Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle

Part 31

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La bouteille venue, le peintre en avala une rasade, se passa et repassa la langue sur les gencives, fit diamant sur l’ongle, s’essuya les lèvres, et entra corps et âme dans le rôle d’orateur. L’auditeur était haletant d’amitié, de joie et d’intérêt.

«D’abord, sais-tu de quand que les Invalides sont inventés? Non... tu ne le sais pas... Eh bien, c’est d’après les Enfants-Trouvés, deux _chouettes_ inventions qui sont _contemporaires_... Et l’on peut dire _métaphosphoriquement_ que le grand Louis XIV est le saint Vincent de Paule des vieux troubadours de l’armée française: holà, et d’un!... Pourtant qu’il faut être juste, et que Henri IV (qui n’était pas manchot) en a eu la première idée; et de deux!... Et je connais un peu tout ce que je dis... je suis le fils d’une jambe de bois... Dans ce temps, Louis XIV dit à un nommé _Libéral Bruant_, un _architèque_: «Tu vas me faire un plan soigné et bien entendu, pour faire demeurer tous les estropiés militaires de mon armée... Mais je veux quelque chose de bien; je ne regarderai pas à quelques pièces de cent sous de plus ou de moins: tu sais que je ne suis pas un vieux ladre.--Connu...» lui répond l’_architèque_; et de suite il lui flanque c’te maison que tu vois là par la fenêtre... _Pige_-moi ça: regarde-moi un peu ce _chique_ que ça a... On en fait plus des bâtiments comme ça; le moule est cassé!...

«Après, Louis XIV dit à un autre arrangeur de pierres: «Tu vas avoir l’amitié de me faire une église avec un dôme tout en or.--Bon, que répond le nommé Mansard, je vas vous exécuter une métropole un peu _tapée dans le nœud_.» Et voilà ce chef-d’œuvre que tu le peux voir encore par cette fenêtre... Alors tous les _esculpteurs_ et les peintres en bâtiments et autres du temps sont venus y faire un ouvrage d’enragé... Après cela, le conquérant d’amour et de gloire, Louis XIV, roi de France et de Navarre, fit un testament, au moment de passer l’arme à gauche... Attends... attends... que je m’en rappelle de ces paroles mémorables... que je les ai apprises étant jeune à l’école des Invalides... où que j’ai été tambour. Ah! voilà... «Outre les différents établissements que nous avons faits durant la longueur de notre règne, il ne c’en s’est pas de plus utile à l’état que l’Esplanade des Invalides. Il est bien juste que les soldats qui sont tués à la guerre aient la récompense de leurs longs services afin qu’ils soient hors d’état de travailler et de gagner leur vie... Les caporaux et les sous-officiers y trouvent une table un peu _flambarde_... Et nous prions un peu le dauphin d’observer qu’il faut avoir soin de l’établissement ainsi que nos successeurs. Nous sommes persuadés d’avance qu’ils seront enchantés de nous être agréables[13]...»

[13] Nous croyons devoir rétablir le véritable texte du testament, légèrement altéré par notre ami Colopeau.

«Entre les différents établissements que nous avons faits pendant le cours de notre règne, il n’y en a point qui soit plus utile à l’état que celui de l’hôtel royal des Invalides. Il est bien juste que les soldats qui, par les blessures qu’ils ont reçues à la guerre, ou par leurs longs services et leur âge, sont hors d’état de travailler et de gagner leur vie, aient une subsistance assurée pour le reste de leurs jours. Plusieurs officiers qui sont dénués des biens de la fortune y trouveront aussi une retraite honorable. Toutes sortes de motifs doivent engager le Dauphin et tous nos successeurs à soutenir cet établissement et à lui accorder une protection particulière. Nous les y exhortons autant qu’il est en notre pouvoir.»

«Plus tard régna le Louis XV, surnommé le Bien-Aimé, un petit-fils de Louis XIV, un grand feignant qui dépensait toute l’argent du pauvre peuple avec des drôlesses excessivement saint-simoniennes. Ce grand escogriffe se fichait pas mal des extrêmes paroles de son grand papa... Il oublia les services de ses vieux braves pour récompenser les services de ses _ouris_... Mais, que tôt ou tard le crime est bien puni, Pierroux, vois-tu... et la révolution est venue détruire Louis XVI, pour la peine que son précédent s’était conduit comme un habitant de la mer, que la politesse m’évite de nommer... Enfin, mon ami, ce grand _noceur_ de Louis XV avait eu la vilainie de faire badigeonner en jaune le dôme tout éblouissant que tu as là sous tes simples yeux... A c’tépoque-là la maison était tenue comme quatre sous... Heureusement la 93 est arrivée!... Mais on était trop occupé dans ce moment-là pour penser aux Invalides... Il se démolissait plus d’hommes à la frontière et à l’étranger que je n’ai de cheveux sur la tête... A cause de quoi que le père l’Empereur sortit de son consulat pour entrer dans l’_impérialisation_. Alors le grand petit homme rendit aux Invalides son éclat créatif..... Il a fait redorer le dôme, et puis (ça, c’était son état) il a fait cribler l’église des drapeaux pris à l’ennemi par la valeur de son Ex.... et en même temps il envoya au bâtiment de l’Esplanade le trop-plein de la chaudière de la colonne Vendôme... Bon, voilà les Invalides un peu militairement et sanitairement installés... Le plat d’argent circule dans l’hôpital comme sur la table de Napoléon lui-même... Les cuisines ont des batteries chargées à mitraille, qui vomissent tous les jours un tas de projectiles légumineux, _viandineux_, farineux, savoureux, etc., etc., et une multitude de douceurs... L’invalide peut, en vivant avec sa moitié, se consoler de celle de son corps qu’il a perdue... On met les enfants en pension aux frais du gouvernement... et tout va pour le mieux, à la condition que l’on monte sa garde chacun son tour, et que l’on aime et respecte son commandant de place, qui est tant soit peu maréchal de France... Et puis tous les agréments possibles, jeu de quilles, jeu de boules, jeu de Siam, jeu de tonneau, tous les jeux, quoi? Et de plus, une soignée bibliothèque, et dedans le portrait de Napoléon Bonaparte... que ça me rappelle une chose qu’elle m’a fait joliment pleurer... T’aurais vu ça que t’aurais pleuré aussi... En vlà des hommes, et des vrais, ceux-là! C’est ça des dévoués et des dans qui on peut se fier... Un vieux là, un bon vieux, un vieux vieux, un vénérable, des cheveux blancs, presque plus.... pas de souffle, les yeux en l’air pour regarder le ciel où y doit être... A peine s’y peut parler... On s’empresse, on fait silence... y va mourir... Mais avant y veut un bonheur, ce pauvre soldat, y veut voir son empereur... C’est pas commode, il est à Sainte-Hélène... C’est loin, et c’est expressément défendu d’y aller... D’ailleurs l’vieux n’a pas le temps, y va passer tout à l’heure... Oh! là, c’est lui qu’a l’idée.... lui qu’est malade... les bien portants ne pensent à rien... «Devant le portrait de mon Empereur...» on le porte... ah! ça me fend le cœur, quoi? ce pauvre brave homme... y sourit... y pleure... y suffoque... tout le monde gémit... Il est un peu plus tranquille, ses yeux sont séchés... y n’y avait plus ni larmes ni huile dans la lampe..... Éteint! Dieu de Dieu, j’en pleure encore et toi aussi... Allons, trinquons à sa mémoire... A la santé des amis fidèles... Ah! ça me remet... J’aime décidément mieux arroser mon estomac que mes joues... (Et il s’essuya l’œil.) Encore un petit coup.... La bouteille est à sec... Garçon, du même!...»

L’ouvrier tira de sa poche des petits bons hommes dessinés sur carton, et découpés; alors je m’avançai et demandai au peintre vitrier la permission de me mêler à sa conversation, en lui expliquant le but de ma présence dans le quartier du Gros-Caillou. Il parut flatté de l’empressement que je portais à être son auditeur, et il commença ainsi:

La valeur n’attend pas le nombre des années... Qui sert bien son pays n’a pas besoin d’aïeux... Le premier qui fut roi fut un soldat heureux... A vaincre sans péril on triomphe sans gloire...

«_La valeur_, etc.... Voilà quelque chose qui est un peu vrai de par rapport à ces vieux _bibards_ d’invalides qu’il a bien fallu qu’il n’ait pas d’attendu le nombre des années pour venir glorieusement être chauffés, nourris, logés aux frais du gouvernement.

«_Qui sert_, etc... Qu’il n’a pas de besoin d’aïeux que celle-ci de _verse_ est encore fort juste... On n’a pas besoin d’aïeux pour être invalide... On est assez âgé pour être son aïeul à soi-même...

«_Le premier qui_... Ceci est de plus en plus juste, car on voit parfaitement que les invalides ne sont pas rois des Français. Ce qui s’explique aisément par la chose que le premier roi a été un premier soldat, mais que depuis ce temps y ayant eu pas mal de soldats et très peu de rois, il n’est pas étonnant que l’invalide ne soit pas roi de _France_. Ce qui ne prive pourtant pas l’invalide d’avoir été un soldat parfaitement _heureux_, et d’avoir cuit dans son jus sous le beau soleil de l’Égypte, pour après venir s’affranchir, dans la Russie, d’une foule de glaces mieux faites, mais moins bonnes qu’au café des Aveugles....

«_A vaincre_, etc... Voilà ce qui fait que nos vieux écloppés, _torgnolés_, _esquintés_, échignés de grognards, se sont couverts et se recouvreront perpétuellement de gloire sur toute la ligne, car leur triomphe a toujours été accompagné de grands périls. Et là-dessus... j’estime et j’honore le celui que je ne connais pas, mais qui est un peu _mousseux_ dans sa façon de penser les _verses_ à l’égard du militaire.... et que moi aussi j’en ferai des _verses_ sur le militaire, que la première sera sur l’invalide, mais que il faut le connaître comme je le connais pour lui en parler...» Alors je le priai de commencer... Il calma un peu son enthousiasme, reprit haleine, et me fit voir ses bons hommes.

--«Voilà, monsieur, ce qui vous représente un petit garçon qui a un tambour que il le tambourine.... Il a une uniforme qui est celle des _tapins_ des invalides... C’est les enfants des estropiés de l’endroit qui font partie du petit état-major de l’hôtel... Je vous en parle savamment puisque j’ai un peu roulé la diane dans le bâtiment de Louis XIV.

--«Ce que vous voyez après, les jambes crochues et le dos rond, en uniforme et en bonnet de coton, c’est le caporal d’inspection qui se rend à ses fonctions.

--«Quel est de ce remue-ménage? quel est de ce tapage? Ah! c’est l’heure du déjeuner... _Méli-méla_ général des vieilles machines humaines qui marchent aussi bravement à la table qu’autrefois elles marchaient au feu...

--«Qu’est-ce que je vois là-bas, dans une brouette à perfection? Ah! c’est un glorieux débris de l’Ex...! qui a perdu les deux jambes et les deux bras... Il jouit parfaitement de son tronçon... Qu’apercevois-je à ses côtés? Une jolie petite demoiselle qu’elle a l’œil doux comme un velours et les manières d’une perruche... Ah! elle le vient de le faire boire, le tronçon... Y a des _cancannants_ qui disent que c’est sa fille. C’est vrai, enfoncée l’autre de l’ancienne qui nourrissait de son sein son papa comme un moutard. Notre petite invalide est bien plus forte, elle nourrit son papa de vin, son innocence ne lui permettant pas de l’allaiter.

--«Que revois-je, grand Dieu! qu’_apercevois-je_... le triomphe de la chirurgie.... l’invalide à la tête d’argent! c’est le fameux grenadier qui venait d’avoir la tête emportée par un boulet de canon, au moment où il remerciait son empereur qui lui donnait la croix de la Légion-d’Honneur, pour un trait de courage et de valeur. On a fait une quête en sa faveur au bénéfice des Polonais, et voilà pourquoi que ses moyens lui permettent de se caler sur les épaules une tête d’argent si horriblement cher...

--«Qu’est-ce qu’il a donc celui-ci qui court comme un _ahuri_ de Chaillot... Où allez-vous, monsieur l’abbé, vous allez vous casser le nez... Quelle bêtise! ce guerrier n’en a plus de nez.... Il vient se cacher dans sa chambre pour se dérober à l’inspection (prétexte de maladie). Il tremble pour les informations à l’égard de son nez, il vient de le mettre au Mont-de-Piété.

--«Ah! mon Dieu! séparez-les, séparez-les... ils se sont battus à mort... ils viennent de se disputer, ils ont raison tous les deux... C’est celui qui n’a pas de bras qui a donné un soufflet à l’autre qui n’a pas de jambe, parce que celui-ci y avait donné un grand coup de botte dans un des endroits du premier invalide qui n’était pas en argent...

--«Ah! voici la sentinelle qui a une lance à la main... Non pas! non pas!... la lance est tenue par un crochet de fer qui lui tient lieu de toutes les phalanges de l’humanité...

--«Attention! un nouveau tableau: en voici quoique sans bras qui ne sont pas manchots pour ce qui est de se bourrer la pipe à eux-mêmes. Y a un bras qui tient le briquet, et l’autre du voisin qui tient la pierre...

--«Ah! en voici un qui est bien embarrassé; il pêchait à la ligne au bord de l’eau, et il avait retiré ses jambes de bois qui s’en vont sur la rivière comme de jolis petits bateaux... Heureusement voici un camarade qui vient de laver son mouchoir à tabac sans en perdre... et qui rattrape les jambes de son ami avec sa canne, d’autant plus aisément qu’il s’était établi blanchisseuse dans une vieille toue à écorcher...

--Par où donc que vont ceux-là, avec leurs manchettes d’écrivains publics... pour pas se salir... comme y sont en bon ordre! Ah! y vont tirer les beaux canons qui sont dessus les bords des fossés de l’Hôtel... C’est fête... fête militaire. Si vous saviez comme y sont joyeux d’entendre les bruits de cette canonnade! On voit sur leur physionomie les souvenirs belliqueux des tremblements de l’empire... Derrière les _calonniers_, il y a d’autres invalides qui font tout plein de ronds sur le sable avec leur canne...

--«On a fini de tirer le canon... on fait la fine partie de boules et de quilles... Ah! mon Dieu, de Dieu, de Dieu!... en v’là un sur l’dos... tiens, y rit comme un bossu... quoi qu’y dit?... C’est la boule qui s’est trompée de quille.... ah! ah! ah!.... y rit toujours.

--«La nuit, en v’là un qui va se coucher... Il met sur son nez une chenue paire de lunettes à un seul verre... Ah! il relit les Moniteurs de la Grande Armée. Il paraît qu’il aurait une superbe envie de dormir: il bâille et se détire les bras et les jambes comme si qu’il en avait... Il pose la tête de dessus son traversin... Tiens, il oublie d’éteindre sa lumière... Qu’est-ce qu’il fait là, il se gratte le nez... Non, y retire ses lunettes. Oh! en v’là _une soignée_!... il vient de mettre son nez sur la chandelle,... une éteignoire d’argent: plus que ça de genre!... V’là qui dort!... Bonsoir...

--«Allons, en v’là encore un sans bras qu’a la manie de se les croiser sur la poitrine pour ressembler à son empereur.

--«Et celui-là, où qui va donc? Ah! il est aveugle et y marche comme un éclairé. Ce que c’est que l’habitude! y régale les camarades... Il est donc plus riche qu’eux... Eh! oui, puisqu’il n’a pas besoin de sa ration de chandelles, il la fond en petits verres...

--«De quoi, de quoi? qu’est-ce que c’est? où qui va avec son briquet ce manchot-là? Tiens, y sort de l’Hôtel.... Ah! il est de garde au coin du feu dans une guérite de parterre.... En v’là pour sa nuit dans les démolitions: y s’y connaît un peu à cet état-là, lui qu’a été démoli toute sa vie..... Tiens, y vient de rencontrer un autre manchot, son ami intime, son bras droit.... qui lui est toujours d’un fameux conseil pour la consomption de l’omelette.... mais les conseilleurs sont pas les _peillieurs_.... Y s’disent adieu, qué chance! A eux deux y z’ont juste ce qui leur faut de bras pour se serrer la main... Où qui va, celui-ci? Ah! y va inspecter l’impôt des sous du pont de l’Université...

--«Ah! v’là le père la joie: y joue à la marelle avec des moutards, il est à cloche-pied, sa jambe de bois sous la moitié du bras qui lui reste....

En v’là, j’espère, des soignés d’abîmés, qui ne sont pas si feignants que des tous entiers!..... Honneur au courage malheureux, respect aux braves..... J’vas battre aux champs pour les vieux restes de l’armée française. Oh! là NI ni, c’est fini. Passe-moi ma recette, une goutte et une croûte.... Salut la société!.... Merci du pourboire...»

Les images et les explications de Colopeau lui valurent les chaleureux applaudissements de son compagnon, et j’y joignis volontiers les miens. Cet échantillon populaire de style descriptif m’avait vivement intéressé, et avait redoublé le désir que j’éprouvais de voir de près les invalides et leur demeure. Mais des circonstances imprévues m’ayant éloigné de Paris peu de jours après, j’adressai à mon ami E. de la Bédollierre un compte rendu de ma promenade, en lui recommandant de me communiquer les détails qu’il pourrait réunir sur l’objet qui m’occupait; il me répondit en ces termes:

Mon cher Lorentz,

J’ai visité plusieurs fois l’hôtel dont vous n’avez pu franchir le seuil, et je vous envoie le résultat de mes investigations. Que ne puis-je, en vous le présentant, emprunter à votre peintre en bâtiments sa verve et sa gaieté! Mais, comme tous les artistes ne voient et ne reproduisent pas la nature sous les mêmes couleurs, tous les observateurs n’envisagent pas les objets d’une manière identique. En saisissant le côté plaisant du sujet, vous ne m’avez guère laissé que le rôle d’Héraclite; c’est triste.

Vous connaissez l’extérieur de l’Hôtel des Invalides, et il est inutile de vous le décrire. Vous avez été frappé sans doute de la majesté de cet édifice, qui renferme une population égale à celle de la majorité de nos petites villes. Ce n’est qu’en le parcourant en tous sens, en errant de cour en cour et de jardin en jardin, en montant d’étage en étage, qu’on peut se former une idée exacte de ce bâtiment colossal. Il ressemble aux palais créés par le pinceau de Martin, et dont les profils immenses se perdent dans un immense horizon.

Les nombreux visiteurs des Invalides n’emportent de leur excursion que des notions vagues et confuses. Un guide les reçoit à la grille; après avoir admiré sur le bord des fossés les pièces de canon conquises par nos armées, ils entrent dans la cour royale, grand carré environné de deux étages de galeries. Ils sont introduits dans les cuisines, où on leur montre des marmites géantes, dont les deux principales contiennent chacune six cents kilogrammes de bœuf. Puis ils examinent l’église avec sa nef étriquée, son dôme imité de celui de Saint-Pierre de Rome, et surtout ses voûtes frangées de drapeaux enlevés à toutes les nations. En sortant, ils n’ont rien vu. Ils connaissent le corps et non l’âme qui le vivifie; ils ont parcouru la maison sans être au fait des mœurs et usages des locataires; on leur a montré une carapace, en leur disant: «Ceci est une tortue.»

J’ai procédé autrement: est-ce avec succès? vous en jugerez. L’on m’avait adressé à M. Teller, vénérable invalide de 81 ans, dont Henri Monnier a si fidèlement reproduit les traits. En arrivant dans la cour de l’Hôtel, je vis se découper sur le mur un vieillard courbé, assez semblable de loin à une virgule peinte en bleu sur une enseigne. Je l’abordai, le chapeau à la main, et lui demandai s’il connaissait M. Teller.

«Plaît-il, monsieur?

--M. Teller, ex-trompette-major du régiment des dragons Dauphin.

--Je ne vous entends pas, monsieur.»

Je répétai ma phrase en grossissant ma voix.

«Je ne vous entends pas, monsieur.»

En effet, je m’étais adressé à un interlocuteur incapable de me répondre. Une blessure l’avait privé de ce sens dont certains orateurs nous font si cruellement expier la possession. Il m’expliqua comment, depuis la bataille de Friedland, il avait l’oreille _un peu dure_, façon euphémique d’établir qu’il était parfaitement sourd. Je m’éloignai donc, et pénétrai dans un labyrinthe de corridors, remarquant chemin faisant que tous portaient des noms de villes, et lisant sur des murs en lettres majuscules: CORRIDOR DU HAVRE, CORRIDOR DE PERPIGNAN, CORRIDOR DE HONFLEUR, etc. Sans chercher à me rendre compte de ces dénominations géographiques, je poursuivis ma course aventureuse, et parvins à un chauffoir, où j’entrai sans façon. Le lieu était sombre, l’atmosphère chaude, l’air peu embaumé. Au bruit qui se faisait, je compris qu’on parlait bataille et qu’on visait à l’onomatopée. Je m’approchai d’une table, autour de laquelle plusieurs invalides jouaient aux dominos.

«Monsieur, dis-je à l’un des joueurs, pourriez-vous m’indiquer M. Teller, ex-trompette-major du régiment des dragons Dauphin?

--Plaît-il, monsieur?»

Je réitérai ma question, et cette fois je fus entendu.

«Je ne le connais pas, monsieur. Il faut vous adresser au bureau du mouvement!

--Auriez-vous la bonté de m’y conduire?

Le joueur de dominos leva vers moi la tête avec surprise; il était aveugle. J’étais au milieu d’aveugles qui, remplaçant par le toucher l’organe absent, faisaient des parties de dominos, et même de cartes, avec une inconcevable dextérité.

Je me retirai à la hâte, passai la journée à chercher mon futur _cicerone_, et le découvris enfin. Je lui exposai le motif de ma visite, et, comme je ne me pique nullement de manières aristocratiques, je lui proposai de faire connaissance le verre à la main. Nous allâmes à la cantine, espèce de boutique de marchand de vin à laquelle on ne pouvait reprocher d’être mal décorée, car elle ne l’était pas du tout. Je demandai des gâteaux et du chablis, j’allumai ma pipe, et, avisant dans un coin un escabeau, je m’assis avant d’entamer la conversation.

«Monsieur, me dit civilement le cantinier, il est permis de fumer, mais vous ne pouvez vous asseoir; c’est la consigne. Emportez du vin dans votre chambre ou au chauffoir, si vous le voulez, mais il est défendu de s’asseoir à la cantine.»

Fâcheux contretemps! être obligé de boire et de causer debout! la position n’était pas tenable, et je remis l’entretien à un autre jour. Je revins le lendemain à midi. La garde montante défilait dans la grande cour sous les yeux d’un adjudant-major. Il y avait là une centaine d’amputés à figure martiale, qu’on semblait avoir choisis parmi les plus mutilés. La plupart étaient dans l’impossibilité absolue d’obéir au commandement d’_arme-bras_ ou de _partir du pied gauche_ ou du _pied droit_, et le _tapin_ qui tambourinait en tête de l’escouade était seul intact et complet. Au milieu du groupe se trouvait celui que je cherchais.

J’allai le prendre au corps de garde. «Impossible, me dit-il, de vous parler aujourd’hui, mais j’ai songé à vous, et cette note contient tous les renseignements que vous désirez.»

Sur ce, il me glissa dans la main un papier que je me hâtai de déplier. Il portait:

RELEVÉ DES SERVICES ET CAMPAGNES DE JEAN-CHRISTOPHE TELLER, NÉ A STRASBOURG, EN JUIN 1758.

_Entré au service en 1777, au régiment de Dauphin (dragons) actuellement 7e._

A fait les campagnes de 1792 à l’armée du Nord, sous Lafayette; celles de la Champagne, sous Dumouriez. Il était à Valmy, à Fleurus, à Maëstricht, etc., etc., etc.

A reçu, sous Véronne, dans le col, une balle qui est restée, et un coup de sabre sur la tête, près Maubeuge.

A été retraité en 1813.

Le digne homme! en ayant l’idée que ses exploits étaient l’unique objet de mes perquisitions, il m’avait révélé un trait distinctif du caractère de l’invalide; mais cette note était peu instructive relativement aux invalides en général. Je fus donc contraint à de nouvelles courses, à de nouveaux interrogatoires, à de nouvelles séances dans les chauffoirs et aux cantines, j’allai de table en table dans les réfectoires, de lit en lit dans l’infirmerie, et finis par recueillir les documents suivants, qui ne valent peut-être pas la peine qu’ils m’ont coûté.