autres: il est tout à fait lui. Vous remarquerez, en entrant dans l’enceinte où il fonctionne, que toujours il est d’une taille élevée. On dit dans l’arrondissement du Palais-Royal: «Grand comme un garçon du café de Foy.» Militairement parlant, on pourrait établir que les garçons de salle de Paris forment un bataillon dont la compagnie de grenadiers est au café de Foy. Rien de plus modeste, d’ailleurs, que les lambris sous lesquels il sert les amateurs de café. Les dorures, les peintures, les glaces immenses, ne scintillent pas autour de lui; le luxe ne peut pas lui monter à la tête. Il va et vient dans une salle mesquinement décorée, soutenue par de tristes piliers et chauffée par un poêle qui n’a rien de remarquable que son ampleur. Sous le rapport de la décoration, le café de Foy vit tranquillement, depuis des années, sur la renommée d’une caille, peinte autrefois par Carle Vernet, au plafond sur lequel elle vole encore à l’heure qu’il est. C’est une vieille maison de la bonne roche, où le garçon est toujours un homme choisi. Il vient là tout jeune, il y grandit, il y blanchit. Il met toute sa vie entre ces vingt pieds carrés dans lesquels un public d’élite s’assied tous les jours. Ne pas confondre avec les fumeurs de cigares qui, pendant l’été, entourent les tables du jardin: nous parlons de l’intérieur, et il est bien convenu que, nous autres amateurs du tabac de la Havane, nous sommes des gens mal élevés.

Il y avait une fois un baron. Pauvre gentilhomme! il était bien à plaindre. Son vieux castel de Bretagne avait été vendu comme propriété nationale; ses bons chevaux de bataille avaient été tués dans les guerres de l’émigration; il avait mis ses diamants en gage chez un juif allemand, pour prêter de l’argent à un prince français qui ne le lui avait pas rendu, selon l’usage. Il ne restait au baron de K...... qu’une rente de 1,200 livres et la liberté de vivre, que Bonaparte, premier consul, lui avait fait expédier par la poste, dans un moment de bonne humeur. De retour à Paris, M. de K...... avait sagement arrêté avec lui-même qu’il n’irait plus à l’Opéra, qu’il ne jouerait plus au pharaon, qu’il achèterait un parapluie et qu’il mangerait chez un gargotier. Mais quoi! le bon compatriote de Bertrand du Guesclin n’avait pu renoncer à son cher café à l’eau après le dîner: il y tenait comme à sa croix de Saint-Louis, comme à son opinion politique. Brossé, ciré, propre comme un vieux soldat, il venait tous les soirs au café de Foy prendre sa demi-tasse; c’était sa seule joie au milieu des grandes joies de cette époque, où la France fêtait Marengo et le repos de la guillotine. Il avait adopté une table devant laquelle il prenait place toujours. Par suite, il était toujours servi par le même garçon, chacun des servants d’un café ayant une ligne de tables à surveiller. M. de K......, élevé au sein de l’opulence, avait contracté l’usage de l’or depuis ses dents de sept ans. Il était habitué à payer, et à payer richement. Entraîné par cette douce routine, il entra un soir au café de Foy sans un sou dans sa poche, et il prit son café comme à l’ordinaire; puis, quand il voulut partir, il tira sa bourse! Le garçon vit tout de suite, dans les traits consternés de l’émigré, le funeste état des choses, et, en desservant sa pratique, il dit à voix basse: «C’est payé!» En effet, il paya la demi-tasse. Oh! il faudrait un litre d’encre, un paquet de plumes et deux rames de papier pour peindre les combats que se livra M. de K...... le lendemain quand l’heure du café sonna au cadran de ses habitudes, car le lendemain, comme la veille, le pauvre soldat de Condé était, comme on dit, à sec. Que vous dirai-je? il entra, possédé par ce besoin aussi terrible que la faim peut-être, ou du moins qui est une faim d’un autre genre. Son café fut payé encore par le garçon. Il le fut pendant plusieurs années, et le comptoir ignora toujours ce détail de la grande salle. Seulement, le maître du lieu ne cessait de s’extasier sur l’exquise politesse du _ci-devant_, qui n’entrait, ne sortait jamais sans lui faire deux révérences d’ancienne cour. Hélas! le vieux gentilhomme croyait saluer son créancier, et son vrai créancier c’était le garçon, dont la discrète bonté ne se démentit jamais, qui supportait patiemment les rebuffades du baron quand le café était moins chaud que de coutume, et qui portait tous les soirs à la dame du comptoir l’argent de la demi-tasse comme s’il venait de le recevoir.

On sait que les émigrés furent indemnisés, un peu chèrement même! Un jour celui dont il est question arriva au café de Foy avec une énorme cocarde blanche et un portefeuille garni de billets de banque. Il demanda son compte, et on lui dit qu’il ne devait rien. Étonnement, stupéfaction. Le garçon fut appelé.

Le brave homme avoua, en rougissant, que, depuis des années, il payait sans rien dire le café du baron, et le baron pleura, et il embrassa devant tout le monde le garçon de café en disant: «Et toi aussi, mon enfant, tu étais un courtisan du malheur!»

M. le baron de K...... a dépouillé le garçon de café de la serviette et de la veste, et il lui a donné les fonds nécessaires pour acheter un établissement.

_N. B._ Ce garçon de café-là était bonapartiste.

Les physionomies du garçon de fourneau et du garçon de billard forment deux types à part et qui n’ont rien de commun avec celle du garçon de salle. Ce dernier, serviteur de tout le monde, est connu de tout le monde; les deux autres sont cloués à une place unique: l’un devant le feu où il prépare le café, le chocolat, etc.; l’autre à un billard, qu’il prend comme fermier au maître de la maison, et avec lequel il spécule sur les passions des habitués de la poule. La physiologie de ces deux individus ne peut être traitée que par un alchimiste et un joueur de billard consommé. Or, je ne saurais mettre de l’eau en ébullition sans me brûler les doigts, et je n’ai jamais fait au billard qu’un _doublé_, encore était-ce un raccroc. _Non sum dignus._

Le garçon de café--genre moderne--ne s’embarrasse pas sitôt d’une famille. Comme il est, de toute rigueur, bien fait et bien élevé, il vit en sultan au milieu d’un nombre imposant de demoiselles de comptoir. Il n’a, l’heureux homme, qu’à leur jeter le mouchoir,--je veux dire la serviette.--Ce sont elles qui font plisser ses chemises, qui harcellent la blanchisseuse pour que celle-ci tienne toujours le linge d’Oscar ou de Frédéric dans un état de blancheur _entière_. Confiant dans leur zèle, dans leur économie, le garçon de café leur abandonne souvent même le soin de payer les mémoires. Quand cet Alcibiade en tablier a trente ans, il songe à l’avenir. Il achète un habit noir pour les jours de sortie, il mange de la pâte de Regnault et place ses économies. L’ambition éclôt dans son cœur, il destitue les inspectrices de sa lingerie, et, dans son sommeil tourmenté, il ne rêve plus qu’établissement à son nom, que grande salle toute d’or, comme les palais des _Mille et une Nuits_, avec un comptoir de bois en citronnier, des torrents de gaz et des peintures de Cicéri. Dès ce moment le garçon de café se fait inscrire dans une compagnie de la garde nationale; il cherche une femme et une maison neuve formant coin de rue. Quand il a trouvé l’une et l’autre, il s’entoure des artistes les plus distingués, comme les vieux Médicis quand ils faisaient construire leurs palais; et il fait travailler peintres, doreurs et mouleurs dans le rez-de-chaussée qu’il a loué à raison de 20,000 francs chaque année, sans compter le pot-de-vin. Les pots-de-vin se fourrent partout aujourd’hui. A sa voix la palette de vingt Raphaëls s’épuise; ces murailles nues, que les lourds Limousins construisaient encore il y a trois mois, se chargent de fresques étincelantes. A la place des Napoléons à petit chapeau et des inscriptions érotiques tracées naguère au charbon par les gâcheurs, vous voyez de riches et beaux Indiens,--des Indiens d’opéra,--poursuivre le tigre royal sur leurs chevaux de race; vous voyez un tournoi où messire Bertrand du Guesclin emporte le prix devant toute la noblesse de Bretagne; vous voyez des nymphes nues, une Psyché qui s’envole, un Mercure qui porte dans les airs les ordres de son patron; vous voyez des oiseaux de toutes les nuances, des fruits de toutes les couleurs.

Le comptoir, chef-d’œuvre de l’ébénisterie moderne, se dresse dans une niche dorée. Il est orné déjà de coupes en vermeil que Benvenuto Cellini n’eût pas désavouées, et une beauté de choix a été retenue d’avance pour occuper chaque jour, à raison de 100 francs par mois, ce trône magnifique. Le garçon de café, devenu maître à son tour, a obtenu un crédit chez les négociants qui vendent en gros les objets de consommation qu’il va donner en détail au public. Une douzaine de réclames, dans lesquelles les courtiers d’annonces citent, à leur manière, les palais d’Armide et de Cléopâtre, sont lancées dans les journaux. Le jour de l’ouverture arrive enfin.

L’établissement nouveau fait 6,000 francs de recettes. Le propriétaire fait mettre des jabots à toutes ses chemises, il marchande un tilbury et il se demande déjà s’il achètera un château en Beauce ou en Normandie. Il jure sur son fourniment de garde national qu’il ne céderait pas son fonds à moins de 600,000 francs, et il dit à tout propos cette phrase qu’il s’est fait faire par un homme de lettres de ses amis: Le bouge qui s’appelle le café de Foy!

Mais un autre fou ouvre dans le voisinage un café plus riche encore. Il y a jeté 100,000 francs de dorures, de peintures et de glaces. Le public qui aime à rire va s’engouffrer tous les soirs dans ce nouveau palais de fée, et l’autre palais, comme celui d’un ministre disgracié, devient une solitude.

Le maître du lieu, alors, est entièrement libre de déposer son bilan et de donner trois pour cent à ses créanciers. Il met à couvert le plus de fonds possible, et quand il a satisfait aux exigences de la loi qui régit les faillites, il va vivre de son revenu au pays natal. Mais il n’est qu’un petit rentier, il n’a qu’une maison chétive, deux carrés de choux, une mare pour ses canards de Barbarie. La maladie des rois détrônés le saisit un jour, et il meurt d’ennui au milieu d’une famille inconsolable.

Le garçon de café rococo,--celui que ses camarades intitulent dédaigneusement perruque,--a presque toujours une femme légitime et des enfants en chambre dans le voisinage. La femme fait ordinairement des gilets ou des pelotes médicamenteuses pour messieurs les chirurgiens herniaires. Chaque tête de cette famille-là possède à son nom un livret à la caisse d’épargne. Le chef met patiemment sou sur sou pendant des années, et il crie toujours misère, puis un beau matin il prend aussi un établissement. Mais il ne perd ni son temps ni son argent à créer un palais de merveilles. A l’affût des faillites, il en trouve une sur son chemin, qui lui donne, à un rabais fabuleux, pour 80,000 francs de glaces, de peintures, avec un fonds bien commencé et un matériel tout neuf. Assis sur les ruines des autres, le garçon de café achalande tout doucement la maison dont il est devenu maître. En quatre ans il arrive au chiffre de fortune qu’il a toujours ambitionné. Joueur prudent, il cesse alors de tenter le destin, et il vend fort cher ce qu’il a acheté presque pour rien. Vous le voyez ensuite faire l’usure dans une petite maison isolée, dont la porte est garnie de ferrures, et la cour ornée d’un chien de montagne toujours de mauvaise humeur.

Parvenu a cet apogée, il est facile à reconnaître: dans les cafés, il paie toujours sa demi-tasse sans rien donner au garçon; il loge au Marais, ou rue de Charonne, et aux Batignolles surtout; il a un col de chemise très-haut, l’accent de la basse Normandie et un regard à quinze pour cent.

Tolérant, laborieux, fidèle, de bonne compagnie, le garçon de café supporte, sans hausser les épaules, les façons départementales de certains consommateurs qui lui demandent effrontément _le bain de pied_ et boivent dans leur soucoupe; il est debout du matin au soir et souvent, par sa manière de servir, il achalande la maison pendant que le maître joue aux dominos, ou à la hausse et à la baisse; témoin, instrument des bénéfices énormes de ce patron, il amasse sans envie des pièces de deux sous à côté de ce tas d’argent qui grossit tous les jours; il oublie, il ignore que le tronc touche à la caisse; il peut, dans l’occasion, répondre convenablement à l’homme du monde qui est venu seul au café, et qui aime mieux la conversation que la liqueur. Concluons donc, en présence de tant de qualités et de vertus, qu’une foule d’hommes considérables dans l’armée, la magistrature, la littérature, l’administration... dans l’instruction publique, surtout... ne seraient pas dignes de porter le tablier blanc.

=Auguste RICARD.=

[Tête de page]

LE MAQUIGNON.

Bien que notre époque ait donné naissance à une effrayante quantité de _floueurs_ de toute espèce, et qu’elle ne paraisse pas s’arrêter dans cette voie éminemment progressive, elle ne peut cependant usurper la gloire d’avoir enfanté le maquignon. Le maquignon est né depuis longtemps et a eu l’avantage très-mérité de servir de modèle aux plus fins exploiteurs de la crédulité française et surtout parisienne. Mais quoiqu’il ne sorte pas du grand moule des Roberts-Macaires du dix-neuvième siècle, ce n’est pas à dire pour cela qu’il prétende leur être inférieur. Il les vaut tous; il sourit de pitié en songeant aux roueries à lui connues qu’on donne pour invention récente, et vient merveilleusement confirmer cet adage, qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil, et que la moitié de la société a été de tout temps destinée à être dupée par l’autre. Le maquignon s’acquitte de cette dernière tâche avec infiniment d’esprit et d’agrément. C’est lui qui a employé le premier tous ces artifices ingénieux avec lesquels il est d’usage, j’allais dire de bon ton, de berner, dans toutes les classes et dans tous les états, la bonhomie du peuple le plus spirituel de l’univers. Il est adroit, insinuant, grand parleur, d’un aplomb, d’une assurance imperturbables: vous vous défiez de lui, vous vous tenez sur la réserve, car vous connaissez ses ruses, et cependant il vous prend toujours au même piége, sans cesse employé et sans cesse avec succès, il fait de vous ce qu’il veut: involontairement, vous écoutez ses paroles, vous subissez son influence. Ce n’est pas à vos yeux que vous devez vous fier, mais à lui seul: il le dit hautement, et il appuie ce raisonnement logique de tant de preuves excellentes; il parvient à donner tant de légèreté et de grâce à ce cheval lourd et massif, tant de finesse à ces jambes carrées, tant de vigueur et de feu à cette tête molle et inerte, que vous finissez, bon gré, mal gré, par être ébloui, enchanté, et que vous payez à beaux deniers comptants le descendant presque certain d’Eclipse et de miss Annette. Inutile de dire que l’illustre rejeton est souvent bon tout au plus à conduire des choux au marché des Innocents.

Il y a deux classes de maquignons qui ne se ressemblent nullement, excepté par ce point commun, à savoir l’adresse inappréciable de faire voir à tout le monde qu’un cheval bai est gris-pommelé, et que des chevaux flamands sont des pur-sang anglais. C’est d’abord le _maquignon marchand de chevaux_, c’est-à-dire tenant manufacture et entrepôt de coursiers plus ou moins de selle et de trait, puis le _maquignon brocanteur_.

Le marchand de chevaux est facile à reconnaître. C’est un type tout à fait tranché et sortant des types vulgaires. Le plus souvent il possède un riche embonpoint, une large figure rubiconde légèrement rembrunie à l’extrémité du nez, ce qui laisserait supposer qu’il ne se sert guère d’eau que pour se faire la barbe, une figure ouverte et bonhomme, des manières brusques et cavalières, mais des yeux d’une obliquité perfide et d’une finesse interrogatrice dont il faut profondément se défier. Il porte invariablement une redingote de couleur claire qui produit sur ses quadrupèdes le même effet magnétique que la redingote grise du grand homme sur les vieux grognards: sa tête est surmontée d’un chapeau très-râpé et d’une forme antédiluvienne qui lui sert à la fois de préservatif contre les injures de l’air, et de tambour pour exciter ses chevaux. Il est en outre orné en toute occasion d’un fouet formidable, sceptre respecté avec lequel il gouverne son empire piaffant et hennissant. Ce meuble indispensable ne le quitte jamais: il mange, il boit, il se promène, il s’assied, il dort, son fouet à la main: il y a entre son fouet et lui une adhérence que rien ne saurait briser. Otez-lui son fouet, et il perdra tous ses avantages. Son langage manquera de l’accompagnement le plus nécessaire; ses chevaux ne marcheront plus, ne caracoleront plus, ne feront plus toutes ces petites gentillesses qui vous séduisent; c’est un homme démoralisé, ruiné, son état est perdu; il n’a plus qu’à mener ses bêtes au marché. Quand il entre dans l’écurie, un petit sifflement annonce sa présence, et alors il se fait un mouvement général et précis comme sur la ligne d’un bataillon. Toutes les croupes se rangent, s’alignent, les têtes se lèvent, les oreilles se dressent, les chevaux sont magnifiques. Vous admirez, et vous ne savez que choisir. Le marchand de chevaux le sait mieux que vous; il fait sortir un cheval dont il vous a montré la belle tenue, et pendant qu’il vous entretient de l’utilité que vous pouvez en tirer, de sa docilité, de sa force, de son ardeur, de ses qualités universelles, on le brosse, on le peigne, on le lisse, on lui introduit sous la queue une certaine quantité de gingembre, ce qui le jette dans une inquiétude continuelle, et lui donne une apparence de feu et d’impatience. C’est alors qu’on va le faire trotter: ceci est un des grands arts du maquignon, car à cette allure se révèlent ordinairement les défauts d’un cheval. Un gaillard élancé, et taillé hardiment, prend la bête par la bride et la tient serrée sous la mâchoire, le maître fait claquer son fouet et lui pince fortement les flancs. Le cheval comprimé par une main ferme qui lui lève la tête, et pressé par la lanière qui lui caresse désagréablement les jambes, sautille, gambade, se cabre: sa peur, son étonnement, changent son allure, le cambrent, lui donnent de la souplesse et du jarret. Vous êtes ravi, émerveillé, vous achetez l’animal, et vous vous frottez les mains de joie d’avoir fait un aussi magnifique marché; de son côté, le marchand n’est pas fâché de s’être débarrassé d’une bête dont il ne pouvait se défaire, et tout le monde est content. Le marchand de chevaux a un talent particulier pour rendre un cheval beau à voir, pour lui arrondir comme par enchantement le ventre et la croupe, il le nourrit de pommes de terre, de son, de carottes, que sais-je? N’étant pas maquignon, je ne puis vous le dire, et je le serais, que je vous le dirais encore moins. Mais au bout de huit jours cet embonpoint factice tombe, le cheval vous apparaît tel qu’il sera toujours entre vos mains, côtes saillantes, ventre flasque, croupe anguleuse. Il est ce qu’on appelle _débourré_. Le maquignon trouve toujours moyen de vous vendre son cheval le prix qu’il en veut. Si cet honnête industriel est de bonne humeur, et il l’est toujours avec ceux que son coup d’œil exercé lui révèle comme des acheteurs généreux, il fermera la bouche à toutes vos observations par sa plaisanterie insinuante. Habile à caresser vos faiblesses, il piquera votre amour-propre par sa brusque flatterie, ou fera sourire votre ennui par ses calembours d’écurie et son rire aussi bruyant que le claquement de son fouet. Il réfutera d’autant plus victorieusement toutes vos allégations, qu’il n’ignore rien de vos intentions cachées. Il sait si vous avez envie de son cheval, si vous en avez vu d’autres, où vous êtes allé, si vous avez un vétérinaire, et quel il est; il a des affidés, des espions, une haute police partout: il met en œuvre un machiavélisme inouï de combinaisons. Si vous venez visiter ses chevaux comme simple flâneur ou comme mandataire d’un ami, il ne sera plus le même; il vous toisera de la tête aux pieds comme pour vous dire que vous n’avez pas l’étoffe et l’allure d’un acheteur de chevaux; il ne se donnera pas la peine de vous montrer lui-même sa marchandise, et vous laissera errer seul dans ses écuries. Heureux si votre curiosité ne vous vaut pas quelque morsure ou quelque ruade! Dans la vie privée, le marchand de chevaux n’a plus cette douceur, ce mielleux de langage et de manières qu’il prodigue aux amateurs. Alors il est bourru, haut de verbe, grand jureur, mari brutal: il se croit toujours à l’écurie derrière ses chevaux, gourmandant, criant, fouettant. S’il a des enfants, il les traite absolument comme des poulains, les tient serrés, les fait manœuvrer avec la chambrière, et ne les laisse pas faire une gambade sans sa permission. Il se refuse en général toute espèce de plaisir extraordinaire; il est bien dans son écurie; il y reste: c’est là son atmosphère de prédilection, le milieu dans lequel il est le plus à l’aise; il a garde de s’en séparer. Il est certain que dès qu’il en sort, ce n’est plus le même homme; il est emprunté, lourd, épais. Il n’a plus la _désinvolture_ qu’on remarque en lui quand il se tient fièrement devant un cheval, le fouet à la main. Il ne sait pas donner le bras à son épouse: dans sa distraction, il irait presque jusqu’à la saisir par le cou ou les épaules: il ne comprend rien à ce qui l’entoure; il est dépaysé, désorienté: tout pour lui n’a qu’une odeur, celle du fumier; tout se résume en un seul objet, un cheval. On conçoit qu’avec cette idée fixe et tenace, les choses extérieures doivent avoir pour lui fort peu de charme et d’intérêt. Aussi ne quitte-t-il guère ses pénates, c’est-à-dire ses coursiers, que pour aller à la recherche de nouveaux élèves. Alors il parcourt les provinces, assiste aux foires, et s’approvisionne de chevaux qu’il baptise des noms qui lui paraissent se rapporter le mieux à leurs formes. Le Limousin lui fournira le cheval anglais, ou même arabe (pourquoi pas?); l’Alsace, la Flandre, la Normandie le mettront à même de satisfaire aux nombreuses demandes qu’on lui fait de chevaux hanovriens et mecklembourgeois; enfin, il trouvera aisément toutes les races de chevaux européens, sans sortir de France. Et, au fait, nous autres Parisiens, nous sommes si bons enfants, quand il s’agit de chevaux, qu’il y a plaisir et profit à nous duper; c’est une bénédiction. Pour peu qu’un cheval ait l’œil vif, la tête gracieusement pliée, et de l’entrain dans le jarret, nous le proclamons tout de suite de sang arabe; pour peu qu’un autre ait les jambes fines, la tête mince, le corps svelte et allongé, nous crions au cheval anglais. Le marchand de chevaux nous en donne comme nous en voulons; nous n’avons pas le droit de nous plaindre.