Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle

Part 37

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Lorsqu’ils ont secoué la poussière de l’atelier, certains compositeurs s’habillent assez bien; il y en a même qui affichent des prétentions à la fashion. Mais vous les reconnaîtrez sûrement à la liberté de leurs manières, de leur démarche, de leur langage. Quelque soignée que soit la mise du compositeur, il y a toujours un petit bout d’oreille qui passe, quelque chose qui cloche, qui jure, qui grimace, qui rompt l’harmonie, qui écorche le regard, qui fait deviner l’ouvrier sous les habits du _lion_: par exemple, un mauvais chapeau sur une chevelure bien frisée, un jabot et une cravate sale, des bottes luisantes au bout d’un pantalon crotté, un lorgnon et pas de gants, un luxe enfin qui vous rappelle malgré vous celui de Robert Macaire. Il néglige quelquefois de se laver les mains: alors des mots entiers qui s’y trouvent imprimés le trahissent. Sa conversation se débarrasse difficilement de certaines expressions suspectes, ayant une mauvaise odeur d’argot. Son allure retient toujours un peu de ce dandinement, de ce frétillement, de ce jeu des hanches qui caractérisent l’espèce de pyrrhique appelé _cancan_. Observez les passants dans une rue: ceux-ci ont les yeux à terre, ils songent au passé; ces autres regardent devant eux, ils s’occupent du présent; quelques-uns ont la prunelle tournée en haut, ils rêvent de l’avenir. Le compositeur est parmi ces derniers. Son pied ne se détache pas franchement de la terre: ses mouvements de locomotion s’exécutent en zigzag. Il décrit des _méandres_ plus compliqués que ceux de M. Léon Gozlan. Il semble ne pas connaître cet axiome, que la ligne droite est le plus court chemin d’un point à un autre. Dans sa route il s’arrête aussi souvent qu’un omnibus, ou que le cabriolet d’un éligible qui va solliciter des votes. Vous le surprendrez à causer avec des amis, vous le verrez flâner devant les choses d’art, devant Susse et Giroux, à l’étalage d’Aubert et des marchands de gravures du boulevard. Un de ses plus doux plaisirs est de parcourir les quais en examinant la science et la littérature qui se hérissent, en forme de bouquins, sur les parapets. Le grand nombre quitte rarement la blouse, et le bonnet ou la toque, toujours d’une forme peu usitée. Joignez à cela des cheveux longs, ébouriffés, une barbe moyen âge, de formidables moustaches, une pipe de terre bien culottée, et vous aurez le véritable costume du typographe.

Le vice qu’on reproche le plus au compositeur, c’est sa soif toujours ardente et presque inextinguible. Un calculateur patient a trouvé que la main d’un compositeur, en portant les lettres de sa casse à son composteur, faisait, pendant une année, un chemin équivalant à je ne sais combien de fois le tour du monde. Là-dessus de mauvais plaisants ont posé ce problème. Combien de fois la main du compositeur, en portant la coupe (mot que l’on emploie dans les goguettes pour désigner un verre rayé) à ses lèvres, fait-elle dans une année le tour du monde? Au nom de mon client, je dédaigne de répondre à de si plates insinuations. Certes, je n’essaierai pas de le disculper entièrement du défaut précité. Je ne serais pas cru si je disais qu’il fait partie de quelque société de tempérance et de sobriété. Je sais qu’il est de ceux qui disent:--Deux mauvais dîners tiennent bien dans le même ventre. Assez jeûne qui mal dîne, et--Vin maudit vaut mieux qu’eau bénite. Néanmoins, je réclame pour lui l’indulgence. Ce défaut est une conséquence de son caractère expansif, de son cœur débordant d’affection. L’avez-vous vu seul à une table d’estaminet ou devant un comptoir de marchand de vin? S’il quitte fréquemment son ouvrage, c’est pour régaler un ami; s’il passe des journées entières entre les cartes et la bouteille, c’est pour ne pas se séparer des amis; s’il met toute son attention à diriger une queue de billard, c’est pour _enfoncer_ un ami. Vous l’accusez de rechercher avec avidité toutes les occasions possibles de dérangement? Mais s’il consulte l’almanach, c’est pour trouver le jour de la fête d’un ami, afin de la lui souhaiter. N’est-il pas naturel que celui-ci fasse preuve alors de savoir-vivre? Chaque fois qu’il achète quelque chose de nouveau, une blouse neuve: «C’est bien sec, disent en chœur les amis, il faut arroser cela!» Résiste-t-on à de telles paroles? Il a institué dans l’année une multitude de jours de chômage, c’est vrai. La Saint-Jean d’hiver, la Saint-Jean d’été, la Saint-Jean-Porte-Latine, le moment qui commence les veillées, celui qui les voit finir, sont autant d’époques où il est indispensable de _prendre la barbe_, c’est-à-dire de s’enivrer... c’est vrai, et je m’en tiens à ce que j’ai dit, c’est pour le plaisir d’être en société. Mais, nous répétera-t-on encore, il fait des libations jusque sur la tombe de ses amis! Un convoi auquel il assiste ne se termine pas sans une débauche! Quel scandale!... Aimez-vous donc mieux qu’il allonge une mine hypocrite? Et puis, est-il bien prouvé que le jour où l’homme meurt ne soit pas son jour le plus heureux? D’ailleurs les anciens ne célébraient-il pas le trépas de ceux qui leur étaient chers par des festins et des divertissements? Brillat-Savarin a dit depuis longtemps: «Les animaux se repaissent; l’homme mange; l’homme d’esprit seul sait manger.» On pourrait dire que, parmi les ouvriers, le compositeur seul sait boire. L’imprimeur s’administre solidairement des doses effrayantes d’un liquide frelaté; mais la quantité pour lui, c’est tout. Le compositeur se connaît en crûs; autant que ses finances le lui permettent, ce sont les qualités supérieures qu’il choisit. D’ailleurs, lui qui a éprouvé tant de mécomptes, il faut bien qu’il noie ses réflexions, qu’il tue sous des sensations grossières certains souvenirs douloureux, qu’il cherche à étouffer des facultés vivaces et créatrices dont il lui est à tout jamais interdit de tirer emploi. Le cabaret, mais c’est son athénée, son théâtre, son salon. S’il le fréquente, c’est que les jouissances plus nobles lui sont prohibées, et que, à défaut d’autres poésies, il accepte celle de l’ivresse!

Une autre accusation, dont cette fois je crains que tout mon zèle ne soit impuissant à sauver mon client, c’est celle d’être parfois en retard pour payer ses dettes. Malheureusement cette imputation est motivée. Le compositeur ne compte pas toujours; ce n’est pas un homme à ranger sa vie en tiroirs, à étiqueter ses actions, à tenir de son temps un journal minutieux comme un étudiant de Leipsick ou de Goëttingue. Son bon cœur, son besoin d’amitié, l’emportent; et quand vient le jour de la _banque_, c’est-à-dire le jour où il reçoit le salaire de la quinzaine, il se trouve que le doit dépasse l’avoir, que la recette est plus qu’absorbée par la dépense. Cela se conçoit, si l’on réfléchit que le compositeur est _aux pièces_, qu’il n’est rétribué qu’en proportion de sa tâche, et que son gain dépend de son assiduité. Ordinairement, lorsqu’il a des dettes, il travaille quelque temps avec ardeur et sans se déranger; c’est ce qu’il appelle _être dans son dur_. Mais, par guignon, il arrive souvent que, narguant sa bonne intention, l’ouvrage manque tout à coup. Le samedi de banque donc, à la porte de l’imprimerie sont embusqués des individus prêts à se jeter sur le passage de l’imprévoyant débiteur. C’est le tailleur, le chapelier, le bottier, le gargotier. Ils sont désignés sous la dénomination pittoresque de _loups_. Alors on entend crier de toutes parts: _gare aux loups!_ Une fois son argent reçu, le compositeur paie les dettes qui lui semblent les plus essentielles: c’est le marchand de vin et le gargotier où il pourra retrouver de l’_œil_, c’est-à-dire du crédit. Il ne lui reste que quelques pièces de monnaie, et il les consacre exclusivement à _faire la noce_. Il n’est pas thésauriseur, lui, la monnaie ne s’oxide pas dans sa poche; le chemin du mont-de-piété lui est plus familier que celui de la rue de la Vrillière. Le tailleur et les autres fournisseurs d’habillements deviennent presque toujours ses victimes. Les sommes qu’on leur doit sont trop fortes, il n’y a pas moyen de solder tout. Alors, plutôt que de donner un faible à-compte, ne vaut-il pas mieux faire le dimanche une petite partie qui aide à dissiper l’ennui de la semaine?

Hâtons-nous de le rappeler, ce que nous venons de dire n’est pas d’application absolue. Beaucoup de typographes ne fréquentent ni les tripots, ni les marchands de vin, et paient exactement leur tailleur. Ils se rappellent que jadis leurs devanciers portaient l’épée, ils ont à cœur de ne pas déroger. Nous en connaissons qui suivent assidûment les cours publics, prennent des notes, et, dans leurs moments de loisir, s’adonnent à la littérature. Quelques-uns font de la musique et excellent sur divers instruments. Il en est qui sont poëtes et poëtes de talent. _Quid tibi cum lyra?_ Le Gilbert du dix-neuvième siècle, Hégésippe Moreau, mort récemment à la Charité, était un compositeur. Pauvre enfant qui n’avait pas de mère à chérir, et que la société abandonna. Malheureux! qui n’eut de sympathie que pour le malheur! Poëte qui n’a chanté que le peuple.

C’est ici le lieu de parler de la plus vive, de la plus caractéristique, de la plus persistante passion du compositeur. Une chose existe qui fait le sujet de ses rêves du jour et de ses songes de la nuit; qui flotte incessamment devant sa pensée comme un monde de lumières et de parfums; qui, chaque fois qu’il l’aperçoit, fait vibrer ses nerfs et battre ses artères. Cette chose tient plus de place dans sa vie que l’amour, que la politique, que la bouteille même: c’est le but de ses projets, le point de mire de ses espérances. Devinez-vous? Non. Vous avez vu derrière nos théâtres une petite porte mystérieuse, par laquelle entrent les acteurs, les figurants, les machinistes, les auteurs et les personnes privilégiées. Vous y voilà. Il est incroyable combien cette petite porte fait pousser de soupirs au typographe. Il jette un œil d’envie sur tous ceux à qui elle livre passage. Parfois son regard foudroyant tombe sur la portière qui lui fait l’effet du dragon des Hespérides. Que de tentatives n’a-t-il pas commises pour franchir ce seuil redoutable? Combien de fois n’a-t-il pas monté sur des théâtres de société! Qui comptera ses débuts et ses chutes chez les frères Seveste, à Montmartre et à Montparnasse! Que de courses il a faites pour porter des pièces à M. Harel, à M. Dormeuil, à M. Cormon, à M. Poirson, pièces qu’il s’étonne toujours de voir revenir avec un refus plus ou moins direct! Un jeune homme avait fait remettre un manuscrit à Voltaire en lui demandant ses avis. Le grand écrivain effaça seulement la dernière lettre du mot Fin et renvoya l’ouvrage ainsi modifié à son auteur. Messieurs les directeurs, plus concis encore, négligent de donner un motif, et souvent pour cause. Alors, dans son désespoir, le féroce dramaturge s’est rabattu sur le théâtre forain du Luxembourg; il a fait frissonner aux sanglantes péripéties de son drame l’élite des _moutards_ du voisinage; il a fait couler les larmes des jolies brocheuses, des sensibles blanchisseuses. Il connaît les secrets de coulisse, la vie privée et scandaleuse des actrices et des acteurs, tout le monde étrange et bigarré d’outre-toile. Les émotions de la scène, il les achèterait au prix de son sang. Romain, il eût crié plus haut que tous les autres: _panem et circenses!_ En attendant, il se mêle parfois à ces autres _romains_, qui manifestent pour l’art un enthousiasme peu désintéressé. Gall et Spurzheim ont-ils créé une bosse pour la manie du théâtre? Je l’ignore; mais si la phrénologie est une vérité, cette bosse doit toujours se trouver chez le compositeur. Il a ordinairement pour ami un acteur qu’il tutoie devant le monde. Rarement les billets de faveur lui manquent, et, lorsqu’il est parvenu à avoir ses entrées, son bonheur est au comble. Dans ce cas il s’attache à une figurante ou à une actrice qui partage avec lui sa gloire, ses 800 francs d’appointements, et son amour.

Nous venons de prononcer un mot qui nous appelle sur un terrain délicat et scabreux. Comment le compositeur traverse-t-il le désert de la vie? En d’autres termes, quelles sont ses relations avec le beau sexe? Pour l’amour, le compositeur est le rival de l’étudiant. Il partage avec lui les faveurs de cette adorable grisette qu’on trompe toujours et qui pardonne toujours. Mais il y a cette différence que l’étudiant est un despote orgueilleux et brutal, tandis que le compositeur est un amant tendre et dévoué. Quoiqu’il s’astreigne rarement aux formalités d’un mariage en règle, il est prodigue de sentiment et sait être fidèle. On en a vu conserver la même passion des mois entiers! Le dimanche, vous le trouverez sous les voluptueux ombrages de la Chaumière ou dans les autres guinguettes de la barrière. Mais ce sont ces derniers endroits que le compositeur affectionne. Là les frais sont modiques et ne dépassent pas ses moyens. Là il se dilate, il trône, il est chez lui. Il écrase de son luxe, de son élégance, de sa prodigalité les ouvriers endimanchés. L’indifférence, la cruauté fondent à l’éclat de sa toilette comme la neige devant le soleil. Heures bénies, heures exaltées et fiévreuses où l’on oublie tout, travaux, chagrins, esclavage, misère! où l’on vit en une minute des jours, des mois, des années, tout ensemble et tout à la fois! On se croit riche et on l’est, car on n’a rien à envier aux riches. Des lustres? En voici. De belles femmes? Regardez. Dans vos salons aristocratiques en trouverez-vous facilement d’aussi suaves, d’aussi naturellement jolies? De la musique? Écoutez. Cet orchestre n’est-il pas joyeux comme celui de Musard, et cette fanfare du piston ne semble-t-elle pas un incessant appel d’amour, un signal de délire et de transport?

Il est une variété de compositeurs dont les mœurs sont tout à fait différentes: immobiles comme des termes devant leurs casses, ils éloignent jusqu’à l’ombre de la dissipation; ils vivent de peu; et leur ardeur pour la besogne leur a fait donner le nom d’_ogres_ par leurs confrères, qui les méprisent. Ils font en sorte d’obtenir des places avantageuses, telles que celles de metteurs en page, hommes de conscience, correcteurs, protes, etc. Au bout d’un certain temps, si à leurs épargnes ils peuvent ajouter quelque petit héritage, ils achètent un brevet, deviennent maîtres imprimeurs, et prennent un ton arrogant vis-à-vis de leurs anciens camarades. Ceux qui n’ont pas de quoi acheter un brevet, organisent un atelier de composition et se couvrent du nom d’un imprimeur breveté. On les appelle _imprimeurs-marrons_. Ils font le plus grand tort à la profession, parce que, pour attirer à eux les éditeurs et les ouvrages, ils travaillent à bien meilleur compte, et en conséquence sont obligés de réduire les salaires, spéculant ainsi, par une espèce de pacte de famine, sur la misère de l’ouvrier, qu’ils mettent dans l’alternative de manquer de besogne ou de travailler à vil prix. C’est de leurs officines que sortent, à la honte générale, ces éditions où les fautes pullulent et grouillent comme une vermine, ces textes hideux et mutilés qui dégoûtent le lecteur, et qui mécontentent l’œil même de leur père.

La variété ci-dessus ne compte qu’une très-petite fraction d’individus; les autres compositeurs se fourvoient dans des voies diverses. La typographie est l’antichambre de la littérature. A force de reproduire les ouvrages d’autrui, quelques-uns s’avisent d’en composer eux-mêmes de semblables et d’enjamber la barrière qui les sépare des auteurs. C’est en copiant de la musique que Jean-Jacques devint musicien; c’est en transcrivant des pièces de théâtre que M. Alexandre Dumas s’est fait dramaturge, et s’est mis dans le cas de ne plus exercer son premier métier qu’en faveur des princes et des princesses. Si beaucoup de compositeurs font des articles pour de petits journaux qui ne les paient pas, si d’autres ne parviennent à débuter ou à se faire jouer qu’à Bobino et au théâtre Lazary, s’ils encombrent de leur suffisante et prétentieuse médiocrité les avenues inférieures de la littérature, quelques-uns, véritables hommes de talent, parviennent au travers de mille obstacles à conquérir une réputation méritée. Sans remonter aux époques antérieures qui nous offriraient des exemples honorables, un grand nombre de nos illustrations artistiques et littéraires appartiennent aux compositeurs. C’est de leur sein qu’est sorti le roi de la chanson, le divin Béranger. Le compositeur use sa vie à espérer; il est toujours à la veille d’échanger sa poétique misère contre une position éclatante; cependant ses habits l’abandonnent à la longue comme des amis infidèles, et ses bottes finissent par se crever. Ceux qui n’ont pas l’esprit ou la chance d’arriver à quelque chose perdent leur fol espoir, s’encroûtent, se pétrifient, roulent d’imprimerie en imprimerie, et vivent misérables, jusqu’à ce qu’ils entrent tout courbés sous la porte hospitalière de Bicêtre, asile des vieillards indigents.

Le rideau vient de tomber, notre héros a quitté la scène. Il s’est bravement montré dans les divers rôles du drame ou plutôt de la comédie qu’il joue en ce monde. On l’a vu sous toutes les faces: tantôt _blaguant_ à son atelier, frondant les choses et les hommes du jour, tantôt nageant dans la joie et le vin; d’autres fois triste, morose, poursuivi par des loups sous la forme de créanciers. Ces alternatives sont fréquentes à cause de l’instabilité du travail. Pour donner un bon coup d’épaule à la composition, il ne faudrait rien moins qu’un incendie des principales bibliothèques de Paris, mais loin de là! Non content du tort que font à cette profession le clichage et le polytipage, on invente encore de détestables machines qui vont reproduire sans caractères et sans compositeurs les ouvrages des quinzième et seizième siècles, les éditions Wendelines, Manutiennes, Elzeviriennes, etc. Le compositeur regarde avec terreur la librairie qui agonise... La littérature menace de s’absorber dans le journalisme qui envahit tout pour tout étouffer. Déjà les nouvelles remplacent les romans; le drame lui-même a quitté ses larges proportions pour se réduire en un acte. Notre génération pressée de jouir fatigue la terre de l’intelligence et s’inquiète peu de ce qu’elle laissera après elle. Plus d’in-folio, plus de longs ouvrages, plus d’éditions monumentales: des analyses, des résumés, des éditions-diamants. On concentre dans un flacon imperceptible le parfum de mille roses; on réduit des livres d’amandes amères en deux ou trois gouttes d’acide hydrocyanique. Il n’est pas d’entreprises qu’on n’ait tentées pour rogner les profits déjà si exigus des compositeurs. D’ingénieux industriels n’ont-ils pas essayé de faire faire la composition par de jeunes enfants et par des femmes, réduisant ainsi le travail typographique à une opération purement manuelle et mécanique.

Enfant d’une race malheureuse et sacrifiée, poëte de la borne, tribun du carrefour, obscur dispensateur de la lumière, esclave de la pensée des autres, va, montre encore sur le pavé de nos rues ta blouse emblématique! Étale ta misère comme un reproche à la face du siècle! Aplatis-toi sur les œuvres parfumées ou nauséabondes de tes pachas littéraires! Allons, fils de Guttemberg, lève la tête et prends courage. Voici, voici le règne des capacités et de l’intelligence! _Euge! macte animo!_ L’or va descendre dans ton creuset! La roue qui tourne sans cesse va te prendre et t’enlever! Demain on va ouvrir une issue à ton eau qui se putréfie! Demain tu marcheras libre et fier. En attendant, continue à lever des lettres, à manipuler la pensée des autres en comprimant la tienne, à boire du vin blanc, à faire des dettes, à danser aux barrières, et tâche de goûter au sein de ta philosophique incurie le repos et la tranquillité que je te souhaite!

=Jules LADIMIR.=

[Cul-de-lampe]

[Tête de page]

LE SPORTSMAN PARISIEN.

ON disait autrefois: Le Français né malin créa le vaudeville; je propose de reformer cet adage en disant: le Français né Français créa l’anglomanie: si cette vérité notoire et ce fait patent pouvaient être mis en discussion, le titre seul de cet article en serait la démonstration la plus convaincante? Nous voudrions esquisser un type, l’analyser, le nuancer même; il est destiné à une collection _éminemment_ française, et sous quel titre le présentons-nous à nos lecteurs français; sous un titre tellement anglais qu’il est composé d’un adjectif welsche et d’un substantif d’origine saxonne, sorte de contraction grammaticale ou _logomachie_ qui ne saurait appartenir qu’à la langue de Shakespeare et de Milton. Et pourtant quel lecteur ne devinera pas la chose dont nous allons parler et que nous voulons peindre? Qui demandera si le sportsman est une profession inconnue que le livre de M. Curmer va nous révéler: on aurait de la peine à trouver un Français assez béotien pour demander si notre héros est un surveillant aux écorces d’orange des Funambules ou une nouvelle édition du fabricant de cigarettes en papier de réglisse.

La France est certainement le pays du patriotisme, mais ce patriotisme nous permet de ne jamais rester français: sous la république et le directoire, nous étions Grecs et Romains; les femmes portaient des chlamydes à méandres, et nous avions des courses olympiques; toutes les proclamations unissaient par des prosopopées en l’honneur de Léonidas ou de Phylopœmen; et dans les fêtes publiques on nous montrait des vieillards couronnés de feuilles de chêne, et chantant en chœur des odes d’Horace bien ou mal traduites. Sous la restauration nous sommes devenus néo-Grecs. Jamais héros français a-t-il fait battre les cœurs de nos femmes à l’égal du brave Canaris? La bataille de Waterloo nous a-t-elle fait répandre autant de larmes que les désastres de Missolonghi? Je le demande et j’en réfère à la notoriété publique. Toutes ces belles générosités nous ont coûté l’entretien d’une expédition de vingt-quatre mille hommes, grâce à laquelle nous jouissons du privilége d’être rançonnés avec prédilection quand nous visitons les champs de Sparte ou les vestiges d’Argos. Depuis 1830, nous avons prodigué les trésors de nos sympathies, aux Belges, Polonais, Italiens, Lusitaniens, Espagnols, Mexicains et Canadiens, et il est certain que pendant ces neuf dernières années, nous n’avons pas été plus Français que sous la république ou sous l’empire et la restauration. Mais de toutes nos sympathies exotiques, une seule est durable et profondément enracinée parmi nous: c’est l’_anglomanie_. Nous pouvons voir de nos jours que le style antique est descendu dans la tombe avec M. David: être philhellène n’est plus une profession libérale, et sympathiser avec la Belgique et le Canada, n’est déjà plus de si bon goût.