Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle

Part 41

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--Il se porte comme un roi. A propos, savez-vous que ma femme est accouchée de son deuxième? Ces enfants, ça vient, ça vient au moment où l’on est déjà assez embarrassé pour soi. Dites donc, c’est ma femme qui a été joliment _goûtée_ à Strasbourg!... Mais nous voilà tous les deux sur le pavé! C’est assommant, ma parole d’honneur! Tâchez donc de nous trouver quelque chose: je ne demande pas mille écus par mois: tenez, pourvu que nous ayons de quoi _boulotter_ tout doucement, je serai content. J’aurais pourtant le droit d’être plus exigeant. Quand on a joué les premiers rôles à Strasbourg...

--Parbleu! je le sais fort bien que tu as joué les premiers rôles à Strasbourg, puisque ton engagement a été fait par moi. Mais sois tranquille, je te soignerai.... tu peux en être sûr.

--Allons, au revoir, je compte sur vous.»

L’artiste est déjà sur l’escalier qu’on entend encore murmurer: «Dire que j’ai joué les premiers rôles à Strasbourg!... Gueux de directeurs! chiens de directeurs!» En sortant de chez le correspondant, le premier rôle de Strasbourg va retrouver quelques compagnons d’infortune dans le jardin du Palais-Royal, rendez-vous de prédilection des artistes sans engagement. C’est là qu’ils se consolent de la rigueur du sort en maudissant de concert les directeurs et le public. Mais, remarquez-le bien, jamais ils ne se permettent la moindre excursion dans les cafés d’alentour: ils se contentent du rafraîchissement naturel que leur fournit l’ombrage des tilleuls. Hélas! le pont des _Arts_, ce pont qui par sa dénomination même devrait leur être ouvert n’est pour beaucoup d’entre eux qu’un affreux sarcasme. Heureusement qu’on peut vivre d’espoir: tous rêvent un brillant engagement et une large moisson de couronnes:

Sans l’espérance, point d’avenir; «Sans l’espérance, mieux vaut mourir.»

La chanson dit vrai.

Revenons au correspondant. Il est plus difficile de savoir ce qui se passe dans son cabinet, lorsque c’est une actrice qui va solliciter. Nous ne voudrions rien affirmer de crainte d’éveiller quelques susceptibilités; mais nous pensons que les honoraires de deux et demi pour cent ne sont pas les seuls bénéfices auxquels il puisse prétendre. Le soir, il fréquente assidûment les théâtres et ne manque jamais une première représentation. La porte des acteurs lui est ouverte comme celle du public. Dans la salle, on le voit à l’orchestre causer familièrement avec un journaliste; derrière le rideau, on l’aperçoit adossé contre un portant[17], plonger sans façon ses doigts dans les tabatières des artistes, qu’il tutoie presque tous, depuis le plus ignoré jusqu’au plus connu. Et ceci n’a rien de surprenant, car ces gens qui sont aujourd’hui l’idole chérie du public et des directeurs ont autrefois passé par ses mains, pauvres et sans réputation. C’est lui qui les a poussés dans la route, qui leur a fait gagner leurs éperons. Personne ne pourrait publier des mémoires plus curieux: il sait tous les bons mots des acteurs en vogue, la chronique scandaleuse de tous les théâtres, le nombre des amants de mademoiselle _une telle_, le chiffre exact des dettes de telle autre.

[17] Portant, pièce de bois destinée à soutenir les décors.

Il n’est pas de gazetier mieux à portée que lui de recueillir ces bruits de coulisses, ces anecdotes de foyers et en général ces mille riens dont le public parisien est si friand. Nombre d’artistes fameux ne dédaignent pas de le consulter sur un effet à obtenir, sur la manière de terminer une tirade. Quelquefois il est ou il a été lui-même un acteur de plus ou moins de talent. Nous avons maintenant une célébrité d’un de nos théâtres secondaires, qui est en même temps un marchand de chair humaine assez famé.

D’ordinaire il est bon enfant dans toute l’acception du mot, et mérite à bon droit le nom d’ami des artistes. Il a constamment à leur service quelques-unes de ces bonnes paroles parties du cœur, et, ce qui est plus positif, quelques pièces de cent sous à leur _prêter_ dans les cas pressants. Ils devraient donc lui garder de la reconnaissance, mais il n’en est pas toujours ainsi. Il faut entendre certains comédiens (tristes victimes de _l’injustice_ du public) déblatérer sur le compte de ce pauvre correspondant! Comme ils l’habillent, grand Dieu! A les en croire, il n’est pas de juif, d’usurier qui soit plus rapaces que lui! La chute d’un homme de talent, le succès d’un _croûton_[18], ils lui mettent tout sur le dos! Et puis ces messieurs se plaignent d’avoir du bonheur devant la rampe et du malheur devant le correspondant: c’est-à-dire que, par une fatalité inconcevable, chaque fois qu’il est venu les voir jouer, ils n’ont pas eu leur succès accoutumé, ils n’ont pas brillé de tout leur éclat: ce qui fait qu’ils ont été estimés moins qu’ils ne valaient réellement, etc., etc.

[18] Croûton, synonyme de galette.

Le correspondant tient de l’acteur par sa prédilection pour les étages élevés: il se loge d’habitude au troisième ou au quatrième au-dessus de l’entre-sol. La grandeur de son appartement varie suivant le nombre des personnes qui composent sa famille, mais les deux plus belles pièces sont toujours consacrées aux besoins de sa profession. L’une (celle qui est la plus vaste) lui sert de salon d’attente, et l’autre de cabinet de travail. Celle-ci est meublée comme le sont les cabinets de rédacteurs, d’agents d’affaires; seulement, on est sûr d’y trouver quelque scène de drame reproduite par le crayon ou le pinceau, quelque portrait d’artiste célèbre, _donné à son ami *** correspondant, comme souvenir d’amitié_. Assez souvent il occupe un commis à douze cents francs qui fait les écritures et le représente en son absence.

A l’époque du renouvellement de l’année théâtrale, c’est-à-dire à l’approche de Pâques, le salon d’attente du correspondant présente à l’observateur un coup d’œil assez piquant. On a peine à trouver place sur les chaises disposées le long des murs, tant est grande l’affluence de comédiens des deux sexes. La première chose qui saute aux yeux tout d’abord, c’est que les visages de la partie mâle de la société sont tous rasés avec le plus grand soin: on n’aperçoit pas la moindre apparence de barbe, le plus petit vestige de moustache ou de favoris. Mais ceci est une des nécessités de l’état, et les disciples de Thalie et de Melpomène doivent déposer en offrande sur l’autel respectif de ces déesses jusqu’au dernier poil de leurs barbes. L’encre de la Chine et la sépia leur offrent d’ailleurs une utile ressource.

Nous remarquerons ensuite qu’avec un peu de tact il est facile d’assigner à chacun l’emploi qu’il occupe au théâtre. Le jeune premier se distingue par son habit à la française, ses gants beurre-frais et sa frisure anacréontique; le premier rôle se promène d’un air fier, drapé majestueusement dans son manteau (le premier rôle a un faible pour le manteau); le comique, continuant à la ville le caractère qu’il a devant la rampe, cherche par ses _lazzi_ à provoquer le rire de l’assemblée; le ténor léger, pirouettant lourdement sur lui-même, se décèle par sa rotondité et le nombre de bagues qui ornent ses doigts bouffis; la prima donna roucoule d’une manière plus ou moins juste. Dans cette salle, c’est un bruit, un bourdonnement continuel, qui rappelle assez bien la confusion des langues. Portons nos regards sur les murailles du salon: on a peine à démêler la couleur du papier qui les recouvre, tant il est surchargé d’affiches et d’annonces de toutes sortes, le plus souvent écrites à la main. On lit d’un côté: «Bonne table d’hôte à 22 sous: on a potage, trois plats au choix, dessert, carafon de vin et pain à discrétion;» plus loin: «Rouge végétal et blanc de baleine superfin à vendre, s’adresser au bureau.» D’un autre côté: «Belle garde-robe de premier comique à céder: on accordera des facilités pour le paiement, etc., etc.»

A l’arrivée du correspondant, toutes les conversations cessent: on l’entoure, on se presse autour de lui. Il faut le voir distribuer des poignées de main à droite et à gauche; à celui-ci c’est un mot flatteur sur le succès qu’il a obtenu, à celui-là c’est une parole de consolation pour son peu de bonheur.

«Eh! bien, Casimir, dit-il en s’adressant à un premier rôle, j’espère que tu n’as pas été maltraité à Lyon. Peste! quel succès!

--Mais, oui, mais, oui, reprend celui-ci en se rengorgeant, ça n’a pas été trop mal. Aussi on ne m’aura pas cette année à moins de six mille et un bénéfice: c’est à prendre ou à laisser.

--Et toi, mon pauvre Saulieu, tu as donc eu du _désagrément_ à Rouen?

--Ne m’en parlez pas! Je débute avec ma femme dans la même pièce: ma femme obtient un succès colossal, et moi je suis _empoigné_ depuis ma première scène jusqu’à la dernière: aussitôt que j’ouvrais la bouche, c’était des cris, un tapage à faire crouler la salle. Tout le monde se fait _attraper_ dans cette chienne de ville-là!... Adolphe, vous savez cette belle fourchette..., ce farceur qui a toujours la fringale, a débuté le lendemain dans un rôle charmant, un véritable _emporte-pièce_: eh bien! ça ne l’a pas empêché d’être _égayé_[19], et pourtant il n’est pas _maladroit_. Ce qui me contrariait, c’était de me séparer de ma femme, car il m’a bien fallu trouver ailleurs un engagement.»

[19] Égayer tient le milieu entre siffler et huer.

Laissons le marchand de chair humaine en compagnie de ses marchandises bonnes ou mauvaises, saines ou avariées, et terminons en deux mots ce qui nous reste à dire.

La fin de cet industriel n’offre rien de remarquable: elle est celle de tout honnête négociant qui a su gagner par son travail de quoi vivre tranquillement. Seulement, par une de ces bizarreries si communes à notre espèce, on observe qu’après avoir acquis sa fortune à trafiquer de son semblable comme d’un bétail, il n’est pas rare de le voir devenir sur ses vieux jours philanthrope et pointilleux à l’excès sur tout ce qui regarde la dignité de l’homme. Nous connaissons un ancien correspondant qui est un des partisans les plus zélés de l’émancipation des nègres. O mystères du cœur humain! S’avouer négrophile, quand on a fait la traite... des blancs!!!

=Charles FRIÈS.=

[Tête de page]

LE GARÇON DE CAFÉ.

UN homme porte des chemises en toile de Hollande, des bas de Paris; ses souliers vernis ont été faits sur les dessins d’un bottier de la rue Vivienne; il n’emploie, pour sa barbe, que du savon onctueux, pour ses mains que de la pâte d’amandes douces; ses dents sont entretenues par Desirabode, sa chevelure par Michalon; il a appris l’art du sourire perpétuel dans la classe d’un vieux mime de l’Opéra; il est patient, poli, aimable.....

Vous croyez qu’il est question d’un grand écuyer de prince, d’un diplomate, d’un chanteur de romances?

Du tout: il s’agit d’un garçon de café.

On est assez généralement garçon de café de père en fils. Tel homme qui sert des glaces au _Café de Foi_, ou des cerises à l’eau-de-vie chez _la mère Saguet_, à la barrière du Maine, avait un trisaïeul dans _la carrière_ qu’il exploite, comme aujourd’hui, un Séguier, un Molé, un Crillon, dans l’armée ou dans la magistrature. L’art de verser le café, la liqueur, de marcher au pas de charge, à travers des allées de tables et de tabourets, en portant dans la main droite des buissons de sorbets, un thé complet, ou une phalange de carafes d’orgeat, cet art-là demande une grande habitude. Pour faire un bon garçon de café, il faut avoir été pris tout petit, il faut avoir commencé ses exercices sous les yeux d’un père.

Cependant il est quelques exceptions à cette règle: on rencontre, dans l’intéressante classe qui nous occupe aujourd’hui, plus d’un praticien qui n’a pas été bercé avec les traditions de café, et qui, à l’âge de quinze ans, n’eût pas su laver une tasse sans en faire des morceaux. C’est une variété de l’espèce, chez laquelle le génie a lui tout d’un coup. Les antécédents de ceux qui la composent se perdent dans les brouillards d’un passé orageux, dans la fumée de cent estaminets, dans la chronique de la _Chaumière_ et de la _Courtille_. Ces garçons de café-là ont, pour la plupart, hérité jadis d’un parent de la Normandie, ou du Perche. Alors ils ont roulé dans les cabriolets de _régie_ pendant les jours gras de telle année; ils ont joué du cor chez tous les marchands de vin de la rue Montorgueil; ils ont fatigué le sol historique du bois de Romainville avec leur danse passionnée, puis, un beau jour, ils ont porté leur dernier écu au _bureau de placement_. Ils sont devenus garçons de café.

Ceux-là ne sont pas les moins habiles. Leur vieille expérience en fait d’excellents arbitres dans une discussion de billard, de dames ou de dominos; ils savent, de longue date, ce qui plaît aux _viveurs_ sortant d’un bon repas, et ils n’ont pas peur des ivrognes.

Quels que soient d’ailleurs ses précédents, le garçon de café typique est toujours un homme probe et bien portant: la vigueur de constitution et l’honnêteté d’âme sont deux qualités sans lesquelles il ne saurait être. L’œil du maître, on le comprend, ne peut toujours planer sur les flacons, les carafes, les tasses et les cafetières du laboratoire. Rien de facile comme de détourner, au milieu de la consommation gigantesque de certains établissements, quelques gouttes de cet océan de rafraîchissements et de liqueurs, quelques fractions de ce total que le patron compte tous les soirs, à la grande mortification du mauvais sujet retardataire échangeant sa dernière pièce de dix sous, à minuit, contre une bouteille de bière blanche. Le garçon est donc, et de toute nécessité, un honnête homme. Depuis le lever du soleil jusqu’à l’extinction du gaz, il manipule le numéraire de son prochain: c’est un serviteur de confiance, c’est un garçon de recettes à domicile.

Vigueur de constitution: vous allez voir qu’elle est indispensable au garçon de café. Le jour paraît; le garçon de café qui, la veille, a dû se coucher tard, doit se lever de bonne heure. Il n’y a guère d’éveillés à Paris que les fruitières, les balayeurs et les porteurs d’eau; eh bien! lui, homme élégant, lui qui passe son temps au milieu d’épicuriens, lui qui fait incontestablement partie de la civilisation avancée, de la vie de luxe, il faut qu’il s’arrache aux douceurs du repos. Tous les jours le bien-vivre l’entoure de ses séductions, de ses parfums, de ses joies, et lui, il doit vivre de la vie rude de l’ouvrier; son maître veut qu’il ait, à la fois, l’élégance coquette d’une jolie perruche et la vigilance pénible du coq. Il s’éveille donc, il étend les bras, et ses doigts allongés vont frapper les pieds des tables entre lesquelles il a jeté son matelas la veille, ou bien ils labourent le sable que l’on sème tous les jours dans la _grande salle_. Car, voyez-vous bien, il est condamné à se nourrir, à se reposer dans cet espace où il fait son état; comme le soldat en campagne, il couche sur le champ de bataille. Mais, en vérité, mieux vaut souvent le bivouac, sur lequel la neige et la pluie ne tombent pas toujours, quoi qu’en disent les _Victoires et Conquêtes_ et les vaudevilles militaires.

Au bivouac, l’air pur du matin, les feux du soleil levant, le chant des oiseaux du ciel raniment le guerrier. Le garçon de café, à son grand lever, ne trouve qu’une atmosphère lourde et tout imprégnée des émanations trop connues du gaz, auxquelles se mêlent les odeurs, hermétiquement renfermées par les volets de l’établissement, du punch, du vin chaud et du haricot de mouton, que le propriétaire du lieu a partagé à minuit avec tout son monde, sur la table numéro 1, c’est-à-dire celle la plus rapprochée du comptoir. La seule clarté qui vienne égayer le garçon de café à son réveil, est celle du quinquet inextinguible qui veille toujours dans le laboratoire avec l’obstination du feu de Vesta. Quant à ces harmonies matinales, qui signalent le retour de la lumière, le garçon de café est tout à fait libre de prendre pour telles les cris du chat, ou les sifflements aigus des serins de madame qui pressentent le passage prochain de la marchande de mouron.

Mais le piétinement du maître qui, à l’entre-sol, cherche ses bretelles et sa cravate, fait trembler le plafond. En un clin d’œil les matelas de tous les garçons sont enlevés. Ce travail demande peu de force, car ces petits meubles qui tiennent beaucoup du silex pour la dureté, participent encore plus de la plume pour la légèreté du poids. Tout cela est jeté, pêle-mêle, derrière une vieille cloison, avec des queues de billard au rebut, les arrosoirs d’été, des damiers cassés et l’antique comptoir que le patron a jadis acheté avec le fonds. Les volets sont détachés, la laitière arrive, le chef descend de sa chambre avec un sac de monnaie sous le bras, madame songe à sa toilette, les pains de beurre s’éparpillent dans des soucoupes, le garçon de fourneau allume son feu, toutes les abeilles de cette ruche sont en mouvement, l’heure du travail a sonné. Après ce premier coup de collier, le garçon de café jouit, dans presque tous les quartiers de Paris, de quelques instants de repos; en attendant la pratique, il arrache la bande des journaux et il étudie la situation des choses dans le grand format, la littérature dans le petit. Assez généralement le garçon de café marche avec le gouvernement et la garde nationale en politique; en littérature il est d’une force gigantesque sur la charade et le cours de la Bourse.

De huit heures à dix, _les cafés au lait_ occupent entièrement le garçon. Cette première vente apporte peu de monnaie dans le tronc bronze et or du comptoir. Les _déjeuneurs_ au café se composent en général d’employés, de vieux garçons et de provinciaux logés dans les petits hôtels du voisinage. Ces trois espèces d’individus ont une foule de raisons toujours prêtes pour prouver l’utilité de l’économie. Le garçon de café tient à ces clients-là comme à un casuel certain, mais il est avec eux d’une politesse froide; il leur dit toujours que le _Corsaire_ et le _Charivari_ sont en main, et, lorsqu’ils prennent place devant la table de marbre, il n’a à leur service qu’un très-léger coup de serviette. Il en donne deux pour le café avec _un_ beurre, trois pour un café complet. C’est le tarif.

Mais, de midi à deux heures, le café noir, l’eau-de-vie, le rhum et le kirsch absorbent toute son attention, toute sa politesse. Les consommateurs de cette seconde période de la journée sont doucement échauffés par le Chablis et le Grave que le restaurateur du quartier leur a servis. Ce sont des citoyens dont l’unique métier est de joyeusement vivre, ou bien des militaires qui se sont liés de cœur et d’âme au camp de Compiègne, des commis voyageurs qui ont fait avantageusement l’article à Reims ou à Sedan, des jeunes gens de famille qui se sont battus le matin, et à trente-cinq pas, avec des pistolets de poche. De pareils personnages paient sans compter, parce qu’ils sont heureux; ils appellent le garçon «mon cher», ils lui demandent du tabac et l’analyse de l’analyse de la pièce nouvelle dont les journaux ont dû rendre compte. Quand ils quittent le café, ils se tiennent immobiles une seule minute et, dans ce court espace, le garçon les habille de leur paletot, manteau ou redingote, il les coiffe de leur chapeau, il leur met gants et canne à la main et il termine par une de ces révérences qu’on ne saurait rencontrer autre part qu’à Paris. Ajoutez un peu plus de générosité d’un côté, un peu plus d’empressement de l’autre et vous aurez une idée exacte des rapports du garçon avec les consommateurs du café à l’eau après dîner.

Les mœurs, les habitudes, la toilette du garçon de café varient selon le quartier où il travaille. Au Palais-Royal, sur les boulevards, depuis la Madeleine jusqu’au faubourg du Temple, dans une partie du faubourg Saint-Germain, le garçon de café est élégant, aimable, attentif; la chemise de toile de Hollande ne lui suffit plus; il y fait adapter une chemisette en batiste; il change de tabliers comme on change de ministres; de ses cheveux, toujours taillés à la mode qui vient de naître, s’exhalent les odeurs les plus douces et, par conséquent, du meilleur goût; sa veste se venge de n’être qu’une veste par la finesse de son tissu, par la grâce exquise de sa coupe; ses mains sont fines, délicates; il a du ventre le moins possible. Ce garçon de café-là n’emploie que des expressions choisies; il lit dans de jolis in-18 dorés sur tranches et reliés en maroquin; quand on se plaint à lui du café qu’il a servi, il lève les yeux au ciel, il soupire, il vous donne une autre tasse et vous apporte la même cafetière en disant:--Cette fois, monsieur sera content!--Si un habitué entre en bâillant ou en accusant une migraine ou des douleurs rhumatismales, le garçon de café réplique avec consternation:--Que voulez-vous? nous avons une si odieuse température! Monsieur prend-il du rhum?... Doué d’une imagination vive, d’un vaste amour-propre, de maux de nerfs, d’une grande flexibilité d’esprit, de tout ce qui constitue, enfin, l’homme infiniment civilisé, il prend les locutions, les manières, l’humeur des individus qu’il sert habituellement. Le garçon de café du boulevard Saint-Martin, un peu égrillard, parce que la Courtille n’est pas loin, affecte, cependant, des airs d’homme confortable. Il est extrêmement littéraire, parce qu’il apporte tous les jours des rognons à la brochette aux fournisseurs ordinaires de l’Ambigu, de la Gaieté et de la Porte-Saint-Martin. Il sait sur le bout du doigt le nombre des représentations de _Gaspardo_ et du _Sonneur de Saint-Paul_; il a l’honneur d’être tutoyé par quelques dramaturges, il vous dira tous les bons mots de M. Harel, il a parlé deux fois à mademoiselle Georges, et il prête souvent sa tabatière à Bocage. Le garçon de café du boulevard Saint-Martin est, surtout, policé depuis que les marchands de chevaux de la rue de Lancry sont allés faire leurs élèves aux Champs-Élysées.

Au café de Paris le garçon connaît tous les détails, toute la mise en scène d’une course au clocher; il accable de son mépris un pantalon sans sous-pieds, un chapeau de soie; il exècre le bœuf bouilli; Duprez commence à ne plus lui plaire, il dit: aller en véhicule, au lieu de: aller en cabriolet et, dans ses jours de sortie, il ne fume que des cigares à quatre sous.

Jadis, le garçon du café Desmares était prodigieusement militaire. Il connaissait tous les officiers supérieurs de la garde royale, tous les on dit de la caserne d’Orsay et de Belle-Chasse. Il a perdu cette couleur martiale, mais il est resté aristocrate. Il soupire, il s’ennuie. Comme le faubourg Saint-Germain, il attend.

Les garçons de café du quartier Latin ont aussi leur physionomie à part. Les écoles, la science, la chambre des pairs ont depuis longtemps façonné leur intelligence et leurs goûts. Ils sont de première force aux dominos.