Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle
Part 23
Il est su de tout le monde que dans une pension la distribution des prix n’est qu’un partage à peu près égal de couronnes qui tombent sur tous les fronts. M. Moisson connaît trop bien son métier pour ne pas se conduire _selon l’usage antique et solennel_. Depuis le philosophe émérite jusqu’à l’enfant qui bégaie les premières lettres, tous sont appelés, tous sont élus. Cette flatterie est si grossière, ce mensonge si patent, qu’on s’étonne qu’ils puissent, sans éclairer les plus aveugles, se renouveler avec cette opiniâtreté périodique. Eh bien! l’on a tort de s’étonner, on a tort surtout d’en faire un crime au maître de pension. C’est encore là pour lui une nécessité fatale. Il n’y a pas de mère, que dis-je? il n’y a pas de père qui n’impute au maître le défaut de succès de son fils: il faut donc lui créer un succès. Il n’y a pas de père qui voie une faveur dans le triomphe de son fils: il pourra bien se plaindre de la multiplicité des prix, mais ceux qui tombent dans sa famille lui semblent tous honnêtement gagnés. C’est ainsi que les décorés du ruban rouge ne cessent de gémir sur la prostitution de la croix, jetée au hasard sur des gens sans mérite, et il ne leur vient jamais en pensée que le reproche puisse retomber sur eux-mêmes.
M. Moisson sait tout cela, et M. Moisson se garderait bien de perdre un élève par pur dévouement pour la vérité. Il n’aime pas les abstractions: cela ne rapporte rien; s’il n’aime pas les faiblesses, il les accepte et en profite: cela rapporte beaucoup.
Du reste, il s’efforce de mettre dans cette cérémonie une gravité consciencieuse, qui ajoute aux illusions maternelles. Il y apporte aussi une certaine pompe destinée à rehausser l’éclat des triomphes. Les couvrepieds rouges des lits se déroulent en tentures improvisées, dans le réfectoire débarrassé de ses tables. Des guirlandes de lierre retombent en festons sur les murs, dont la couleur douteuse et les taches mal effacées sont dissimulées à peine par des dessins des artistes les plus éminents de la pension et les pages d’écriture des plus habiles calligraphes. Un tapis antique recouvre des gradins échafaudés à la hâte, au haut desquels se dresse une longue table, surchargée de livres et de couronnes. Au centre, sont rangés trois fauteuils en velours d’Utrecht: l’un est destiné au mentor qui va distribuer les faveurs, les deux autres au curé de la paroisse et au maire de l’arrondissement. M. Moisson a pour principe d’être toujours dans de bons rapports avec les autorités spirituelle et temporelle.
C’est donc accompagné du représentant de l’église et du fonctionnaire municipal, appuyé sur l’autel et le trône, que M. Moisson fait son entrée. Son pas est grave, sa figure radieuse, son regard illuminé: on dirait qu’il y a dans cette tête un monde de pensées. Il monte lentement les gradins, offre d’un air modeste le fauteuil à ses deux augustes hôtes, et se pose d’un air méditatif, le jarret tendu, le ventre proéminent, la tête haute. Silence! il va parler. «Jeunes élèves! (_ici, première pause solennelle, qui tient en émoi tout l’auditoire._) Il a donc enfin lui ce beau jour qui doit servir de terme et de récompense à vos travaux (_deuxième pause solennelle_). Qu’il m’est doux de proclamer ici les noms glorieux des jeunes lauréats que mes leçons ont appelés à la victoire! Triomphes touchants, luttes pacifiques, où les rivaux sont des frères, où vainqueurs et vaincus se confondent dans une mutuelle affection!» (_troisième pause solennelle_.) Nous ne pouvons suivre M. Moisson dans tous les développements de sa rhétorique. Mais si son discours n’est pas une œuvre littéraire d’un grand mérite, c’est du moins une œuvre industrielle très remarquable. Toutes les tendres allocutions qui doivent agir sur les fibres maternelles, toutes les pompeuses apostrophes qui doivent chatouiller les vanités paternelles, sont par lui tour à tour habilement employées. Sa voix se plie aux modulations les plus diverses, tantôt douce et chantante lorsqu’il célèbre les joies de sa famille, tantôt vibrant comme les éclats d’une trompette, lorsqu’il proclame la gloire des lauréats. Enfin, après avoir rapporté le fameux mot du maréchal de Villars, il termine par ces paroles, péroraison stéréotypée de toutes ses harangues officielles: «Accourez donc, jeunes athlètes, aimables champions de la science; venez recevoir le prix de vos généreux efforts. Il vous est permis sans doute de vous enorgueillir de vos précoces victoires; mais parmi les vainqueurs, nul n’aura de plus justes sujets d’orgueil que celui qui va les couronner.»
A ces mots un tonnerre d’applaudissements part de tous les coins de la salle; les mamans agitent leurs mouchoirs, et le bruit ne cesse que pour recommencer après chaque nom proclamé, jusqu’à ce que tous aient été proclamés, et tous applaudis. Alors M. Moisson se dérobe avec modestie aux empressements de toutes ces dupes volontaires, qui s’extasient sur les mérites d’une pension où tous les écoliers sont des écoliers d’élite.
Il y a dans les années de M. Moisson un autre jour d’éloquence et de somptuosité: c’est le jour de sa fête. Son patron est celui de la grande majorité de la classe moyenne, saint Jean, le saint le plus fêté, sans conteste, de tout le Paradis.
Quelques semaines avant le bienheureux anniversaire, le principal maître d’études, que l’on décore du titre d’inspecteur, fait écrire aux élèves une circulaire, qui commence toujours à peu près en ces termes:
«Ma chère maman,
«Comme nous voulons ménager une surprise à notre bon maître, etc.»
La lettre est écrite de préférence aux mères, parce qu’elles se laissent plus facilement toucher par ces amabilités de commande qui simulent la reconnaissance. Le père de son côté tient à honneur de ne pas donner moins qu’un autre; de sorte que la fausse sensibilité des femmes, combinée avec la vanité puérile des maris, élève rapidement la somme qui doit formuler la reconnaissance.
Comme c’est l’inspecteur qui est le confident de la surprise, c’est lui qui est le percepteur de la contribution; c’est lui aussi qui se charge de choisir le cadeau destiné à représenter les sentiments réunis des élèves. Mais, comme on le pense bien, il a soin de consulter M. Moisson. Or, M. Moisson a les goûts solides, et d’habitude il désigne quelque pièce d’argenterie, qui n’ôte que peu de chose à la valeur du capital monétaire. C’est ainsi que par une longue suite de surprises habilement combinées, l’industriel de l’enseignement s’est acquis, sans bourse délier, une riche vaisselle qui aurait fait envie à plus d’un grand seigneur, lorsqu’il y en avait. Mais en homme modeste, M. Moisson ne met au jour ces trésors que dans les cérémonies d’apparat, lorsqu’il convie à un dîner solennel le proviseur du collége et autres officiers universitaires, dont il a besoin pour appuyer ses succès.
Le jour de l’offrande venu, les écoliers, qui savent qu’on leur réserve aussi la surprise d’un congé, endossent dès le matin leurs vêtements du dimanche, et immédiatement après le déjeuner, rangés en bataille, l’inspecteur en tête, ils entrent au pas de charge dans le salon de leur directeur, qui, par un singulier hasard, s’y trouve en grande tenue. M. Moisson prend son air d’étonnement annuel et de bonhomie périodique. Enfin, quand toute la troupe est rangée en cercle, la pièce d’argenterie est déposée sur le guéridon, et le plus habile des rhétoriciens débite une pièce de vers latins à l’usage des bons maîtres. A mesure que se prolonge la harangue virgilienne, l’émotion du mentor redouble; sa poitrine se gonfle; il promène des yeux attendris sur les élèves et la vaisselle plate. «Mes amis, s’écrie-t-il après que l’orateur a fait silence, mes chers amis, mon cœur est trop plein pour que je puisse répondre dignement à cette attention délicate, si peu attendue et si peu méritée. Je regrette que vous ayez cru nécessaire de me témoigner votre affection par une aussi somptueuse offrande. Une fleur, une simple fleur m’eût suffi comme souvenir, si une fleur pouvait durer autant que mes sentiments pour vous.» Puis, en forme de péroraison, il les invite à venir dîner avec lui sur le gazon champêtre du bois de Boulogne.
Il ne faut pas croire pourtant que pour ce repas de corps M. Moisson ait recours aux dispendieux services d’un restaurateur: ce serait payer trop cher le cadeau du matin. Dès la veille, les gigots froids ont été préparés, la charcuterie a fourni ses nombreux saucissons, et quelques poulets étiques complètent le festin.
Bientôt on se met en route, chacun portant sa charge, qui les assiettes, qui la viande, qui le pain; quant au vin, M. Moisson l’achète sur les lieux: hors barrière, c’est tout profit.
Il faut assurément avoir le cœur ouvert à toutes les joies faciles de l’enfance, pour trouver quelque charme à un dîner sur l’herbe. Mal assis, mal servi, mal abreuvé, on passe son temps à faire la guerre aux insectes, et à disputer sa ration aux coléoptères. C’est vraiment par trop patriarcal. Mais pour les écoliers tout changement est un bonheur. Toujours condamnés au silence pendant leurs repas, ils se sentent libres en vociférant, et se croient puissants à force de bruit. Les élèves de M. Moisson usent largement de ces jouissances inaccoutumées, et s’enivrent de paroles.
Au dessert, M. Moisson leur adresse une nouvelle allocution; après s’être applaudi sur toutes les félicités du jour, il s’excuse modestement sur la simplicité du repas. «Toutefois, ajoute-t-il, lorsque je contemple toutes ces figures heureuses qu’animent les joies pures de cette fête de famille, il m’est permis de répéter avec le poète:
«Forsan et hæc olim meminisse juvabit.»
Depuis longtemps M. Moisson a recueilli le fruit de ses patientes déceptions. Propriétaire de plusieurs immeubles, il est devenu successivement électeur et éligible. Il se promet bien, quand il prendra sa retraite, de se faire nommer député, et de diriger les destins de la France, lorsqu’il sera trop vieux pour diriger sa pension. Alors il se réserve de demander hautement la liberté de l’enseignement, la clôture des petits séminaires, et de faire entendre aux ministres son QUOUSQUE TANDEM sur la tyrannie de la rétribution universitaire.
=Élias REGNAULT.=
[Tête de page]
LE GAMIN DE PARIS.
IL est le frère de la grisette: frère légitime ou illégitime, qu’importe? il est enfant de bonne race: car, à coup sûr, son grand père était à la prise de la Bastille; à la révolution de juillet, son père est entré le premier aux Tuileries, et il s’est assis sur le trône du roi; c’est une race de gentilshommes dont les titres se sont perdus. Mais cependant suivez le gamin de Paris dans la rue: cet œil fier, cette démarche hardie, ce sourire moqueur, ces petites mains, ces petits pieds, cette tête bouclée, ne retrouvez-vous pas tous les souvenirs de cette nation à part dans la nation française, qui depuis le commencement de la monarchie a joué le rôle principal dans tous les mouvements qui ont changé la face du monde; c’est surtout le gamin de Paris qui pourrait dire comme Figaro: _Si le ciel l’eût voulu, je serais fils d’un prince_. Mais le ciel ne l’a pas voulu; notre héros est bien mieux que le fils d’un prince, il est gamin de Paris.
D’où il vient? quelle est son origine? où il va? Eh! dites-moi d’où viennent ces moineaux francs qui ont usurpé sans façon les plus belles places et les plus beaux jardins de la ville; aimables, effrontés coquins, ils sont les maîtres du Palais-Royal, dont ils animent encore le mouvement; les maîtres du Luxembourg, dont ils animent le silence. Au jardin des Plantes, ils prélèvent une large dîme sur la part des lions et des tigres; aux Tuileries, ils vivent des miettes tombées de la table du roi, sans demander quel est celui qui règne; ils n’ont pour eux ni le plumage, ni la grâce, ni la beauté, ni aucune des qualités des oiseaux chanteurs; ils ont la vivacité, l’esprit, le coup d’œil; ils sont mieux que hardis, ils sont familiers. Véritablement je ne serais pas étonné que le gamin de Paris et le moineau franc ne fussent les enfants de la même nichée. Mais que la ville serait triste si elle était privée de ces piauleurs!
A peine réveillé, le gamin de Paris devient la proie des deux passions qui font sa vie, la faim et la liberté. Il faut qu’il mange, il faut qu’il sorte. Donnez-lui tout de suite un morceau de pain et le grand air. Il est bien vite habillé, une blouse en fait l’affaire. Quand il a plongé ses mains et sa tête dans l’eau froide comme un joyeux caniche, sa toilette est faite pour tout le jour. Son père ne s’en inquiète guère, car le père a été jadis un gamin de Paris, et il sait comment cela s’élève: mais sa mère, en sa qualité de Parisienne et de mère, est jalouse de la beauté de son fils; elle a toujours pour lui une chemise blanche, un coup de peigne, un baiser, quelque menue monnaie; et puis, adieu, mon fils, te voilà lâché; empare-toi de la ville, tu es le maître, tu es le roi de Paris, la ville est faite pour toi, elle doit t’obéir; malheur au provincial, malheur au bourgeois, malheur au mal-appris qui ne voudrait pas reconnaître, dans cet enfant qui passe, le souverain de cette grande ville! Lui cependant, une fois lâché, il regarde d’où vient le vent, et il obéit à son seul maître, au vent qui souffle. Entendez-vous déjà son joyeux petit cri qui se mêle aux cris de l’hirondelle matinale! «O eh! o eh!» Et à ce cri vainqueur soudain tous les échos répètent: O eh! o eh! Car c’est là l’instinct du gamin de se réunir, de se reconnaître, de marcher en troupe serrée. C’est écrit dans la Bible: «Il n’est pas bon que le gamin soit seul.» Quand il est seul, le gamin s’ennuie, l’appétit lui manque, ses mains sont oisives, ses pieds légers sont de plomb; mais dès que la bande joyeuse s’est formée, la main est alerte, le pied est léger, le regard est rapide, la poitrine se dilate, tous les instincts guerriers de ce petit peuple se réveillent à la fois. Tenez, voilà le gamin qui marche au pas; il a entendu le tambour, et il obéit au son du tambour; le caporal lui sourit, l’officier lui donne une petite tape sur la joue. Chemin faisant, et pour peu qu’il soit bien disposé, rien n’empêche que le gamin n’entre dans une école, chez _les frères_, _à la mutuelle_, que lui importe? il n’a pas de préjugés. La leçon est commencée, le maître est entré en explication; mais déjà le gamin a tout compris; c’est la plus vive, la plus rapide et la plus sincère intelligence de ce monde; c’est un esprit qui va sans cesse en avant, net et vif comme l’éclair. Rien ne l’étonne; il apprend si vite qu’il a l’air de se souvenir. Dans leur argot, ils ont un mot qui résume pour eux toutes les sciences, science politique, scientifique et littéraire; quand ils ont dit: _Connu, connu!_ ils ont tout dit. Vous leur parlez de Dieu le Père et de Dieu le Fils: _Connu, connu!_ Vous leur parlez de Charlemagne et de Louis XIV: _Connu, connu!_ Vous leur expliquez comment deux et deux font quatre: _Connu, connu!_ comment c’est la terre qui tourne et non pas le soleil: _Connu, connu!_ Mais cependant prononcez devant eux seulement ce seul nom de Napoléon Bonaparte, et soudain vous verrez ces jeunes têtes se découvrir, ces malins sourires devenir sérieux; ils ne diront plus comme tout à l’heure: _Connu, connu!_ mais au contraire ils écouteront avec une attention infinie les moindres détails de cette espèce d’évangile des temps modernes. En effet, le gamin de Paris se souvient confusément de ces temps de gloire où il était un personnage si important; alors on l’envoyait pieds nus jusqu’à la frontière; armé d’un méchant fusil, il faisait, sans s’en douter, la conquête du monde: à seize ans il était un héros sans le savoir; son havresac était vide, il est vrai, mais cependant il était bien convaincu que ce havresac vide contenait le bâton de maréchal de France. Une fois à l’armée, le gamin de Paris s’y distinguait autant par la vivacité de son esprit que par son courage; il était le bon mot de la bataille, la joie du bivouac, l’amour des cantinières, il riait et il faisait rire; c’est lui qui était chargé de tous les bons mots de l’armée; il trouvait à lui tout seul ces fines saillies, ces reparties plaisantes, ces improvisations hardies qui charmaient si fort l’empereur. «Je vois ce que c’est, disait-il à l’empereur, tu veux de la gloire, eh bien! l’on t’en f...» Il n’y a qu’un gamin de Paris pour avoir rencontré ce mot-là. Aussi l’empereur le savait bien, et comme aucun détail ne lui échappait, il savait toujours dans quel régiment il y avait un bon tambour, une bonne musique et un gamin de Paris. Seulement alors le gamin de Paris changeait de nom, il s’appelait _le Parisien_. Il en est du Parisien comme du vin de Champagne, vous en rencontrez sous toutes les longitudes et toutes les latitudes, sur la terre, sous la terre, sur la mer. Du Parisien viennent tous les récits, tous les contes, toutes les merveilles. Rien qu’à l’entendre parler et à le voir sourire, l’équipage oublie la faim, la soif et les brûlantes ardeurs de la canicule. C’est toujours de la façon la plus gracieuse que le Parisien vous jette son bon mot et son coup de sabre; c’est lui qui rime les chansons, qui écrit les billets doux du régiment, qui porte la parole au capitaine. Il est maître d’armes, il a inventé certaines bottes secrètes, qu’il enseigne à tout le monde; il joue du flageolet, de la trompette à l’oignon et de la guimbarde; il imite à s’y méprendre le chien, le chat, la puce enragée et autres animaux domestiques. Dans ses voyages sur les bords du Meschacébé, M. de Chateaubriand a rencontré un gamin de Paris qui enseignait les belles manières de la cour de Louis XV à messieurs les sauvages et à mesdames les sauvagesses. Il vit dans tous les climats, il s’accommode de toutes les nourritures et de toutes les fortunes; il est courageux, il est vaniteux, il est conteur, il est faquin, il est hardi et insolent comme un page; son éloquence est infatigable, inépuisable; un grand fond de philosophie, une patience à toute épreuve, une imprévoyance complète de toutes les choses humaines, un certain sentiment de la probité et du devoir, qui ne l’abandonne jamais, tel est le fond du caractère de ce singulier personnage, auquel on ne saurait rien comparer dans les autres pays de l’Europe.
Mais nous voilà déjà bien loin de notre enfant de tout à l’heure, que nous avons laissé à l’école, étudiant en toute hâte les premières notions des sciences qu’il est appelé à deviner. A peine la leçon est-elle faite, et quand il a reçu sur ses petits doigts nerveux les cinq ou six coups de férule qui lui reviennent, jusqu’à ce que la férule ait volé en éclats par un coup de Jarnac qui n’appartient qu’au gamin, il s’écrie que l’heure de la récréation est arrivée; il remet son livre dans sa poche, s’il a un livre, et le voilà qui s’en va tout courant dans une de ses places favorites, au Château-d’Eau, par exemple, le plus bel endroit de la ville. Là, pendant que l’eau retombe en murmurant dans son bassin de pierre, à l’ombre des arbres du boulevard, à l’odorante fumée des cuisines en plein vent, notre héros s’apprête à jouer sur un bouchon toute sa fortune de la journée. Faites-lui place, ne le dérangez pas, n’allez pas vous mettre devant son soleil, car il vous dirait comme Diogène à Alexandre: «Ote-toi de mon soleil.» Seulement vous êtes bien le maître de le regarder; le gamin de Paris n’est pas fâché qu’on le regarde: il sait très bien, dans sa justice, que ce n’est là qu’un prêté pour un rendu. Ainsi il joue, et vous ne sauriez croire comme sa main est légère; aussi, par je ne sais quelle fatalité inexplicable, le gamin de Paris gagne toujours: c’est là un des mystères dont ce singulier personnage est entouré. Quand il a gagné, il achète un cornet de pommes de terre frites, et d’un air narquois il les mange à la barbe des passants. Ceci fait, s’il a le temps, il se met à lire couramment l’enveloppe de son déjeuner, quelque vieux fragment du _Constitutionnel_ de la veille, dans lequel il puise la haine des tyrans et l’amour du peuple. Il a soif alors, il se penche en arrière contre la cascade, et dans sa gueule entr’ouverte et garnie de dents blanches comme celle d’un jeune chien, il reçoit goutte à goutte l’ondée bienfaisante. Ceci fait, notre homme se souvient qu’il a un maître quelque part, un bourgeois, un patron, et qu’il a enfin un emploi à exercer. Aussitôt le voilà qui prend sa course à perdre haleine, non pas qu’il ait peur d’être battu ou chassé, on ne bat pas le gamin, on ne le chasse pas; bien au contraire, un certain instinct le pousse à aimer son maître; mais seulement il l’aime à sa façon et quand il a le temps.