Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle
Part 30
Cet homme a nom André Pellerin. Il a servi pendant vingt-cinq années en qualité de maître d’hôtel au Rocher de Cancale: il a assisté à bien des repas politiques de diverses nuances; il a pu voir _inter pocula_ bien des séductions de tous genres; il a vu des hommes réputés bien forts devenir subitement bien faibles. Enfin André Pellerin, en servant le monde, l’a étudié avec assez d’intelligence pour remplir avec la dignité que vous lui connaissez une place de garçon de bureau que lui a fait obtenir, en souvenance d’une longue suite d’attentions prévoyantes et confortables, un vieux conseiller gourmet, frère d’une de nos excellences passées.
Ainsi, par ses précédents, Pellerin a de la tenue et de l’aplomb: il est beau parleur par habitude, actif par devoir, adroit quand son intérêt l’exige. Toutes ces qualités résumées font de lui un homme important.
Un garçon de bureau important! Cela vous étonne? Ce n’est pas lui qui s’est fait ainsi, c’est sa position, ce sont nos lois, c’est la société dans laquelle il vit. Il est important! j’en connais dix qui le sont à moins de frais que lui.
Sachez donc qu’en cumulant vingt-cinq ans de grasses économies culinaires, André Pellerin s’est fait propriétaire dans la banlieue, qu’il a pignon sur rue, qu’il dit Ma maison et Mes locataires; sachez encore qu’il est électeur, et qu’a ce titre il a été visité, sollicité par les plus notables champions du combat électoral. Il vous fera lire, pour peu que vous le désiriez, trente lettres où l’on invoque ses hautes capacités intellectuelles et ses lumières patriotiques. On vous dira qu’un jour, ayant une discussion avec un employé, il la rompit par ces paroles qu’il jeta avec majesté: Sachez, monsieur, que vous ne faites que des lettres, et que moi je fais des députés!
J’ignore le nom de celui qui est assis devant ce bureau où sont déposés des dossiers sur lesquels André Pellerin n’a pas encore jeté son coup d’œil investigateur; mais ce que ce garçon de bureau fait en ce moment, il le fait tant que la journée dure, il mange. C’est un fricoteur perpétuel, et l’on a peine à comprendre que dents et estomac d’homme puissent suffire à une telle mastication. Ce gaillard-là use à se faire des cure-dents plus de paquets de plumes que l’écrivain le plus laborieux. Ses approvisionnements de bouche, toujours copieux et souvent très-recherchés, lui viennent de l’office ministériel, qu’il dessert en extra les jours de grand gala. Il fournit au chef de cuisine du papier pour ses enfants qui vont à l’école, et celui-ci, par réciprocité de bons procédés, lui repasse les débris opulents qui occupent son appétit dévorant. Regardez la table de ce garçon de bureau, il en a fait un petit buffet à compartiments. Rien n’y manque, pas même un fourneau économique sur lequel on réchauffe les salmis et les émincés: et quand parfois on lui demande d’où peut provenir l’odeur extra-bureaucratique qu’exhale cette cuisine privée, il ne manque pas de répondre avec audace et malignité: «Ça vient de chez le ministre!» Il ne ment pas.
Voici venir maître Colin, qui résume en lui la malpropreté, le bavardage, la curiosité. Il a débuté dans le monde par l’état de perruquier-coiffeur. Dans sa jeunesse, il obtint le service du théâtre de sa petite ville; et, comme des coulisses à la scène, il n’y a qu’un pas, et que d’ailleurs le terrain est glissant, Colin, quittant la savonnette et la houppe, se lança dans l’emploi des amoureux de son nom, chanta l’opéra-comique de l’époque, et se fit surtout applaudir dans _Blaise et Babet_.
Le Colin que vous voyez est tant soit peu déformé; cependant il reste encore vestige de comédien sur cette face légèrement ridée et sur cette antique perruque à frisure hebdomadaire: mais avez-vous rien vu de pareil à la saleté de son accoutrement? Ce malheureux porte depuis quinze ans au moins le même habit. Toutes les fournitures qu’on lui fait, toutes ses économies sont employées au soutien d’une moderne _Babet_, qu’il idolâtre en souvenir de ses anciens succès. Aussi l’habit de ce malheureux n’est que pièces, et quand il est obligé d’en remplacer une, il coud en chantant avec un long soupir l’air de Dezède:
C’est pour toi que je les arrange!
Si Colin n’était malpropre que sur lui et seulement au profit de sa passion artistique, il n’y aurait pas trop à se récrier, car enfin il est célibataire et libre dans ses affections; mais ce qui est plus grave et ce qui lui attire des réprimandes fréquentes, c’est son indifférence complète pour le soin de ses bureaux; un balai lui dure encore plus qu’un habit, et on n’a jamais eu à lui reprocher la dégradation d’aucun meuble. Un jour, l’un de ses chefs, fatigué d’une telle nonchalance, écrivit avec le doigt sur la glace du bureau couverte d’une couche épaisse de poussière, ces mots, qu’un moment de légitime colère peut bien faire excuser:
«Vous êtes un cochon!»
Vous pensez peut-être qu’après avoir lu ce reproche, Colin va se l’adresser à lui-même; pas du tout: il le laisse subsister, et le lendemain il attend l’arrivée du chef pour lui dire en confidence: «Monsieur, je ne sais quel est l’employé qui a été assez osé pour vous écrire de pareilles injures: ce qu’il y a de certain, c’est qu’hier soir j’ai bien fermé les portes sans toucher à rien.--Je le crois facilement, répliqua le chef, qui, pour dissiper tous les doutes de son garçon de bureau, ajouta le soir au haut de la même glace:
«Monsieur Colin, vous êtes un cochon!»
Notre ci-devant Biaise fut très-piqué de ce reproche, car il était devenu sale comme Sedaine a prouvé qu’on peut être philosophe, c’est-à-dire sans le savoir. Sa mauvaise humeur éclata dans un propos qui aurait pu lui coûter sa place avec un chef moins paternel: «Eh bien, monsieur, s’écria-t-il, puisque vous êtes si ridicule, je veux dire si exigeant,--demandez donc pour le service une fontaine filtrée comme on en donne partout. Il n’y a plus que dans votre bureau qu’on voit des cruches!»
Colin est encore plus curieux que malpropre; il passe à lire les pancartes des employés le temps qu’il devrait mettre à les ranger et à les nettoyer; et à cet égard sa naïveté et son imperturbable assurance vont jusqu’à lui faire dire à ses supérieurs l’objet des lettres cachetées qu’il leur remet. «Monsieur, voilà de bonnes nouvelles;» ou bien: «_C’est des invitations pour dîner._»
Si Colin n’avait pas conservé les goûts de son ancien emploi théâtral, s’il n’était pas toujours amoureux, il n’aurait pas cherché à suppléer par une certaine adresse à l’insuffisance des ressources de son médiocre état, qui ne rapporte plus ce qu’il produisait autrefois.
Depuis que le système des adjudications publiques a prévalu sur celui des marchés de gré à gré, les petits bénéfices des garçons de bureau ont considérablement diminué. Lorsqu’un traitant sortait du cabinet directorial ou ministériel, avec la concession d’une vaste entreprise dont les résultats avantageux étaient certains, puisque les prix n’en avaient été que faiblement discutés, sa générosité allait au-devant de toutes les exigences de la servitude bureaucratique. Mais à présent que les opérations de cette nature se font à la clarté du jour et au milieu d’une lutte acharnée, l’adjudicataire qui en sort vainqueur, mais vainqueur épuisé, ne se croit obligé à aucune rémunération gracieuse, qui deviendrait un surcroît de pertes et de sacrifices. Il est bien vrai que tous les abus de l’ancien système ne sont pas encore entièrement déracinés, et que, de temps à autre, on entend encore parler de pots-de-vin. Sans nier le fait, nous affirmons que les garçons de bureau ont cessé d’y avoir part.
Colin, pressé par les besoins de sa position, a jugé les funestes effets de cette révolution administrative, et il s’est appliqué à les conjurer. Tout aussi au fait de la correspondance que le ministre qui la signe, il en prend soigneuse note; et le soir, en faisant son courrier, il abandonne aux facteurs les lettres insignifiantes ou de reproches; mais il se réserve les dépêches qu’il juge _agréables_, et avant tout celles de ces dépêches qui annoncent aux fournisseurs ou aux banquiers de prochaines remises de fonds. Il les porte lui-même pour ne les rendre, autant que possible, qu’en mains propres, et se fait annoncer en qualité d’employé (les garçons de bureau n’en prennent jamais d’autres). Ces démarches porteront leurs fruits à l’époque des étrennes, et Babet aura son tartan, peut-être un cachemire Ternaux: Colin croit à la puissance des écus et aux profits de ceux qui en annoncent la venue. Il est vrai que, dans son bon temps, on ne chantait pas comme dans les opéras de nos jours:
L’or n’est qu’une chimère!
Le gros Auguste, qui arrive tout essouflé avec sa serviette sous le bras, comme un garçon de restaurant, est aussi propre, aussi soigneux que son collègue est négligé. Essuyer ce qui se trouve sous sa main est pour lui l’occupation de tous les instants. Ce n’est point un travail, c’est une habitude. Cet homme a toute sa vie été valet de chambre, et dans l’administration il est resté valet de chambre. Comme ces personnes qui, en causant avec vous, ont la manie de vous défaire les boutons de votre gilet, lui, s’il a à donner quelques renseignements, il utilise envers son interlocuteur la serviette qui ne le quitte jamais, et tout en parlant lui essuie ses boutons, son habit, voire même ses souliers. Auguste n’est pas du reste sans intelligence et sans malice, vous allez en juger.
«Je désirerais parler à monsieur le directeur, lui dit un jeune solliciteur fort empressé.--Monsieur le directeur n’est pas visible les jours d’audience publique. Écrivez pour demander un rendez-vous.--Mais je repars demain! (Auguste lui a pris son chapeau et l’essuie avec sa serviette.)--Qu’y puis-je faire?--Quel contretemps! moi, le fils d’un de ses meilleurs amis!--Cependant..., reprend Auguste, je vais voir si monsieur le directeur consent.»
Entre l’assertion je suis le fils d’un ancien ami et le _cependant_ d’Auguste, il s’est opéré une manœuvre habile, une démonstration efficace, qui n’ont point échappé à l’œil exercé du garçon de bureau: la clef du cabinet directorial a passé de la poche du jeune solliciteur dans la main d’Auguste, qui va s’en servir.
«Monsieur le directeur!--Eh bien, qu’est-ce?--Le fils d’un ancien ami.--Auguste, vous m’obsédez!--Monsieur, le fils d’un ancien.... Jeune homme, donnez-vous la peine d’entrer.» La place est emportée d’assaut; mais il faut croire qu’on ne put s’entendre sur les articles de la capitulation, car le solliciteur sortit avec l’air du mécontentement; et quand il fut parti, la bruyante sonnette rappela Auguste, qui reçut l’ordre très-sévère de ne plus désormais introduire son protégé, ce qui le fit s’exclamer: «Le fils d’un ancien ami consigné! je parie qu’il lui aura demandé quelque chose!»
Auguste a pour collègue un pauvre diable, espèce d’hébété, dont l’infirmité est d’écorcher tous les noms propres qu’il est chargé d’annoncer. Pas un n’est épargné. Je crois qu’il estropie même celui de Napoléon. Je ne lui connais de comparable que l’huissier de la direction des postes qui a transformé M. Pozzo di Borgo, en _M. de la poste de Bordeaux_, et M. Dédelay d’Agier, en _M. le dey d’Alger_. Il y a peu de jours, M. Marec, un des plus habiles et des plus consciencieux travailleurs du conseil d’état (je lui demande pardon de me servir de son honorable nom), ayant à conférer avec le président de sa section, dut s’adresser, pour être introduit, au garçon de bureau dont il est question. Celui-ci rapporte immédiatement du cabinet de M. de H*** cette inconcevable réponse qu’il brode à sa façon: «Mon brave homme, vous pouvez vous retirer, monsieur le comte ne fera pas danser cet hiver.--Comment, danser?--Fichtre...» Enfin tout s’explique: notre impitoyable écorcheur, au lieu de M. Marec, maître des requêtes, avait annoncé _M. Marc, maître d’orchestre_.
Cet autre est une victime des besoins de son incommensurable nez; il est devenu chipeur pour satisfaire aux menues dépenses de son tabac, dont il fait un usage presque immodéré; il récolte tous les vieux papiers, et chaque soir s’en fait une cuirasse qui sert à dissimuler son innocent larcin: je dis innocent, car pour beaucoup d’individus ce n’est pas voler que voler le gouvernement; ce qui fait que notre garçon de bureau se permet parfois d’entasser pêle-mêle les morts et les vivants, et de jeter au vieux papier des pièces que leur importance devrait préserver d’un trépas aussi prématuré: par bonheur, les élucubrations ministérielles ne sont pas comme les fleuves qui ne remontent jamais à leur source: elles y reviennent, flétries il est vrai, mais elles y reviennent par l’entremise d’un charcutier qui en a enveloppé des saucisses; la fruitière, du beurre; l’épicier, du fromage; vaisselle plate des malheureux commis qui font à leur bureau le modeste repas du matin.
Il y a des gens qui deviennent fous de leur propre fortune, celui-là est devenu grotesquement orgueilleux de celle des autres. En effet, tant qu’il n’a été attaché qu’à un simple chef de bureau, il était d’une fréquentation facile; mais depuis que ce chef est devenu conseiller d’état et député, B... s’est fait une dignité parallèle à celle de son supérieur, et il se croit obligé de passer la durée des sessions législatives dans la salle des conférences.
N’êtes-vous pas encore assez édifié? suivez-moi: tenez, regardez dans ce corridor ce grand gaillard qui vient à nous; s’il y avait place dans son cœur pour les remords, il serait accablé du poids de ceux qui le rongeraient: il a fait, dans son temps, une horrible consommation d’employés; il a desséché plus de poitrines que tous les plus habiles médecins de France n’en ont guéri: et si la Providence est juste, il sera condamné au feu éternel.
Cet homme aurait brûlé le ministère pour faire de la cendre à l’époque où la cendre des foyers était l’immunité des garçons de bureau. Les feux des cuisines de Corcelet, de Véfour et du Café de Paris ne sont rien en comparaison de ceux qu’il préparait et entretenait pour ses profits cinéraires; on eût dit qu’il avait pris à tâche de réaliser de nos jours cette prédiction un peu hasardée de Sully, que la France périrait par les bois.
Peu lui importait, à cet infernal rôtisseur d’employés, que les thermomètres indiquassent que le degré de la chaleur de ses bureaux dépassait celui qui est nécessaire pour faire éclore les vers à soie, le feu ne cessait d’augmenter d’intensité, malgré les réclamations et les plaintes des commis à moitié consumés, et qui, de guerre lasse, se seraient vus forcés de se faire assurer si l’on n’eût mis ordre à une telle dilapidation des bûches de l’état.
Depuis que les cendres administratives sont devenues la propriété du domaine qui les vend pour le compte du trésor public, notre impitoyable chauffeur s’est mis à combattre les spéculations du fisc et fait maintenant de la braise au profit du fourneau de sa ménagère; pour se procurer cette braise le moins ostensiblement possible, il faut la retirer des feux allumés en dernier lieu, et alors, contrairement au passé, les foyers restent dans un abandon presque complet durant toute la séance, et ne sont alimentés qu’une demi-heure avant la clôture des bureaux. Puis, lorsque les employés sont tous partis, on retire la braise, on la met en cornets dans son chapeau, dans ses poches, pour se soustraire à la surveillance du portier; quelquefois aussi le transport s’en effectue dans un immense portefeuille qui est censé contenir le travail du soir de messieurs les supérieurs.
Mais ce genre de larcin n’est pas sans danger, et il advint un jour que notre chauffeur faillit subir la peine du talion. La braise entassée dans ses poches avait été mal étouffée, et, à peine arrivé sous le péristyle, une fumée noirâtre sortait des basques de son habit enflammées déjà dans l’intérieur. A cette vue, le factionnaire, donnant une interprétation générale à sa consigne, se met à crier: Au feu! au feu! _Hors la garde!_ Le délinquant, qui ne voit et ne sent encore la cause de cette clameur, tourne plusieurs fois sur lui-même en regardant le haut des cheminées, et se prend aussi à crier: Au feu! au feu! lorsqu’enfin deux sceaux d’eau bien mesurés et lancés en nappes sur son individu lui indiquent qu’il porte avec lui le foyer d’un mobile incendie.
Tenez, avant de nous quitter, contemplez ce vieillard dont la tête est encore si belle et si martiale. Saluons-le; car s’il nous eût aperçus le premier, il se serait levé de son siége et nous eût fait le salut militaire: c’est un hommage qu’il ne refuse à personne, pas même aux employés. Cet homme est un des rares débris de la glorieuse armée d’Égypte: c’est dans l’administration le dernier survivant des protégés de l’empereur. Il est décoré de longue date; mais il ne porte sa croix que le dimanche sur ses habits de fête et en famille. On doit dire, à la louange de ses chefs, que, par suite de la considération qu’ils lui portent, son travail est à peu près volontaire. Mais voyez comme on n’est jamais parfaitement heureux: le sort a donné pour collègue à notre vieux soldat un ancien valet de chambre, que les événements de la révolution ont jeté à la suite de l’émigration, et qui, plus tard, a pris du service dans les troupes autrichiennes. Tant qu’il n’est pas question du passé, les deux garçons de bureau vivent pacifiquement ensemble: mais une fois que le mot de _dragon_ de la Tour est lâché, le vieil Égyptien rugit comme un lion, s’empare des bâtons ou des règles qu’il trouve sous sa main, et se met en devoir de charger, comme s’il était encore en Italie ou à Wagram.
En dehors de ces différents types, il ne nous reste que la classe insignifiante des garçons de bureau hommes d’état. Entendons-nous: _hommes d’état_, c’est-à-dire exerçant, durant les repos que laissent les sonnettes, des professions manuelles, telles que brossiers, cartonniers, tresseurs de chaussons, etc. Parfois aussi les antichambres des ministères sont transformées en ateliers de peinture dont les artistes ont exposé au salon, ce qui ne prouve pas qu’ils puissent renoncer au trop modique traitement qui leur est attribué.
Pris en masse et dans leurs habitudes générales, les garçons de bureau sont, comme les employés, jaloux et défiants l’un de l’autre, égoïstes par-dessus tout. Une bonne aubaine en réunit parfois quelques-uns à la buvette clandestine contre laquelle sont déchaînés tous les marchands de vin patentés du quartier. Mais ces réunions ne survivent pas aux circonstances éventuelles qui les font naître. Ainsi point d’esprit ni d’amitié de corporation et de position identique. Et puis la politique est un obstacle à ce que ces hommes puissent s’accorder. Notez que chacun d’eux représente un système qu’il défend avec acharnement, parce que c’était celui du ministre qui l’a fait placer. Or, comptez combien depuis vingt-cinq ans nous avons eu de systèmes et de ministres. C’est à ne pas s’y reconnaître; c’est à se jeter les bouteilles par la tête. Il faudrait que les maîtres pussent enfin s’entendre pour amener la réconciliation des valets. A ce compte il est fort à craindre que la désunion des garçons de bureau ne dure encore longtemps.
=J. V. Billioux.=
[Tête de page]
L’INVALIDE.
JE montai il y a quelques jours en voiture, à trois heures et demie, pour aller visiter l’Hôtel-des-Invalides; j’ignorais que les portes de cet établissement fussent fermées aux curieux à quatre heures précises. Honteux d’avoir fait inutilement le voyage du Gros-Caillou, j’entrai dans un des cafés de l’Esplanade pour y attendre l’arrivée d’un fiacre qui me reconduisît à mes pénates. J’avais trouvé, au premier, une petite salle isolée ayant vue sur l’Hôtel; on venait de me servir une limonade gazeuse, quand j’entendis, à travers la cloison de mon cabinet particulier, une conversation qui m’intéressa vivement. Les voix parlaient du grand salon, et je ne tardai pas à quitter ma solitude pour aller m’installer indiscrètement auprès de deux ouvriers assis face à face, et ayant devant eux une bouteille de vin et une livraison des _Français_. Ce dernier fait acheva d’exciter ma curiosité, et je prêtai attentivement l’oreille aux paroles suivantes:
«Pourquoi es-tu venu si tard? Je ne peux plus te faire entrer aux Invalides; la consigne est donnée: on ne passe plus. Il n’y a pas à dire: Mon bel ami... Faut y renoncer pour aujourd’hui. C’est dommage; car je peux me vanter que pas un cadet de Paris et de la banlieue ne connaît son hôtel comme ton serviteur Colopeau. Garçon! une dame-jeanne imbute de vignoble pour _Reims et Sedan_... Ah! ah! ah! ce serin de garçon ne comprend nullement. Allons, vivement! du blanc à 1 franc.
--Comme tu te lances!
--Non pas, non pas... tu paieras celle-ci; je paierai la subséquente, s’il y a lieu. Trinquons à Nini, à la Nini de mon cœur. Es-tu un bon, toi?
--Oui, je suis un bon.
--Un _chouette_, là, un vrai?
--Certainement.
--Touche là. Je te confie mes projets. Tu sais que ton ami est président de la société lyrique des amis des Trois-Couleurs, chantante et dansante, les dimanches et les lundis, au père Gigot, marchand de vins traiteur, au Grand-Vainqueur, barrière Mont-Parnasse, boulevard extérieur; gaieté, franchise, honneur aux visiteurs, hommages aux dames... Tout ça rédigé par moi... Alors que je suis son plus soigné d’auteur à la société, et que je lui colloque des romances un peu _chicardes_... Eh bien, mon ami, puisque tu es un bon, je vais te confier mes œuvres posthumes avant la fin de mes jours... et que tu auras le droit de les imprimer dans tes moments perdus...
--Oui, mais je ne suis pas compositeur, je ne suis qu’imprimeur.
--Moi, je suis compositeur, et pas du tout imprimeur. Voilà pourquoi je ne fais pas connaître mes _exproductions_ lyriques; sans cela, je ferais en ce moment une drôle de niche à la publication des _Français peints par eux-mêmes_; que mon amour national de citoyen et de tambour m’ont dicté de prendre un abonnement... Je te lui en flanquerais de ces types à ton M. Curmer, qui ne fait que des types de comme il faut, qui n’ont jamais pu d’exister... Je lui ferais le soûlard, le braillard, l’argotier, le décrotteur, l’équarrisseur, le tripier, le récureur d’égouts, le Limousin, ou l’étudiant de la Grève, le limonadier à deux liards le verre, le marchand de pommes de terre frites dans l’eau, la Compagnie-Hollandaise avec son bouillon de vieux os, l’allumeur de réverbères, le jeune premier des Funambules, le ténor de Lazari, le traître de madame Saqui, la souricière de la Halle, le mouchard, le forçat délibéré, le filou _imperméable_, le carottier, le tambour, l’invalide... et puis une masse d’autres, quoi!... Mais c’est çà des types, et des _rupins_... C’est pas comme l’étudiant en droit. Vlà-t-y pas... c’est-y malin l’étudiant en droit! ça demeure faubourg Saint-Germain, voilà!... La grisette, c’est connu comme _chou blanc_. Qu’ils y viennent donc un peu ces malins-là, Henri Monnier, J. Janin, Gavarni!... Oh donc! je vas vous tambouriner le cuir un petit peu, moi fanfan La Blague, le roi, le triomphateur des chanteurs et des _gobichoneurs_... Si je le connaissais seulement de le voir, ton Curmer, j’irais le lui donner tout cela, moi; et je lui dirais: Voilà... je ne vous demande rien... Je fais la réputation de votre livre; c’est bien... Je vous oblige; vous m’avez de la reconnaissance: descendons prendre une bouteille, payez... et quand vous en voudrez de l’écriture, venez me trouver... D’ailleurs, tu vas juger de la façon dont je suis susceptible de te faire le portrait écrit du premier venu... Et je te vas faire voir l’invalide, que je t’avais apporté exprès pour te le lire après notre visite, et rédigé par ton serviteur Colopeau, peintre en bâtiments de son état, et lyrique dans ses loisirs. Voilà. Fais monter une bouteille, et je te promène sans nous déranger par tous les Invalides, que tu as venu trop tard pour les visiter. Holà! garçon, du même!»