Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle

Part 40

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Les joueurs de boules ne fabriquent pas leurs armes; mais ils ne confient à nul autre qu’à eux-mêmes le soin de leur donner la plus grande perfection possible. Les novices, les commençants se servent encore de boules en bois sans aucune autre préparation; il arrive même quelquefois que des amateurs tièdes, n’ayant point de boules à eux, en louent à l’espèce de cabaret-masure qui sert aujourd’hui de rendez-vous aux joueurs. Mais un véritable joueur de boules a ses boules à lui, comme un guerrier son épée; ses boules sont soigneusement piquées de clous, de telle sorte qu’elles conservent la même pesanteur avec une dimension moins grande, et présentent ainsi moins de prise au choc des boules ennemies. Par ce moyen on donne à toutes les sections de la circonférence une puissance égale, qualité essentielle pour calculer les effets d’un projectile. Mais la bonté des armes n’est rien sans la manière de s’en servir.

On divise les joueurs de boules en deux classes distinctes: les _pointeurs_ et les _tireurs_; non pas que je veuille prétendre que le même joueur ne puisse réunir les qualités du tireur à celles du pointeur, mais il aura toujours une prédilection marquée pour l’un de ces deux procédés. On appelle pointeurs ceux des joueurs qui s’appliquent à gagner des points en plaçant leurs boules le plus près du but, tandis que l’on entend par tireurs ceux qui lancent vigoureusement leur boule sur celles de leur adversaire mieux placées, ou même sur le cochonnet, afin de changer, par son déplacement, les chances présumées des boules éparses sur le terrain. Les joueurs ne connaissent ainsi leurs avantages ou leurs pertes que quand le nombre des boules restées au quartier est entièrement épuisé.

L’office des tireurs, quoique plus brillant en apparence, offre peut-être moins de difficultés que celui de pointeur; leur action est toujours à peu près la même, tandis que les pointeurs ont tant de manières différentes de lancer leur boule, qu’un observateur attentif pourrait y reconnaître le caractère de chaque joueur. L’homme modeste fait rouler sa boule terre à terre vers le but; celui que domine la manie de briller lance la sienne en lui faisant décrire une parabole semblable à celle que décrit une bombe; le grand art consiste, dans ce cas, à lui imprimer, en même temps qu’une force d’impulsion, une puissance de rotation contraire qui l’empêche de rouler trop loin du but.

On a comparé, non sans raison, le jeu de boules, proprement dit, à cet autre jeu de boules que l’on appelle la guerre. Toutes les armes dont se compose une armée y sont en effet représentées. On a vu tout à l’heure le bombardier; le tireur, c’est l’artilleur, chargé d’enfoncer de loin les rangs ennemis, tandis que la boule du pointeur est l’image de l’infanterie, dont la part est toujours si grande dans le gain d’une bataille. Les balles et les boulets, que sont-ils sinon des boules? Les opérations du génie ne s’exécutent pas plus scrupuleusement sur le champ de bataille que sur un champ de boules; j’en atteste ces joueurs qui mettent un soin rigoureux à enlever une pierre malencontreuse, à faire disparaître une touffe d’herbe, enfin à aplanir les obstacles comme le font les sapeurs mineurs. De cette similitude provient probablement le goût des anciens militaires pour le jeu de boules, dernière passion de nos bons vieux invalides. Parmi eux on compte des joueurs très-habiles; on en cite un entre autres qui est manchot. Mais, qu’est cela, quand on songe que la cécité même n’empêche pas ceux qui en sont atteints de se livrer à leur jeu favori.

Dans l’intérieur de l’hôtel des Invalides, sur une espèce d’esplanade plantée, en suite des dernières cours du côté de l’avenue Lamothe-Piquet, est situé le jeu des aveugles. C’est un bien attendrissant spectacle que de les voir lutter ensemble par des combinaisons presque exclusivement intellectuelles. Tous les dimanches, et quelquefois dans la semaine, ils font leur partie; des invalides voyants leur servent de guide, leur font toucher le but, et quand ils ont marqué par un certain nombre de pas la distance qui les en sépare, on est tout étonné de les en voir approcher beaucoup mieux que ne le font un grand nombre de joueurs jouissant de leurs deux yeux. Il serait superflu d’ajouter que les invalides aveugles pointent, mais ne tirent pas.

Les joueurs de boules se font en général remarquer par l’aménité de leurs mœurs; absorbés qu’ils sont par leur passion dominante, on n’en trouverait probablement aucun sur les registres de la police correctionnelle, aucun au greffe de la cour d’assises. Plus que qui que ce soit, les joueurs de boules mènent une vie en dehors; aussi sont-ils essentiellement bons maris et bons pères. Bons maris, en ce sens du moins, que n’étant presque jamais chez eux, ils ne tourmentent point leurs femmes; bons pères, parce qu’ils sont incapables de donner de mauvais conseils à leurs enfants, ne s’en occupant guère que pour en faire des _louveteaux_, c’est-à-dire pour enseigner de bonne heure les premiers éléments de la boule.

Le jeu de boules présente une particularité qu’il est impossible d’omettre. Si l’on excepte la pêche à la ligne, c’est peut-être le seul exercice auquel on n’ait vu aucune femme se livrer, de sorte qu’en altérant légèrement un vers de Molière, on pourrait dire:

Du côté de la _boule_ est la toute-puissance.

Une autre remarque a été faite a l’endroit des joueurs de boules. De toutes les provinces de France, la Provence est celle qui en fournit le plus à Paris; l’accent provençal et aussi l’accent auvergnat dominent, non-seulement parmi les joueurs, mais aussi dans les rangs des spectateurs. On a observé en outre que la classe de citoyens qui compte le plus d’amateurs distingués, c’est la classe des cuisiniers. Or n’est-il pas extraordinaire que le plus habile joueur de boules dont s’enorgueillissent les Champs-Élysées depuis plus de quarante ans, cumule les deux qualités de Provençal et de cuisinier? C’est M. Maneille, l’Antelle des joueurs de boules et le fondateur du fameux établissement des _Frères Provençaux_, dont la renommée est devenue européenne.

M. Méry s’est étendu naguère sur le mérite du roi des échecs, M. de Labourdonnais; personne ne devra s’étonner que je fasse connaître au monde le roi du jeu de boules.

M. Maneille est, dit-on, âgé de soixante-douze ans; malgré son âge, non-seulement il _pointe_, mais il _tire_ avec une verdeur exemplaire. Est-ce le soleil du midi, est-ce le feu des fourneaux qui a bruni son teint, peu importe; seul parmi les joueurs de boules, M. Maneille se revêt d’un habit de combat. Ce costume se compose d’une veste grise, d’un pantalon blanc et de sandales, qui laissent aux mouvements des pieds toute leur souplesse. Sa tête est recouverte d’une casquette; quoi de plus facile que d’y substituer la couronne du roi d’Yvetot?

Roi du jeu de boules! quelle gloire quand on y pense! Il ne faut pas croire qu’elle ait été abandonnée à M. Maneille, sans combat; outre la foule de ceux qui le suivent, _longo proximi intervallo_, il a un rival à peu près de son âge, et dont la renommée balance la sienne, M. Vilaret.

J’ai eu la bonne fortune d’assister à une partie d’honneur entre ces deux célèbres athlètes. Vous dirai-je comment la fortune penchait tour à tour pour chacun des deux côtés, et par quelle suite de coups heureux l’équilibre détruit se rétablissait aussitôt? Que d’adresse et de précision de part et d’autre! que de savants calculs! quelles évolutions stratégiques, quelles péripéties inattendues! Enfin... mais vous ne saurez pas quel fut celui des deux rivaux qui succomba: le plaisir de célébrer le vainqueur, dans ce magnifique tournoi, cède à la crainte d’affliger le vaincu. Qu’ils gardent leur renommée tout entière, et que la palme soit partagée entre eux, puisqu’ils l’ont si bien méritée!

Nous voulons trop de bien au gouvernement pour ne pas l’avertir que les joueurs de boules croient avoir à se plaindre de lui. C’est une race éminemment pacifique et débonnaire qui jamais n’a dépavé les rues et qui a horreur des barricades. On a remarqué, à la louange éternelle des amateurs de pêche, que le 30 juillet 1830 deux d’entre eux étaient tranquillement occupés sous les arches du Pont-Marie, tandis que la mitraille pleuvait dans Paris, et qu’une dynastie tombait du trône. Si ce jour-là les joueurs de boules ont déserté les Champs-Élysées, c’est que la garde royale s’y était établie. Sans cela... mais enfin, si paisibles qu’ils soient, ils ont aussi leur susceptibilité: l’insecte sur lequel on met le pied se relève et cherche à se défendre. Eh bien! les joueurs de boules accusent le gouvernement de manquer aux égards qui leur sont dus, et de n’avoir aucun souci de leurs plaisirs et de leurs priviléges. Le gouvernement se montre partial en faveur des bitumes; il abandonne les quais, les boulevards et toutes les promenades à une foule d’asphaltes, piéges doublement dangereux tendus aux pieds des promeneurs et à la bourse des petits rentiers. Encore s’il ne s’agissait que de la bourse! mais, grâce à eux, le jeu de boules sera bientôt proscrit de Paris. On le chasse, on le poursuit, on lui fait une guerre à mort. Dès qu’il a choisi un emplacement favorable, et étudié les divers accidents du terrain, arrive le bitume maudit qui s’en empare, qui étend sur lui sa double couche de plâtre et de sable, qui allume ses fourneaux et infecte l’air à une lieue à la ronde: et adieu les profonds calculs, et les heureuses combinaisons! Sur cette surface partout unie la boule roulerait sans intelligence et sans art; elle ne saurait ni s’arrêter, ni décrire une courbe savante; elle irait stupidement devant elle, comme s’il ne s’agissait que de rouler le plus loin possible.

Les Champs-Élysées restaient du moins pour consoler les joueurs de tant d’envahissements; mais en quel état? Bouleversés par les constructions nouvelles, couverts de planches et de gravois, labourés de fossés, impraticables enfin, et tout à fait déchus de leur titre mythologique! A toute force, les joueurs s’en seraient contentés; ils auraient compté pour niveler le terrain, sur les pieds des passants, sur le beau temps et la pluie, et aussi, car on se flatte toujours, sur les soins de la municipalité. Et voilà qu’une nouvelle effrayante retentit à leurs oreilles comme un coup de tonnerre! Les Champs-Élysées seront couverts de bitume! c’en est trop: la patience des joueurs de boules est lassée; ils se révoltent, ils s’insurgent; et, que le gouvernement y prenne garde et réfléchisse mûrement s’il ne doit pas plus d’égards à des citoyens inoffensifs qui paient leur terme et leurs impositions, qui sont intéressés à le soutenir, et qui, dans un jour d’émeute, peuvent convertir leurs instruments de jeu en une arme de bataille, et lancer aux jambes de l’ordre public des boules qu’ils avaient cependant façonnées pour un meilleur usage.

=B. DURAND.=

[Cul-de-lampe]

[Tête de page]

LE CORRESPONDANT DRAMATIQUE.

COMMERCE D’ACTEURS EN GROS ET EN DÉTAIL. ON SE CHARGE AUSSI DE PROCURER LES DÉCORS, LA MUSIQUE, ET EN GÉNÉRAL TOUT CE QUI EST NÉCESSAIRE A LA REPRÉSENTATION D’UNE PIÈCE: LE TOUT AU PLUS JUSTE PRIX. ON FAIT DES ENVOIS DANS LES DÉPARTEMENTS ET A L’ÉTRANGER.

Voilà ce que le correspondant dramatique, à l’instar de l’épicier, du bonnetier et autres industriels, ferait écrire sur sa porte en grosses lettres, si nous étions encore au temps où les choses s’appelaient par leur nom. Mais il n’en est pas ainsi: le correspondant n’a rien sur sa porte qui puisse le faire deviner, il se donne les airs d’un sous-préfet et se carre majestueusement dans son fauteuil à la Voltaire, depuis dix heures du matin jusqu’à quatre heures du soir, heure à laquelle ses bureaux sont régulièrement fermés.

L’idée de créer un bureau spécial de placement pour cette grande famille des artistes dramatiques remonte à une quarantaine d’années. Elle est due à un comédien de province, qui vint à Paris dans l’espoir d’y trouver un engagement. Après avoir en vain frappé à toutes les portes, à commencer par celle du Théâtre-Français, jusqu’à celle des Funambules, le pauvre diable se trouva, en s’éveillant un beau matin, dans la position critique d’un homme qui n’a plus ni argent ni crédit. Gagner le pont le plus voisin et se précipiter par-dessus le parapet, tel était à peu près le seul parti qu’il eut à prendre; il sut pourtant trouver un moyen de sortir d’embarras. Il s’imagina qu’en s’établissant comme tiers entre les directeurs et les artistes, il pourrait faciliter à ceux-ci les moyens de se placer, et s’assurer par là une existence. Car enfin, se dit-il, on se charge de procurer des cochers, des cuisinières, des commis, etc.; mais lorsqu’un théâtre a besoin de sujets, je ne vois personne à qui ils puissent s’adresser: il reste une lacune à combler. A moi donc les acteurs, à moi les directeurs, à moi la tragédie, à moi la comédie, à moi la danse, à moi le chant! A moi tout ce peuple qui parle, chante, pleure, grimace, sourit, gesticule pour amuser le public! Et comme il faut que chacun vive, tout artiste placé me paiera la bagatelle de deux et demi pour cent. J’attendrai même, s’il le faut, pour être payé, qu’il ait touché ses premiers appointements. Oui, messieurs, la simple et faible rétribution de deux et demi pour cent. Entrez! entrez! Suivez le monde!

Mon individu ouvrit donc son bureau, se mit en correspondance avec les acteurs et les directeurs, et prit naturellement le titre que vous savez. On l’a gratifié depuis du sobriquet de marchand de chair humaine. Le premier commerçant de ce genre fit si bien ses affaires, qu’au bout de quelques années il se retirait avec 15,000 livres de rente. Paris compte en ce moment huit correspondants. Les plus en faveur sont MM. D*** et C***. Ce dernier reçut dernièrement un fort joli cadeau de l’empereur de Russie. L’autocrate, transporté d’aise à la vue des entrechats et des ronds de jambe de mademoiselle Taglioni, envoya tout de suite à M. C***, qui est spécialement chargé des engagements pour Saint-Pétersbourg, une lettre des plus flatteuses, accompagnée d’une tabatière en or enrichie de pierreries.

Le correspondant fait peu d’affaires avec les théâtres de Paris, et cela par une raison toute simple: nos directeurs n’engagent guère un artiste que de la main à la main et sur une réputation à peu près établie. Cependant il obtient parfois sur une de nos scènes le début de quelque célébrité de province. Il se charge, lorsqu’un acteur doit partir en congé, de traiter en son nom avec les villes qui veulent le posséder. Si Paris n’est pas approvisionné par lui, en revanche le reste de la France, la Belgique, la Prusse, l’Allemagne, l’Angleterre; la Russie et jusqu’aux États-Unis et à la Turquie sont inondés de ses envois. Il n’est pas sur la surface du globe, de ville, de bourg, de village, n’importe le degré de latitude, pourvu qu’il y ait une salle de spectacle, qui ne soient parfaitement connus de lui.

O philanthropes! vous frémiriez d’indignation s’il vous tombait entre les mains une lettre d’un directeur au marchand de chair humaine! Pour ces deux hommes, l’acteur est une marchandise, un bétail dont ils trafiquent absolument comme on le fait des nègres dans les colonies! Nul doute qu’ils n’en viennent bientôt, les infâmes, à visiter la mâchoire de l’artiste afin de savoir au juste le nombre des molaires, des canines ou des incisives qui en ont été extraites: chaque dent de moins fera diminuer le prix des appointements en raison de son importance. Il n’est pas superflu de donner ici un échantillon du style du directeur.

«Mon cher,

«Aucun des trois amoureux successivement expédiés par vous n’a réussi. Le premier avait les jambes cagneuses, le second le ventre trop gros et le dernier un nez d’un camard ridicule. On aime chez nous les jambes à peu près droites, les nez idem et les ventres raisonnables. Guidez-vous là-dessus, et tâchez de nous envoyer quelque chose de bien. Que diable! nous y mettons le prix, il nous est donc permis d’être difficiles.

«N.B. Nous tenons aussi à une belle garde-robe: celle de votre dernier était beaucoup trop maigre.»

Une garde-robe bien montée est le complément obligé de tout comédien de province. Sans elle, point de salut possible pour lui! C’est surtout au théâtre qu’on peut souvent dire avec raison: «O mon habit, que je vous remercie!» Mille acteurs ne doivent qu’à cela de se faire supporter du public!

Le correspondant n’a jamais à craindre de se trouver à court de marchandises. Oh! mon Dieu, les artistes viennent à lui sans qu’il ait besoin de les chercher: à la nouvelle d’une place vacante, on les voit fourmiller par douzaines dans son antichambre. Aussi n’a-t-il que l’embarras du choix et la peine d’éconduire ceux qu’il ne peut pas ou qu’il ne veut pas placer: car il a ses protégés, ses clients d’affection, et il cherche naturellement à les pousser de préférence aux autres. Du reste, il se fait peu d’ennemis, grâce à l’adresse merveilleuse avec laquelle il sait dorer la pilule aux mécontents. Il dira à l’un: «Je ne t’ai pas envoyé là parce que tu y serais _tombé_, le public y est détestable, tous ceux qui y vont sont sifflés;» à un autre: «Ce n’est pas ton affaire, j’ai en vue quelque chose de mieux pour toi.» Enfin, à force de diplomatie il parvient à contenter à peu près tout le monde. Le parent du correspondant, s’il s’avise de suivre la carrière dramatique, est un véritable fléau pour le théâtre. Oh! alors, bon ou mauvais, il faut qu’on l’accepte. Est-il sifflé en _comique_? on le voit reparaître en _premier rôle_. Tombe-t-il en premier rôle? il se relève en _amoureux_; tout lui est indifférent. A la fin, fatigué de le huer, le public n’y fait plus attention et le laisse gagner en paix ses quinze ou dix-huit cents francs.

Nous avons dit plus haut qu’il n’y avait jamais disette de comédiens pour le correspondant. Reçoit-il une demande? il ne lui reste plus qu’à faire signer un engagement double à l’objet de son choix et à l’expédier, orné de sa garde-robe, par la voie des messageries Laffite-Caillard ou de tout autre véhicule. On lui accuse réception comme s’il s’agissait d’une balle de coton ou d’un tonneau de cassonnade, et tout est dit: ses fonctions s’arrêtent là. Que l’acteur réussisse ou non, cela ne le regarde plus.

Nous devons même dire que ses meilleures pratiques, c’est-à-dire celles qui lui rapportent non pas le plus de gloire, mais le plus de profit, sont les acteurs qu’on a baptisés du nom de _tombeurs_. Trop mauvais pour être supportés nulle part, leur métier consiste à aller débuter dans une ville, à s’y faire siffler, puis à gagner un autre gîte après avoir palpé les appointements d’un mois, indemnité d’usage en pareil cas. Il est donc très-avantageux pour le correspondant de traiter avec des _galettes_[16] semblables, qui, sans cesse à l’affût de nouveaux engagements, sont obligées d’avoir recours à son entremise.

[16] Galette, mauvais acteur.

Cependant il vient un moment où l’acteur de l’espèce de ces derniers ne peut plus continuer son système d’opérations, lequel consiste, comme vous savez, à voler toujours à de nouvelles _chutes_. Lorsqu’il ne reste plus un seul endroit où il n’ait été sifflé, hué, conspué; lorsqu’après avoir changé cent fois de nom, il est sûr d’être reconnu, quel que soit le pseudonyme dont il s’affuble; en un mot, et suivant l’expression consacrée, lorsqu’il est complétement _brûlé_ auprès des directeurs et des correspondants, alors le _tombeur_, ne pouvant plus _tomber_ nulle part, se voit forcé de renoncer aux voyages, et s’estime trop heureux de trouver dans un petit théâtre une place de souffleur ou de figurant. Quelquefois il embauche un certain nombre d’artistes d’un talent égal au sien, et va donner des représentations dans les environs de Paris. Il lui arrive aussi de porter dans les ateliers de peinture, d’architecture.... des lettres ainsi conçues:

«Messieurs

«Comme artiste dramatique arrivant de province et me trouvant sans engagement, il m’est bien doux d’espérer que vous m’accorderez une séance d’une demi-heure pour vous réciter mes tirades d’Orosmane, Tancrède, Buridan, Oreste, Néron ou de tout autre rôle.

«Étant assez sûr de mes moyens pour avoir la persuasion de vous plaire, j’ose me flatter que vous voudrez bien m’entendre avec l’agrément de vos chers professeurs.

... «Ex-artiste du théâtre impérial de Saint-Pétersbourg et du Conservatoire en 18.., et élève de feu M. Talma.»

Le tombeur finit ordinairement sans mentir à sa vie: il se jette du haut des tours Notre-Dame ou de la colonne Vendôme. C’est la dernière et la plus complète de ses chutes.

Dans la journée, le correspondant est assailli par des visiteurs qui ne sont pas toujours très-divertissants. En voici un qui se présente: c’est un grand jeune homme assez joli garçon et dont la mise ne manque pas d’une certaine élégance. Seulement son linge accuse un blanchissage peu récent.

--Est-ce à M. ***, correspondant dramatique, que j’ai l’honneur de parler?

--Oui, monsieur. Qu’y a-t-il pour votre service?

--Monsieur, je joue les ténors et je désirerais trouver un engagement.

--Fort bien, monsieur. A quel théâtre avez-vous appartenu?

--Oh! ma foi, à aucun. Je n’ai même jamais joué. Mais possédant une fort jolie voix.... ici le jeune homme pose subitement son chapeau sur une chaise et se met à entonner d’une voix de Stentor: «_O Mathilde..._»

--Pardon, je ne doute pas de la beauté de votre voix; mais pour chanter les ténors, encore faut-il quelques notions de l’art dramatique.

--Oui, c’est ce qu’on m’a dit. Pourtant ça ne m’inquiète pas: j’espère bien, une fois engagé, perfectionner mon jeu. Souffrez que je continue: «_O Mathilde, idole..._»

--Je suis désolé de vous interrompre, mais il m’est impossible de vous juger de cette manière: il faudrait vous voir jouer une scène entière pour comprendre ce que vous savez faire. Tâchez de trouver quelqu’un qui puisse vous donner une réplique, et alors j’irai vous entendre. Je m’en ferai un grand plaisir.

--Comment! c’est aussi difficile que ça? Je croyais que vous alliez m’engager immédiatement. S’il en est ainsi, j’attendrai... je verrai... C’est étonnant tout de même quand on donne le si d’en haut! Tenez, monsieur, _si, si_... J’ai l’honneur de vous saluer. «_O Mathilde, idole de mon âme!..._»

A cet original succède un individu qu’on reconnaît tout de suite pour un comédien de province. Sa redingote, ornée de larges revers et d’une foule de brandebourgs, offre un contraste assez plaisant avec un pantalon jadis blanc et un vieux feutre gris qui paraît être en équilibre perpétuel sur le chef de son propriétaire.

«Bonjour, monsieur ***.

--Bonjour, mon fils.

--Vous n’avez rien de nouveau pour moi?

--Non, mon garçon, non. Si tu chantais, avec l’habitude de la scène que tu as, parbleu! il y a longtemps que je t’aurais casé.

--Que voulez-vous! chacun son genre. Dire que j’ai joué les premiers rôles à Strasbourg!... (_soupirant_) Ah! j’ai eu bien de l’agrément dans cette ville!

--Je te l’ai déjà dit, la comédie ne va pas du tout maintenant: je ne _fais_ que de l’opéra et de l’opéra-comique. Du chant. du chant, et toujours du chant! voilà le cri des directeurs. Le public ne veut pas autre chose. C’est une rage, une fureur! Mais ça ne peut pas durer éternellement: on se fatiguera de musique et on reviendra au drame et à la comédie. Alors je penserai à toi.

--Sapristi! vous me ferez bien plaisir, je n’oublierai jamais qu’à Strasbourg...

--Et ton petit bonhomme, comment va-t-il?