Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle
Part 28
Voyez-vous ce monsieur au toupet blond ébouriffé, au jarret péniblement tendu, au visage plissé, mais soigneusement enduit de pâtes conservatrices, à la poitrine portée en avant, au ventre chargé de breloques, à la démarche prétentieuse, qui s’avance sous le péristyle du Théâtre-Français: c’est l’illustre Aristide. Il ne faut pas l’examiner longtemps pour reconnaître que c’est un _roquentin_ qui cherche à se donner des allures jeunes, non point dans des pensées de galanterie, mais dans un intérêt d’ambition et d’amour-propre. Depuis que M. Aristide a sa part d’influence dans les conseils de la Comédie, il s’est adjugé un emploi important; il a prétendu aux jeunes premiers rôles en chef et sans partage, et malgré son âge, malgré son talent négatif, malgré les ridicules de son débit et de sa tournure, il n’a pas rencontré d’obstacle, car bien d’autres ont fait planche pour lui, et presque tous ces messieurs et ces dames de la société sont dans une situation identique.
Suivez-le bien des yeux... il distribue de petits coups de tête protecteurs à tous les feudataires du théâtre, à la bouquetière, au marchand de brochures, au décrotteur, au limonadier du coin, qui s’inclinent devant lui comme devant la plus parfaite image de l’art dramatique sur la terre. Il sort du comité de lecture et paraît radieux. C’est qu’il vient de se donner une petite revanche à lui-même. Hier il avait été obligé de recevoir une pièce en cinq actes dans laquelle on ne lui avait point fait de rôle, mais qui était très spécialement recommandée par le cabinet du ministre de l’intérieur. Aujourd’hui il a refusé une comédie en trois actes d’un écrivain débutant, qui avait commis la double maladresse de ne point lui destiner une création et d’oublier de se faire recommander par le ministère. Oser se présenter devant un comité avec le seul appui de son talent. Vraiment la jeunesse est aujourd’hui d’une audace! Encore si ce petit jeune homme avait été protégé par quelque sociétaire! Ces messieurs et ces dames du comité ont l’habitude de se rendre de petits services de ce genre. Passez-moi le drame de mon cousin, je vous passerai la comédie de votre frère, ou de l’ami de votre famille. Mais quant on fait le premier pas dans la carrière, et qu’on n’est pas le favori du pouvoir, ou le cousin de l’une de ces dames, ou le parent de l’un de ces messieurs, ou qu’on n’a point écrit des rôles d’un effet égal pour _tous_ les membres de la société, c’est avoir perdu la tête que de venir solliciter le vote du comique aréopage.
En attendant l’heure du dîner, Aristide se rend, suivant la saison, au café Minerve, ou sous les ombrages poudreux du Palais-Royal. Là, entouré de quelques comédiens de province que les destins contraires ont jetés sur le pavé de Paris, ou de cinq ou six vieux rentiers littéraires qui n’ont rien de mieux à faire pour le moment, il pose en maître de l’art, il dit les préceptes, enseigne la pratique, et développe un vaste plan de réforme dramatique qui doit incontestablement sauver le théâtre en France. Ce plan a déjà plusieurs fois été soumis au gouvernement, et en 1814, si l’empereur Napoléon n’avait pas été aussi occupé de sa lutte désespérée contre l’étranger, il aurait certainement fait une application gigantesque des idées d’Aristide. Il le lui a fait dire par l’un de ses valets de chambre.
Il n’est sans doute pas besoin de vous apprendre que M. Aristide est un détestable acteur. Né en Gascogne, cette terre des esprits aventureux et des audaces heureuses, ce pays qui nous envoie tant de garçons coiffeurs, d’hommes d’état et de barytons d’opéra-comique, il s’élança d’un atelier de frisure sur les planches de certain théâtre bourgeois de Bordeaux. Il _patoisait_ effroyablement, il avait beaucoup de chaleur méridionale, il criait à faire plaisir à un sourd, il gesticulait à démonter les coulisses, enfin il avait quelque chose du tragédien Lafond, qui était aussi un produit du sol, et dont le succès à Paris était pyramidal dans ce moment-là; il se vit applaudi à outrance, et dès lors sa vocation fut décidée.
Et ici, permettez-moi une réflexion. L’une des plaies actuelles du théâtre, plaie qui heureusement commence à se cicatriser, c’est que trop longtemps, vers l’aurore de ce bienheureux dix-neuvième siècle, il a recruté son personnel dans une classe fort estimable sans doute, mais où n’avaient encore pénétré ni l’instruction, ni l’habitude des manières sinon élégantes, du moins convenables. Avant notre grande et mémorable révolution de 89, de quels éléments se composaient les troupes dramatiques?--D’abord d’anciens enfants de la balle, ainsi qu’on disait alors, c’est-à-dire de fils d’acteurs qui avaient été élevés, comme Fleury, sur les genoux des reines et avaient pris, au contact de la belle et folle société d’alors, un vernis de gentilhommerie et de grandes façons qui leur allait à ravir à la scène et hors la scène; puis, de quelques jeunes gens de famille ruinés par les cartes, le vin et les femmes, qui se jetaient au théâtre pour faire oublier, sous un nom supposé et dans une profession nouvelle, certaines habiletés de main ou quelques longues et sanglantes batailles de nuit avec le guet, et qui portaient sur les planches les allures noblement dégagées et la tenue de bon goût auxquelles ils étaient faits de longue main. C’était là sans contredit une société un peu mêlée, mais où l’on trouvait avec une facilité merveilleuse des chevaliers de Dancourt, des marquis de Marivaux et des Don Juan de Molière.
La révolution vint porter une rude atteinte à tous les préjugés, sans oublier celui qui défendait l’abord de la scène aux gens du grand monde, par respect pour eux-mêmes, aux petites gens, par habitude et par superstition. Mais au premier moment ce préjugé-là ne perdit guère de sa force que dans la classe infime; les autres étaient trop occupées ailleurs. La noblesse émigrait et vivait à l’étranger, et la bourgeoisie avait assez à faire de prendre dans le gouvernement, dans la politique, dans la diplomatie, dans les finances, dans l’armée, les positions qu’on lui abandonnait.
Alors le théâtre fut envahi par beaucoup d’aventuriers de bas étage, sans tenue, sans éducation, sans avenir, qui se firent comédiens faute de pouvoir trouver mieux. Ils étaient admirablement propres à jouer les rapsodies républicaines dont s’appauvrissait alors notre répertoire; mais il ne fallait pas leur demander autre chose. La scène française a été pendant vingt ans la proie de ces _galvaudeurs_ dramatiques et de leurs imitateurs; on en trouve encore quelques-uns (Aristide en fait foi) qui sont debout pour la perte et le déshonneur de l’art, et qui déparent les meilleures combinaisons comiques. Heureusement que ces taches s’effacent tous les jours de plus en plus. Depuis quelques années le préjugé anti-dramatique a perdu toute sa force, même dans les hautes régions de la société. Nous avons vu dans ces derniers temps, des jeunes gens de cœur et d’avenir, des esprits ornés, des manières nobles et distinguées se produire à la scène aux applaudissements de tous. Un début au théâtre n’est plus regardé comme une prise de métier, mais comme une affaire d’art.--Cependant le mieux ne doit point faire oublier le mal: c’est pourquoi nous allons continuer la flagellation de M. Aristide.
Le prétendu talent de M. Aristide se compose de beaucoup d’ignorance, d’imitations nombreuses, d’une certaine pratique de la scène et de quelques habitudes des théâtres de province. Avec ce mince bagage, M. Aristide est pourvu d’un immense amour-propre. Il se croit le seul comédien de l’époque; selon lui, Talma n’aurait pas obtenu le titre de _Roscius français_, il n’aurait point atteint le haut degré de réputation auquel il est parvenu, si Aristide avait mis un peu plus tôt le pied sur une scène de la capitale. Il ne peut pas se dissimuler que, lorsqu’il joue, la salle est vide et que les buralistes n’ont pas la moindre besogne; mais le goût du public ne saurait être égaré pour longtemps, et bientôt il reviendra au seul et vrai beau! le beau, c’est un Aristide, c’est la tragédie classique jouée par M. Aristide!
M. Aristide n’est-il pas le seul homme en France qui possède les _traditions_? Les traditions! voilà son grand cheval de bataille! Il n’admet ni les études personnelles, ni les inspirations en scène, ni le génie, ni le progrès. Les traditions! les traditions! là est la perfection, là est le _criterium_ du talent, là sont les colonnes d’Hercule de l’art dramatique! Il faut porter son chapeau comme Baron, mettre son épée comme Lagrange, s’asseoir comme Molé, marcher comme Damas, se moucher comme Préville, parler comme Bellerose. Aristide vous apprendra au juste avec quelle inflexion de voix Lekain disait le _qu’il mourût_! et combien la Clairon mettait d’intervalle de respiration entre ces deux hémistiches:
O haine de Vénus!------ô fatale colère!
Si vous lui demandez par quelle voie ces traditions sont arrivées jusqu’à lui, il se contentera de hausser les épaules et de vous lancer ce mot: _traditions_! Si vous lui faites observer que les saines doctrines se sont peut-être corrompues par une transmission infidèle, que telle ou telle inflexion de voix, qui était aiguë en 1720, a bien pu, après avoir passé de bouche en bouche, devenir grave et même très grave en 1840: il vous jettera toujours dédaigneusement la même réponse.
Vous voyez bien que M. Aristide, l’homme aux traditions et aux saines doctrines, est très apte à devenir professeur de déclamation; aussi ne s’en fait-il faute. En attendant que le gouvernement songe enfin à lui donner une classe au Conservatoire et à lui faire confectionner des automates aux frais du budget, il tient école chez lui; il a des élèves des deux sexes. De petits Mithridates, des Monimes en herbe, des Assuérus en première fleur, poussent pêle-mêle dans sa serre chaude dramatique. Toutes les prétentions théâtrales qui grouillent sur le pavé de Paris et des quatre-vingt-six départements trouvent asile chez lui. Étudiants en droit de dixième année, fleuristes et chamarreuses pleines d’ambition, jeunes artisans sans ouvrage ou plutôt sans courage, femmes de loisir équivoque qui veulent mettre leur beauté en étalage sur la scène, s’y donnent fraternellement la main.--Aristide est magnifique dans l’exercice de ses fonctions d’instituteur; il prend une contenance plus superbe que jamais, se drape dans sa robe de chambre à ramages et, la brochure à la main, arpente d’un pas majestueux sa longue salle d’exercice. Prêtez bien l’oreille à ses observations:
--Monsieur Alfred, c’est ici que feu Dazincourt levait la jambe droite et pirouettait sur lui-même! Diable! n’y manquons pas.
--Allons donc... mademoiselle Herminie... mettez-moi là les deux soupirs d’une seconde chacun que se permettait la Dumesnil...; ça repose...
--Ah! monsieur Polydor, ce n’est pas dans cette posture que Brizard recevait les coups de bâton de Scapin... Il faisait dos rond... On les reçoit mieux de cette façon et la situation est plus comique... Vous, vous rentrez en vous-même comme si vous aviez peur... Ce n’est pas ainsi qu’on joue la comédie, mon cher monsieur...
Aristide fait tous les six mois au moins débuter un de ses élèves, mais jamais dans son emploi; ils obtiennent tous le même succès, c’est-à-dire qu’ils sont engagés... à retourner dans le sein de leurs familles dont ils sont appelés à faire l’ornement. Ces échecs fréquents et successifs ne découragent pas M. Aristide; il se contente de dire qu’il n’a pas la main heureuse. Et voici de quelle façon il console, après leur disgrâce, ses élèves des deux sexes:
--Jeune homme ou jeune fille, vous n’avez rien à vous reprocher... vous étiez initié par moi aux plus secrets mystères de l’art; mais la nature n’a rien fait pour vous... Allez!
A l’époque où il fut reçu sociétaire, M. Aristide, tout fier de sa position nouvelle, voulut imiter quelques-uns de ses camarades et aller donner des représentations en province.
C’est une existence si belle que celle de l’acteur de Paris qui voyage! Quand il doit honorer une localité de sa présence, il est annoncé deux mois d’avance par la gazette... Le jour de son arrivée est pour la ville un jour de fête... Les camarades et les jeunes gens du pays vont à deux lieues au-devant de lui... Il entre dans la cité entouré d’une brillante cavalcade, comme un souverain en voyage, et toutes les dames de la ville, dès qu’elles entendent le roulement de sa chaise de poste, se mettent au balcon dans leurs plus beaux atours et lui jettent au nez les bouquets les plus odoriférants! Il y avait là de quoi séduire une tête plus forte que celle de M. Aristide! Et ses rêves, à lui, était encore plus magnifiques que la réalité... Il se voyait porté en triomphe par la population empressée... On lui décernait des statues... On donnait son nom à des quais et à des places publiques... Il revenait à Paris chargé de couronnes de laurier et le portefeuille garni d’un nombre infini de billets de banque... La fortune et la gloire!--Hélas! que le réveil fut triste!
M. Aristide alla à Rouen. Le premier jour, il fut _siffloté_ dans le rôle de _Néron_, et le lendemain il fit 59 francs 25 centimes de recette.
L’année suivante, M. Aristide alla à Amiens. Le premier jour, il fut siffloté dans le rôle de _Néron_, et le lendemain il fit 29 francs 15 centimes de recette.
L’année suivante, M. Aristide alla à Villers-Cotterets. Le premier jour, il fut siffloté dans le rôle de _Néron_, et le lendemain il fit 7 francs 09 centimes de recette.
Après ces malheureuses tentatives M. Aristide, gémissant sur la dépravation de l’intelligence publique, fut obligé de renoncer aux tournées départementales: ce qui ne l’empêche pas de se proclamer le premier tragédien de France et de Navarre. Si vous le rencontrez dans quelque théâtre secondaire, où souvent il y a des talents fort naturels, fort estimables, fort supérieurs aux talents de convention et de routine, vous le verrez hausser les épaules de pitié et donner des marques du plus profond dédain: «Ces gens-là ne savent pas marcher, s’écriera-t-il tout haut. Ces gens-là ne savent pas dire deux mots de suite!» Le public applaudit; Aristide se déchaîne contre le public. Il n’y aura véritablement de théâtre en France que lorsque tous les acteurs seront du genre Aristide, que lorsque le parterre ne sera composé que de spectateurs capables de comprendre et d’approuver l’Aristide.
Lorsque M. Aristide doit jouer dans la pièce d’un auteur commençant, il le désespère aux répétitions par ses observations continuelles, il le met au supplice par ses critiques maladroites, il l’aveugle des bouffées de son amour-propre; mais il est toujours d’une docilité et d’une soumission parfaites devant les poëtes d’administration, devant les Térence des bureaux ministériels.
La principale occupation de M. Aristide consiste à éloigner du théâtre les jeunes acteurs qui donnent des espérances et surtout ceux qui auraient la prétention de débuter dans son emploi. Il ne permet l’accès qu’à la médiocrité, qui ne saurait lui causer d’ombrage. Du reste il y a sur ce chapitre, entre ces messieurs et ces dames de la Comédie, une société d’assurance mutuelle. Le vieux comique prête volontiers secours au vieil amoureux contre l’invasion d’un talent frais et jeune, à condition que le même service lui sera rendu demain. Jamais M. Aristide n’a donné sa voix pour l’admission d’un aspirant qui aurait pu rendre ses beaux jours à la Comédie. Ah! monsieur Aristide, si le public avait comme vous voix au comité, ne crierait-il pas de toute la force de ses convictions et de ses goûts: «Je suis fatigué de voir des bouches sans dents, des têtes sans cheveux, des bras décharnés, de vieux mollets qui font grimacer l’étoffe... Je suis fatigué d’entendre de beaux vers chantés sur la mesure d’une sempiternelle mélodie, et je ne veux plus des restes réchauffés de Lekain et de Dugazon!... Arrière les Achille qui portent perruque, et les Iphigénie à la voix chevrotante!
Mais malheureusement le public ne peut protester que par son absence, et M. Aristide et ses camarades se consolent de la faiblesse des recettes par les satisfactions données à leur vanité. Ils bannissent impitoyablement du théâtre tout ce qui n’a pas passé la quarantaine: la verdeur est un titre d’exil. La Comédie n’est plus qu’un hôtel des Invalides. On cite un figurant de cinquante ans qui a été chassé comme dangereux, parce qu’il ne toussait pas au mois de janvier.
Si quelque débutant, grâce à une haute protection ou aux suffrages de la foule, parvient à prendre pied en dépit d’eux, ils lui font subir tant de disgrâces, ils lui imposent tant de rôles qui sont des repoussoirs ou des écueils, ils l’étouffent si bel et si bien, que le pauvre néophyte est bientôt réduit à aller chercher des cieux plus cléments. Il n’est arrivé que dans ces derniers temps, et une seule fois encore, qu’une actrice de vingt ans saluée par les acclamations unanimes de la foule et soutenue par quelques écrivains de goût, ait pu s’asseoir triomphalement sur le siége tragique de Clairon et de Duchesnois, malgré l’opposition des anciennes reines du métier et des médiocrités en place. Croyez-vous que dans l’intérêt de l’art et de la caisse on s’en soit réjoui au sein des conciliabules de la Comédie? Non... Prêtez l’oreille aux causeries de coulisse et de foyer... Vous entendrez des doléances sur les erreurs du vulgaire et des malédictions contre l’influence pernicieuse de la presse.
M. Aristide se retirera le plus tard qu’il le pourra; mais enfin il se retirera, nous l’espérons bien. On donnera une représentation à son bénéfice, après je ne sais combien d’années _de bons et loyaux services_; on jouera _le Malade imaginaire_, il y aura une cérémonie dans laquelle paraîtront tous les sujets de la troupe: Aristide fera ses adieux au public dans le costume du rôle qu’il a joué _avec le plus d’agrément_; il versera des larmes d’attendrissement et s’évanouira entre les bras d’Argan et d’Agrippine. C’est là le programme ordinaire. Puis il ira manger sa pension, rue de l’Ancienne-Comédie, en face de l’ancien Théâtre-Français, au-dessus du café Procope, au troisième étage. Et comme un vieux comédien aime toujours à sentir l’huile des quinquets et à voir les banquettes de parterre, il enrôlera de jeunes ouvriers et des grisettes, montera des parties dramatiques pour les environs de Paris, promènera l’_Étourdi et Manlius_ de Choisy-le-Roi à Pontoise, et de Saint-Germain à Saint-Maur, et cabotinera comme un héros de roman comique, jusqu’à la dernière heure de sa vie.
=L. COUAILHAC.=
[Tête de page]
LA CANTATRICE DE SALON.
Il y en a même qui regarderaient la musique à Paris comme une affaire d’état.
J.-J. ROUSSEAU.
Paris est la patrie des cantatrices de salon; il n’y a que là qu’elles existent dans toute leur splendeur.--Il n’y a que là qu’une femme fasse de son salon un théâtre, et d’elle-même une comédienne. Les femmes du monde, à Paris, ont soif de représentation et de notoriété publique; et foulant aux pieds la couronne impériale de leur modeste dignité féminine, elles courent toutes blanches, toutes fraîches et toutes parées, avec leurs bras nus et leurs poitrines découvertes, leurs guirlandes de fleurs et leurs ceintures d’or, leurs robes de dentelle et leurs écharpes de gaze, se livrer au public dans l’arène, et lutter avec cette bête sauvage, la critique, devant trois mille spectateurs.
Dans ce siècle où tout le monde a une mission, où le poëte est persécuté, le génie méconnu, la femme incomprise, ces dames ont la mission de chanter. A la femme qui aime et à la femme qui souffre (canonisées par tous nos poëtes depuis fort longtemps, et surtout depuis 1830) vient se joindre, pour compléter la trinité, la femme qui chante:
La femme qui chante est sacrée, . . . . . . . . . . . . La femme qui chante est bénie!
Et ces dames ont l’air de croire que beaucoup de péchés leur seront remis parce qu’elles ont beaucoup chanté.
Le chant est leur baume de fier-à-bras; elles s’imaginent y avoir découvert un spécifique infaillible contre tous les maux, et appliquent un concert, comme remède universel, à toutes les plaies saignantes de la malheureuse humanité.
Le chant et la charité ballottent entre eux ces dames. La charité les pousse au chant, le chant les pousse à la charité. Rien n’est charitable comme la femme chantante, et personne ne chante tant que la femme charitable.
Un malheureux qui manque de tout, dont la femme est mourante et les enfants affamés, et qui a entendu célébrer la bonté divine de ces sœurs de charité chantante, s’adresse à une d’elles: elle l’écoute avec une affabilité vraiment touchante, et puis, au lieu de lui donner de l’argent, d’envoyer un médecin à sa femme et du pain à ses enfants, elle lui répond: «Je parlerai à madame de B..., et nous donnerons un concert pour vous.» Le pauvre misérable s’en va, accablé de douleur, mourant de faim et de froid. La cantatrice, lorsqu’elle raconte l’histoire à ses amis, le soir, a une attaque de nerfs; ce qui fait dire à toute la société: «Quelle âme divine et quel cœur d’ange!» à quoi elle répond: «Il est vrai, je suis trop sensible!» Et puis, dirigeant un regard humide et languissant vers un grand et mélancolique jeune homme à moustaches noires, avec lequel elle chante ordinairement le duo des _Huguenots_, elle ajoute en soupirant: «Vous ne savez pas comme je sens vivement! la sensibilité me tue!» Six semaines après, la cantatrice, resplendissante de toilette, fraîche à force de blanc et de rouge, brillante à force de bijoux, applaudie à force de dîners, chante deux cavatines, deux duos, deux finales, et des romances sans nombre devant six cents personnes, et se trouve mal à la fin.
Son concert fait fureur, et quand elle se prépare à donner quelques secours à l’infortuné qui, sans le vouloir l’a aidée à écorcher les oreilles à la moitié du monde élégant de Paris, elle est tout étonnée d’apprendre que sa femme est morte depuis trois semaines, que lui-même s’est brûlé la cervelle, et qu’on ignore ce que sont devenus ses enfants. Elle lève ses yeux vers le ciel et dit avec un air de résignation chrétienne: «Il y a dans ce monde des gens bien ingrats!» Ses amis lèvent les yeux vers le ciel et disent: «Quelle femme sublime! elle ne pense qu’aux autres!» Lorsqu’elle a secouru tous les pauvres de son arrondissement, et tous les ouvriers malheureux des provinces, que, grâce à elle, il n’y a dans son quartier plus de pauvres, et dans les provinces plus d’ouvriers malheureux, sa charité inépuisable prend son essor, traverse les mers, franchit tous les obstacles, ne se laisse arrêter par rien, et finit par découvrir quelque village africain ou américain dont les habitants _souffrent_ (c’est le mot), quelques victimes du feu ou d’un tremblement de terre, d’une rivière débordée, ou d’une révolution, d’une avalanche ou d’un volcan. Les victimes nécessaires une fois trouvées, elle organise tout de suite un concert, écrit des lettres humanitaires (car la femme chantante a aussi parfois des prétentions littéraires), qu’elle termine d’ordinaire en vous engageant à aller chez elle le lendemain à deux heures pour une répétition.
Ceux qui n’y ont jamais assisté ne peuvent se faire une idée de ce que c’est qu’une de ces répétitions où on exécute toutes sortes de chœurs et de finales. Pendant un mois, la cantatrice qui doit organiser ce concert-monstre en miniature demande des voix à tous ses amis, et ferait au besoin chanter sa femme de chambre ou son portier. Quand tout est arrangé, elle enferme soixante-dix individus mâles et femelles dans son salon, et préside elle-même au charivari le plus épouvantable qu’il soit possible de concevoir.
+«Sie toben wie vom bösen Geist getrieben, «Und nennen’s freude, nennen’s Gesang.»+