Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle
Part 33
Il y a parmi les invalides une race d’élite, qui dédaigne également le cabaret, les femmes, la culture et la pêche. Les membres de cette société choisie se reconnaissent à leur physionomie distinguée, à leur front chauve et lisse, coiffé d’une calotte de soie noire; ils se rassemblent à la bibliothèque, promènent sur les journaux leurs yeux armés de lunettes, et dévorent les nombreux mémoires de l’époque impériale. Souvent aussi ils se groupent sous les portiques, et discutent entre eux des points de tactique, comme des avocats discuteraient des points de droit. Ils tracent des plans de bataille avec leurs cannes, représentent les fleuves en abrégé, au moyen du fluide que sécrètent leurs glandes salivaires, et marquent, par des pincées de tabac, la place des batteries. Ils jugent les généraux et font des parallèles à la manière de Plutarque. Vous sauriez, en les écoutant, à qui est dû réellement le gain de telle ou telle bataille; vous connaîtriez la cause de l’inaction de Bernadotte à Averstaedt, et de tel autre général en Espagne; ils vous répéteraient le mot énergique que prononça Cambronne à Waterloo. Passant de Hondschoote à Weissembourg, de Borodino à la Bérésina, d’Iéna à Leipsig, ils donnent un sourire de joie à tous les triomphes, une larme à tous les revers. Grâce à Dieu, ils ont peu de larmes à verser!
En décrivant les Invalides de Paris, j’ai fait le tableau moral de ceux d’Avignon, où est établie une succursale depuis l’expédition d’Égypte. Ce sont les mêmes habitudes, modifiées par le calme de l’existence départementale, et par une surveillance plus facile, en ce qu’elle ne s’exerce que sur cinq cents hommes. L’état sanitaire est plus satisfaisant, et la longévité plus grande sur les bords du Rhône que sur les rives de la Seine. Quant aux bâtiments de la succursale avignonnaise, ils se composent de deux maisons conventuelles, dont l’ancienne distribution a été presque entièrement conservée. Au milieu de la cour principale est une fontaine avec une inscription qui serait peu goûtée des buveurs, s’ils entendaient le latin:
NAÏAS HOSPITA MARTIS.
Le parc de la succursale, planté d’ormeaux et de platanes, est divisé en larges allées qui portent les noms d’Iéna, d’Austerlitz, de Wagram, etc. Les murs qui l’environnent présentent un résumé de l’histoire militaire de France depuis 1791 jusqu’à nos jours; des tableaux graphiques y rappellent les principales batailles, leurs dates, les noms de ceux qui s’y distinguèrent, leurs belles actions, leurs paroles mémorables; c’est un Panthéon en plein vent.
Que de souvenirs se rattachent aux vétérans qui, dans ces deux hospices, préludent au repos du tombeau par le repos de la vieillesse. Que cette réunion d’hommes échappés au carnage est, malgré les imperfections individuelles, imposante dans son ensemble! En l’étudiant, mon cher Lorentz, je me suis senti pénétré de vénération. Lors de ma dernière visite aux Invalides, j’étais allé dîner au café où vous eûtes le bonheur de rencontrer Colopeau. Le crépuscule tombait; l’obscurité naissante augmentait les gigantesques proportions de l’Hôtel. Je songeai aux brillantes visions qui devaient à cette heure planer sur cette enceinte, et dans une boutade poétique, j’écrivis les vers par lesquels je clos ma trop longue épître.
La nuit, quand tout se tait et dort sur l’Esplanade, A l’horizon lointain mugit la canonade; Des rêves glorieux ont visité l’Hôtel. Soudain, chaque bataille, au renom immortel, Fille du peuple libre ou fille de l’empire, Prend un corps, et, vivante, elle marche et respire. Fleurus, demi-vêtue et le sein palpitant, Croise la baïonnette, et triomphe en chantant. Embabeh, refoulant les Arabes timides, Contemple l’Orient du haut des Pyramides. Vengeant de tristes jours de défaite et d’affront, Marengo pleure un brave; Austerlitz à son front Porte des rayons d’or éclatants comme un phare, Et sur des lacs de glace entonne sa fanfare. Voici venir Wagram et la sanglante Eylau; Pâle de désespoir, voyez-vous Waterlo, Au milieu des moissons que la guerre a foulées, Disputer aux Anglais ses aigles mutilées? Entendez-vous encor, par la paix endormis, S’éveiller en grondant les canons ennemis? Entendez-vous frémir comme au gré de la bise Les drapeaux suspendus aux voûtes de l’église, Et que peut contempler l’invalide joyeux, Quand il élève au ciel sa prière et ses yeux?
Alors les vieux guerriers se raniment; leur bouche A retrouvé des dents pour mordre la cartouche; Feuillage printanier des arbres rajeunis, Les cheveux ont couvert leurs crânes dégarnis. Comme un fleuve ses bords, le sang bat leurs artères; Ils renaissent au jour des fastes militaires, Et leur jeunesse ardente, avide d’un grand nom, Est digne qu’on la risque en face du canon. Ils se lèvent; pour eux la lutte recommence; Ils reprennent un rang dans la colonne immense. Soldats de vingt pays, esclaves de vingt rois, Anglais, Autrichiens, Prussiens, Bavarois, Opposent à leurs coups une épaisse muraille, Que perce et démolit l’incessante mitraille. Mille ennemis sont là; mais eux, vaillants et forts, Rompent des bataillons, escaladent des forts; Et si, dans la mêlée, un boulet les emporte, Si la balle en passant les renverse, qu’importe? Car, pour les voir tomber et mourir sans terreur, Ils ont deux grands témoins, la France et l’empereur.
Hélas! bientôt la nuit, la mère des mensonges, Dans les plis de sa robe emporte tous les songes! Le matin reparaît, mais il ne reste plus Que de pauvres soldats, éclopés et perclus, Débris de corps humains, vieilles lames rouillées, Par l’âge et les combats moitiés dépareillées. Ils accueillent souvent par un juron brutal La goutte qui les tient sur un lit d’hôpital; Mais leur caducité s’entoure de trophées; Au feu des souvenirs leurs âmes réchauffées Vers un passé sublime ont repris leur essor; Ils ont rêvé de gloire!... ils sont heureux encor.
=E. DE LA BÉDOLLIERRE.=
Pour copie conforme:
=A. LORENTZ.=
[Tête de page]
LE RHÉTORICIEN.
Il est assez bien conneu que l’on doibt appliquer le nom de rhétorique à l’art de plaire et de persuader, soit en parlant, soit en écrivant.
VAUGELAS.
A DIX-HUIT ou dix-neuf ans, quand un jeune homme entre dans le monde, après avoir fait parler correctement et convenablement tous les plus grands hommes des temps antiques et des temps modernes en français, en latin, en prose et en vers, on pense bien qu’il doit avoir acquis une assez bonne opinion de lui-même. Après avoir débité sous le nom de Cicéron les amplifications les plus brillantes et les maximes les plus conservatrices; après avoir vitupéré si justement Philippe de Macédoine et la tyrannie, au nom de Démosthènes, un écrivain qui a su dépeindre avec tant de solennité, de nerf et d’éclat, le sort des malheureux chrétiens d’Orient, d’après saint Bernard; un adolescent qui a si bien rendu l’_amoureuse félicité du soupir_ dans sa correspondance de Pétrarque avec Laure de Noves, pourrait-il avoir un doute à l’égard de son mérite, une inquiétude à l’égard de son avenir? Pourra-t-il hésiter à porter et à formuler un jugement absolu toutes les fois qu’il est question d’ordre public, de liberté, de christianisme, et surtout lorsqu’il est question de l’_amour_?--Voilà ce que nous soumettons à tous les psychéistes, et notamment aux phalanstériens, à qui nous recommandons avec sollicitude un enfant du progrès, un poëte juvénile, un lauréat universitaire. Nous espérons qu’on voudra bien excuser son aplomb, sa disgrâce et sa pédanterie, par la bonne raison que la loquacité redondante et l’intarissable diffusion signalent toujours un écolier qui vient de quitter les bancs.
La bibliothèque du rhétoricien se compose infailliblement des livres qui suivent:
Six volumes de dictionnaires, y compris le DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE de Voltaire, édition Touquet;
Un volume dépareillé du MONITEUR UNIVERSEL (année 93);
L’ORIGINE DES CULTES, par le citoyen Dupuis, édition de 1829 avec la date de 1797, an VII de la république française;
LES RUINES (de Volney), 20e édition compacte;
La GUERRE DES DIEUX, par Évariste Parny, de l’Institut national;
Quatre volumes dépareillés du CHEVALIER DE FAUBLAS et du COMPÈRE MATHIEU;
BIOGRAPHIE DES CONTEMPORAINS, par MM. Jay, Jouy, Arnault, Norvins, etc., etc., excellents biographes, dont chaque article a donné sujet à réclamations;
LA CHEMISE SANGLANTE, par Barginet (de Grenoble), et la COTTE ROUGE, du même auteur;
LELIA, INDIANA, LA SALAMANDRE, et autres romans _intimes_ ou _maritimes_;
LA CHUTE D’UN ANGE, avec l’estampille d’un cabinet de lecture du faubourg Saint-Jacques, et des notes au crayon sur toutes les marges.
Le rhétoricien a presque toujours des yeux immenses, le visage innocent et l’air doctoral; il est généralement grand et fluet; il porte, le dimanche, avec un air de satisfaction, des éperons novices et des cheveux excessivement pommadés. Il use de la pommade avec une profusion qui participe de l’extravagance. C’est toujours un rhétoricien qui fait l’exhibition du premier pantalon blanc qu’on voit éclater à Paris sur l’horizon printanier. Il est toujours _flânant_ dans les passages et sur les promenades publiques, la bouche armée d’un cigare; car il est bon de vous dire qu’il fume, le rhétoricien; il fume en dépit de son aversion naturelle, et il s’en acquitte même avec une résolution courageuse, une ténacité méritoire. Il a quelquefois le propos absurde, mais il a toujours le verbe haut, suffisant, tranchant et didactique. L’histoire des coulisses de Paris lui est connue tout entière, et la chronique des Variétés n’a pas de secrets pour lui. Il pourrait nommer tous les amants de toutes les actrices du boulevard; mais ce qu’il sait encore mieux que tout le reste, c’est l’histoire de tous les duels qui ont eu lieu depuis la révolution de juillet. Il disserte assez judicieusement sur les chevaux de course, il raisonne assez pertinemment sur les filles de théâtre; mais le plus souvent possible il fait intervenir dans la conversation le nom d’un célèbre dandy du jockey-club, qui est son ami le plus intime et qu’il n’a pourtant jamais vu qu’à l’Opéra, c’est-à-dire du parterre aux balcons du même théâtre, et de bas en haut, conséquemment. Il arrive au sommet de la perfection lorsqu’il a lieu de se persuader qu’il a été _floué_ par des courtisanes, qu’il a fait une orgie satanique avec des _viveurs_, et qu’il pourrait avoir obtenu quelques bonnes fortunes dans _la haute_ (style de roué vulgaire).--Il n’a seulement pas daigné prendre garde à cette grande dame...--Apprenez qu’il est également supérieur à la bonne fortune et à la mauvaise fortune...
On concevra bien aisément qu’un jouvenceau qui fait parade de certains défauts ou de certaines qualités en opposition directe avec son âge et ses habitudes, ne saurait agir d’après son impulsion naturelle. Des lectures aussi mal choisies que mal comprises ont halluciné ce pauvre étudiant. Il a pris au réel, au positif, au sérieux, certains caractères imaginés par un poëte en colère et des romanciers en délire, ou des dramaturges en frénésie. Il est devenu lycanthrope, faustique et byronien, mais byronien progressif et perfectible, entendons-nous. Il admet les intuitions féroces et les monomanies régicides; mais c’est en les combinant avec les assentiments forcenés, les attractions en cour d’assises et les sympathies george-sandiques. Il a cru aux enfants désillusionnés, à la prédilection pour les forçats, de la part des femmes supérieures; il a cru par-dessus tout à cette espèce d’auréole et d’éclat prestigieux qui reluit autour du crime, et qui doit fasciner les âmes fortement trempées, les âmes solitaires au désert du monde!... En revanche, il ne conçoit pas du tout quelle sorte d’agrément telle ou telle femme _sérieuse_ a pu trouver dans l’intimité d’un joli garçon bien tourné, bien fait et bien mis! Vous pouvez bien supposer qu’il ne veut jamais admettre aucune obligation de costume, de convenance ou de politesse, il appelle tout cela des _banalités vassales_ et des _vulgarités surannées_. Il croit au génie tudesque, aux incantations, au Fatum, à l’orgueil Lucifernal, à l’Égoïsme, surtout! et même à celui des Sœurs de la Charité. Il a toujours l’accusation, le reproche et le mot d’_Égoïsme_ à la bouche. Le collégien progressif se fait un bouclier impénétrable et tire un immense parti de son _abnégation personnelle_, en conversation. Il n’a jamais vu femme qui vive avec une intimité soutenue, ou même avec une familiarité prolongée, si ce n’est sa mère, sa grand’mère et la portière de son école; mais il n’en pense pas moins que toutes les femmes au-dessus de huit à dix ans sont des créatures vénales et dépravées, dévastées, échevelées, avilies, etc. En concurrence avec ce touriste anglais qui avait écrit sur son calepin: _Toutes les femmes de Blois sont rousses et acariâtres_, il vous soutiendra, quand vous voudrez, que les Parisiennes sont naturellement stériles, arides et livides (à moins qu’elles ne soient fardées). Quand vous en trouvez qui ne sont pas chauves, et qui ne sont pas ternes et blafardes comme des navets, vous pouvez bien compter que c’est parce qu’elles ont mis des cheveux de paysannes et du vinaigre d’Acloque. Il n’y a que les épiciers, les moutards et les Berrichons qui se laissent attraper à ces choses-là! Cet homme d’expérience est pleinement convaincu que la majorité des femmes est profondément adultère et plus ou moins infanticide; voilà ce qu’il a trouvé dans une satire de lord Byron, où l’on voit également que toutes les _empoisonneuses_ sont des _femmes_. Mais vraiment, on pourrait dire aussi que tous les _empoisonneurs_ sont des _hommes_, ce qui serait un théorème indubitable et fournirait un prolégomène incontesté.
Notre byronien se maintiendra résolument dans la même opinion jusqu’à l’heureuse époque où, dompté par une _affinité élective_, à la manière de Gottorp-Ephraïm Lessing, il ira déposer ses tristes croyances aux pieds d’une adorable ouvrière à laquelle il aura conçu, mais fugitivement, à la vérité, la généreuse et belle pensée _d’offrir, avec son nom, son cœur et sa main_, comme dit toujours M. Planard[14].
[14] Auteur de JULIETTE BINARD ou _le Mariage de la Brodeuse_, opéra-comique en trois actes, et qu’on joue fréquemment dans la banlieue de Paris.
Mais pendant qu’il est encore dominé par des théories si desséchantes, et pendant qu’il met tous les sentiments humains et sociaux, honnêtes et vrais, au-dessous de rien, il étale inconséquemment les idées les plus débonnaires en philanthropie. Il ne trouve jamais assez d’air et de force, assez d’oxygène et d’organisme dans ses poumons, pour crier contre le monopole du tabac, contre l’imposition du sel, et surtout contre le régime colonial; contre cet esclavage affreux que nous laissons peser sur nos frères du Sénégal et de la Gambie, sur les Chicaras, les Jaloffs, et les infortunés concitoyens du roi de Congo, qui sont habituellement égorgés ou pendus quand ils ne sont pas vendus à des Brésiliens, des Havanais ou des Bordelais. Il vous suffira de ne pas désapprouver assez fortement le tarif des octrois et le timbre sur les cartes à jouer, pour qu’il vous appelle sarcophage et monolithe arriéré, cruche pétrifiée, borne milliaire et vertèbre de mastodonte, ou fossile antédiluvien! ce qui est une invective abominable aujourd’hui. Il est assez connu que M. Geoffroy-Saint-Hilaire a voulu faire un procès au jeune Gay-Lussac qui l’avait appelé _vieux Ibis_ et _momie rétrospective_; mais cet élève du Jardin des Plantes a été libéré d’accusation pour avoir agi sans discernement, parce qu’il n’avait pas quinze ans révolus.--Si nous étions en Chine au lieu d’être à Paris, disait M. Geoffroy, je le ferais condamner à porter _la cangue_ toute sa vie!--Mais pour en revenir à notre publiciste imberbe, il est bon d’avertir les souverains étrangers que toute espèce de tête plus ou moins couronnée n’est jamais à ses yeux qu’un chef salique, un tyran féodal, un despote ombrageux qui brandit continuellement la lame d’un grand sabre, afin d’écharper ses malheureux sujets prosternés devant lui.--Les sujets de ce temps-ci sont toujours agenouillés ou prosternés, comme chacun sait.--Le roi des Français est le seul potentat qu’il n’ose pas accuser de se livrer continuellement à cette occupation monarchique. Si vous avez la patience et la bonté de lui laisser dérouler ses plans humanitaires et sociaux, vous verrez qu’après vous avoir débité toutes sortes d’élucubrations qu’il a puisées dans l’ancienne _Minerve_ et le vieux _Constitutionnel_, il conclura par une macédoine en prosopopée, dans laquelle il évoquera les mânes de Lafayette et des saint-simoniens, de Paul Courier, de Charles Fourier, et autres génies du progrès auxquels il a consacré tous les sentiments de confiance et de vénération dont il est capable. Mais comme le désenchantement de son cœur n’a pu résister aux minauderies d’une petite lingère, il arrivera que ses grands plans de réforme sociale iront sombrer lourdement devant ce qu’on appelle aujourd’hui _les agaceries du pouvoir_, c’est-à-dire devant l’espérance d’être employé comme surnuméraire à la direction des douanes.
Nous allons mettre sous les yeux du lecteur une anecdote que nous tenons pour véritable, attendu que le grand écolier qui nous l’a contée ne pouvait y trouver aucune satisfaction pour sa vanité. Laissons parler ce rhéteur ingénu.
--J’avais passé dix-huit ans, et j’étais encore parfaitement novice et candide, quoique j’affectasse un air expérimenté, et quelquefois même un peu blasé.--Pauvre don Juan que j’étais! innocent blondin, qui m’occupais en cachette à composer des madrigaux anthologiques et des sonnets italiens en l’honneur de Léontine Fay, qui n’en a jamais rien su, parce que je n’étais jamais assez content de la beauté de mon écriture et de l’élégance de mon papier à vignettes dorées.
J’étais allé passer mes dernières vacances au château d’Échenilles, chez M. Jean Gouin, mon parent. C’était un homme habituellement brusque et peu souvent aimable; abusant étrangement de son titre d’ancien colonel de la grande armée pour être à sa volonté loquace ou taciturne, impérieux et taquin. Voilà ce qu’il était avec tout le monde, excepté sa charmante femme; mais il faut vous dire comment cette prédilection se trouvait justifiée par le caractère et les agréments de ma cousine Gouin. Figurez-vous une belle et jolie femme de vingt-quatre ans, avec de grands yeux bleus, des dents du plus pur émail; bien prise de taille, quoiqu’un peu rondelette, et d’ailleurs alerte et rieuse. Elle était mère de deux gros garçons qui ressemblaient fort peu (très-heureusement) à M. le colonel, auteur de leurs jours. A peine eus-je passé deux heures au château d’Échenilles, que tout ce que j’avais lu dans la littérature moderne, sur les relations habituelles entre les cousins et les cousines, et que tout ce que j’avais appris au Gymnase sur les désastres matrimoniaux des anciens militaires, me revint à l’esprit. Je compris que le sort ne m’avait amené dans cette maison que pour remplir une place vacante, ou du moins inoccupée; en conséquence de quoi ma résolution fut bientôt prise. Je commençai dès le lendemain à dresser mes batteries en roué consommé, en vrai Faublas, à ce qu’il me sembla.
Pendant huit jours, je fis de magnifiques dépenses en cosmétiques, en pommade et en eau de Cologne, ce qui constitue la perfection de l’élégance ou de la fashion pour un lycéen défroqué. Je donnai force pastilles de toutes couleurs à mes petits cousins; je les versai cinq ou six fois de suite en les traînant dans leur petit chariot, et je m’arrogeai le droit de présenter journellement à ma cousine un bouquet symbolique.... Enfin, je m’ingéniai d’aller battre la mesure auprès d’elle, à son piano, quand elle nous jouait la marche des Puritains, que mon parent affectionnait beaucoup et qu’il demandait régulièrement à sa femme après son café. Si je battais la mesure à contre-temps, ce n’était pas ma faute et ce n’était pas sans raison, car je n’ai jamais eu l’oreille musicale; mais ma jolie cousine ne s’en formalisait et ne s’en plaignait en aucune façon.
En voyant son indulgence, et d’après un si tendre encouragement, je ne doutai plus de mon succès auprès d’elle et je pris la résolution d’_en finir_. A cet effet, j’écrivis, en cursive anglaise assez passable, une déclaration qui était un véritable chef-d’œuvre de rhétorique, et je puis ajouter de dialectique, car toutes les parties du discours, depuis l’exorde jusqu’à la péroraison, s’y trouvaient enchaînées et déduites avec une méthode irréprochable, une logique parfaite!--Ensuite et malgré la satisfaction que j’en éprouvais, ne me sentant pas la témérité de remettre moi-même une pareille épître, j’eus recours à un stratagème de comédie: je chargeai mon bouquet d’être mon messager; je savais que ma cousine, toute campagnarde d’habitude, en détacherait la gerbe elle-même, afin d’en garnir deux vases qu’elle avait sur la cheminée de son cabinet.
Fort de ma résolution, je montai tout de suite après dîner pour aller chercher mon buisson de roses et d’œillets, et je redescendis l’escalier en conservant un aplomb stoïque; seulement, à la porte du salon, je sentis battre mon cœur et j’hésitai: mais ce ne fut que l’affaire d’un instant.
--Vous arrivez trop tard, monsieur de l’ancien régime, me dit le colonel:--les oiseaux sont envolés: Constance a mal à la tête, et la voilà qui vient d’aller se mettre au lit pour y boire de l’eau de tilleul, à ce qu’elle a dit.
Ma figure exprimait un tel désappointement, que mon cousin ne put s’empêcher d’en rire.
--Donnez-vous donc du mal pour les femmes, continua-t-il en goguenardant; fatiguez-vous donc à composer des pyramides de fleurs: une migraine, un enfant malade, et voilà que votre travail est à vau-l’eau...... Sapristie! quel parfum! Passe-moi donc un peu cet odorant tribut de ton amitié pour ma femme.
A cette demande inattendue, mon sang reflua vers ma tête, et je devins couleur de pourpre....
Je restais cloué à ma place, et le colonel me toisa de la tête aux pieds; ensuite il plissa son front, ouvrit de grands yeux, serra les lèvres, et fit entendre un appel de langue qui pouvait signifier:--Ah! vous aviez une intention de galanterie! on ne se doutait pas de ça.
Revenu de ma première stupeur, je crus qu’il fallait payer d’audace, et je présentai le bouquet à mon cousin, mais ce fut avec les yeux baissés et les joues fortement colorées encore. Il regarda le bouquet fort attentivement, mais sa figure demeura tout à fait impassible; il en respira l’odeur, et puis, le posant sur un guéridon qui se trouvait à portée de son bras, il se renverse dans son fauteuil, en s’abandonnant à une espèce de rêverie léthargique.
A peine revenu de ma frayeur, je commençais à me reprocher mes idées de séduction: mais notre tête à tête muet fut interrompu au bout de quelques minutes par la visite du procureur du roi de l’arrondissement, honnête magistrat, qui avait fini par vaincre l’antipathie de mon cousin pour les hommes de robe, en subissant l’histoire de ses campagnes avec une longanimité tout à fait judiciaire.
La conversation roula d’abord sur les affaires et les caquets de la petite ville; et puis M. le procureur du roi, qui tenait peut-être à s’attirer une invitation pour le grand dîner du lendemain, pria mon cousin de nous raconter une de ces histoires qu’il narrait toujours avec un intérêt si rempli de charme.