Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle
Part 39
[15] Nous prions le lecteur de suppléer à notre réticence en remplaçant nos trois étoiles par le nom du dernier maquignon qui l’aura ce qui s’appelle _enrossé_. Il n’aura que l’embarras du choix.
Personne n’ignore la manière dont il a perdu son petit jockey Bill; mais ayant été témoin de l’événement, on trouvera bon que je le raconte avec plus de véracité que ne l’ont fait les journaux du palais et le _Moniteur des Halles_. J’étais allé par un beau matin printanier chez le marquis de C. Je le trouvai en proie au plus furieux accès de misanthropie. Je m’informai avec anxiété de la cause de cette affection mélancolique. Tu sais bien, me dit-il, _Atar-Gull_, ce superbe cheval bai-brun que tout le monde m’envie, et que j’avais engagé pour courir demain au Champ-de-Mars; tu sais bien aussi avec quel soin je le faisais _entraîner_ et comme il est admirablement _in condition_? eh bien, mon cher, je suis obligé de renoncer au prix, mon jockey vient de crever comme un mousquet! Comme je tenais à Bill, le roi des jockeys, suivant moi, et que je conservais l’espérance de faire diminuer son excédant de poids qui n’était que de dix livres et demie, j’ai d’abord commencé par le faire purger trois ou quatre jours de suite, et puis je l’ai tenu pendant trois semaines emmaillotté dans sept ou huit couvertures de laine, en lui faisant boire une demi-pinte d’eau-de-vie par jour; j’employai tous les sudorifiques connus, et je crois que j’en inventai même; Bill, qui jusqu’ici avait supporté merveilleusement bien toutes ces choses-là, n’a pu résister pour cette fois-ci........ Notre héros se leva brusquement, et se promenant à grands pas dans sa chambre gothique (la chambre à coucher d’un élégant sportsman est toujours du style le plus gothique), il reprit bientôt: Je n’avais pourtant rien négligé, pour qu’il ne diminuât que d’une demi-livre par jour, ce qui faisait mon affaire et n’était pas trop exiger; car enfin j’avais expérimenté la prodigieuse bonté de sa constitution et je ne craignais pas que ce régime le rendit malade; mais il faut que le drôle ait avalé la tranche de mouton rôti qu’on lui présentait chaque matin, et dont il ne devait que sucer le jus, suivant nos conventions: c’est sa gloutonnerie qui l’aura tué, et toujours est-il qu’il est mort d’indigestion, à ce que je suppose.--Je ne pus m’empêcher d’excuser ce malheureux garçon.--Voilà bien ta philanthropie malentendue, reprit le marquis, périssent mille fois tous les Bills, tous les jockeys français et anglais, pourvu qu’ils fassent gagner nos chevaux, à nous autres vrais sportsmen! nous ferons des pensions à leurs familles, s’ils en ont? Notre héros était beau d’exaltation en ce moment; il avait grandi de six pieds! Bill était mort et notre sportsman avait constitué une pension de 700 francs à sa grand’mère, à qui l’on eut de la peine à faire comprendre que Bill était son petit-fils, car elle ne le connaissait que sous le nom de François Guillard.
Une autre fois je le trouvai qui lisait une gazette anglaise et qui ruminait sur la nouvelle suivante: «Un vicaire du comté de Sussex avait égorgé le curé de sa paroisse avec le sang-froid le plus barbare. Ce jeune ecclésiastique passait pour aimer passionnément les chevaux, et l’on a découvert par les débats qu’il avait commis ce crime atroce uniquement pour se procurer l’argent nécessaire à l’achat d’un ouvrage en trois volumes in-folio, dont voici le titre:
_Histoire de tous les chevaux qui ont remporté des prix aux courses en Angleterre, depuis leur établissement jusqu’à la présente année, avec leurs généalogies très-équitables et leurs portraits; on y a joint les noms des particuliers qui les montaient avec ceux des gentlemen à qui ils ont appartenu, et pour l’agrément et l’instruction des lecteurs, on y rend un compte exact de tous les paris pour ou contre._
«Sir John Bailey, juge of King’s bench et président des assises, a fait remarquer dans ses conclusions que la passion du clergé anglican pour l’hippiatrique avait été la source de soixante-sept condamnations infamantes pendant l’espace de sept ans.»
--Qu’est-ce que tu penses de ceci? demandai-je à notre anglomane.--_Shocking_, me répondit-il, _my dear, very shocking, dreadfully shocking!_ et voilà tout ce qu’il en résulta dans son jugement.
On peut supposer aisément que la fatalité qui conduit le marquis à des résultats si déplorables ne manque pas de peser sur lui dans les autres exercices qui forment la base du _sporting character_. Ainsi donc il est subitement épris de passion pour la chasse, il improvise une meute dans une de ses terres, devient la terreur de ses voisins, et le fléau de ses métayers; il fait élever des renards pour se permettre le _fox hunting_; il nourrit des sangliers dans une de ses écuries.
Voici du reste une ou deux aventures de sa vénerie dont nous avons été les acteurs et les témoins. Je me trouvais à la campagne en automne et dans le voisinage de son château, il m’invita pour courir un renard: l’animal apporté sur une petite voiture, fut placé dans un fourré dont les chiens se rendirent bientôt les maîtres en _violonnant_ comme des forcenés. Durant trois heures environ, nous galopâmes à leur suite et ils nous ramenèrent à l’endroit même d’où nous étions partis: là ils nous annoncèrent par le redoublement de leurs cris que l’hallali s’approchait. Le piqueur s’élance pour s’emparer de l’animal, mais le pauvre renard était déjà roide mort et froid comme une pierre, attendu que la frayeur ou la contrariété l’avaient fait succomber à une de ces attaques morbides appelées vulgairement _paralysies_. Il n’avait pas bougé de dessus la motte de terre où il avait été posé, et nous, nous avions suivi au galop une belette, une fouine, un blaireau, que sais-je? Un autre jour on avait lâché pour nous complaire un de ces sangliers si soigneusement élevés pour nos plaisirs. Les chiens accoutumés à son fumet et à la placidité de son caractère, ne se décidèrent à le chasser que lorsqu’ils en furent sommés à grands coups de fouet: la chasse s’entama enfin, mais ce fut tant bien que mal: il faisait le même jour une chaleur dévorante, et nous suivîmes pendant une heure à peu près, la voix de la meute. Tout à coup un silence profond et solennel succéda aux cris des chiens: meute et sanglier, tout était disparu, tout semblait tomber dans un abîme, et l’on aurait dit que la terre avait englouti les chiens et le gibier: après une recherche scrupuleuse nous trouvâmes le mot de cette énigme; les chiens et le sanglier buvaient amicalement à la même mare, et la plus parfaite intimité régnait entre eux. Le sanglier domestique fut ramené dans ses lares, et puis on l’égorgea comme un vil pourceau qu’il était; on rossa vigoureusement les chiens et ils ne dînèrent que le lendemain: voilà la moralité de l’anecdote. On peut juger par ces deux aventures combien notre ami et sa meute sont dignes de figurer en première ligne dans l’institution des louvetiers; société établie, comme chacun sait, pour la conservation, si ce n’est pour l’amélioration de la race des loups, à qui des louvetiers de notre connaissance font tous les ans le sacrifice de quelques vieilles vaches et de plusieurs ânes, afin qu’ils ne soient pas tentés d’abandonner l’arrondissement. Notre héros continue jusqu’à vingt-cinq ans le cours de ses désastres; à cette époque-là, sa fortune se trouvant dérangée par ses prodigalités, il se marie, réforme ses écuries, se prend de belle passion pour l’agriculture ou la musique, et finit à trente ans par être député de son département. Nous ne le suivrons pas dans sa carrière politique, nous nous contenterons de lui souhaiter plus de succès à la chambre qu’au Champ-de-Mars (deux arènes entre lesquelles nous n’avons l’intention d’établir aucune sorte de parité).
Les dernières courses de Paris nous ayant mis à portée d’observer certaines variétés du genre sportsman, nous croyons devoir en rendre compte aux souscripteurs de M. Curmer: la scène se passe au Champ-de-Mars et dans la tribune à droite.
Première variété du genre.--Le _sportsman à pied_. Il est représenté par un tout petit jeune homme ayant une cravache et des éperons. Il fume avec un aplomb soldatesque, et s’adressant indistinctement et familièrement à tous ses voisins:--Il est inouï, dit-il, il est inouï, ma parole, il est inouï qu’on se permette de faire attendre le public de cette manière-là. Ces messieurs du club (prononcez claoub) se croient tout permis, et encore pour nous faire voir des courses qui font pitié quand on a assisté à celles d’Epsom, de New-Market et d’Ascott... Enfin la cloche sonne et les membres du jockey-club se dirigent vers leur tribune. Le petit monsieur reprend en s’adressant avec confiance à son voisin qu’il ennuie profondément:--Regardez donc, je vous en prie, voyez donc la conformation de Margarita, comme elle s’embarque au galop; quelle bête! que de race, que de sang elle a! Le signal du départ est donné, le jockey du duc d’O..... reste en arrière; le jeune homme après un instant de silence répond à une dame qui s’étonne et s’afflige de ce que la casaque rouge est dépassée.....--C’est une tactique, madame, une tactique, une pure tactique; et si vous aviez vu autant de courses que moi, vous sauriez que rien n’est jamais décidé avant le dernier tournant. Regardez comme Margarita allonge, voilà qu’elle les rattrape, elle a la corde, elle a la corde! (avec la dernière suffisance.) Tout est fini maintenant, et les autres sont distancés; je l’avais bien dit.
Deuxième variété du genre.--_Sportsman stupide._ Un provincial en paletot noir avec des gants bleu de ciel. Il s’écrie au départ:--Oh! ah! oh! ah! au passage du premier tour, avec joie:--Mon Dieu, monsieur, que je voudrais bien savoir qui est-ce qui va gagner?.... A l’arrivée des coursiers, avec un air d’ivresse:--J’en suis bien content, et c’est bien joli des courses de chevaux dont tous les journaux de Paris parlent tant!!!
Troisième variété du genre.--Le _sportsman politique_. Un monsieur entre deux âges, habit vert, canne à pomme d’or et cachet armorié. Il se parle à lui-même en finissant de lire son programme:--Casaque rouge, toque bleue, Arabella, au duc d’O....., c’est-à-dire au duc de Ch...--Quelle rosse!... A la fin du premier tour Arabella tenant la tête, il murmure:--C’est probablement une jument qu’il aura fait venir d’Angleterre? Ces gens-là sont capables de tout!... A l’arrivée, Arabella étant ce qui s’appelle _distancée_, il s’écrie avec explosion:--Enfoncée, Arabella! enfoncée! Je l’aurais parié dès avant la course, et je ne donnerais pas cette satisfaction-là pour dix louis!... Le sportsman politique s’éloigne en se frottant les mains.
On trouverait peut-être que j’ai fait beaucoup d’honneur à ces trois variétés en les décorant du nom de _sportsman_; mais j’ai voulu prouver que le _sporting character_ a gagné toutes les classes de la société française, ce qui ne laisse pas que d’être un sujet d’amour-propre et de satisfaction pour mes amis et pour moi.
=Rodolphe D’ORNANO=, membre du jockey-club.
[Cul-de-lampe]
[Tête de page]
LE JOUEUR DE BOULES.
PEUT-ÊTRE avez-vous remarqué quelquefois, sous les ombrages soi-disant frais des Champs-Élysées, au milieu des solitudes de l’Observatoire ou de la barrière du Trône, deux lignes parallèles de spectateurs, lignes mouvantes qui s’allongent dans toutes les directions, qui serpentent dans la plaine, qui s’écartent et se rapprochent, qui se dissipent et se reforment incessamment, et au-dessus desquelles on voit s’élever, par intervalles, de petits globes noirs pareils à des bombes, mais à des bombes qui n’éclatent jamais; tandis que, à travers les pieds des spectateurs, d’autres globes semblables roulent, se précipitent, et jettent partout le désordre et la confusion.
Approchez-vous avec précaution et mesure. La précaution n’est pas pour vous: elle est pour ces globes vagabonds. Qu’il vous arrive d’en heurter quelqu’un au grand détriment de vos jambes! vous recueillerez, pour excuses et pour marques de compassion, mille reproches, mille malédictions, mille injures. Oserez-vous bien vous plaindre du coup que vous avez reçu? Votre coup! eh, malheureux! il ne s’agit que de celui que vous avez fait manquer.
En manière de dédommagement et de consolation, étudiez le tableau que vous avez sous les yeux. Les bonnes figures! les honnêtes et placides physionomies de rentiers! Car il n’est pas permis de s’y tromper: ce sont, pour la plupart, d’anciens négociants qui ont passé par toutes les tribulations des _fins de mois_, et qui, retirés dans leur revenu, comme le rat dans son fromage, n’ont d’autre souci que les prédictions du baromètre et le cours de la rente. Les voilà, le corps penché en avant, le cou tendu. Le soleil brûle leurs têtes. Le froid rougit leur nez et bleuit leur visage; ils s’inquiètent bien du froid ou du soleil! _Trop long!_ disent-ils gravement. _Trop court!_ disent-ils encore d’un ton doctorat, et ils resteront là, se passionnant pour telle ou telle boule, et suivant d’un œil exercé les diverses chances du jeu, jusqu’à ce que le jour baisse, et que l’heure du dîner approche. Alors vous verrez le cercle se dissiper avec regret: ces braves citadins s’en retourneront lentement à leur faubourg, emportant des émotions, des souvenirs, un fonds inépuisable de conversation et un violent appétit. Voilà une journée bien employée!
Les joueurs sont dignes des spectateurs. Examinez celui que Charlet a placé sous nos yeux. Vous le voyez: le joueur de boules doit avoir de quarante-cinq à cinquante ans; c’est pour lui la belle saison de la vie, l’âge de la perfection; il a conservé la force qui exécute, il a acquis l’expérience qui dirige. Car, ne vous y trompez pas, vingt ans d’études et d’exercices assidus ne suffisent pas toujours pour former un joueur de boules de quelque distinction. Regardez bien celui-ci: vous lirez sur son visage, dans son attitude même, toutes les tribulations auxquelles son âme est en proie; il est sous l’influence simultanée des deux plus puissants mobiles du cœur humain: la crainte et l’espérance. Il vient de lancer sa dernière boule: elle roule devant lui, et vous pouvez en suivre le mouvement sur sa physionomie; il la couve, il la protège du regard; il la conseille, il voudrait la voir obéissante à sa voix; il en hâte ou bien il en ralentit la marche selon qu’une ravine ou un monticule l’arrête au passage, ou la précipite à une descente; il l’encourage du geste, il la pousse de l’épaule, il la tempère de la main; suspendu sur la pointe du pied, le bras tendu, le visage animé par une foule d’émotions diverses, il imprime à son corps les ondulations les plus bizarres. On dirait que son âme a passé dans sa boule.
Si l’importance d’un jeu se mesurait au degré d’intérêt qu’on y apporte, le premier de tous, sans contredit, serait le noble jeu de boules. Chez ceux qui se livrent à cet amusement, ce n’est pas seulement un goût prononcé, c’est une passion véritable, c’est une sorte de fanatisme. Si le fameux maître à danser Marcel a pu s’écrier: Que de choses dans un menuet! que n’eût-il point dit, s’il eût parlé d’une partie de boules? Toutefois il convient, ce me semble, de s’occuper de l’arme avant d’arriver au guerrier, et de faire connaissance avec la théorie avant d’en suivre l’application sur le terrain.
Sans retracer ici l’histoire de la boule, qu’il me soit permis de faire observer qu’elle joue un rôle important dans la composition de cet univers, et sur cette terre en particulier. Les arts et les métiers ont leur boule spéciale; les architectes connaissent la _boule_ d’amortissement; les chaudronniers donnent le nom de _boule_ à une enclume ronde; le fourbisseur à un instrument en bois de ce nom; la maréchalerie cite ses _boules_ de licou, et l’art du metteur en œuvre ses _boules_ à sertir: enfin il n’est pas de chasseur un peu exercé qui ne sache ce que c’est que la _boule_ du chamois.
La balle et la bille, si chères aux écoliers, ne sont que des diminutifs de la boule, dont le ballon est une ampliation. Si la boule ne règne pas seule dans le jeu de quilles, elle en est incontestablement l’âme. Que feriez-vous de vos quilles, symétriquement plantées, sans la boule indispensable à les abattre? qui sait si dans une pareille extrémité, les joueurs de quilles ne se verraient pas réduits à implorer l’assistance d’un chien, malgré leur inimitié proverbiale pour cet intéressant animal? L’antique jeu du mail, qui a donné son nom à une rue de Paris et à tant de promenades dans nos provinces, consistait en une boule d’un bois très-dur qu’on lançait à l’aide du mail ou maillet; il en est ainsi du jeu de la paume, qui tombe chaque jour en désuétude, et du jeu de billard, auquel nos écoles de droit et de médecine ont fait faire, dans ces dernières années, de si prodigieux progrès. Entrez dans un café; le billard est inoccupé, les queues sont à l’abandon. Où sont les billes? le maître de l’établissement les a dans sa poche, et, avec elles, tout le jeu de billard. Si, vous associant aux jeux de vos enfants, vous leur permettez de gonfler une gouttelette d’eau savonneuse suspendue à l’extrémité d’un chalumeau, c’est une boule qu’ils produisent infailliblement; savant enfantillage auquel se livrait Newton quand il étudiait la théorie de la lumière!
De tout temps la boule a joué un rôle fort important dans la politique; elle a donné son nom aux bulles des papes, en prêtant sa forme aux sceaux qui y étaient attachés; il en fut de même de la bulle d’or, sur laquelle s’appuya si longtemps le droit public en Allemagne. La première boule d’or dont l’histoire ait consacré le souvenir est celle que Tarquin l’Ancien donna comme insigne à son fils, et que celui-ci portait à son cou. Aujourd’hui ce sont les boules qui gouvernent dans les états constitutionnels; elles y décident de l’adoption ou du rejet des lois; elles consolident ou renversent un ministère, et c’est une assez belle gloire! Le mot de boule a conquis en outre un sens moral, et vous l’entendez chaque jour au figuré. Dans le langage populaire on honore du nom de boule la tête d’un homme. Le vaste cerveau de Cuvier, où toutes les connaissances humaines avaient leur compartiment, leur casier, comme dans une vaste bibliothèque distribuée par ordre de matières, qu’était-ce autre chose qu’_une fameuse boule_?
Tout cela est bien évidemment à l’avantage du jeu de boules; on voit combien il peut prêter aux autres, sans avoir besoin d’en rien emprunter. Son importance a été si bien reconnue par les savants auteurs du Dictionnaire encyclopédique, qu’ils n’ont point dédaigné de lui consacrer un chapitre.
Écoutez; je cite textuellement:
«On joue le jeu de boules à un, deux, trois contre trois, ou même plus, avec chacun deux boules pour l’ordinaire. Les joueurs fixent le nombre de points à prendre dans la partie, à leur choix. C’est toujours ceux qui approchent le plus près des buts qui comptent autant de points qu’ils y ont de boules. Ces buts sont placés aux deux bouts d’une espèce d’allée très-unie, rebordée d’une petite berge de chaque côté, et terminée à chacune de ses extrémités par un petit fossé que l’on appelle _noyon_. Quand on joue, si quelque joueur arrête la boule, on recommence. Il n’est pas permis de taper des pieds pour faire rouler la boule davantage, ni de la pousser en aucune façon, sous peine de perdre la partie. Une boule qui est entrée dans le noyon et a encore assez de force pour revenir au but ne compte point; un joueur qui joue avant son tour recommence, si l’on s’en aperçoit; celui qui a passé son tour perd son coup. Il est libre de changer de rang dans la partie, à moins qu’il ne soit convenu autrement. Qui change de boule n’est obligé qu’à reprendre la sienne et à jouer son coup si personne n’a encore joué après lui; mais si quelqu’un a joué, il remet la boule à la place de celle qu’il a jouée, si l’autre veut jouer avec sa boule.»
Quelques-unes de ces règles sont encore en vigueur, mais le jeu de boules, lui aussi, a proclamé son indépendance; il s’est affranchi des terrains préparés exprès, comme on en voyait encore quelques-uns, il y a trente ans, le long de la partie droite des Champs-Élysées, où s’élève aujourd’hui le quartier Beaujon; le noyon a totalement disparu, et c’est tout au plus s’il existe encore dans la mémoire des doyens des joueurs de boules; la nouvelle génération ne le connaît pas. Autrefois le jeu de boules s’appelait aussi _cochonnet_. Cette dénomination, dont l’étymologie m’est inconnue, n’appartient plus maintenant qu’à la petite boule qui sert à marquer le but; encore n’est-elle usitée que sur la rive droite de la Seine: sur la rive gauche, le cochonnet s’appelle le petit, peut-être dans le but louable de ne point effaroucher la délicatesse du faubourg Saint-Germain, par un diminutif qui rappelle un animal immonde. Dans ces derniers temps, quelques joueurs de boules, séduits sans doute par la manie des innovations, ont essayé de substituer aux deux dénominations consacrées par l’usage, celle de _bouchon_; mais leur tentative a été repoussée, et ils n’ont point fait école. Les amateurs du noble jeu de boules ont compris qu’ils ne devaient pas admettre dans leur vocabulaire un terme emprunté à un jeu que pratiquaient jadis les laquais dans les châteaux, et qui ne sert plus guère aujourd’hui de délassement qu’aux gamins de Paris du premier âge; car ils attaquent de front le jeu du tonneau dès qu’ils atteignent l’âge d’émeute.
Quoique les conditions pour la fixation du nombre des points soient les mêmes qu’autrefois, une partie de boules se joue ordinairement en onze points. Celui des joueurs qui dans un coup gagne un ou plusieurs points, acquiert le droit de lancer le cochonnet, et par conséquent de déterminer le but. L’avantage qui en résulte est si important, que cette question ne doit pas être traitée légèrement.
D’abord il faut savoir qu’un joueur de boules se livre à une foule d’études préparatoires dont la principale a pour objet la connaissance exacte du terrain. Il en est qui connaissent, aux Champs-Élysées, l’assiette des lieux et jusqu’aux moindres sinuosités du sol, aussi bien que Napoléon connaissait sa carte d’Europe.
Ils y vont souvent le matin, en cachette les uns des autres; ils suivent les déviations de leurs boules, étudient l’effet des pentes, calculent quelle ressource offrira un ricochet savamment combiné. Munis de ces instructions géographiques, sans affectation, sans avoir l’air d’être déterminés autrement que par le hasard, maîtres du cochonnet, ils le dirigent vers un but dont les approches leur sont familières. Il faut donc être quelque peu versé dans la diplomatie pour conserver tous ses avantages à un combat de boules. Ce n’est pas tout: le joueur de boules qui dispose du cochonnet, est le souverain le plus absolu qui se puisse imaginer; le moment où il élucubre dans sa pensée la direction qu’il lui donnera est peut-être le moment où il est le plus beau. Son visage est impassible comme l’était celui de M. de Talleyrand: vainement on cherche à deviner son dessein; vainement les spectateurs veulent s’orienter sur sa physionomie afin de se bien placer; quand ils attendent le cochonnet dans une direction, ils le voient rouler dans une autre, et tous, sans le plus léger murmure, sans se permettre la moindre observation, se rangent en une double haie, où le despotisme du joueur a voulu qu’ils vinssent se ranger. Quel souverain oserait se flatter d’obtenir de ses sujets une telle obéissance!