Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle

Part 36

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Si nous en restions sur ces derniers renseignements, vous auriez peur désormais de vous trouver face à face avec l’homme à tout faire, et nous aurions, sans le vouloir, causé préjudice à son commerce. Or, il faut que tout le monde vive; écoutez donc le récit impartial et officiel de la dernière rencontre que nous fîmes de notre héros. C’était par une belle matinée du mois de juin. Le soleil était levé depuis longtemps, mais les concierges des jardins royaux dormaient encore; faute de jardin (même sur notre fenêtre) nous nous promenions sur le quai aux Fleurs; ce joli parterre situé entre la Conciergerie et la Morgue. Là, nous aspirions _gratis_ mille parfums naturels, lorsqu’une femme mollement appuyée au bras d’un jeune homme nous apparut au milieu des fleurs: ils semblaient si heureux, elle et lui, qu’ils faisaient vraiment envie.

Nous sommes faible; nous les suivîmes. La femme parla d’abord: «N’est-ce pas, dit-elle, mon Paul, n’est-ce pas qu’un beau jour et le contentement donnent un bon cœur? Ce matin, je voudrais être riche et faire un heureux.» Paul, égoïste comme le sont tous les hommes, allait réclamer pour lui seul le bénéfice de cette disposition adorable.

L’homme à tout faire passa. Il venait exaucer ses vœux à elle, et Dieu apparemment le lui envoyait. Il portait une cage remplie d’hirondelles. Vous figurez-vous l’hirondelle captive, l’hirondelle des airs dans une cage d’osier?.... Comme elles étaient tristes les pauvres petites bêtes, et comme elles exprimaient noblement leur malheur par leur silence! L’hirondelle captive, ô mon Dieu! l’oiseau dont tous les chansonniers du monde ont célébré la liberté en prenant le pseudonyme du pauvre prisonnier (air tout fait). Ah! c’était un spectacle à fendre le cœur. Jugez si elle en fut émue, la noble femme. Déjà une larme tentait de s’échapper de ses jolis yeux, lorsque l’homme à tout faire s’approcha d’elle et lui dit: «Voulez-vous rendre une hirondelle à la liberté pour 2 sous?»

Comprenez-vous, une bonne œuvre pour deux sous! un élan du cœur pour 2 sous! une douce satisfaction pour 2 sous! un acte royal, une amnistie pour deux sous!

«Tenez, s’écria-t-elle avec joie, voilà cinq francs, et vos hirondelles sont à moi. A moi, non pas, mais au ciel et à la liberté.» Elle avait dit cela comme autrefois on devait entonner _la Marseillaise_.

Les oiseaux s’envolèrent à tire d’aile sans remercier leur libératrice; mais elle pouvait bien se passer de leur reconnaissance; son ami, son Paul venait de lui dire, de sa voix la plus douce, la plus persuasive, peut-être même la plus vraie: Je t’aime.

_P. S._ Nous avons le regret de vous apprendre que les oiseaux étaient apprivoisés, et qu’ils sont tous rentrés en cage.

=BERNARD.=

[Tête de page]

LE COMPOSITEUR TYPOGRAPHE.

AVANT Guttemberg, la reproduction des œuvres littéraires se faisait, de temps immémorial, par des copistes à la main. A Rome, ces copistes étaient partagés en deux classes: ceux qui transcrivaient les livres et que l’on appelait _librarii_; ceux qui, au moyen d’un système d’abréviations, recueillaient les discours, les plaidoyers, en prenant des notes: ils avaient le nom de _notarii_. Pendant le moyen âge, il y eut des artistes qui savaient enjoliver les manuscrits d’ornements rouges, verts, bleus, rehaussés d’or; qui non-seulement encadraient ainsi le texte avec une patience infinie, mais coloriaient encore des missels, représentant ainsi les merveilleuses histoires de la Bible; grands peintres dont le nom même est encore ignoré. On pense bien que des livres, fruits d’un labeur aussi opiniâtre, devaient être fort rares et fort chers. Aussi voyons-nous plusieurs de nos rois léguer à leur fils, comme un brillant héritage, leur bibliothèque, composée de huit à dix volumes. Enfermés ainsi que des chrysalides dans leur cellule sanctifiée par le jeûne et la prière, les copistes, ces patients et modestes travailleurs, ne révélaient leur existence que par l’œuvre d’or qui sortait de leurs mains amaigries pour passer dans les petites mains roses et potelées des gentes damoiselles et des majestueuses châtelaines. La découverte de l’imprimerie, en tuant ces humbles héros de la foi, fit éclore à leur place une race toute différente de mœurs et de caractère: c’est d’elle que nous allons nous occuper.

Il y a des ignorants qui confondent le compositeur avec l’imprimeur. Gardez-vous-en bien! Cela est erroné et peu charitable. L’imprimeur proprement dit, le _pressier_, est un être brut, grossier, un _ours_, ainsi que le nomment les compositeurs. Entre les deux espèces, la démarcation est vive et tranchée, quoiqu’elles habitent ensemble cette sorte de ruche ou de polypier qui porte le nom d’imprimerie. La blouse et le bonnet de papier ont souvent ensemble maille à partir; et pourtant ils ne peuvent exister l’un sans l’autre: le compositeur est la cause, l’imprimeur est l’effet. La blouse professe un mépris injurieux pour ce collaborateur obligé qu’elle foule sous ses pieds, car les imprimeurs, avec leurs lourdes presses, sont relégués à l’étage inférieur. Mais le bonnet de papier, dont les gains sont souvent plus forts et plus réguliers que ceux de son antagoniste, s’en venge en lui infligeant l’épithète de _singe_, soit à cause des gestes drolatiques que fait en besognant le compositeur, soit parce que son occupation consiste à reproduire l’œuvre d’autrui.

Ainsi que la ville de Romulus, la cité des typographes est une hôtellerie, un caravansérail, un lieu plein d’exilés, un asile. Là se réfugient les vocations avortées, les destinations manquées, les positions renversées, les espérances déçues, tout ce qui a perdu pied dans la marche, tout ce que le torrent des choses a jeté au dehors. Vous y rencontrerez des séminaristes défroqués, d’anciens professeurs, des marchands ruinés, des employés que la griffe de fer des révolutions a enlevés de leur fauteuil de cuir, des étudiants pauvres à qui les loisirs et la liberté dont on jouit dans cette profession permettent de suivre les cours, tout en gagnant de quoi suffire à leurs premiers besoins. Le plus petit nombre se recrute de fils de compositeurs ou d’imprimeurs. Ceux-là sont moins doctes, moins spirituels que les autres, mais en revanche plus habiles sous le rapport matériel, parce qu’ils ont la main faite par un long apprentissage. Dans cette classe si mélangée, si bigarrée, composée d’une multitude de pièces qui se touchent par un point et diffèrent par mille autres; dans ce pandémonium, cette Babel, ce Capharnaüm, il y a peu d’individus qui ne soient capables de faire quelque chose de mieux, et qui ne gardent une dent contre la société. Avant d’aller au delà, faisons bien remarquer que nous ne nous occupons que des généralités. Il est certains de ces messieurs auxquels notre esquisse ne ressemblerait pas plus que bien des portraits ne ressemblent à leurs modèles; mais ce sont des exceptions: _Exceptio firmat regulam_.

Suivez-moi. Nous voici dans une salle assez vaste, coupée longitudinalement par plusieurs rangs de tables en dos d’âne. Sur ces tables, de chaque côté, sont auprès l’une de l’autre des boîtes en bois que l’on nomme des _casses_, lesquelles casses sont divisées en un certain nombre de compartiments appelés _cassetins_. Chacun desdits cassetins renferme un des caractères de l’alphabet, ou un signe de ponctuation. Devant chaque casse, debout, se trouve une des blouses précédemment mentionnées, laquelle saisit adroitement un à un les caractères, et les pose délicatement dans un instrument en fer, dit _composteur_, de manière à en former des mots, puis des lignes, puis des pages, puis des feuilles. Nécessairement, lorsqu’on se trouve vis-à-vis l’un de l’autre toute une sainte journée, à moins d’être Anglais ou affecté de laryngite, il est impossible de ne pas desserrer les lèvres. Aussi, en mettant le pied dans la salle ou _galerie_, avons-nous entendu un bourdonnement, un dissonnant assemblage de voix dans tous les tons, depuis le fausset aigu des apprentis jusqu’à la basse-taille des doyens, qui grommellent sans cesse comme de vieux bisons en ruminant leur ouvrage. Donnons-nous la mine d’un auteur, et prenons un air sans façon, car ces messieurs n’aiment pas les étrangers qui viennent, avec un lorgnon enchâssé dans l’arcade sourcilière, les regarder travailler, comme on regarde les singes ou les ours monter à l’arbre et faire leurs exercices. Souvent ils se donnent le mot pour se livrer alors aux contorsions les plus bizarres, de sorte que le visiteur se croit traîtreusement amené dans une salle de maniaques ou d’épileptiques. Mais, grâce à notre visage _bon enfant_, on ne pense pas à nous. Nous ne sommes pas ici à la composition des journaux, où la nature du travail commande la célérité et le silence. Écoutons. Les intelligences, frottées incessamment l’une par l’autre, dégagent un feu roulant de saillies, de bons mots, de pointes, de sarcasmes, de calembours, de coq-à-l’âne à désespérer Odry. A l’atelier, on ne respecte rien, ni les hommes de lettres, ni les hommes d’état, ni les artistes, ni le talent, ni la richesse, ni même la sottise. Renvoyée d’un bout de la galerie à l’autre, l’épigramme rebondit, redouble de verve et de sel. _Vires acquirit eundo._ Les ridicules sont découverts avec une sagacité merveilleuse, mis à nu et fouettés sans miséricorde. C’est une première vengeance contre la société. Cela ne sert à rien, mais cela soulage. Parfois les compositeurs tournent contre leurs propres confrères cette rage de l’ironie, cette monomanie homicide de la satire. A-t-on surpris dans la galerie quelque figure frappée à un certain coin, quelque angle facial trop aigu, un crâne sur lequel la sottise en relief eût épouvanté Gall; une physionomie condamnée à l’avance par Lavater, un de ces tristes hères dont l’extérieur effacé, craintif, porte l’empreinte d’une création manquée, et qui occupent parmi les hommes la même place que l’unau et l’aï chez les animaux? Malheur! il sera comme un piton qui fait crever la nue et descendre la foudre. Sur lui les cataractes sont ouvertes; elles l’engloutiront, à moins que, comme cela arrive, il ne préfère abandonner la place et l’atelier; ou bien encore qu’il emploie sa force physique pour faire respecter sa faiblesse intellectuelle. Dans ce cas, on se met en quête d’un autre bouc émissaire, d’une nouvelle victime qu’on ne tarde pas à trouver et à immoler comme la première. Si le compositeur n’est pas en train de jaser, il rêve. Sa plus grande jouissance est de _câler_, c’est-à-dire de ne rien faire: _Nunc libris, nunc somno_. Il y a en lui beaucoup de l’organisation du chat pour la volupté, la gourmandise et surtout la paresse. Vous le verrez les deux coudes appuyés sur la casse, tenant à la main dans son composteur une ligne inachevée. Les yeux à demi fermés, la prunelle engourdie dans une molle torpeur, il suit les nuages qui défilent en haut dans le bleu, et sur leurs masses mouvantes son imagination bâtit un château plus prestigieux, plus féerique que celui d’Aladin. Là sont des divans somptueux, des bains parfumés, des chibouques, des oukas, des narguilés que lui allume un petit esclave noir. Là se trouvent des femmes telles qu’on en voit dans les illustrations de Shakspeare et de Byron, des houris demi-nues qui le servent, le sybarite! qui lui versent du vin de Schiraz dans des coupes couronnées de roses. A cette dernière et brillante transformation de son idée, le rêveur n’y tient plus, il fait un mouvement comme pour prendre la coupe, et dans ce mouvement, sa composition, retenue par une simple ficelle, tombe avec bruit et se _met en pâte_, c’est-à-dire que toutes les lettres sont éparpillées, mêlées, amalgamées, répandues dans une confusion horrible. Adieu le travail de la matinée! il faut recommencer sur de nouveaux frais, et auparavant rétablir le _pâté_. On appelle cela une _danse de caractères_. Lorsqu’on est las de railler, de mystifier le malheureux, on vient à son aide, et l’accident se répare bien vite. Ces innocentes distractions sont cause que l’on oublie, en composant, des mots, des lignes, même des phrases. Ces omissions portent le nom de _bourdons_. Lesdits bourdons exigent un grand travail pour être replacés, lorsque la feuille est _imposée_, ou serrée avec des coins de bois dans un cadre de fer. Lorsque le correcteur apporte l’épreuve, on se précipite pour voir celui qui a des bourdons, et on l’assourdit d’un bruit continuel imitant les cloches: _din, din, baoum! din, din, baoum!_ D’autres fois on fait descendre un camarade sous prétexte qu’il est demandé dehors. A son retour il est accueilli par une _roulance_ générale, ce qui signifie que chaque ouvrier frappe en mesure de son composteur sur sa casse, à peu près comme les représentants d’une petite partie de la nation frappent leurs pupitres de leurs couteaux à papier, quand certains orateurs du centre jugent à propos de donner un échantillon de leur éloquence. Il faut que le confrère mystifié essuie la fusillade avant de retourner à sa place. Par une étrange contradiction, cet homme contre lequel on vient d’épuiser le carquois de la raillerie, cet homme a-t-il besoin du moindre service, il n’a qu’à choisir: tout est à lui, on se dispute pour l’obliger. Presque partout le compositeur a, comme on dit, le cœur sur la main. Arrive-t-il à un confrère de faire une longue maladie? Lui a-t-on, pendant son absence, emprunté son mobilier? Est-ce un étranger qui débarque sans ressources, ou qui, faute d’ouvrage, veut retourner chez lui, ou bien un enfant pâle qui s’étiole et meurt de nostalgie pour avoir entendu la chanson de Béranger? Aussitôt une circulaire court les imprimeries, une liste de souscription se forme, s’allonge, se remplit, se gonfle, et se résout en une somme assez ronde qui tombe inopinément dans la main du pauvre diable. Cela se fait avec beaucoup de délicatesse, souvent même la charité porte les typographes à venir au secours d’individus qui ne sont pas de leur profession.

Avec les auteurs, le compositeur est presque sur le pied de l’égalité. Il les voit face à face. Par lui, ils descendent de leurs piédestaux et se montrent avec leurs faiblesses. Le masque tombe, l’homme reste... et souvent le génie disparaît. Les dieux perdent leur auréole quand on est trop près de l’autel. Bien des secrets d’étude, de cabinet, de politique même, sont dévoilés au compositeur. Il se prend à rire en voyant le bon public accueillir sérieusement telle nouvelle de journal à la fabrication de laquelle il a pris part. Il a vu la filière, les creusets, les laminoirs par où passe la pensée de M. de Balzac, avant de revêtir cette forme éblouissante que chacun admire et envie. Il sait à quoi s’en tenir sur l’allégation du plus fécond de nos romanciers, lequel, dans la préface d’un de ses beaux ouvrages, prétend ne boire jamais que de l’eau. Il possède le nombre précis des collaborateurs secrets de bien d’autres. Devant lui tombent les voiles de l’anonyme et du pseudonyme. Ces mémoires attribués à de grands personnages défunts, c’est un auteur industriel qui les a inventés. Ces anecdotes du temps de l’empire n’ont jamais eu de fondement que dans une imagination féconde. Ce roman signé d’un nom de femme sort de la plume courtoise d’un homme de lettres. Que de petitesses, que de choses honteuses on découvre avec tristesse chez ceux qui prétendent guider la nation, et qui ne font, la plupart du temps, que la fourvoyer dans une vie mauvaise! Le compositeur connaît d’avance toutes les nouvelles. Il a lu hier le manuscrit de ce superbe discours que tel orateur vient d’improviser à la tribune. Aussi, fier de ses connaissances, s’établit-il juge souverain, arbitre suprême du bon et du mauvais en matière de littérature. A propos des écrivains et des artistes, il affecte un ton cavalier et supprime le substantif poli. Il dira: Chateaubriand, Balzac, Sand, Ingres, Delacroix, Scheffer; la Mars, la George, la Dorval. Notre homme a pris une teinture _de omni re scibili_. Il a travaillé pour M. Thénard, et s’est fait à moitié chimiste. Cuvier l’a rendu naturaliste; Biot, physicien; Poisson, mathématicien; Arago, astronome; Dalloz, jurisconsulte; M. Viennet, diplomate. Victor Hugo et Alexandre Dumas se sont frottés contre lui: le voilà poëte et dramaturge. Lorsqu’un auteur agit bien avec le compositeur, lorsqu’il se met à son niveau, lorsque sa _copie_, c’est-à-dire son manuscrit, est lisible, l’ouvrage sera soigné, le texte ne sera pas déparé par des contre-sens, des lettres retournées, des fautes de français, des mots tantôt trop écartés tantôt trop rapprochés l’un de l’autre. Le compositeur fera même disparaître des erreurs qu’il est capable d’apercevoir et de corriger. Mais si vous affectez de la morgue à son égard, si vous le traitez du haut de votre grandeur, si votre copie n’est pas mieux écrite que celle de M. Alphonse Karr (qui semble se servir de son _terreneuvien_ en guise de secrétaire), si votre manuscrit est couvert de ratures, surchargé d’ajoutés, le compositeur se dégoûte et prend à tâche de mal faire. Quelquefois involontairement, souvent à dessein, il vous fera dire des choses ridicules. Rapporte-t-on que pendant un discours brillant de M. Viennet, l’émotion de M. Fulchiron était _visible_, le compositeur se trompe, et on lit _risible_. Un journal parle-t-il des services que tel honorable peu honoré _rend_ au gouvernement, il mettra _vend_. Si M. Charles Dupin, après une grande dépense d’attendrissement, s’inscrit pour _deux francs_ dans une souscription en faveur des ouvriers sans travail, souscription dont, par parenthèse, jamais aucun ouvrier ne voit un centime, l’artiste rancunier composera _deux sous_. Lors de la déplorable affaire d’Armand Carrel, une feuille disait: La balle traversa le _péritoine_. Un compositeur ignorant met le _père Antoine_. Le soir, grande rumeur au café. Ce diable de père Antoine montait toutes les imaginations. Beaucoup soutenaient qu’il y avait erreur: «Le père Antoine! s’écria un important, je le connais; c’est un de mes amis, un excellent homme; très-certainement il se trouvait là.» La discussion s’échauffa, et peu s’en fallut qu’un nouveau duel ne vînt s’ajouter à l’horreur du premier.

Les inattentions du compositeur n’amènent pas toujours des résultats aussi désagréables. C’est à une faute typographique que l’on doit le plus beau vers de Malherbe. Dans son ode sur la mort de Rosette Duperrier, le poëte avait mis:

Et Rosette a vécu ce que vivent les roses, etc.

Il oublia de barrer les _t_, le compositeur les prit pour des _l_ et écrivit _Roselle_. A la réception de l’épreuve, au passage en question, un éclair subit traversa la tête de Malherbe. Il fit de _Roselle_ deux mots séparés, remplaça l’_r_ capitale par un _r_ bas de casse, et l’on mit en deux admirables vers:

Et rose, elle a vécu ce que vivent les roses, L’espace d’un matin.

Il y a une grande irrégularité dans la distribution des compositeurs sur le sol de Paris. Du côté de la rive droite de la Seine se font tous les journaux et les forts ouvrages. Les imprimeries sont nombreuses et les compositeurs florissants. Les _journalistes_ (non les rédacteurs, mais les compositeurs d’un journal), dont le gain est fixe et assez considérable, prennent vis-à-vis de leurs confrères de la rive gauche, tristes _labeuriers_ dont l’existence est précaire et le dîner problématique, cet air d’insolente compassion avec lequel le chêne parlait au roseau. Généralement, comme profession libérale, la typographie est tombée tout à fait. Le temps est loin où des chefs-d’œuvre immaculés sortaient des presses des Aldes, des Estiennes, des Elzevirs! on ne voit plus les maîtres imprimeurs, armés d’une loupe, vérifier lettre à lettre la correction des épreuves. Comme toutes les autres branches de l’art, comme la littérature même, aujourd’hui la typographie est un métier, et rien de plus.

Le compositeur est pour le progrès en tout et partout. Il a été de chacune des religions nouvelles qui ont essayé de reconquérir notre foi lasse de tout, même de sa pauvre sœur l’Espérance. On l’a vu successivement saint-simonien, fouriériste, châteliste, etc. Un certain nombre se traîne pourtant encore dans l’ornière usée de l’école voltairienne, et s’attaque, en don Quichottes, à des choses qui n’existent plus. Pour la science, le typographe est de force à vous démontrer avec un grand renfort d’arguments que l’obscurité provient principalement de l’absence de la lumière. En politique, il marche avec l’extrême gauche et la dépasse trop souvent. M. de Cormenin, M. Mauguin, M. de Lamennais, voilà ses apôtres. Lui qui assiste et coopère à la fabrication des journaux de toute couleur, lui qui a observé des manœuvres de corruption, qui a vu des transfuges et des renégats de tout parti, il doit apprécier un peu la moralité des gens du pouvoir. Il sait ce que valent ces personnages tarés, ces hommes chiffres, ces valets titrés, ces incorruptibles consciences dont quelque part il existe un tableau synoptique avec les prix courants en regard. Un tel spectacle l’irrite, et nous avons dit que déjà il croyait avoir à se plaindre de la société. Sa tête se monte. Comme il est de nature très-expansif, très-liant, très-porté à se réunir à des camarades, il se trouve faire partie des sociétés plus ou moins bachiques, plus ou moins lyriques ostensiblement, et secrètement plus ou moins révolutionnaires. Fêté d’abord en qualité d’_aimable visiteur_, il ne tarde pas à devenir membre influent. Là les opinions fermentent d’autant plus qu’elles sont plus comprimées. Les chants et le vin chargé de litharge montent au cerveau; l’orgueil que donne au compositeur sa demi-érudition, sa supériorité intellectuelle, la fascination d’une autorité quelconque dont on l’éblouit, achèvent de lui renverser les idées, et malheureusement on le retrouve parfois jouant à l’émeute devant les boutiques fermées, donnant un spectacle aux oisifs, occasionnant d’interminables corvées au malheureux tourlourou, seule véritable victime; tandis que l’arbitraire se frotte les mains et se met à table en pensant à tout ce que cela va lui rapporter.