Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle

Part 24

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Vous me demandez quel est l’emploi du gamin? Eh! mon Dieu, dites-moi plutôt quel n’est pas son emploi, et ce qu’il ne sait pas faire, et ce qu’il ne fait pas dans la vie; ne savez-vous pas qu’il a la science infuse? Il peut tout, il sait tout, il ne sait que cela, mais il le sait bien: il est forgeron, c’est lui qui fait aller le soufflet; il est peintre, c’est lui qui broie les couleurs; il est architecte, c’est lui qui gâche le plâtre; il est cordonnier, c’est lui qui passe le fil à la poix; il est imprimeur, c’est lui qui lave les formes; il est notaire royal, car c’est lui qui est la cheville ouvrière des plus grandes affaires. Il porte d’une étude à l’autre ces contrats dans lesquels les plus grandes propriétés changent de maîtres, ces traités d’alliance entre les plus grandes familles; tel _saute-ruisseau_ qui passe en vous éclaboussant est souvent chargé d’une fortune entière et n’en est pas moins léger: de tous les métiers qu’il exerce en haut ou en bas de l’échelle sociale, celui pour lequel le gamin de Paris a le plus grand penchant, c’est le métier d’homme de lettres. Voyez-le, en effet, fièrement coiffé du tricorne en papier, transporter sous son bras, dans ses poches, les histoires sérieuses, les romans futiles, les drames en prose, les tragédies en vers; il est le facteur intelligent et dévoué de la petite poste littéraire, il est le courrier du drame, le messager de la poésie; les prémices de toute pensée vieille ou nouvelle lui sont réservées; il a su le premier que Niéburth avait retranché les sept premiers rois de Rome; qu’Augustin Thierry avait trouvé plusieurs rois qui s’appelaient Clovis; il a su le premier que M. de Salvandy écrivait la vie de Napoléon, et il a trouvé que l’histoire était trop bien écrite. Un soir, rentré chez lui, il récitait au caniche de son père les beaux vers encore inédits que M. de Lamartine adresse, dans son _Jocelin_, à son joli chien Fido. Que de fois il a porté dans la même poche deux articles politiques pour et contre le même ministre! et lui, par la seule force de son bon sens, il restait inébranlable entre ces deux exclamations également furibondes. Avec un tact exquis, notre jeune confrère en littérature donne à chacun la place qui lui convient, plus juste en ceci que tous les journalistes du monde. Un jour, chez M. de Chateaubriand, il arrive tout essoufflé, dans son empressement de voir de près ce grand homme populaire, qui a prédit le premier _cet aigle de 1814 volant de tour en tour jusqu’aux tours de Notre-Dame_: le jeune homme avait franchi d’un bond cette longue rue, au sommet de cette haute montagne où se tenait alors le grand poëte; il arrive, il se trouve en présence de M. de Chateaubriand, il est ébloui comme s’il eût vu l’empereur Napoléon en personne: il se trouble tout-à-fait, lui qui ne se trouble de rien. «Monsieur, dit-il, c’est une épreuve que je vous apporte.» En même temps il cherche son épreuve: dans ses poches de derrière étaient contenus des articles de revues et des romans de M. Paul de Kock; dans ses poches de côté gémissait une tragédie classique; sous ses deux bras était empilé un drame romantique à côté d’un vaudeville de M. Scribe; sa casquette même était remplie de prose et de vers: mais là, dans ce pêle-mêle médiocre des écrits de chaque jour, la prose de M. de Chateaubriand ne se trouvait pas, l’enfant était désolé, et sur son beau visage se peignait le chagrin le plus profond. «Allons, allons! lui dit M. de Chateaubriand, c’est un petit malheur, tu l’auras perdue en chemin.» A ces mots toute la présence d’esprit revint au gamin. «La voilà! la voilà! monseigneur, s’écria-t-il.» En même temps il retirait la bonne feuille qu’il avait placée sur son cœur, pour qu’elle ne fût pas confondue, même un instant, avec cette prose et ces vers de pacotille. M. de Chateaubriand fut plus touché de ce naïf et sincère hommage qu’il ne l’a jamais été de toutes les louanges que lui adresse l’Europe. Il tendit sa main à l’enfant, qui la baisa. Que voulez-vous? le gamin de Paris est habitué depuis longtemps à toucher de près cette gloire populaire. Le dernier jour de la révolution de juillet, quand le gamin de Paris revenait du Louvre, sans avoir touché aux richesses entassées là, ce fut lui qui découvrit, parmi les pavés soulevés comme le peuple, ce grand poëte royaliste et chrétien qui allait savoir des nouvelles de son roi; aussitôt le gamin cria: _Vivat!_ il emporta en triomphe ce noble vaincu. On crut, à ces cris inattendus, que c’était le roi de la révolution de juillet qui passait: c’était encore mieux que cela.

C’est surtout dans ces jours de révolution, où toutes choses sont bouleversées, que le gamin de Paris se montre tout grouillant, tout animé, tout enflammé par la révolte; alors il ne connaît plus ni frein, ni Dieu, ni lois, ni maître, ni père, ni mère; le vieux levain de la Ligue, des Barricades, de 89, de 1814, de 1830, se révèle si fort, qu’on dirait que c’est toujours le même gamin qui agite la ville depuis le roi Pharamond. L’odeur de la poudre enivre cet enfant, et il devient fou de joie rien qu’à entendre le canon bondir. Il est naturellement du parti le plus faible contre le plus fort, du parti sans armes contre le parti qui est armé. A des coups de fusil il répond bravement par des coups de pierre; il affronte la mitraille tout comme un vieux soldat. Qu’il vienne à perdre sa casquette dans la mêlée, il ira rechercher sa casquette sous le galop des chevaux, tant il a peur d’être grondé par sa mère! C’est un indomptable et un indompté petit drôle qui opère des prodiges; il se glisse à travers les bataillons armés, il monte en croupe derrière les cavaliers au galop; comme un démon invisible, il est à cheval sur les canons qui roulent d’une façon lugubre; il devine le feu et se jette ventre à terre; les balles le reconnaissent, et elles passent plus loin; pas un soldat qui ose le toucher de sa baïonnette, car il semblerait à ce soldat qu’il va assassiner son frère ou son enfant. Et notez bien que dans ces horribles mêlées, où il y va de la destinée des empires, le gamin de Paris ne voit qu’une chose, un bon prétexte pour quitter l’atelier, pour déserter l’école, une espèce de jeu à son usage. Dans ce bouleversement général, ce singulier héros ne songera pas à dérober une pomme ou un sucre d’orge; il respectera les boutiques les mieux garnies des confiseurs et des pâtissiers. Une fois dans l’émeute, il n’a plus qu’un désir, qu’une envie: c’est de forcer le palais du roi et de s’asseoir sur le trône du roi; c’est de briser les portes de l’église et de s’asseoir sur l’autel de Dieu; c’est de défier en ricanant toutes les forces que les hommes respectent: il se figure que les révolutions ne sont faites que pour le faire rire, et son rire est tout voltairien. Mais cependant, que dans la mêlée un de ses ennemis tombe frappé à mort, aussitôt le gamin s’arrête, et il pansera le blessé de ses mains; mais, se fût-il assis sur le trône du roi, eût-il monté sur l’autel, eût-il démoli, comme cela s’est vu, en moins de trois heures, l’archevêché tout entier, s’il plaît à sa mère de le gronder, de lui demander son mouchoir de poche, où donc il a déchiré sa blouse, et pourquoi il est rentré si tard, aussitôt notre héros de tout à l’heure, notre roi tombé de son trône, notre Dieu sorti de son temple, le voilà, notre démolisseur, qui se laisse battre par sa mère, et qui l’embrasse comme un enfant.

Aimable enfant! oui, je le préfère et de beaucoup, dans sa vérité sauvage et déguenillée, à ces beaux petits messieurs de Paris que leurs bonnes promènent aux Tuileries en si grande cérémonie. Il apporte en naissant tous les nobles instincts, le courage, la franchise, l’indépendance, l’art de vivre de peu, cette grande science de la vie heureuse et sage; il accepte, et comme une aubaine à son usage, même les orages et les tempêtes, même les famines et les pestes: il assiste sans le savoir à l’enfantement de toutes les grandes idées, à la lutte incessante de toutes ces forces rivales; et pour la part qu’il y prend, pour le sang qu’il y verse, pour l’intelligence qu’il y apporte, il ne demande rien que la permission de voir passer sur le Pont-Neuf le nouveau roi qu’il a créé. Issu d’une longue suite d’aïeux dont la noblesse se perd dans la nuit des temps, et jeté par le bonheur de sa naissance dans cette grande ville qui est la tête du monde, il met à profit tous les hasards, tous les bonheurs, tous les accidents de sa ville natale, comme fait le jeune pâtre de la Suisse pour ses montagnes, comme fait le Normand pour ses campagnes, comme fait l’Allemand pour les bords du Rhin, son fleuve bien-aimé. Le gamin de Paris sait toute sa ville par cœur, il en connaît toutes les rues, tous les passages; il a étudié avec le plus grand soin les faubourgs, les rues, les quais, les carrefours; il est monté dix fois au sommet de la Colonne, il a pensé se perdre dans les Catacombes, il a passé bien des revues au Champ-de-Mars. Que de belles promenades il a faites au parc de Saint-Cloud! Il sait très bien que Voltaire est logé au Panthéon, que l’abbé de l’Épée est l’instituteur des Sourds-Muets, que saint Vincent de Paule est l’_inventeur_ des Enfants-Trouvés. Il va parfois se promener dans la galerie du Louvre, et là, parmi tous ces chefs-d’œuvre entassés uniquement pour son plaisir, le drôle, qui s’y connaît, s’arrête avec orgueil devant le petit pouilleux de Murillo, le chef-d’œuvre du Louvre; et vous pensez si le gamin de Paris doit être fier quand il se dit que ni les vierges, ni les têtes de Raphaël, ni les Vénus du Titien, ni les gentilshommes de Van Dyck, dans toute leur magnificence, ne sont comparables au gamin de Murillo. C’est encore et toujours l’histoire des lys de Salomon.

Mais, de toutes les parties de la ville, celle, je crois, que le gamin de Paris connaît le mieux, ce sont les bords de la rivière. Sur les bords de la Seine, le gamin est heureux comme le poisson dans l’eau: il vous dira les fonds et les bas-fonds; en tel endroit on a pied, plus loin il y a un creux, un peu plus loin c’est du sable. Il monte effrontément dans tous les bateaux de blanchisseuses, sans peur du battoir; il est de toutes les parties de pêche, et il ne se prend pas un goujon sans sa permission immédiate. Quand vient l’été, le gendarme a beau menacer le gamin de prendre ses habits pour le forcer à être vêtu plus décemment quand il nage, le gamin de Paris fait la nique au gendarme; et d’ailleurs ils sont bien ensemble, ils se comprennent, ils s’aiment. Et puis comment prendre les habits du gamin? il n’en a pas! Il s’en va donc tout nu, et les mains derrière le dos, à la façon de l’empereur, sur toutes les îles de la Seine. Quand la rivière est gelée, le gamin glisse sur ces mêmes eaux dans lesquelles il nageait. Quelquefois il veut savoir ce qu’il y a là-bas, au bout de toute cette eau, et dans le premier bateau qui passe il grimpe. Il va ainsi jusqu’à Rouen, jusqu’au Havre, jusqu’à la mer. Une fois à la mer, il se fait matelot, et le voilà qui part pour les Grandes-Indes. Bon voyage! Cependant dans son quartier on l’appelle pendant huit jours, sa mère le pleure, puis elle se console en faisant un autre gamin de Paris.

J’ai dit plus haut que le gamin de Paris avait le visage et la tournure d’un gentilhomme, quelquefois aussi il en a les manières; car enfin il est élevé en compagnie avec la grisette, cette grande dame perdue au milieu du peuple parisien. Avec les façons d’un gentilhomme, il en a souvent les goûts élevés: il aime les chevaux, les belles voitures, la musique, les spectacles, les promenades, les belles livrées; il aime tant la livrée qu’il ne la portera jamais. Appelez-le polisson, il ne se fâchera pas; appelez-le laquais, il vous recevra à grands coups de poing.

Les jours de fêtes publiques étaient autrefois ses grands jours. A chaque victoire nouvelle on lui jetait des dragées par la tête, on l’accablait de cervelas à l’ail et de pains de quatre livres; pour lui, en guise d’eau, les fontaines vomissaient des flots de vin; pour lui seul brillaient ces feux d’artifice dans les airs; il était, même avant la grande armée, le roi de ces fêtes consacrées par l’histoire. Et en effet, avec quoi se composait la garde impériale, sinon de gamins de Paris?

Hélas! aujourd’hui notre pauvre héros a perdu une grande partie de ses joies. Sous le vain prétexte d’une bienfaisance mieux entendue, on a supprimé les dragées, le vin des fontaines, les pains de quatre livres et les saucissons à l’ail. Oh! douleur! on a même supprimé les représentations gratis, et notre gamin ne peut plus aller aux premières loges, et ne peut plus siffler, selon son bon plaisir, mademoiselle Mars et M. Talma. Grande imprudence que la révolution a commise! elle a oublié les services du gamin de Paris dans les trois jours, et le gamin, qui est rancuneux, se souviendra de cet oubli.

A défaut du Théâtre-Français et de l’Opéra, le gamin de Paris possède en propre plusieurs théâtres: le théâtre de la Porte-Saint-Martin, celui de la Gaieté, de l’Ambigu-Comique, des Funambules, le salon de Curtius. A la Porte-Saint-Martin, il a approuvé les débuts dramatiques de M. Victor Hugo, mais il a trouvé qu’il y avait trop de cercueils et de poison dans _Lucrèce Borgia_; au théâtre de la Gaieté, il s’est abandonné sans réserve à M. de Pixérécourt, le Corneille des boulevards. Quand est mort Victor Ducange, le gamin de Paris a pleuré, car Victor Ducange avait obtenu et mérité toutes ses sympathies. C’est lui qui a fait la fortune de Debureau. Pour lui plaire, madame Saqui a manqué mille fois de se casser les reins; le Cirque-Olympique a essoufflé tous ses chevaux: il a évoqué les mânes de l’empereur et de la grande armée, que nous avons vue défiler au bruit des trompettes et des fanfares sur ce champ de bataille de deux cents pieds carrés. Parmi les choses qu’il aime le plus après les pommes de terre frites et le jeu de bouchon, il faut placer encore le coco, les marchands d’oiseaux, l’orgue de Barbarie et les chanteurs en plein vent.

Un autre de ses grands plaisirs, c’est d’aller, quand se rencontre une de ces affaires bien sanglantes, un de ces crimes tout remplis de mystères, prendre sa part d’émotions dans le parterre de la cour d’assises; il a un instinct merveilleux, un coup d’œil rapide, qui lui font deviner tout d’abord le fort et le faible de l’accusation et de la défense. Regardez-le, prêtant une oreille attentive au réquisitoire du procureur du roi, aux réponses des accusés, aux plaidoiries des avocats: ce n’est pas la même figure de tout à l’heure, quand le gamin était lâché par la ville; ce n’est plus le turbulent spectateur qui remplissait de bruit et de désordre le _poulailler_ de l’Ambigu-Comique ou de la Porte-Saint-Martin; c’est un spectateur grave et ému de pitié, c’est un juge austère qui dit dans son âme et conscience: «Oui, l’accusé est coupable. Non, l’accusé n’est pas coupable.» Un jury ainsi composé de ces jurés de la borne et du carrefour porterait à coup sûr des jugements souvent irréprochables. Cet enfant, si futile et si léger en apparence, qui a fait une guerre acharnée, impitoyable aux marchandes de pommes, aux marchands de marrons, il a cependant le crime en horreur; un assassin l’épouvante, le vol avec effraction lui paraît contre toutes les règles de la chiperie. Aussi est-il impitoyable dans l’arrêt qu’il a porté: il suit son condamné jusqu’à la prison, jusqu’au poteau infamant; bien plus, il le suit jusqu’à l’échafaud, il appelle cela son exemple. «Gendarme, laissez-moi voir mon exemple.» Ainsi parle-t-il; et, chose horrible, c’est que le gamin soutient cet affreux spectacle avec le plus grand sang-froid; il joue avec la mort comme s’il jouait au bouchon; il se repaît de cet affreux spectacle. C’est là qu’il apprend à envisager sans pâlir tous les horribles accidents des révolutions. Singulier enfant qui rit de tout, qui plaisante le condamné qui passe, qui tutoie le bourreau comme un sien camarade, qui monterait sur l’échafaud pour y danser, si on le laissait faire; singulier enfant qui chante ses plus gais refrains en allant à la Morgue, et qui chante encore à la Morgue, même en présence de quelque pauvre petit gamin comme lui, écrasé le matin même par quelque voiture au galop! Alors savez-vous ce qui arrive? il sort de la Morgue, et pour ne pas être écrasé par la première voiture qui passe, il monte derrière cette voiture, et une fois là, rien ne peut l’en faire déguerpir, ni les coups, ni les menaces. Cette voiture est à lui, ces chevaux sont à lui; il les excite de la voix et du geste; seulement il trouve qu’ils ne vont pas assez vite, et il se promet bien de ne pas garder longtemps son cocher.

Telle est cette vie, ou plutôt tel est cet admirable vagabondage d’un enfant de douze ans à travers la vie parisienne. Comme vous le voyez, c’est là le plus singulier mélange de vices et de vertus, de qualités et de défauts, d’insouciance et de courage, de ruse et de naïveté, de toutes les vertus opposées et de tous les vices contraires qui se puissent rencontrer sous le soleil. Cet enfant, ou si vous aimez mieux, cet homme ainsi fait, résume en entier ce qu’on appelle l’esprit français: indépendance indomptée, noble cœur, mauvaise tête, gai visage, malice sans fiel, jeunesse éblouissante et ébouriffée; tous les instincts généreux, l’intelligence la plus hardie, le regard le plus fin, la vanité la plus charmante: tel est le gamin de Paris. Il n’est pas le produit des siècles, comme aussi il n’est pas le produit de l’éducation; il est né avant les siècles, il est né de lui-même et par lui-même; il ne procède que de lui seul, et l’histoire dont il a fait partie a passé sur sa jeune tête sans la toucher, sans la courber. Tel il est aujourd’hui, et tel il était au commencement de la monarchie française. C’est surtout de cet enfant qu’on pourrait dire ce que Napoléon disait des vieux Bourbons: «Il n’a rien appris, il n’a rien oublié; il a passé, sans rien prendre et sans rien laisser de sa toison, à travers toutes les révolutions et toutes les tempêtes.» Gamin sous l’empereur Charlemagne, gamin sous le roi Louis XI, gamin sous François Ier, sous Louis XIV, sous Louis XV, sous Louis XVI, il ne s’est jamais inquiété ni des rois qui commandaient, ni des lois auxquelles il fallait obéir, ni des gloires qu’on voulait lui imposer; il n’a jamais été ni catholique, ni protestant, ni jésuite, ni janséniste; il a toujours été révolutionnaire, révolutionnaire non par principes, mais par sentiment; non pas pour son ambition personnelle, mais pour son plaisir, et parce que cela l’amuse de bouleverser ainsi toute chose autour de soi. Il n’a jamais flatté aucun pouvoir, il n’a jamais obéi à personne; avec lui on ne peut compter sur rien, pas même sur l’enthousiasme. De la rancune, il n’en a pas; de la reconnaissance, il n’en a pas non plus. Donnez-lui un écu, il vous fait la grimace; refusez-lui cinq centimes, il vous fera la grimace. Jamais personne, et même les plus grands politiques, n’ont pu trouver un moyen de dompter, de dominer, de réfréner cet indomptable petit bonhomme: la force ne lui fait rien, ni la peur; la gloire seulement y fait quelque chose, mais encore faut-il bien que ce soit quelques-unes de ces gloires sans conteste et comme il en apparaît rarement dans le monde; ainsi est-il fait. Les politiques, non plus que les prêtres, non plus que les soldats, non plus que les orateurs, le préfet de police lui-même n’y peut rien; je crois même que le bon Dieu, oui, le bon Dieu lui-même, s’il voulait s’en donner la peine, ne pourrait pas extirper ce lichen!

On prétend que le monde aura une fin, et il faut bien le croire, ne fût-ce que pour rassurer la Bibliothèque royale, qui s’encombre chaque jour. Quand ce dernier jour du monde arrivera, le chaos s’abattra sur la nature entière et reprendra son bien en disant: «Ceci est à moi.» Seulement, de toutes ces villes renversées, de toutes ces capitales détrônées, de tous ces royaumes confondus dans le même limon, il n’y a qu’une chose que le néant est condamné à respecter, c’est la colonne de la place Vendôme, et, au-dessus de la colonne, la statue de l’empereur Napoléon. Eh bien! je vous fais un pari: moins que rien, dix contre un, la France contre L’Angleterre, qu’au sommet de la colonne, sous le petit chapeau de l’empereur, et comme la seule vermine qui soit digne de sa tête impériale, cherchez bien, vous rencontrerez à coup sûr une grisette et un gamin de Paris, qui se seront réfugiés là uniquement pour donner un démenti au néant, pour prolonger dans les siècles nouveaux le nom de l’empereur Napoléon. Et voilà comment, malgré tous ses efforts, le bon Dieu ne pourra jamais arriver à trouver la fin du monde, grâce à la grisette et au gamin de Paris!

=J. JANIN.=

[Cul-de-lampe]

[Tête de page]

LA DEMOISELLE A MARIER.

DANS un vaste et bel hôtel du faubourg Saint-Germain, au fond d’une chambre élégante et blanche de jeune fille, toute parfumée d’un frais parfum, et tout ornée de mille petits riens charmants, mademoiselle Marguerite de Bussy était assise devant une table en bois de palissandre chargée d’une écritoire d’écaille incrustée d’or, avec tous ses accessoires de papier armorié, de cire odorante et de cachets aux fines et délicates devises.

Elle écrivait depuis un moment, et sa plume courut d’abord avec une grande rapidité, mais tout-à-coup elle s’arrêta. La jeune fille parut rêver, voulut recommencer à écrire; mais, soit qu’il y eût dans la lettre dont elle s’occupait quelque pensée difficile à exprimer, soit qu’elle songeât à trop de choses ensemble, les mots ne coulaient plus, elle s’arrêta tout à fait et resta pensive.

Mademoiselle de Bussy était une jolie personne assez grande, un peu pâle, frêle, délicate, blonde, avec des mains et des pieds d’enfant, un air de distinction et d’élégance exquises, une physionomie fine, mobile, un peu moqueuse, et cette assurance spirituelle que possèdent toutes les jeunes personnes élevées au milieu du grand monde; elle ne marchait, ni ne s’asseyait, ni ne parlait, ni ne se taisait, sans qu’on comprit qu’elle était née dans un noble hôtel du noble faubourg, tant elle était belle et grande dame depuis les pieds jusqu’à la tête.

Elle avait donc interrompu sa lettre, et rêvait avec un air assez triste quand un coup très léger se fit entendre à sa porte, et une jeune femme entra dans sa chambre sans s’être fait annoncer.

«Comment! c’est vous, chère Diana! quel bonheur inespéré de vous voir! s’écria Marguerite. Je vous croyais à Londres, et, tenez, je vous écrivais.

--Chut! dit la jeune femme en mettant deux doigts sur sa bouche en signe de mystère; ne me nommez pas, chère Marguerite; je ne fais que traverser Paris, et je tiens beaucoup à ce que mon passage n’y soit pas connu. Vous n’en parlerez pas même à votre mère. Je sais qu’elle est sortie; je m’en suis assurée avant d’entrer chez vous.

--Pourquoi tout ce mystère, chère lady L...? dit Marguerite.

--Oh! pour rien, je vous conterai cela plus tard, répondit la jeune femme avec un léger accent anglais, plein de grâce dans une jolie bouche. Un voyage, une partie, un coup de tête; une misère enfin, ajoute-t-elle d’un ton qu’elle cherchait à rendre léger, mais où perçait cependant quelque embarras. Je ne verrai personne à Paris.

--Comment! pas même ma mère, qui aurait été si aise de vous voir?

--Non, personne... On ne voulait pas non plus que je vous visse; mais je n’ai pas voulu traverser Paris sans embrasser ma chère Marguerite.»

Et la belle et jeune femme jeta ses bras autour de la taille de son amie avec ce mélange de gaucherie et de grâce dont l’une appartient à la nature anglaise, et dont l’autre est inséparable de la jeunesse et de la beauté.

Marguerite lui rendit ses caresses et lui témoigna la joie que lui causait son arrivée inattendue.