Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle

Part 34

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«Avec plaisir, dit le colonel qui accordait toujours ces sortes de demandes avec empressement. Je vais vous en dire une.... Ici le colonel se mit à cligner de l’œil avec un air narquois.... C’est un peu vert, mais bah! vous avez été jeune tout comme un autre, monsieur le magistrat, et Charles n’est plus un enfant.--N’est-ce pas que tu n’es plus un enfant?»

Je répondis à cette moquerie du grognard par un coup d’œil assez dédaigneux: le calme et la confiance étaient complètement rétablis dans mon esprit.

«C’était en Espagne, au mois de septembre 1811, nous dit-il ensuite; j’avais alors vingt-quatre ans; le 8e régiment de chasseurs, dans lequel je servais comme lieutenant, tenait garnison à Orihuella, fameuse garnison, où nous ne buvions que du vin de Xérès, et ne fumions que de véritables cigares de Cuba: et quelles femmes, grands dieux! des femmes avec des yeux de feu, des corps de fer, maniant le poignard avec autant de facilité que les castagnettes. J’aurais pu tout comme un autre courir les bonnes fortunes, mais j’étais trop amoureux d’une petite fille appelée Geniola.»

Ici mon cousin fit une pause comme pour recueillir ses souvenirs. Moi, la tête dans les deux mains, ayant l’air de prêter une attention profonde au narrateur, je ne quittais pas des yeux mon fatal bouquet, frémissant de tout mon corps à chaque mouvement de mon cousin, car ils n’étaient séparés que par la largeur de cette petite table.

«La manière dont je fis connaissance avec Geniola, poursuivit le colonel, est assez singulière pour mériter de vous être rapportée. Dans une expédition pour venger la mort de quelques-uns de nos soldats assassinés pendant la nuit dans un village andalous, je fus chargé, à la fin de l’affaire, de mettre la dernière main à l’œuvre, en allant sabrer tout ce qui restait d’habitants. J’entrai au galop dans le village à la tête de mon peloton. Au milieu de la rue, restait seule et debout, une belle jeune fille: je la vois encore, l’œil étincelant, le visage enflammé, les cheveux épars: le cadavre d’un homme était à ses pieds.--A toi, Français du diable! me cria-t-elle en m’ajustant, quand je ne fus plus qu’à dix pas d’elle. Le coup partit, et mon schako en tomba par terre: mon cheval était si fortement lancé, que ma farouche ennemie n’avait pas eu le temps de s’enfuir: heurtée à l’épaule elle alla rouler à quelques pas de là. L’expression de la haine était si fortement empreinte sur les traits de cette jeune femme, tant de désir de vengeance brillait dans ses yeux, c’était une beauté si fière et si sauvage, que j’en fus enthousiasmé subitement et que je résolus de la sauver. Arrêtant mon cheval, je retournai sur mes pas, je la chargeai sur ma selle et la ramenai à San-Lucar-de-Barameda. Huit jours après nous vivions maritalement ensemble, et j’étais fou de Geniola.»

Mon cousin s’arrêta quelques instants; mais je n’osais plus respirer, et je puis dire que je ne vivais plus, car mon regard vif et pénétrant avait découvert qu’entre deux roses de Provins, du plus gros rouge, mon triste message amoureux poussait une pointe blanche, aiguë, luisante et tout à fait hétérogène. Je ne pouvais plus y tenir et je me levai pour aller reprendre mon bouquet; mais le colonel me prévint, et saisit le bouquet en me disant: laissez-le-moi donc sentir à mon aise, il m’_embaume_. Je revins m’asseoir à ma place, et j’étais plus mort que vif.

«Depuis deux mois, poursuivit le colonel, je goûtais un bonheur surhumain, quand il nous tomba des nues un officier général, que je fus désigné pour accompagner jusqu’à Madrid; c’était une absence qui devait durer pendant quinze jours au moins. Je crus que j’en deviendrais fou: j’eus la tentation de déserter, de fuir au bout du monde avec ma Geniola. Heureusement que j’avais alors un intime ami, nommé Lambert, qui sut me parler raison bien à propos, et qui me détermina, non sans peine, à remplir ce qu’il appelait un _devoir sacré_. Je partis après avoir reçu de mon ami Lambert une _promesse sacrée_, celle de veiller sur ma Geniola avec toute la sollicitude d’un frère ombrageux, ou d’une duègne de Caldéron. Quel voyage! il me fut impossible de desserrer les dents avant d’arriver à Madrid, et ce fut pour demander au général s’il n’avait plus besoin de mes services.»

«Hé mon Dieu! Charles, qu’as-tu donc? dit le colonel avec un air d’intérêt, en dirigeant vers moi le bouquet. Au même instant, je fermai les yeux avec une terreur indicible, car le mot _adultère_ flamboyait à ma vue sous la forme de mon épître que le colonel mettait de plus en plus en évidence, en balançant dans sa main mon bouquet malencontreux.

--Je n’ai rien du tout, lui dis-je avec une voix sourde et comme étranglée.»

«Aussitôt que je fus libéré, reprit le colonel Gouin, je me remis en selle, et j’arrivai à Orihuella-de-los-Montès onze jours après en être parti. C’était un voyage d’une rapidité inouïe, et j’avais crevé trois chevaux de poste afin d’arriver sitôt. La nuit était assez avancée, et je n’en volai pas moins chez ma Geniola. J’entrai dans la maison à l’aide d’une clef qui ne m’avait pas quitté, j’arrivai jusqu’à sa chambre palpitant d’émotion, d’espoir et de bonheur; je n’avançais qu’à pas comptés pour que Geniola ne se réveillât que dans mes bras; enfin j’arrivai tout auprès de son lit, et l’émotion qui s’ensuivit me força de m’appuyer contre un meuble... C’est la seule fois de ma vie où j’ai compris qu’on peut tomber en défaillance et se trouver mal.» La diction de mon parent Gouin devint ici tellement brève et saccadée, que tout ce qu’il y avait d’âpreté farouche et d’énergie dans son caractère se manifesta subitement à moi, pauvre séducteur d’une autre Geniola! J’étais comme un condamné qui attend son arrêt, et qui prévoit un arrêt de mort.

Le colonel Gouin poursuivit après une pause effrayante. «Ma Geniola dormait aux bras de mon ami Lambert! Leur sommeil avait l’air calme et paisible, une veilleuse jetait sa douce clarté sur eux. La première émotion que j’éprouvai fut tellement violente, que, comme je vous l’ai dit, je fus obligé de m’appuyer le dos contre une armoire, afin de ne pas tomber de ma hauteur; mais cet affaissement de corps et d’esprit ne dura qu’un moment. La soif de la vengeance avait remplacé dans mon cœur cet amour exalté qui le dévorait. Je la résolus prompte et complète, ma vengeance; je m’avançai au bord du lit d’un pas lourd et pesant à dessein de les réveiller. Mon sabre traînait avec fracas à mes côtés... Geniola et Lambert ouvrirent les yeux. Je restai devant eux debout, froid et immobile: nous nous regardâmes tous les trois dans un terrible silence. Je le rompis en leur disant:--Geniola, vous êtes une infâme! et toi, Lambert, un misérable!--Assassine-moi, dit Lambert, qui lisait sur mes traits une résolution sanguinaire.--Je ne t’assassinerai pas, dis-je à Lambert, parce que je ne suis pas un lâche comme toi: c’est un duel, mais un duel à mort qu’il me faut! Allons, dépêche-toi: voici des pistolets chargés, poursuivis-je en l’arrachant du lit et lui montrant les armes que j’avais à la ceinture. Je lui présentai en même temps ma main gauche fortement serrée, en lui disant: Pair ou non?--Pair, balbutia Lambert.--Nous comptâmes cinq pièces d’or.--Ta vie m’appartient! m’écriai-je avec une joie féroce.--Mais Geniola, qui jusqu’alors était restée muette et immobile, se précipita à mes pieds.--Grâce! grâce pour lui! dit-elle avec une voix déchirante, c’est moi qui suis la cause..., je suis la seule coupable!...--Je la repoussai brusquement en lui disant: Arrière!--Écoute, me dit-elle avec l’accent du désespoir, écoute-moi bien: si tu l’assassines je me tuerai.--A ton aise, et comme tu voudras! Geniola s’avança vers la fenêtre, l’ouvrit, pencha tout son corps en dehors du balcon, puis me cria:--Meurtrier, que Dieu te maudisse!--Je lui répondis: Bon voyage! et je déchargeai mon pistolet dans la poitrine de Lambert.»

«Es-tu bête, Charlot! dit le colonel en interrompant son récit, crois-tu donc que je veux te massacrer parce que tu destines tes premiers autographes à la collection de madame Gouin?»

Je venais de tomber à la renverse dans mon fauteuil à la vue de mon billet doux que mon damné cousin avait fait sortir de sa cachette, attendu que pendant la dernière partie de son histoire, il avait fait des gestes désordonnés.

Voilà tout ce qu’il en fut pour ce jour-là. J’allai me coucher avec l’intention de m’enfuir au plus vite, et le lendemain matin, pendant que j’étais à plier bagage, mon hôtesse entra dans ma petite chambre avec son fils aîné qu’elle tenait par la main. Elle me dit tout uniment, avec douceur, mais avec un air de franchise et de fermeté déterminée:--«Je viens pour vous restituer je ne sais quel papier qui est dans cette enveloppe où vous n’aviez pas mis d’adresse, et dont nous ignorons le contenu. Vous voyez que le cachet en est resté bien intact? Mais comme vous n’avez et n’aurez jamais aucune raison pour nous écrire ici, mystérieusement, d’une chambre à l’autre, reprenez votre lettre, mon bon Charles, et ne pensez pas à nous quitter avant la fin des vacances.--Mais, voilà déjà huit heures et demie, dépêchez-vous donc, et n’oubliez pas que votre cousin vous attend pour aller chasser sous bois.--N’allez pas oublier non plus de m’apporter des pervenches et des germandrées pour votre bouquet du soir..., après la marche des _Puritains_, mon ami..., comme à l’ordinaire....» Elle me souriait, cette belle Constance et cette excellente femme! elle me souriait avec une sérénité charmante, une simplicité naïve: et, comme je connais ton bon cœur et ton indulgence pour moi, je t’avouerai que j’en avais les larmes aux yeux....

--Cela m’a fait penser, me dit encore le rhétoricien, cela m’a fait observer que, pour être mis au fait des mœurs françaises au dix-neuvième siècle, il est bon de ne pas s’en rapporter aveuglément aux comédies de M. Scribe et de M. Duport.

=Eugène DE VALBEZEN.=

[Tête de page]

L’HERBORISTE.

HOMME ou plante, moitié commerçant, moitié végétal, sublime échantillon de la nature morte, branche parasite, qui croît et se multiplie dans le sens inverse de son importance, l’herboriste est le gui, sacré jadis, aujourd’hui profane, qui résiste à la serpe de la Faculté, et parviendra bientôt à étouffer l’arbre de la science qui l’abrite, le soutient et lui délivre un diplôme de végétation. Trop, ou trop peu; plus que l’épicier, pas autant que le pharmacien, la nature lui a créé une position mixte entre les deux règnes: la société, un sanctuaire à égale distance de la boutique et de la pharmacie.

D’autres ont le droit de vivre, l’herboriste végète! il séjourne éternellement parmi les plantes, mais il n’herborise jamais.

Amoureux du sol comme un frêle arbuste, il verdoie, fleurit, se dessèche et s’effeuille selon la saison; il est hygrométrique; il s’accommode au tempérament des plantes; il connaît leur naturel, leur hygiène, les lois qui président à leur conservation: la sienne ne vient qu’après; sa vie se passe à dessécher, contuser, épister, concasser et tamiser le détritus de tous les végétaux du globe; il sait tout ce qu’on peut savoir en fait de drogues simples, et on prétend que son imagination ne va pas au delà. Ange conservateur de la bourrache et du romarin, de la guimauve et des quatre fleurs, à lui la casse, le séné, la rhubarbe et le jalap, le bouillon-blanc et la rose de Provins, le mouron d’oiseau et la graine de moutarde... noire. Son existence est problématique, il le sait; contestée comme celle de la licorne, il la prend pour enseigne. On ne croit plus à ses infusions, mais elles ont cours; on croit à tant de choses qui n’en ont aucune dans le monde! L’herboriste est croyant, le pharmacien est sceptique: bienheureux les pauvres d’esprit, la médecine leur appartient! Le pharmacien, analyste profond, a tout passé au creuset de son savoir: sa dignité se refuse à vendre du tilleul; l’herboriste ne sait rien, n’approfondit rien, mais il vend de tout: il professe une foi aveugle à tous les remèdes; il en crée quelquefois, tant il lui répugne d’anéantir sa profession. Il est persuadé que la consoude consolide les pluies; que la pulmonaire cicatrise le _poumon_, et qu’on guérit de tout en usant de racine de patience.

Voyez sa maison, c’est un système, une page écrite par M. de Jussieu, des rayons étiquetés au hasard et d’après Linnée; il est philosophe sans le savoir, botaniste par intuition, naturaliste par état; il est décorateur par instinct: la gaude jaune ou violette associée à la sèche forme ses armoiries; sa devanture est comme la préface des richesses naturelles que recèle son intérieur. Sterne se serait arrêté à son étalage pour y observer les progrès de la végétation. L’herboriste est la nature elle-même pour les trois quarts de Paris. Corniche, plafond, banquettes, siéges, comptoir, galeries, tout dans son répertoire se rattache plus ou moins à la famille des graminées, tout est chez lui matière médicale, jusqu’à sa figure, qui est purgative au suprême degré. Sa collection contient, outre les fleurs de la création, celles que la botanique a inventées. Le pavot y domine comme dans les romans nouveaux. Parmi ces végétaux que l’art a décimés sans mesure et sans choix, peut-être trouverait-on encore

De quoi faire à Margot pour sa fête un bouquet.

C’est une exception. L’herboriste est galant, bon père, bon époux; mais ses tendresses conjugales par excellence se traduisent en livres de chocolat: il cède la _treizième_ à sa moitié; il donne un oreiller de fougère à son premier né. Son intérieur est un musée botanique dont il est la première plante. Pour être moins répandu que l’épicier, l’herboriste est-il moins encyclopédique? A-t-il moins pourvu aux besoins de l’espèce? moins étudié la physiologie de cet être maladif, doublé d’infirmités originelles, de l’homme enfin? Inféodé aux migraines, aux catarrhes chroniques, aux pleurésies, à cette succession de phlegmasies aiguës, qui, puissamment secondées par la médecine, finissent par dépeupler un quartier, l’herboriste possède encore un arsenal contre les maux passagers, qui sans compromettre l’existence, la condamnent à tant de prosaïques nécessités.

Voyez-le se mouvoir dans son intérieur, voué aux soins exclusifs de sa profession, animé de cet amour de l’art qui rend honorables tous les emplois, de cette dignité personnelle qui recommande les plus modestes travailleurs; on peut être ministre et n’être pas aussi occupé que lui. Règle générale: le commerce, qui n’a aucune espèce d’égards pour ce vassal de la vente en gros, lui jette ses produits bruts, ses marchandises crasseuses, son gramen chevelu, ses racines immondes, ses tiges souillées d’alluvions; l’herboriste en est le purificateur et le grand-prêtre: la guimauve sort de ses mains blanche comme l’ivoire, la gomme arabique taillée à mille facettes, transparente comme le succin: une duchesse s’en accommoderait pour peu qu’elle fût enrhumée. Force de s’approvisionner chez le droguiste dont l’aveugle incurie mêle, confond, altère tous les produits, l’herboristerie émonde et purifie tout ce qu’il en reçoit, sans toutefois pouvoir émonder le droguiste lui-même.

Grâce à un soin religieux, à une propreté méticuleuse, ennemie d’un simple atome, à des précautions hyperboliques, à une dévotion d’artiste, il parvient à loger dans une officine parfaitement nette des plantes encore plus nettes; il met son amour-propre à leur conserver l’arome, la couleur, le port, l’allure coquette qu’elles tiennent de la nature. Il n’ajoute rien d’extra-légal à une infusion, il peut être considéré comme un correctif puissant de la médecine. Pharmacien au petit pied, médecin _in partibus_, il est tout ce qu’il peut être. Il ouvre sa porte aux schismatiques, aux mécréants, à ceux qui ont perdu leurs illusions en médecine et qui ne croient plus qu’à l’herboristerie.

L’herboriste n’aime pas le pharmacien. La confraternité suppose toujours l’égalité. Mais ils s’entendent dans des vues également honnêtes et philanthropiques. Passez-moi la casse, je vous passerai le séné (il y a vraiment des herboristes qui ressemblent à des gens d’esprit); envoyez-moi la grande clientèle, je vous céderai la petite. L’herboriste, qui veut bien vivre avec son voisin, lui adresse tout ce qu’il n’oserait exécuter de son chef, d’ordonnances par trop hermétiques. L’autre met à sa disposition tout le menu fretin de clients qui pourraient le déranger sans l’enrichir. Fiez-vous à lui, dit l’herboriste, c’est le premier homme du monde pour les juleps.--Croyez aveuglément en ses végétaux, dit le pharmacien, sa mauve ne saurait être surpassée. L’un, en effet, ne peut loger tout son savoir dans son officine, l’autre, toute sa profession dans son cerveau. Ils forment une ligue offensive et défensive avec prime de part et d’autre; et, toutes tricheries à part, ils vivent cordialement et purgent à frais communs.

Mais, en présence du jury de la Faculté, que de ruses, que de perfidies, que de fraudes permises, que de remèdes inavoués, que de conserves inédites, que d’arcanes et de talent agréablement dissimulés! L’école de pharmacie interdit absolument le savoir à ce commerçant; elle inventorie son répertoire thérapeutique. Elle dit à l’herboriste: Tu n’iras pas plus loin!... Patenté pour le débit des plantes usuelles, il ne peut pas plus se permettre la thériaque, qu’un théâtre de vaudeville le grand opéra, un bizet les épaulettes de colonel, un pauvre une voiture à quatre chevaux. Soupçonné, _proh pudor!_ de vendre des remèdes officinaux, cette victime des règlements qui régissent la matière va au-devant de la prévention par l’étalage fantastique de tous ses attributs botaniques. Un flair particulier l’avertit de l’approche du jury. Il se pavoise ce jour-là de plantes trop fraîches pour appartenir à un pharmacien. Devenu liane flexible, il enlace les inspecteurs, et ouvre ses tiroirs dans le but de jeter de la poudre aux yeux de la Faculté.--Moi pharmacien! voyez ma bourrache et mon chiendent, ces véroniques en pleine fleur, ces rouges centaurées les trouveriez-vous aussi belles ailleurs que chez moi? Pharmacien! j’en suis incapable! pharmacien, non, jamais!... Le délinquant se fait herboriste autant que possible; il entrerait volontiers dans un bocal. La venette passée, il reprend son diplôme et ses airs avantageux; à l’entendre, il est passé maître en toutes sortes de sciences, et a tous les droits possibles pour voir l’humanité sous sa vilaine face au moins.

Ainsi l’herboriste est tour à tour, comme Sganarelle, savant ou homme primitif, herboriste seulement, ou praticien consommé, c’est selon ce qu’on lui veut. Il passe pour un Salomon aux yeux de _la pratique_, pour un crétin en présence de la Faculté: il y a sans doute exagération de part et d’autre, mais il trouve également son compte à ses deux emplois. Bonhomme au demeurant, il possède un faux savoir, une fausse ignorance, un faux orgueil, une fausse modestie, de faux tiroirs, une fausse enseigne et un faux toupet. Il fait de la pharmacie sans avoir l’air d’y toucher, et se place parmi les industriels qui ont un métier qu’ils avouent, pour en cacher un autre qu’ils n’avouent pas. Il germe à Paris, il germe en province. Homme de prétention modeste et d’un sans-gêne universel avec le client, il ne s’enveloppe point de mystères et d’hiéroglyphes; il est populaire, et à la portée de tous.

Bien convaincu de son infériorité relative et de son pouvoir absolu, l’herboriste ne heurte jamais de front les grands dogmes médicaux: mais il a une thérapeutique à son usage, qu’il adapte _in extenso_ à tous ceux qui lui dispensent un brevet de capacité. Il mine sourdement la puissance du médecin par des cures miraculeuses. C’est l’abbé Châtel de l’art de guérir. Le diplôme de l’herboriste se compose de tout ce que le médecin est obligé d’ignorer, sous peine de passer pour incapable.

D’où vient cette affluence dans son herboristerie, à l’approche du moindre fléau, de la plus légère épidémie? De ce qu’il ne surfait jamais une indisposition, et qu’il guérit au prix coûtant. Il est né de ce besoin qu’éprouve le vulgaire d’être malade à peu de frais. Remèdes, tant indigènes qu’exotiques, sont par lui livrés sans bénéfice; il se rattrape sur la quantité. On n’a pas à craindre de mémoire de sa part; il fait crédit de la main à la main. Or, le mémoire est une invention diabolique; le mémoire a tué le pharmacien en abolissant le client; le mémoire a eu le grand malheur de passer en proverbe; le mémoire d’apothicaire est resté ce qu’il y a au monde de plus suspect et de plus diffus, après plusieurs autres mémoires contemporains.

Un homme dont le savoir n’a presque rien d’_officiel_, ne doit compter que peu de grandes maisons dans sa clientèle: les hautes classes ont leurs invincibles répugnances; elles traitent les maladies par actes authentiques et notariés. La religion du cachet, le sceau à la cire rouge, qui font article de foi chez le pharmacien, n’ont rien de commun avec le débit élémentaire de quelques plantes sans importance et surtout sans danger. Un pharmacien doit signer ses médicaments; on se défie moins de l’herboriste, il peut garder l’anonyme.

On dit que l’herboriste flatte les préjugés, qu’il popularise des croyances absurdes. En peut-il être autrement, puisqu’il les partage (tant d’autres en propagent sans les partager!); puisqu’il n’a pas encore fabriqué de casier pour les nomenclatures chimiques; puisque son cerveau se montre réfractaire à toutes les découvertes de l’Académie; puisque l’eau continue de lui apparaître comme un élément, la terre comme un corps plus ou moins opaque qui salit les plantes; puisqu’enfin il porte des bas chinés, une redingote noisette comme par le passé; puisqu’il possède des simples de père en fils, et qu’il y a toujours eu des simples dans sa famille? En revanche, on lui doit la conservation de l’_eau des Carmes_ et de tant de précieuses recettes qui seraient perdues sans lui, et contre lesquelles la médecine a peut-être trop réagi. On réforme les abus, on abuse des réformes; si l’on supprime l’herboriste, pourquoi ne pas supprimer la végétation? Un secret que l’herboriste a conservé, c’est celui des grosses recettes nées de petits profits, de ces millions de riens qui font un total effrayant au bout de la journée.

L’herboriste n’est jamais très-vieux; en revanche, il est toujours assez riche. Sa fille, délicate sensitive, effeuille ses plus beaux jours à l’ombre des mélisses paternelles; elle en est encore aux romans de Victor Ducange; elle fleurit longtemps pour s’épanouir enfin au comptoir d’une véritable pharmacie; elle rêve qu’elle épouse un diplôme comme une grisette ambitieuse rêve qu’elle ne se marie point à un prince russe.

L’herboriste envoie également son fils à l’école de pharmacie, pour narguer ses autocrates; il en veut faire un maréchal de France de son ordre, c’est-à-dire un pharmacien.

Un chanoine, homme d’esprit, peu fier, se rendait fréquemment chez un herboriste, homme déchu peut-être, mais qui avait eu son blason, sa noblesse. Le chapitre à douze quartiers au moins de son très-noble visiteur donnait de l’ombrage à l’herboriste. «Savez-vous, dit-il un jour à son ami le chanoine, en lui détaillant ses titres, que je pourrais entrer dans votre chapitre?--Vous y entreriez, c’est possible, reprit le chanoine, mais par la porte de derrière.»

Soumis à toutes les influences atmosphériques dans la personne de ses végétaux, martyr de tous les accidents qui leur surviennent, se décolorant avec la mauve, la violette, la bourrache, vieillissant sous l’écorce du quinquina, troublé dans son repos par les sages-femmes et les gardes-malades, attaché au chiendent comme celui-ci l’est à la glèbe, en proie aux charençons et aux vaudevilles, l’herboriste n’en demeure pas moins voué à sa profession, qu’il festonne chaque jour de quelque plante nouvelle.