Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle
Part 26
--O bienheureuse Anglaise! qui ne sait pas ce que c’est qu’une entrevue, s’écria Marguerite avec une emphase plaisante: une entrevue est une invention assommante et saugrenue de notre civilisation matrimoniale; c’est une rencontre fortuite où l’on fait trouver ensemble une jeune personne qui _ne se doute de rien_ et un homme à marier. Avez-vous jamais vu vendre un cheval?
--J’en ai du moins vu beaucoup acheter.
--Vous avez alors vu comme on le fait marcher au pas, au trot, au galop; on montre ses pieds, ses dents, on dit s’il a de bons poumons, s’il est bon coureur, s’il est facile à ferrer, s’il se nourrit bien; que sais-je encore? Eh bien! cette exhibition de toutes les qualités chevalines n’est rien auprès de celle d’une créature soumise à l’entrevue: on la pare des pieds à la tête de tout ce qui peut l’embellir, on la place sous son meilleur jour; si le bal lui va bien, c’est au bal qu’on la montre; si elle chante, c’est au concert; si elle n’est point trop sotte, c’est à un dîner, où chacun l’interroge, qui sur ses talents, qui sur ses goûts; l’un lui parle musique, l’autre dessin, un autre lui demande qui elle admire le plus, de Victor Hugo ou de M. de Lamartine, le tout pour la faire briller. Pour moi, j’en ai fait partout, et je les avais prises dans une telle horreur que je les manquais toutes! Au bal, quand j’avais soupçonné l’entrevue, j’étais mal coiffée et je me sentais gauche, ce qui est le meilleur moyen pour l’être en effet: tout me mettait à la gêne sous des regards inquisiteurs; au concert je chantais faux, et j’étranglais toutes mes roulades.
--Mais aux dîners, du moins, vous n’étiez point sotte, j’imagine?
--Eh bien! vous vous trompez, ma chère; je trouvais presque toujours à soutenir, je ne sais par quelle fatalité, quelque thèse odieuse à tous les maris. Un jour entre autres (je n’étais pas, il est vrai, dans la confidence de l’entrevue), je voulus prouver de la meilleure foi du monde et sans songer à mal, je vous l’assure, que les seules femmes heureuses que je connusse étaient toutes de jeunes veuves; ma mère toussa: je la pris à témoin; elle toussa plus fort, mais j’étais en verve de gaieté, j’allai mon train, accumulant les exemples, et je ne m’arrêtai que quand le monsieur de l’entrevue me dit d’un air gonflé de colère: «Mademoiselle, si l’état de veuve est celui qui vous paraît déjà le plus désirable, je pense que peu de gens seront ambitieux de vous offrir les moyens d’y arriver.» Je le regardai très surprise, et je lui vis un air de dignité blessée, si sotte et si plaisante, que je fus prise d’un fou-rire inextinguible.
--Oh! le triste animal que celui qui ne sait pas rire d’une plaisanterie!
--D’autres fois je disais que j’aimais le monde devant un homme qui n’aimait que la campagne, ou que j’avais une santé délicate devant un jeune homme qui avait horreur d’une femme malade. On a dit qu’un courtisan ne doit avoir ni humeur, ni honneur; eh bien! ma chère enfant, une fille à marier ne doit avoir ni cœur, ni foie, ni poumons, ni goûts, ni opinions, ni esprit, ni yeux, ni oreille, de peur que si elle vient à montrer une de ces choses, ce ne soit pas celle qui cadre avec les idées hétéroclites du seigneur et maître qui vient l’observer dans une entrevue. J’ai connu deux mères qui portaient si loin les précautions, qu’elles n’avaient fait embrasser à leur fille aucune religion, afin qu’elles pussent épouser, selon l’occurrence, un catholique ou un protestant; mais ces choses sont rares, parce que tous les hommes, quelles que soient d’ailleurs leurs idées religieuses, aiment à trouver une femme pieuse.
--S’ils ne sont pas dévots, que leur importe?
--Ils disent que c’est une garantie.
«On pourrait faire un livre de toutes mes entrevues; je n’y plaisais guère à personne, et personne ne m’y plaisait. Il faut dire aussi que l’homme du monde le plus séduisant devient intolérable dans une entrevue, et qu’une femme y est affreuse, et guindée et stupide. Voyez-vous bien, c’est une galère, et depuis que ces malheureux vingt-quatre ans sont venus mettre ma mère en émoi, je fais perpétuellement de ces malheureuses rencontres; et, je dois dire avec tristesse que tous les jours les qualités du prétendant diminuent; nous écoutons maintenant des propositions qu’on n’eût jamais osé nous faire il y a quelques années; c’est triste, voyez-vous, d’être au rabais, et à moins de quelque bonne succession qui relève nos actions, on ne sait où cela peut s’arrêter. La fable de La Fontaine prend une réalité désespérante, et voilà ce qui fait qu’en un mot j’en veux finir.
--Mais ce cousin dont vous ne voulez point que je vous parle, je l’ai vu dans un temps avoir pour vous une de ces tendres affections qui naissent dans l’enfance et peuvent durer toute la vie.
Marguerite rougit beaucoup, mais elle reprit avec impatience: «Roger a cinquante mille livres de rente, sa mère lui a défendu de songer à moi; quoiqu’il prétende vouloir attendre qu’il l’ait fléchie, je ne veux pas être une pierre d’achoppement entre ma tante et lui, et, quoique j’aie pour lui, non de l’amour, mais une bonne et sincère affection, je n’attendrai point l’incertaine bonne volonté de la princesse de M..., ni qu’il soit revenu d’un long voyage qu’elle lui a fait entreprendre: en un mot, j’en veux finir.
--Quel refrain! et ne vaudrait-il pas cent fois mieux rester fille toute sa vie, que de finir par une détestable union.
--Ah, fi! rester fille comme ma tante Éléonore, j’aimerais autant être enterrée vive; j’aime assez le monde, et une vieille fille y joue un rôle insupportable; elle y devient ridicule; elle y vit sans considération, sans appui; de plus, elle y vit sans fortune; il n’y a point d’âge où des parents consentent à donner à leur fille ce qu’ils donneraient à leur gendre: on est en tutelle tant qu’on a le bonheur de conserver son père ou sa mère. On est à peine logée; vous voyez, j’habite le cabinet de toilette de ma mère, sans qu’elle trouve qu’il soit nécessaire de me donner un appartement plus agréable et plus commode: je vais me marier, dit-elle toujours. On me pare pour me montrer, mais je manque de beaucoup de choses nécessaires. A quoi bon faire ceci et cela, ne vais-je pas avoir un superbe trousseau! pourquoi le moindre bijou, ne vais-je pas avoir une ravissante corbeille! Gêne et ennui, voilà pour l’intérieur; position fausse et désagréable, voilà pour l’extérieur. Il résulte de tout cela, ma belle Diana, qu’au lieu d’avoir pu faire comme vous un choix qui assure un bonheur romanesque à la vie entière, je vais m’ensevelir dans le plus triste de tous les tombeaux, un mariage de convenance qui ne me convient pas. Mais, paix! voilà la voiture de ma mère.»
Diana se leva précipitamment en s’écriant:
«Mon Dieu, comment faire? il ne faut pas absolument qu’elle me voie ici.»
Marguerite réfléchit un instant, et, se levant à son tour, elle dit: «Venez vite; on ne sort de ma chambre qu’en passant par celle de ma mère, mais vous pourrez la traverser avant qu’elle y soit arrivée.»
En disant ces mots, elle conduisit lady L... toute tremblante à travers l’appartement de madame de Bussy, et, lui ouvrant la porte d’un très petit cabinet et d’une chambre de la femme de chambre, où venait aboutir un escalier dérobé, elle lui indiqua les moyens de regagner la voiture qui l’attendait à quelque distance: mais prête à la quitter, Marguerite lui dit:
«Chère Diana, pourquoi ce trouble et cette fuite précipitée? pourquoi me quitter sitôt? Tout votre air m’inquiète.
--Il le faut, il le faut! vous saurez tout, je vous écrirai.... aimez-moi toujours. Hélas! bientôt peut-être vous serez la seule au monde! Et la belle jeune femme se jeta en sanglotant dans les bras de la jeune fille alarmée; puis, ayant entendu quelque bruit, elle s’en arracha et se hâta de descendre le petit escalier... Après en avoir franchi quelques marches, elle se retourna et dit à Marguerite:
«Mon enfant, je vous en supplie, promettez-moi de ne pas vous marier ainsi... ni par amour, c’est le malheur de la vie.» Et elle disparut au tournant de l’escalier.
«Voilà qui est inexplicable: «ni ainsi, ni par amour,» Mon Dieu! qu’a-t-elle? Serait-elle malheureuse?»
Marguerite retourna pensive dans sa chambre; madame de Bussy y entra un instant après: elle paraissait agitée, mais singulièrement heureuse.
«Marguerite, chère enfant, lui dit-elle en la baisant au front, et s’asseyant tout émue à la place que lady L... venait de quitter, je t’apporte de grandes nouvelles. Tout va bien pour toi, et, Dieu merci! je l’ai su à temps! Oh! que je suis heureuse! notre vieux cousin le marquis de Bussy est mort.
--Oh! j’en suis bien fâchée, dit Marguerite; il était si bon pour moi!
--Sans doute, sans doute; je le regrette aussi beaucoup, mais en mourant il s’est souvenu qu’il t’avait tenu sur les fonts de baptême, et au lieu de disséminer sa fortune entre ses vingt neveux, il te laisse cinquante-cinq mille livres de rente, sans compter un très bel hôtel à Paris. Te voilà un des bons partis de la société, et déjà le duc de C..., le parent du marquis de Bussy, en me mandant cette nouvelle, te demande en mariage, pour resserrer, ajoute-t-il, de plus en plus les liens d’amitié qui l’unissent à ma famille.
--Et mon beau fiancé de ce soir, dit Marguerite avec sa jolie physionomie moqueuse, qu’allez-vous en faire?.
--Ce matin même, de chez mon notaire, où je viens d’apprendre ton changement de situation, je lui ai écrit, avant que la nouvelle fût ébruitée, pour lui dire que des réflexions sur la différence de vos goûts et de vos caractères me faisaient renoncer à l’honneur de son alliance.
--Vraiment, reprit Marguerite, je n’en suis assurément pas fâchée; pourtant, s’il faut le dire, ce procédé me semble un peu dur. Le trouver bon pour dix mille livres de rente, et le rejeter quand on en a cinquante; comment pourra-t-on traduire cela dans le monde?
--C’est mon devoir de mère de bien établir mes enfants, et personne ne saurait me blâmer de le remplir, répondit madame de Bussy d’un air digne mais positif; à présent tu peux aspirer à tout, et j’espère te faire faire un magnifique mariage.
--Allons, me voilà fille à marier comme devant; mais, ma bonne mère, maintenant que je suis riche, pourquoi n’essaierais-je pas un mariage d’inclination, non pas à la française, mais à l’anglaise, comme lady L...? Vous en souvenez-vous? quand nous étions en Angleterre, c’était bien beau, bien séduisant! O maman, la fortune doit servir, ce me semble, à tout autre chose qu’à chercher la fortune; ne le pensez-vous pas?
--Un mariage d’amour comme lady L..., c’est en effet une belle chose; attendez. Madame de Bussy sonna sa femme de chambre, et lui dit de lui apporter un journal anglais resté sur sa toilette; elle y lut ce qui suit:
«Lady Diana L..., une belle et charmante personne de la haute société anglaise, à la suite de vifs chagrins intérieurs, est partie de son hôtel, dans Portland-Place, avec le prince Frédéric de N..., connu en Angleterre par des succès de plus d’un genre; les fugitifs se rendent, dit-on, en Italie en passant par la France.»
Marguerite restait confondue. Madame de Bussy, très fière de son argument, encore que ce fût la fille d’une amie qui le lui fournît, ajouta en regardant Marguerite:
--Voilà ce que sont tous les mariages d’amour.
--Je n’en reviens pas, répondit la jeune fille: c’est là l’explication de... Mais craignant de trahir le secret de la visite du matin, elle s’arrêta; un moment après elle reprit: En vérité, je ne comprends pas comment il faut se marier, si les mariages de seule convenance et les mariages d’amour sont tous également redoutables.»
Elle y pensa quelques mois encore, non plus avec les idées que le monde lui avait faites, mais avec des idées sérieuses et vraies que lui suggérèrent le malheur de lady L... mariée par amour, et celui de la plupart des femmes qui l’entouraient, mariées par convenance de nom, de fortune et de position. Madame de Bussy, pendant ce temps, nouait, dénouait, renouait un nombre infini de négociations auxquelles sa fille donnait peu d’attention.
A cette époque, Roger de M..., son cousin, revint de ses voyages. C’était un homme sérieux; le temps ne l’avait point détaché de ses souvenirs et de ses affections d’enfance. Son esprit s’était développé, son cœur s’était mûri. Il rapportait un livre dont il avait connu l’auteur en parcourant l’Allemagne et la Prusse, où il était voyageur comme lui. Ce livre avait beaucoup servi à donner une direction élevée aux pensées de son cœur; il voulut le faire connaître à Marguerite, et tous deux le lurent plusieurs fois ensemble. Roger n’avait plus de mère, et d’ailleurs Marguerite était devenue riche; ils se convenaient donc par tous les rapports extérieurs, et de doux souvenirs d’enfance, des rapports vrais, des convenances d’âge, d’esprit, de goût et de cœur les unissaient. Voici les pensées qu’ils méditèrent en peu de temps:
«Pense et prie avant de choisir, choisis avant d’aimer, et ne confie le secret de ton cœur qu’après en avoir longtemps causé avec Dieu et avec ceux qui t’aiment.
«Et si Dieu et ceux qui t’aiment approuvent ton amour, noue-le par le lien de la promesse au cœur de ta fiancée, de peur qu’il ne tombe de ta main comme les choses qui ne tiennent pas.
«Et quand tu lui auras donné ta foi et que tu auras reçu la sienne, ne ferme point tes lèvres aux pensées de ton cœur, et laisse ta fiancée appuyer sa vie sur ton bras et ses espérances sur ton cœur.
«Et le ciel, où l’on aime sans fin ni mesure, s’inclinera vers vous, et les anges prendront vos cœurs dans leurs mains et les aideront à s’aimer[10].»
[10] LIVRE DES PEUPLES ET DES ROIS, chap. _aux Jeunes Gens_.
Beaucoup d’autres maximes étaient dans ce livre, et leur firent comprendre à tous deux le mariage sous un jour sérieux et vrai; ils s’aimèrent, et Marguerite se maria, mais pour devenir bonne et tendre épouse, et non plus comme elle l’avait longtemps voulu, seulement pour ne plus être cette chose à ressort, cette chose inerte, qui n’ose ni penser, ni agir; cette chose artificielle, sans réalité, sans couleur, sans saveur, sans personnalité propre; cette chose insaisissable, inexplicable, qui n’est rien, ne sait rien, ne veut rien; qui voudrait être seulement ce qui doit plaire à tous, et qu’on appelle _une demoiselle à marier_.
=ANNA MARIE.=
[Tête de page]
LE PRÉCEPTEUR.
OUI, n’en déplaise à l’Université, le précepteur est de fait un membre du grand corps enseignant. Il n’a point pris ses grades dans la chancellerie des salons ministériels, ses capacités n’ont subi aucun contrôle. Sans titres, sans bonnet, sans hermine, il ignore jusqu’au chemin de la Sorbonne, et ne s’en donne pas moins pour maître ès-lettres et ès-sciences. Dix ans et plus d’apprentissage!... tels sont ses droits. Jeté par sa position dans les premiers rangs de la société, à lui appartient plus spécialement de former cette jeunesse d’élite qui doit un jour commander, donner l’exemple et exercer une haute influence. Le précepteur a pénétré jusque dans la maison des rois. Il s’assied à leur table, participe à leurs honneurs, se mêle à leurs conseils, fait leur _premier Paris_, et rédige les ordonnances. Là il est tout-puissant, décoré, riche et grand seigneur. Le précepteur royal fait exception à la règle, et se tient à une longue distance du commun des précepteurs: c’est une variété de l’espèce. Pour bien le juger et saisir ses proportions, il faudrait l’avoir vu de près; or, ces gens-là sont toujours dans des buissons ardents: à ceux qui peuvent les approcher, de les peindre; nous ne les connaissons que de nom, et nous préférons, pour type, le professeur plébéien, qui se laisse toucher par tout le monde; sa nature doit être plus prononcée, ses allures plus franches.
Ordinairement le précepteur est quelque séminariste défroqué; jeune homme sans vocation pour la prêtrise, il abandonne le cloître, et se trouve, dépourvu de toute pensée d’avenir, à l’entrée d’une infinité de carrières. Il saisit la plus facile, celle qui n’en est pas une, mais qui a l’avantage incontestable de lui offrir des ressources immédiates. Il devient précepteur.
Rien au monde ne peut égaler sa bonne volonté: c’est un ouvrier consciencieux jusqu’au scrupule, il fait assurément tout ce qu’il peut. Malheureusement son bagage scientifique n’est pas très lourd: de grâce, ne lui en voulez pas; il est parfaitement innocent. Il sait ce qu’on lui a appris: du latin et un peu de grec, un peu de grec et du latin. Le français, c’est à peine s’il le parle. Il ignore absolument l’histoire, ne connaît la géographie que de nom, et croit que les mathématiques sont des sciences creuses et superflues. Il avait jusque-là regardé la chimie comme l’art des sortiléges, et la physique comme le gagne-pain des escamoteurs, ventriloques, saltimbanques, et de tous autres Bohémiens et faiseurs de tours. Et cependant, savez-vous ce qu’on attend du précepteur? connaissez-vous sa tâche? Elle est grande, elle est immense! le plus rude académicien reculerait devant une pareille besogne. Il n’y a que le précepteur qui, dans sa simplicité, puisse l’envisager de sang-froid. Je dis _simplicité_: oui, le précepteur est simple et très simple; il en sait tout juste assez pour s’apercevoir qu’il ne sait rien, il tâchera de suppléer à son ignorance par un travail opiniâtre.
On demande en lui un professeur de langues anciennes et vivantes, de musique, de botanique, de dessin, d’histoire naturelle. On veut qu’il remplace tous les donneurs de leçons au cachet, excepté le maître de danse: celui-là est inimitable. La danse a fait de tout temps le désespoir des précepteurs. Que fera-t-il? La nécessité, dit-on, est la mère de l’industrie, mais d’une industrie honnête, s’entend; les circonstances enfantent les hommes capables. Il se met donc franchement à l’étude, déchiffre la musique, analyse les fleurs, parcourt Buffon, dévore Rollin, lit et relit l’arithmétique de Bezout; bref il défriche les éléments de toutes les sciences, et le voilà universel. Il enseigne à mesure qu’il apprend. Excellent moyen suivant les plus grands maîtres, qui conviennent que la meilleure manière de s’instruire est d’instruire les autres. Le précepteur ne tarde pas à en sentir l’efficacité, à en recueillir les fruits; et, par son louable artifice, il se fait un petit fonds de connaissances qui lui permettent de devancer son élève de quelques pas.
Ce qui fait du précepteur débutant un être à part, une existence infiniment et douloureusement excentrique, c’est la vie dont il doit vivre, c’est l’atmosphère qu’il est obligé de respirer. Sans aucune idée des convenances, ce pauvre précepteur se trouve tout-à-coup précipité au milieu d’un monde dont il ignore jusqu’aux moindres manières. C’étaient choses niaises et frivoles aux yeux de ceux qui l’ont _éduqué_. Il a bien lu, si vous voulez, la _Civilité puérile et honnête_; mais, qu’est-ce qu’un livre pour apprendre à devenir aimable, poli, courtois, complaisant avec délicatesse, sociable sans afféterie, gai sans exagération? Aussi le précepteur au début n’a-t-il d’autre ressource, pour se tirer d’embarras, que de pivoter sur ce qu’il nomme, dans son langage ascétique, _humilité_. Baisser les yeux et écouter sans rien dire, deux qualités indispensables chez les reclus de la Grande-Chartreuse, telle sera sa tactique. Humilité incarnée, espèce d’_ecce homo_, il se tient à table et au salon comme le dieu Terme sur une grande route.
Avez-vous un ami grand seigneur, ou épicier châtelain, partisan déclaré de l’éducation privée, pour obéir à une conviction, ou seulement pour ne pas déroger aux us et coutumes de ses aïeux, il prétend à tort ou à raison que son fils soit, comme lui, élevé au foyer paternel. Il s’est muni d’un précepteur fraîchement débarqué du séminaire et portant des certificats de bonne conduite. Madame l’a examiné des pieds jusqu’à la tête; s’est informée de son âge, de ses goûts; son extérieur est passable, et plus heureux que La Mennais, si outrageusement rebuté par la fière _Tory_, en pareille circonstance, notre homme de lettres est retenu au grand rabais. Car, hâtons-nous de le dire à la louange du précepteur, ses intérêts pécuniaires le touchent peu; l’avarice est assurément son moindre défaut. «Ce qu’il vous plaira, et votre amitié, dont je me trouverai toujours trop honoré.» Peut-on demander de plus modestes appointements. Partant, le contrat est bientôt passé, tout se fait verbalement: le précepteur est engagé, c’est une affaire convenue. Pour les habitants du château, il y a un tout petit événement dans l’apparition d’un précepteur; mais pour lui commence une torture qui doit durer plusieurs semaines. C’est le premier quart d’heure d’un drame héroï-comique.
Vous venez passer six mois à la campagne de votre ami, et vous arrivez justement quelques jours après l’installation du précepteur. C’est l’heure du dîner, la cloche a sonné, tout le monde est à table, excepté le précepteur et son élève. Averti de la présence d’un étranger, il a vite cessé sa classe, dépouillé ses bras des fausses manches qui garantissent son unique redingote, et ouvert sa _Civilité_. La _Civilité_!... Oh! oui, c’est son étude de chaque jour; c’est son code, sa règle de conduite, son magasin de belles choses. Il réfléchit à la manière de se présenter; il s’étudie, combine mille positions, mille tours de phrases. Il retarde autant qu’il peut le moment de paraître, car il redoute singulièrement les figures nouvelles. Cependant son élève l’attend, le presse; le laquais, de sa voix la plus grosse, lui fait entendre le redoutable _c’est servi!_ Il faut partir. Il arrive à la salle à manger, son sang se fige dans ses veines: il ouvre enfin par un mouvement convulsif, et pousse son élève en avant. Il paraît ensuite, encore pâle et tout tremblant, fait, dès la porte, un premier salut jusqu’à terre, un second de même nature vers le milieu de sa route, et puis un autre, appuyé sur le dossier de sa chaise: trois temps bien accentués, selon la règle; il s’avance vers vous, vous souhaite le bonjour, et vous demande comment vous vous portez; il croit que c’est d’urgence. Faites-lui la grâce de ne pas lui rire au nez. Vous accueillez l’élève comme une nouveauté; vous l’embrassez, vous le caressez, vous le complimentez sur sa bonne mine: bref, vous n’oubliez aucun des petits riens d’usage en pareille occasion. Pour le précepteur, il a perdu son temps et sa peine; vous n’avez point répondu à ses saluts de cérémonie; vous êtes resté indifférent et muet à ses questions de santé, c’est tout naturel, le bon ton l’exige: un précepteur! c’est-à-dire un intrus, dans le palais du seigneur votre ami. Fi des manants!
La dame de la maison, désireuse de faire remarquer le précepteur de son fils, et pour le forcer à produire un échantillon de son esprit, lui adresse des reproches aimables sur son retard. Le précepteur rougit pour toute réponse; s’il lui arrive de hasarder une phrase, il a besoin de tout son savoir, il appelle à lui toute son énergie pour l’achever. Ne lui faites pas de questions, vous le mettrez en peine, et votre curiosité ne sera payée que d’un _oui_ ou d’un _non_ prononcé bien bas.