Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle
Part 32
La condition première d’admission aux Invalides est une retraite accordée comme indemnité: 1º de la perte d’un ou de deux membres, 2º de blessures graves équivalant à la perte d’un ou de deux membres, 3º de soixante ans d’âge et de trente ans de service. Le pensionné échange sa modique annuité contre un asile dans l’Hôtel; les plus maltraités sont les plus admissibles, les plus infortunés sont les plus heureux. Eussiez-vous vingt blessures, si elles ne présentent pas le degré de gravité requis, vous êtes exclu sans pitié. Vous étalez inutilement vos vingt cicatrices; c’est beaucoup trop, mais ce n’est pas assez.
Les soldats invalides habitant l’Hôtel sont au nombre de trois mille répartis en quatorze divisions, soldats de tous les corps, de tous les régiments, assemblage d’éléments hétérogènes unis par une communauté de vieillesse et d’infirmités. Chaque bataille a ses représentants. L’un a perdu le bras à Aboukir, l’autre a eu l’épaule entamée à Hanau par un hussard bavarois. Celui-ci a laissé un œil en Autriche, et une jambe en Espagne; celui-là est demeuré sanglant et mutilé sur le champ de bataille d’Iéna. Ce mulâtre au teint jaune était de la compagnie des guides du général Moreau. Cet Arabe à face basanée, partisan semi-volontaire des nouveaux maîtres de l’Algérie, a contribué à la prise de Constantine. Tous ces braves gens sont autant de feuillets vivants de notre histoire nationale, autant de médailles humaines où sont gravées nos triomphes; ce sont les _victoires et conquêtes_ en chair et en os.
Tous les gouvernements ont fourni leur contingent d’invalides. De là, plusieurs physionomies distinctes, aussi tranchées que les systèmes politiques dont elles sont une incarnation partielle. Un rien vous les signalera, un coup d’œil, un geste, un détail de costume, une parole, un refrain surtout. Chez les Français, peuple chanteur, la chanson est la pierre de touche des caractères. On peut juger des hommes par les couplets qu’ils affectionnent, et les invalides ne font pas exception à la règle. Ainsi vous reconnaîtrez dans:
Les dragons Dauphin Aiment le bon vin Et la compagnie (_bis_); Ils donnent le matin A ce jus si divin, Et la nuit à Sylvie.
l’invalide de Louis XVI; dans:
Plutôt la mort que l’esclavage, C’est la devise des Français.
l’invalide de la république; dans:
Ah! qu’on est fier d’être Français Quand on regarde la colonne!
le grognard de la vieille garde.
Procédons par ordre chronologique dans la peinture de ces trois personnages.
L’invalide de Louis XVI a fait la guerre de Hanovre, avant 1783; mais, depuis cette époque, il a servi la Convention, le Consulat, l’Empire, la Restauration, avec la même indifférence et la même fidélité passive. Tant de révolutions se sont succédées sous ses yeux, qu’il n’a plus de foi qu’en lui-même; cette croyance est celle de bien d’autres. On assure qu’un noble sang coule dans ses veines; car il est convenu que le même sang ne coule pas dans les veines de tous les hommes. C’est, dit-on, son père, grand seigneur jouissant d’un revenu de cent mille livres, qui a daigné lui laisser une rente de 650 francs 75 centimes. Quoi qu’il en soit, il a tous les défauts et toutes les qualités d’un gentilhomme. Il est poli avec prétention, galant avec afféterie, coquet avec recherche. Il montre une mansuétude qui n’est point de la bonté, une bonté qui n’est point de la bienveillance. Son embonpoint et sa fraîcheur d’octogénaire témoignent des bons effets de la cuisine de l’Hôtel, à laquelle sa gastronomie ajoute, de temps à autre, une truite, un homard ou des truffes. Il s’est longtemps enorgueilli d’une croix de Saint-Louis, dont Louis XVIII l’avait décoré; mais, depuis 1830, il met à la dissimuler autant de soin qu’il en mettait jadis à la faire voir.
Sans lui tenir compte de cette renonciation volontaire, le troupier de la république lui adapte l’épithète d’aristocrate. Celui-ci assistait au siége de Bréda, et faisait partie du détachement de cavalerie qui, en l’an III, s’empara de la flotte hollandaise retenue dans le Texel par les glaces. Il a été réformé dès 1804, mais sa dernière blessure date de 1814; il l’a reçue au siége de Paris. Il a horreur des prêtres, et ne voit pas sa sœur, sa seule parente, gouvernante à la Visitation, parce que, dit-il, elle est _de la calotte_. Son puritanisme n’a jamais pu s’accoutumer à accoler au nom des rues la qualification de saints; il dit la rue Dominique, le faubourg Honoré, et même la rue Roch, ce qui n’est guère euphonique. Il regrette Hoche et Kléber, et persiste à désigner Napoléon sous le titre de général Buonaparte.
«Buonaparte! s’écrie à ce sujet l’invalide de la vieille garde, Buonaparte! dites donc Napoléon, s’il vous plaît, autrement nous serions forcés de nous rafraîchir d’un coup de sabre, et ça deviendrait désagréable. Tonnerre! c’était ça un homme! tous vos généraux à cadenettes ne sont pas dignes de lui cirer ses bottes. Et dire que les Anglais!... mais, non, allez, il n’est pas mort! ceux qui soutiennent qu’il est mort ne le connaissent pas; il en est incapable. Dieu de Dieu! s’il revenait... quel tremblement!...»
Ces paroles émanent d’un individu porteur d’une face balafrée, d’une pipe culottée, d’un pantalon bleu et de guêtres blanches; on est en décembre. Ce soldat modèle, plié à toutes les exigences du service, à la discipline, aux fatigues, aux privations, est entré dans la garde à la formation, et en est sorti au licenciement. Son existence a commencé à Austerlitz et fini au Mont-Saint-Jean. La charge, la fusillade, l’empereur galopant au milieu d’un nuage de poussière et de fumée, voilà toute sa vie; avant et après, il n’y a rien. Il se croit encore de la vieille garde; le ruban de sa croix est plié comme celui des soldats de la vieille garde, et il a soin de faire retaper ses chapeaux neufs dans le style vieille garde, par un de ses anciens camarades. En s’appuyant sur une pièce de canon aux armes d’Autriche, il s’imagine toujours être à Vienne. Le gouvernement de Napoléon est à ses yeux le seul grand, le seul légitime, le seul logique. Si vous causez avec lui du ministère: «Ne me parlez pas des ministres, dit-il; c’est des _clampins_ qui _caponnent_ devant les puissances étrangères; l’empereur se comportait autrement avec elles: votre coq ne vaut pas notre aigle.
--Ah! ils sont rudement travaillés par l’opposition...
--Ne me parlez pas de l’opposition, c’est un tas de criailleurs, qui ne savent ni ce qu’ils disent, ni ce qu’ils veulent.
--Les journaux...
--Ne me parlez pas des journaux; l’empereur savait bien leur couper le sifflet, à tous ces merles de journalistes.
--La chambre...
--Ne me parlez pas de la chambre; les députés sont tous des bavards, l’empereur les jetait par la fenêtre; ils ne sont bons qu’à ça.
--Et de qui diable voulez-vous qu’on vous parle?
--De l’empereur.»
Ce fanatisme pour l’empereur est partagé par presque tous les invalides. Les ornements de l’Hôtel ne consacrent guère que des faits antérieurs à la révolution. Louis XIV y est partout; sa statue équestre surmonte le portail principal; les quatre nations vaincues par ses généraux se tordent aux angles de la façade; les fresques des quatre réfectoires représentent les batailles gagnées par ses armées. Napoléon n’a pour lui qu’une épreuve en plâtre de la statue de la place Vendôme, et une peinture d’Ingres placée dans la bibliothèque. Mais si la mémoire de l’empereur n’est point conservée en ces lieux par des monuments, elle est dans tous les cœurs, et cela vaut mieux.
Il est vrai que les invalides doivent beaucoup à Napoléon, le plus grand fabricateur d’estropiés des temps modernes. Depuis son règne, ils sont traités comme des princes, et plus heureux que des princes, car ils sont à l’abri des révolutions. La dotation de 1,800,000 francs qu’il leur avait constituée a cessé de leur appartenir, mais ils ont leur quote part du budget. Le grand conseil administratif et leur état-major se composent de personnes honorées et dignes de l’être. Il leur est alloué une paie de trois francs par mois (les anciens disent trois livres), à la charge de donner un sou par barbe au perruquier qui les rase. Leurs tables sont garnies deux fois par jour, à dix heures et à quatre heures, de soupes succulentes et de ragoûts habilement assaisonnés. L’ordinaire est de deux plats pour les soldats, de trois pour les officiers. Le maigre exclusif est inconnu dans l’Hôtel, même le vendredi saint. Le menu de chaque mois, dressé par l’état-major, signé par le maréchal gouverneur, est affiché dans les réfectoires et soumis à la censure des intéressés. Sitôt que le tambour a donné le signal du repas, un cliquetis de casseroles ébranle les cuisines; de grandes flammes s’élancent des fourneaux, et projettent de rougeâtres clartés sur le cuivre des chaudières. L’argenterie des officiers, présent de l’impératrice Marie-Louise, sort propre et luisante de son armoire. Des légions de cuisiniers, de marmitons, de garçons de table, entassent les mets sur des brancards, sur des camions, et les portent ou les voiturent jusqu’à la salle du festin.
Exercent-ils des métiers hors de l’Hôtel, sont-ils concierges par eux-mêmes ou par leurs femmes, les invalides, pourvu que leur conduite soit régulière, obtiennent aisément la faculté d’emporter leurs rations quotidiennes, et de les partager avec leurs familles. La discipline à laquelle ils obéissent est d’une élasticité commode. Être présents à l’appel à neuf heures du soir, quand ils n’ont pas l’autorisation de découcher, assister en bonne tenue à l’inspection mensuelle, s’armer de leurs sabres quand ils sont de service, voilà à peu près tout ce qu’on exige d’eux. Ils se lèvent, rentrent, sortent, vont et viennent à volonté. On en rencontre dans tous les coins de Paris, appuyés sur leurs cannes, ou la portant suspendue à la boutonnière, sans compter ceux qu’on emploie à surveiller les plâtras et à garder les pavés: faibles défenseurs plus imposants par ce qu’ils furent que par ce qu’ils sont.
Dulaure a prétendu que l’architecte de Louis XIV avait réservé de vastes salles à l’état-major, et logé les invalides dans les combles; mais Dulaure n’était point tenu d’être impartial à l’endroit des œuvres de la monarchie absolue. Que les chambres d’invalides ne soient ni lambrissées, ni tapissées, ni plafonnées, qu’elles ressemblent à celles des auberges de village, _concedo_; mais la plus grande propreté y règne; l’air et la lumière y circulent librement; les murs sont peints en jaune à la colle et mouchetés de portraits de Napoléon; chaque lit a pour annexe une armoire, et est au besoin entaillé au chevet d’une échancrure où s’adapte la jambe de bois du dormeur. Si les dortoirs ne sont point chauffés, du moins le nombre des couvertures accordé à chaque pensionnaire est porté d’une à trois en raison de la rigueur du froid, et, pendant les journées d’hiver, de spacieux chauffoirs sont le point de ralliement de nombreux amateurs du piquet et des dominos. Tout est si bien combiné pour le _comfortable_ des vieux serviteurs du pays, qu’il y a des chauffoirs exclusivement réservés aux fumeurs, et d’autres où la pipe est interdite.
La sollicitude dont on entoure les invalides redouble en proportion de leurs infirmités. Le service de santé, organisé avec la régularité la plus scrupuleuse, est divisé en deux sections, celle des affections aiguës et celle des affections chroniques. La dernière comprend des valétudinaires, soumis plutôt à un régime hygiénique qu’à un traitement médical, et dont l’âge, compliqué par des rhumatismes, est la principale maladie. La plupart s’accommodent difficilement de la diète et de la tisane gommée, et, si le médecin en chef leur accorde la permission de sortir, ils figurent souvent sur le rapport du lendemain avec une note comme celle-ci:
«Nº 15. Rentré dans un état d’ivresse.»
L’infirmier ajoute sur la dictée du docteur:
«Lui supprimer le vin; ne lui laisser mettre que la capote de l’infirmerie.»
Ceux dont les vieilles blessures ne se sont jamais complètement fermées, se présentent tous les matins au bureau des pansements, où on leur administre les secours que leur état nécessite. Les dimanches, les officiers de santé s’assemblent en conseil, et reçoivent solennellement les pétitions orales des invalides; il faut aux uns des gilets de flanelle, aux autres des lunettes, des bandages herniaires, etc. La concurrence est active, les réclamations sont nombreuses; ce que l’on a accordé à Pierre, Paul veut l’obtenir, et les membres du conseil, compatissants pour les faiblesses morales et physiques, mettent tout le monde d’accord par une répartition presque égale de leurs bienfaits.
Les invalides sont-ils assez vieux pour avoir besoin des soins accordés à l’enfance, assez près de la mort pour être nourris comme des nouveau-nés, des mains officieuses les servent avec empressement. On appelle ces quasi-centenaires les moines lais, nom donné jadis aux soldats estropiés que le roi plaçait dans les abbayes de sa nomination. Les plus décrépits sont relégués à l’infirmerie, et notamment dans _la salle de la Victoire_, réceptacle des misères humaines affublé comme par ironie d’une fastueuse dénomination, espèce d’antichambre de la tombe, où chacun attend son tour avec une apathique philosophie.
«Eh bien, que faites-vous, _Bouffi_? dit le docteur, s’adressant à une figure en lame de couteau, occupée à presser un bâton de sucre d’orge entre ses mâchoires dégarnies.
--Dame! je reste ici: où voulez-vous que j’aille?
--Qu’est-ce que vous avez aujourd’hui?
--J’ai, que je suis mort à moitié.
--Dans dix ans, reprend le bienveillant docteur, vous serez mort aux trois quarts.
--Laissez donc; au fait, je ne sais pas pourquoi je ne veux pas en finir... la paresse de me faire enterrer.»
Quelques-uns sont en proie à de continuelles hallucinations.
«Bonjour, camarade, demande le docteur, vos ennemis vous ont-ils tourmenté cette nuit?
--Monsieur, c’est les courriers de la malle; impossible de m’en dépêtrer; ils sont toujours après moi; il y a aussi les courriers de la diligence qui me causent bien du _tintouin_.»
D’autres, cités jadis pour leur intelligence et même leur savoir, n’ont pu, depuis de longues années, parvenir à combiner une seule phrase.
«Comment ça va-t-il, père Thomas?
--Oui, oui, oui.
--Voyons, contez-moi donc quelque chose.
--Oui, oui, oui.»
Et le vieil homme, qui penche comme une tour en ruines, tourne le dos à l’interrogateur importun.
Pauvres hères! c’était bien la peine de n’être tués qu’à demi, pour mener cette existence de bivalve! Souvent, dans leurs intervalles lucides, ils se prennent à regretter de n’être pas restés sur le champ de bataille, quand la mort leur apparaissait glorieuse, presque digne d’envie, et le front ceint d’une radieuse auréole; mais, grâce au ciel, leur étape en ce monde ne tarde pas à s’achever. En vain, chapelains, chirurgiens, pharmaciens, leur prodiguent les secours spirituels et temporels. Exhortations et médecines ne font que préparer au moment suprême l’âme et le corps de ces moribonds, et leurs yeux sont fermés par les sœurs de charité de Saint-Vincent-de-Paule, anges de paix qui veillent au lit de mort des hommes de guerre.
Pourquoi la prévoyance du pouvoir ne s’est-elle pas étendue jusque sur leurs cendres? Pourquoi n’a-t-on pas mis à exécution le projet de Napoléon, qui songeait à convertir l’Esplanade en Élysée militaire? On jette les soldats qui meurent à l’Hôtel dans un coin du cimetière du Mont-Parnasse; leurs noms sont oubliés; quelques coups de fusil sont toute leur apothéose, et la noire croix de bois qui s’élève un moment sur leurs tombes se confond bientôt avec la poussière du dernier séjour.
Leurs enfants s’élèvent et grandissent pour les remplacer un jour dans les cadres de l’armée et sur les rôles de l’Hôtel. Ils débutent, et leurs pères finissent; ils montent et leurs pères descendent; ils seront, et leurs pères ont été. Voués au service, et provisoirement destinés à régulariser au son du tambour l’emploi de la journée, ces apprentis-soldats ont déjà une allure militaire, voire même des mœurs de garnison. «Ohé! criait l’un d’eux à un camarade, viens-tu jouer à la pigoche?--J’peux pas, j’vas promener avec ma _femme_.» Celui qui répondait ainsi était âgé de treize ans, et sa _femme_ était la fille très-mineure d’une marchande de pommes du quinconce. Triste précocité!
A la tête des jeunes _tapins_ se pavane, droit comme la canne qu’il fait tournoyer, un élégant tambour-major. A sa tournure martiale, aux cicatrices qui ennoblissent et détériorent sa physionomie, on voit qu’il n’a pas toujours eu des enfants à conduire, et qu’il se rappelle encore le temps où, placé en tête de son régiment, il était le premier à offrir aux balles ennemies sa poitrine d’athlète. Ce beau cavalier est un favori des dames, que son excellente tenue, la propreté de sa mise, la grâce de ses entrechats, la galanterie de ses discours, font rechercher dans les guinguettes des barrières voisines. Les conscrits prétendent qu’il est _torrible avec les fommes_. Il prime au _Salon de Mars_ et au _Grand Vainqueur_, où, tous les jours de fêtes, il consomme un nombre incalculable de contredanses à dix centimes la pièce. Il n’a d’autres rivaux qu’un sien collègue, amputé des deux jambes, instruit jadis dans l’art de la danse par les jeunes filles d’outre-Rhin. L’agilité de ce dernier est vraiment phénoménale. Les violons le suivent à peine; la galerie le contemple avec admiration. Comme il saute, comme il gambade, comme il pirouette, comme il tournoie, plus solide sur ses jarrets de chêne qu’un habitant des Landes sur ses échasses! C’est un zéphir en uniforme d’invalide; c’est Vestris en jambes de bois.
Les guinguettes où brillent le dimanche des danseurs plus ou moins ingambes, sont journellement le rendez-vous d’un grand nombre d’invalides. Le litre quotidien ne suffit pas à ces vieillards altérés. Parfois même leur goût blasé dédaigne le vin comme un liquide trop fade et trop insipide, et ils vendent leur ration pour se procurer du _schnick_, boisson plus militaire, dont ils ont contracté l’habitude dans les bivouacs.
Deux camarades de chambrée se rencontrent rarement sans être affectés d’une soif contagieuse. «Est-ce que nous ne buvons pas une chopine?» dit l’un; «Est-ce que nous _n’écrasons pas n’un grain_?» dit l’autre avec plus d’emphase. Ils vont s’attabler dans un cabaret, dissertent sur l’empire et sur l’empereur, et réunissent autour d’eux des groupes d’auditeurs attentifs. Parfois la conversation s’échauffe; les convives ne sont pas d’accord. Cette manœuvre a-t-elle été utile ou funeste? Ce fait d’armes a-t-il eu lieu en Prusse ou en Champagne? Cette charge a-t-elle été exécutée par les hussards ou par les dragons? «Je te dis que c’est par le 7e dragons.
--Je te dis que c’est par le 3e hussards.
--Je te dis que si.
--Je te dis que non.»
La querelle s’engage; les gros mots s’échangent, puis les coups de poing. Les verres roulent, et les buveurs aussi; la discussion commencée sur la table se termine dessous. C’est là d’ordinaire, au milieu des verres cassés, que s’opère le raccommodement. On se relève en s’embrassant; on s’essuie, on s’examine; personne n’est blessé; il n’y a d’ouvrage que pour le tourneur, et l’un des antagonistes s’écrie avec effusion:
«Garçon! du même, et qu’il soit meilleur; c’est moi qui régale.
--Ne l’écoute pas, garçon; la dépense est pour moi.
--Laisse-moi donc, laisse-moi donc.
--Non, je n’entends pas ça.»
De nouvelles disputes vont suivre cet assaut de générosité, mais le premier interlocuteur a déposé son écot sur le comptoir, et son camarade cède en disant: «Allons, puisque tu y tiens....»
Bientôt le vin renverse ces inébranlables soldats; ils trouvent en lui un ennemi plus perfide que l’Anglais, plus formidable que L’Autrichien. Eux qui n’ont jamais bronché devant l’artillerie, rentrent en chancelant à l’Hôtel, où les recevra la salle de police, où la capote de punition remplacera leur uniforme souillé. Grâce pour les coupables! ils ont parlé de leurs campagnes, et la gloire entre pour beaucoup dans leur ivresse.
L’absorption des spiritueux n’est pas le seul plaisir des invalides. Il en est qui ont conservé pour le sexe (nous mentirions en disant pour le beau sexe) un irrésistible penchant. Une jambe, un bras de moins, n’empêchent point leur cœur d’être intact, et, pour être refroidies, leurs ardeurs ne sont pas éteintes. Ils ne peuvent guère payer de leur personne, mais ils sont dignes encore de celles qu’ils courtisent, et dont ils charment les oreilles par des chansons grivoises et de graveleux calembours. Leur galanterie a tourné à l’aigre, leurs défauts sont devenus des vices. Il se passe dans les fossés du Champ-de-Mars des scènes qu’heureusement la nuit dissimule: faisons comme la nuit; ne dévoilons pas des passions sexagénaires, qu’irrite la comparaison du présent avec le passé. Quand on a été l’amant heureux d’une infinité de Flamandes, de Hollandaises, d’Italiennes, d’Espagnoles, de Viennoises, de Berlinoises, voire même de Mauresques et d’Égyptiennes, il est pénible d’en être réduit aux vénales beautés du Gros-Caillou... Mais qu’y faire? à défaut de roses, les soucis.
Cette comparaison botanique me rappelle qu’aux extrémités latérales de l’Hôtel s’étend une file de petits jardins. Chaque invalide a dû primitivement avoir le sien; mais la guerre a démesurément augmenté la population de ces lieux; et, aujourd’hui, les jardinets sont accordés par faveur spéciale après le décès des usufruitiers. L’invalide horticulteur s’attache à la glèbe de son enclos, s’immobilise au milieu de ses plantes chéries, se dessèche avec elles en hiver, et renaît avec les premiers bourgeons. Sa vigne, arrondie en berceau, est ornée d’une statue en plâtre de l’empereur, qu’on rentre avant les gelées; c’est l’idole de l’horticulteur. Il la couronne, la couvre de bouquets, l’embellit de drapeaux tricolores, la regarde avec adoration, sans s’apercevoir que le contenu de son arrosoir s’épand en ruisseau sur les objets voisins. La contemplation de son fétiche est seule capable de détourner passagèrement l’infatigable jardinier de la culture de ses dahlias, qui lui ont valu une mention honorable de la Société d’encouragement. Malheur à qui chercherait à s’introduire dans ce temple en plein vent élevé à Napoléon! Le vieux soldat a failli assommer un _tapin_ que la curiosité avait amené aux pieds de la statue, et il a laissé pour mort un chien qui en avait immodestement sali le piédestal. C’est du reste un excellent homme.
L’invalide pécheur demande aux eaux des plaisirs non moins doux et non moins tranquilles que ceux dont l’horticulteur est redevable à la terre. Ce bipède amphibie, muni d’une boîte d’asticots et d’une canne à ligne, s’établit dès le matin sur un train de bois, près de l’embouchure d’un égout; situation peu _odoriférante_, mais propice aux captures. Là, il attend patiemment que _ça morde_. _Ça_ désigne un poisson quelconque, que le vieux Triton voit déjà sauter du fleuve natale dans l’huile de la friture; mais le bateau à vapeur de Saint-Cloud vient à passer, les roues géantes soulèvent d’énormes flaques d’eau, et la proie espérée s’enfuit:
«Au diable la vapeur! murmure l’invalide; pas moyen de pêcher une ablette! Du temps de l’empereur, on ne tolérait pas toutes ces saloperies, qui ôtent les bras du pauvre peuple.» Et rengaînant sa ligne, il s’éloigne en accablant de malédictions la vapeur et ses bateaux.