Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle
Part 27
La seule chose qui absorbe alors ses facultés, le seul objet sur lequel il concentre son attention, c’est la civilité. Il tâche de s’y conformer en tous points. Par exemple, il attache avec une épingle sa serviette à son estomac (vieux style), tient rigoureusement sa cuillère et sa fourchette de la main droite; mange sans bruit, condamne ses yeux à rester collés sur son assiette, et ne se moucherait pas pour un empire. Vous vous apercevez que le précepteur a bon appétit. Vous l’avez peut-être déjà accusé du plus vilain des sept péchés capitaux; parce qu’il mange de tout, vous vous êtes dit: C’est un glouton! Infâme calomnie! En effet, ce que vous prenez pour un acte de sensualité n’est rien autre chose qu’un poignant martyre; et ne voyez-vous pas qu’il n’ose rien refuser, le malheureux! C’est dans ses principes une malhonnêteté à faire. Après le repas, il passe au salon pêle-mêle avec les dames, sans offrir son bras à aucune d’elles. Le jour où il se permettra une pareille galanterie, il se croira le plus audacieux des Don Juan. Il prend place sur le canapé pour ne pas priver le _sexe_ des chaises et des fauteuils. Quelquefois, pour se débarrasser de lui-même, il se plante en contemplation devant un tableau, ou regarde à la fenêtre par manière de rêverie. La gazette est une de ses grandes ressources; il feuillète aussi volontiers les cahiers de musique. En homme discret et qui sait vivre, il ne se mêle point aux différents cercles, ne prend jamais part à la conversation, et s’esquive à petit bruit, le plus tôt qu’il peut. Il regarde comme la dernière des incongruités de se chauffer le dos tourné à la cheminée en relevant les pans de son habit. Se croiser les jambes et s’étendre insouciamment au fond d’une bergère est une indécence qu’il ne pardonne pas, et blâme hautement comme un des plus insignes abus du siècle des lumières. Pour joindre la pratique à la théorie, quand il est assis, il se tient raide et tout d’une pièce sur le bord de sa chaise. Vous le verrez donner encore dans mille autres travers. Le chapitre de ses gaucheries vous prêtera à rire plus d’une fois sans doute. Il vous amusera longtemps de ses bévues, et cela sans mauvaise intention, sans malice aucune, le pauvre garçon! Encore une fois, ne lui en voulez pas!
A côté de ces défauts brillent de précieuses qualités. Le précepteur est d’une douceur angélique et d’une rare bonhomie. Figurez-vous que son élève lui fait impression. Aussi l’appelle-t-il M. Eugène, M. Arthur ou M. Raoul. Il l’amadoue, le cajole, le trouve charmant, enfin le gâte jusqu’à la moelle des os; le tout par respect pour sa naissance. C’est vraiment une bonne fortune pour un fils de haute lignée qu’un précepteur. Il est toujours dans les meilleurs termes avec lui. Des congés autant que d’heures par jour! Jamais de punitions! Le système d’un précepteur ne les comporte pas. C’est au cœur que le précepteur s’adresse; il veut tout obtenir par la voie des sentiments. Je vous défie de lui arracher un renseignement au désavantage de M. Arthur. M. Arthur est un terrain précieux à cultiver; c’est un enfant d’une espérance gigantesque; il promet à la patrie un citoyen distingué. M. Arthur s’acquitte de ses devoirs dans la perfection. Il sait très bien ses leçons, explique très bien son latin, dessine très bien, chante très bien, botanise très bien, est très honnête, très gentil: rien que des superlatifs! Réservé à l’élève de les démentir quelquefois.
Ainsi par un beau jour il vous prend fantaisie de sonder le terrain. Vous pénétrez dans le sanctuaire, c’est-à-dire dans la chambre à coucher du précepteur: c’est là qu’il fait ses études et ses classes. Vous trouvez le maître et l’écolier engagés dans la plus vive discussion: les conversations sont la condition _sine quâ non_ de succès pour le précepteur. Le préceptorat peut se traduire par des causeries perpétuelles. On y instruit en riant, et quelquefois aussi en dormant. Et ne vous scandalisez pas trop si vous surprenez les deux champions ronflant à qui mieux mieux. Éveillez-les doucement et interrogez. Gardez après cela le résultat de vos investigations pour vous; surtout n’en dites rien à la mère. Madame n’entend pas que son fils soit brusqué. Son précepteur est plein de mansuétude; il lui convient à ravir.
«Mes enfants ont beaucoup perdu en perdant ce bon M. Morin, me disait un jour madame la baronne de ***. C’était un jeune homme soumis, doux et facile à vivre, toujours content, toujours de votre avis. Il avait pour eux tous les égards et les ménagements possibles. Et puis de la méthode... ah!... il suivait exactement mes principes, ne faisait rien sans me demander conseil; enfin, c’était un homme tout à fait à sa place. Quel excellent caractère!»
C’est bien là en effet le précepteur débutant, le précepteur encore enfant. Les grands airs lui font peur; timide jusqu’à ramper, il n’a de volonté que celle des autres, et se laisse mener à la lisière au lieu de régenter comme il en aurait le droit. Mais il grandira, et en devenant homme il s’émancipera, il se mettra à l’aise.
Peu à peu le précepteur s’enhardit et dépouille ses langes de pusillanimité. Voilà quelques mois seulement qu’il foule les tapis d’Aubusson, assiste à de brillantes soirées, fait de grands dîners, et déjà il n’est plus reconnaissable. On s’accoutume si vite à ces choses-là! il prend goût aux concerts, aime l’éclat des bougies, ose danser le galop, et conduit son élève en visite particulière.
Je vous l’avais dit: il est philosophe, et en a pris son parti; il domine maintenant les hommes et les choses; il va se venger des désagréments qu’il a essuyés, par la vie de château arrangée à sa manière et appropriée à sa nature.
Ne pourra-t-il donc pas aussi, lui, remplacer sa classique redingote par un habit noir? jusqu’ici il avait eu une chaussure neutre; ce n’était ni des escarpins, ni des souliers proprement dits; c’était quelque chose qui n’a pas encore de nom dans le manuel du savetier; lui défendrez-vous de se commander une paire de bottes? sera-t-il condamné, par un stupide préjugé, à ne jamais porter de canne, de lorgnon et de pantalon collant? Pourquoi, comme les hommes de la _bonne société_, ne causerait-il pas de tout, ne trancherait-il pas sur tout? il est homme, morbleu! et dorénavant il aura une petite canne noire en bois peint, il portera des conserves d’un bleu tendre, jouera de la flûte, touchera le piano, parlera spectacles, littérature, fleurs, chasse, chantera et dansera à rendre jaloux le coryphée des dandys. Le voilà qui devient plus jaloux de sa personne. Il se fait la barbe trois fois par semaine, tourmente ses cheveux, se savonne les mains, et se tient devant sa glace pour faire réciter les leçons. Que sais-je, moi! l’homme est singe de sa nature, il fait ce qu’il voit faire. Et notre pauvre précepteur pourrait bien tout à l’heure tomber dans l’excès contraire à celui qui affligeait son noviciat. Mais non, il ne dépasse guère certaines limites, sa raison sévère repousse l’excentricité, il ne s’habille jamais à la dernière mode, rejette les bottes vernies et les gants jaunes. Les barbes d’Aaron éveillent en lui des idées de républicanisme et de sans-culottisme qui le font frémir. Ses cheveux resteront éternellement à la _Titus_. Il a les coiffures du moyen-âge en horreur, attendu que cette mode sent trop pour lui le séminaire. Il n’est ni pimpant, ni pincé, ni musqué; avenant sans être diaphane ou aériforme, sa démarche n’est point sautillante; ses manières sont aisées et ses gestes faciles. A force de se frotter avec les gens du monde, il se polit et se redresse.
Je ne vous dissimulerai pas même qu’en y réfléchissant à plusieurs reprises, il sent pointer en lui un petit germe de vanité. Et qu’on ne vienne pas, dans ces moments-là, lui faire la loi ou lui tracer la marche à suivre, il a sa réplique toute prête: «Monsieur, ou plus souvent encore, madame, sachez que je suis ici précepteur et non valet! Je n’ai d’ordres à recevoir de qui que ce soit. En me confiant l’éducation de votre fils, vous m’avez sans doute jugé capable de la diriger, laissez-moi donc agir à ma guise.»
Après ce coup d’éclat, qui peut être regardé comme le dénoûment du drame, le précepteur est chez lui, il se considère comme de la famille, il fait les honneurs du salon, reçoit ses amis à l’office, donne ses ordres aux domestiques, et commande les chevaux et les voitures. Son chemin commence à se border de roses, il lui est enfin donné de savourer les joies de l’existence. On l’écrasait quand il se faisait petit; on le respecte quand il se fait grand. On avait poussé l’impudence jusqu’à le reléguer dans sa chambre les jours de nombreuses réunions; sous prétexte que l’enfant ne devait pas paraître dans ces solennités, on les éloignait tous deux, l’un comme un obstacle, l’autre comme une honte. Désormais il aura sa revanche. L’élève, dit-il, doit prendre de l’exercice; il ne doit rien ignorer des usages du monde; il faut le mettre le plus souvent possible en contact avec ces usages; d’un autre côté, l’œil de son précepteur ne doit jamais le quitter. Donc nous serons de toutes les parties; et l’élève, en compagnie du précepteur, se promène, voit tout, s’amuse bien; il subit même, en public, des examens où son maître cite du latin à faire pâlir dix émigrés. Aux soirées, le précepteur joue au furet ou au colin-maillard avec les demoiselles, il fait aussi de la tapisserie. Oui, vraiment, de la tapisserie! Tenir une aiguille et tisser sur la toile le renard de La Fontaine et ses raisins trop verts, ou bien encore quelque sujet des églogues de Virgile, ne sied pas mal au précepteur. Ces délassements ne sortent pas de son caractère. Quelquefois il occupe ses loisirs à cultiver un petit carré de jardin. Il aligne ses plates-bandes; il sème des fleurs, plante des arbres à fruits, les arrose et met son plaisir à les voir venir. C’est pour lui un champ fertile où il recueille maintes comparaisons qui stimulent son élève et provoquent souvent une noble émulation.
La politique, comme on sait, trouve ses dévots les plus ardents au fond des châteaux. Le précepteur ne se mêle pas volontiers à ces sortes de querelles. L’économie sociale n’est point sa spécialité; il n’a jamais rêvé d’utopie, et les grands mots de _liberté_, d’_ordre public_, de _progrès_, le trouvent froid comme un marbre: il est généralement légitimiste, cela va sans dire: il est ce qu’on l’a fait, ce que sa position veut qu’il soit. Ses opinions en littérature sont autrement retrempées. Le précepteur essentiellement classique, et classique enragé, c’est le mot, défend à outrance les patriarches de la logique et du bon sens, comme il les appelle. Il est aux anges quand il peut trouver l’occasion de rompre une lance avec un partisan de la nouvelle école. Pour le coup, vous ne le démonterez pas; il déploiera toutes ses ressources pour tomber à bras raccourci sur le romantisme. Dans quel enthousiasme il s’écrie qu’il n’a jamais pu comprendre Victor Hugo, que Janin n’est qu’un beau diseur, Alexandre Dumas un libertin littéraire, et Lamartine un farceur! Avec quel air béat il jette de la boue à pleines mains au visage de leurs adeptes. Le nom de George Sand ne sort de sa bouche qu’avec des flots d’imprécations; La Mennais est à ses yeux un véritable antéchrist, un homme envoyé pour bouleverser le monde.
Depuis que les commis et les clercs de notaires peuvent acheter des diplômes, le précepteur n’en veut plus: son antipathie et sa répugnance pour la feuille de parchemin à 82 francs sont bien formelles. Il a déclaré une guerre à mort aux professeurs _diplômés_, patentés, licenciés; il a voué toute sa haine à leurs institutions, et dirige ses efforts vers leur ruine. Il vit et meurt indépendant de toutes les académies.
Ne l’admirez-vous pas se promenant dans les rues avec son élève au bras, pour faire croire que c’est son neveu, son cousin, ou quelqu’un des siens? Vient-il à voir défiler une bande de collégiens, son cœur se gonfle; il se dresse de toute sa hauteur et a l’air de dire: Pauvres pédagogues, que vous me faites pitié! et vous, jeunes gens, victimes malheureuses d’une funeste éducation, que votre sort est à plaindre! Vous grandissez comme des esclaves ou des prisonniers parqués entre quatre murs, au milieu d’une effrayante démoralisation! Son élève, au contraire, les dévore de l’œil, lui, ces charmants écoliers, avec leur air lutin, leur habit uniforme, ces palmes, ces lyres et ces boutons emblématiques.
Vous dirai-je les amours du précepteur?... Décidément ce malheureux est né sous une mauvaise étoile, et vous conviendrez avec moi que celui de qui relèvent les destinées humaines aurait dû rayer de ses largesses, à l’égard du précepteur, le don fatal d’aimer. Mais, hélas! il en a ordonné autrement. Sous cet extérieur raboteux se cache un cœur sensible et tendre; sous cette enveloppe de candeur et d’innocence brûle un feu dévorant. Longtemps sevré des séductions et des plaisirs du monde, l’ex-séminariste s’élance avec impétuosité dans les sentiers attrayants de l’amour.
Cependant où va-t-il? vers qui montent ses aspirations? quelle est donc la dame de ces pensées? Ici, pleurons sur son sort, un dieu l’a voué à la plus aveugle fatalité... c’est le comble de la dérision!... une atroce parodie du supplice de Tantale!
L’objet des amours du précepteur est toujours une blonde et jolie châtelaine de quinze à seize ans, à qui il donne des leçons de botanique et d’histoire. Il ne lui a jamais fait de déclaration, il se contente d’aimer, sans savoir s’il est payé de retour. Ses amours, du reste, sont excessivement platoniques: en adorant la beauté, c’est à la vertu qu’il rend ses hommages. A l’époque de ses folles amours, époque qui n’est pas la moins critique de sa vie, le précepteur devient sombre et mélancolique. Il met alors toute sa joie et sa félicité à aller mystérieusement, le soir, soupirer sous les fenêtres de sa Julie; il s’adonne à la chasse, n’aime plus que les bois et les bruyères. Au lever du soleil, on l’entend pleurer sous le feuillage, avec le rossignol. On trouve sous son chevet, dans ses poches et sur la table, les lettres d’Héloïse et d’Abeilard, ou la Jérusalem délivrée. Il ne se nourrit plus que de romans; aussi dépérit-il à vue d’œil. La poésie occupe la plus large place dans ses loisirs, il fait des vers sur l’inconstance, sur l’absence, sur l’indifférence, sur un ban de gazon où _elle_ s’est assise, sur _ses_ cheveux, sur l’anniversaire de _sa_ naissance.
Dans les familles où les mœurs patriarcales se sont conservées, on observe, avec le culte religieux dû à la tradition, les fêtes des parents et des grands parents. Les attributions du précepteur lui font un devoir de diriger ces cérémonies de circonstance. Deux ou trois mois à l’avance, il met sa verve en campagne à la recherche de tous les lieux communs dits et lus jusqu’à lui. Il fait des compliments à tous et pour tous. Grande dépense de style et d’esprit! C’est une espèce d’oracle qu’on croit devoir indispensablement consulter; il prête à qui les demande des vœux et des souhaits. La fête de la demoiselle a son tour: c’est pour celle-là qu’il s’est préparé! c’est cette fête qu’il veut présider à lui seul. Ce jour-là le précepteur est au troisième ciel: il met dans la bouche de son élève un compliment!... son chef-d’œuvre!... l’expression de ces sentiments. Comme les autres il offre son bouquet, au milieu duquel s’épanouissent plusieurs myosotis; comme les autres aussi il peut donner son baisemain. Trop courts instants! sensations délicieuses, mais trop fugitives! La fête ne reviendra qu’après douze mois révolus, et, en attendant, le dard s’enfonce plus acéré dans la plaie. Ce sont des tourments insupportables. Le délire s’empare du précepteur, qui s’avoue vaincu et demande à mourir.--Dieu est bon, il veut la conversion du pécheur, et non sa mort!--Le ciel prend pitié de sa victime, une inévitable péripétie est imminente.
Le cercle des humanités est parcouru: l’élève sait même empailler les oiseaux et jouer la comédie en petit comité. Arrivent la philosophie et les voyages, complément obligé de toute éducation tant soit peu comme il faut. C’est l’âge d’or du précepteur: le voilà complètement émancipé et hors de toute tutelle. Il prend son passeport, s’intitule HOMME DE LETTRES, et voyage à petites journées, comme un secrétaire d’ambassade. En visitant les capitales de l’Europe, il séjourne de préférence à Rome, à Naples ou à Venise, et oublie, l’ingrat! en voyant les belles filles de l’Italie, celle qui n’a jamais songé à lui.
Après avoir parcouru une bonne partie du globe avec le dépôt confié à sa garde, il revient radicalement guéri de l’amour pour les dames et les demoiselles du grand monde.
Sa mission est accomplie. Il peut être fier des talents et des vertus, fruit de son enseignement. Il a payé son tribut à la régénération sociale.
Autrefois, quand il avait perfectionné trois ou quatre éducations, de père en fils, sous le même toit, le précepteur émérite achevait ses jours au milieu de la famille, entouré de respects et d’égards. C’était le temps de la reconnaissance. Aujourd’hui, les choses ont changé. Quelque institutrice, sa voisine, rompue comme lui aux habitudes de la vie du château, comme lui chargée de gloire et de mérites encore plus que d’écus, lui offre sa main. Elle est musicienne et parle anglais. Son âge est incertain, n’importe! elle a de l’esprit. Le précepteur se hâte d’accepter, se marie en habit bleu de ciel, et poursuit son existence dans une heureuse médiocrité.
=Stanislas DAVID.=
[Tête de page]
LE SOCIÉTAIRE DE LA COMÉDIE FRANÇAISE.
M. ARISTIDE a longtemps tenu le haut emploi de tragédie et comédie dans diverses troupes d’arrondissement: Angers, Dunkerque, Bayonne, Saint-Flour, Limoges, Tours et Brives-la-Gaillarde lui ont tour à tour tressé des couronnes et adressé de petits vers tout parfumés d’esprit provincial. Cela se passait sous l’empire, et les triomphes de M. Aristide coïncidaient de façon merveilleuse avec ceux du plus grand capitaine des temps modernes. Au même moment où Vienne et Berlin ouvraient leurs portes à Napoléon, Quimper-Corentin et Pézénas recevaient dans leurs murs Titus et Hippolyte.
Mais bientôt le répertoire de MM. Scribe, Auber, Planard, Mélesville, etc., vint remplacer en province le vénérable répertoire classique; les concetti et les flonflons succédèrent aux longues tirades.
Les directeurs furent obligés d’aller demander aux correspondants dramatiques des Gavaudan, des Elleviou, des Gonthier et des Léontine Fay, au lieu de se fournir chez eux de soubrettes, de confidents et de grandes livrées.
La tragédie et la comédie éplorées se réfugièrent dans trois ou quatre grandes villes, Lyon, Bordeaux, Marseille, Rouen. Là seulement Terpsichore et Euterpe voulurent bien céder un petit coin à Melpomène. Racine, Corneille et Molière obtinrent deux ou trois fois par semaine les honneurs peu enviés du lever du rideau.
Mais, hélas! le répertoire classique ne devait pas même jouir longtemps de cette triste tolérance... Son destin le condamnait à être chassé de ces derniers asiles où il avait trouvé à reposer sa tête couronnée de lauriers flétris. Les dures épreuves de la chlamyde, du cothurne et de l’habit brodé n’étaient point encore arrivées à leur terme!
Le drame vint... le drame avec sa bonne dague de Tolède, ses moustaches retroussées, sa chevelure pendante, son chaperon posé sur le coin de l’oreille, ses jurements de par Dieu et maître Satanas. Il s’empara brutalement et victorieusement du terrain qu’on avait abandonné par pitié à la tragédie et à la comédie. A la vue de ce croquemitaine littéraire, les deux chastes sœurs s’enfuirent vers la capitale, où elles entrèrent par la barrière des Martyrs.
Quant à Aristide, sa douleur fut sans égale. Il versa des larmes amères, se couvrit la tête de cendres, et résolut de quitter la scène plutôt que d’accepter un rôle moyen-âge. «Moi!... échanger le casque de Pyrrhus contre le castor d’Antony, et la toge d’Horace contre l’ignoble jaquette de Buridan... Non... jamais! jamais!»
Après ce court et chaleureux monologue, Aristide tourna à son tour les yeux vers Paris.
A Paris, rue Richelieu, tout près du Palais-Royal, se trouvait un grand établissement dramatique, appelé la _Comédie-Française_. Là, grâce à une subvention du pouvoir, la tragédie se jouait encore; je me hâte d’ajouter que ce n’était que pour la forme. Vous vous souvenez tous de ces déplorables soirées, dans lesquelles les grands maîtres de notre scène étaient périodiquement immolés sur l’autel de la médiocrité; vous vous souvenez de ces héros à la voix chevrotante et aux gestes compassés, de ces amoureux de quarante ans qui débutaient sans cesse, de ces décors fanés et percés à jour, de ces huit gardes aux pantalons de tricot blanc et aux hallebardes rouillées, de ce public enfin composé de trois vieux habitués qui venaient faire un petit somme dans leur stalle, et de la famille des ouvreuses de loges, des machinistes et des pompiers. Ce serait une bien curieuse et bien grotesque histoire à écrire que celle de la tragédie à cette époque, de la tragédie si heureusement ressuscitée aujourd’hui. L’énergique et spirituel crayon de Daumier a déjà esquissé quelques traits de ce tableau. On ne saurait rien voir de plus épouvantablement vrai que les physionomies de ceux qui s’intitulaient, il y a quelques années, les interprètes de Racine et de Corneille, les héritiers de Lekain et de Talma. Daumier les a toutes saisies sur la scène, c’est-à-dire au moment du flagrant délit. C’est bien la décrépitude prise sur le fait, c’est bien l’école de déclamation traduite au tribunal de la charge, c’est bien la médiocrité conventionnelle mise au pilori.--Ce monument restera; c’est l’histoire.
Certes, nous venons d’apprécier à sa juste valeur, peut-être même un peu durement, l’hospitalité donnée par messieurs de la Comédie-Française à la tragédie après sa fuite devant l’épée flamboyante et les grandes phrases du drame moderne. Mais quelle qu’elle fût, cette hospitalité exerçait bien des séductions sur l’esprit d’Aristide, ce Français qui ne savait pas trop s’il était plus Grec que Romain. Il fallait absolument qu’il pénétrât, lui aussi, dans le sanctuaire de la rue Richelieu.
Il fit tant et si bien que, grâce à la protection d’un sociétaire émérite qu’il avait souvent servi dans ses représentations de tournée en jouant à côté de lui, tout chef d’emploi qu’il était, mais dans une pensée d’avenir, les rôles les plus humbles du _grand trottoir_[11], il fut admis comme pensionnaire dans la troupe des comédiens ordinaires de Sa Majesté. Vous comprenez sa joie. Mais il visait plus haut encore.--Jamais la comédie n’eut de pensionnaire plus dévoué et plus utile: toujours chapeau bas devant monsieur le commissaire royal, devant messieurs les sociétaires et mesdames les sociétaires, il ne refusait aucune corvée, se résignait même quelquefois à remplir l’emploi subalterne et quasi muet, qui est si naïvement et si admirablement défini par ces deux vers:
Monsieur, c’est une lettre, Qu’entre vos propres mains on m’a dit de remettre.
[11] Terme d’argot comique; _grand trottoir_ veut dire _haut répertoire_.
Enfin après trois ans de Narcisse, de Phorbas, d’Alain, de Diafoirus père et autres déboires, notre homme parvint à faire mettre sur le tapis la question de son admission parmi les sociétaires. Il rendait de si bons services, il avait tant d’expérience et de _traditions_, il était en de si excellents termes avec tout le monde, que le comité le reçut d’emblée. De ce moment M. Aristide, qui était connu pour avoir l’épine dorsale très flexible, et pour balayer avec son front la poussière des coulisses du théâtre et du parquet des antichambres de toutes les influences du lieu, se releva comme Sixte-Quint, porta la tête haute, fit la roue, prit des airs de grand seigneur et de puissance, et se montra enfin tel qu’il est aujourd’hui.