Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle
Part 22
Vous ne sauriez trouver pour la banlieue de Paris un guide administratif plus complet et plus détaillé que notre brave père Jacques. Il connaît les noms de tous les maires, de tous les adjoints, de tous les gardes-champêtres, des quatre-vingt-quatre communes. Grâce à lui, vous saurez que Fontenay-sous-Bois est gouverné par un boulanger, Fontenay-aux-Bois par un laboureur, Saint-Maur par un rentier. Il vous racontera, jour par jour, heure par heure, les faits et gestes de M. le sous-préfet de Sceaux et de M. le sous-préfet de Saint-Denis. Il vous dira tous les cancans de localité, toutes les histoires de veillée. C’est un impitoyable chroniqueur.
Père Jacques est aussi un excellent calendrier. Il sait la date et le programme de toutes les fêtes de villages qui peuvent attirer le Parisien.--Nogent-sur-Marne, 15 août, feu d’artifice, course de bagues, danses sous l’ormeau, un adjoint décoré de son écharpe tricolore, trois gendarmes, dont un brigadier en grande tenue, des grisettes et plusieurs commis-marchands.--Montmorency, 1er mai, feu d’artifice, courses de bagues, danses sous l’ormeau, un adjoint décoré de son écharpe tricolore, trois gendarmes, dont un brigadier, en grande tenue, des grisettes et plusieurs commis-marchands.--Charenton, 5 juillet, feu d’artifice, courses de bagues, danses sous l’ormeau, un adjoint décoré de son écharpe tricolore, trois gendarmes, dont un brigadier, en grande tenue, des grisettes et plusieurs commis-marchands.--S’il est vrai que les plaisirs valent quelque chose par la variété, on devrait considérablement s’ennuyer aux fêtes des environs de Paris. Et cependant on s’y amuse! car il est toujours divertissant de voir de grosses et fraîches paysannes se trémousser au son d’un orchestre criard, de voir monsieur le maire donner des accolades au jeune garçon qui est arrivé le plus vite au but, et madame la mairesse frapper trois coups dans sa main pour faire partir les six fusées et le maigre soleil du feu d’artifice champêtre! voilà qui sera éternellement gai.
Faut-il maintenant vous peindre le père Jacques comme parfait physionomiste? Un jeune dandy et une figurante de l’Opéra montent en riant dans son sapin; il les conduit au Ranelagh. Deux jeunes époux à l’œil tendre le prennent sur le boulevard Saint-Denis; il les mène tout droit à l’Ile-d’Amour! les vieux soldats au Gros-Caillou, les marchands de vin à Bercy, les modistes à l’île Saint-Denis, les poëtes râpés à Montmartre, les peintres barbus à Versailles, les actionnaires des sociétés en commandite à Charenton. Jamais il ne se trompe.
Le père Jacques est aussi un Mathieu Laënsberg de premier ordre. Il prophétise le beau temps, il sent l’orage un mois d’avance. Lorsque vous le voyez passant l’éponge sur la caisse de sa vieille voiture pour en raviver les couleurs, lorsqu’il tire de sa boîte le pinceau et le pot au noir pour donner une teinte plus coquette aux harnais de son cheval, soyez convaincu que le baromètre est pour longtemps au beau fixe. Mais lorsqu’il contemple d’un œil indifférent les nombreuses injures qui ont rejailli du ruisseau bourbeux sur la robe de son coucou bien-aimé, c’est que l’horizon est gros de nuages encore invisibles. Cet oracle est plus sûr que celui de Calchas. Père Jacques est un véritable nautonnier sur terre ferme. Tenez... nous sommes au dimanche matin... le ciel est pur et le soleil fait des nids d’azur et d’or dans l’épais feuillage des arbres... Les Parisiens remplissent à l’envi les fiacres, les coucous, les tapissières, les cabriolets de toute forme... Cet empressement fait sourire le père Jacques, car il a ouvert ses larges narines et il a aspiré la pluie... Aussi tout en faisant monter les voyageurs dans sa machine, dit-il à voix basse à un camarade qui se trouve près de lui: «Hé donc... compère Landry... en voilà joliment des canards pour ce soir!»
On a beaucoup vanté le sang-froid du conducteur de diligence au milieu des périls de la route; on a célébré son courage en prose quasi-poétique; on a fait passer sa présence d’esprit en proverbe: voilà bien les hommes! Toujours les flatteries ont été pour les grands, et l’on n’a jamais couronné que les têtes élevées. Du sang-froid! mais si le cocher de coucou n’en avait pas dans les artères et dans les veines, est-ce qu’il pourrait consacrer sa vie à faire tous les jours le même voyage dans un espace de temps chaque fois plus long, et cela malgré les bruyantes réclamations dont il est continuellement assailli?--Du courage! Ne s’est-il pas battu cent fois avec le militaire aviné, avec l’ouvrier tapageur qui, pour avoir trop bu, lui refusaient insolemment le pour-boire auquel il croyait avoir droit.--De la présence d’esprit! Mais il ne se passe pas un seul jour de printemps, de cette époque irrésistible des parties d’amour et de campagne, que Jacques ne prévienne par un cahot prémédité deux jeunes amants qui vont se presser la main au moment où le papa tourne la tête de leur côté. Après cela le cocher de coucou n’a pas de vanité! Exaltez à ses dépens d’autres héros plus heureux ou plus haut placés que lui; seulement payez votre place quelques sous de plus, et il vous tiendra quitte de vos éloges.
Jacques est bon homme et son cœur est sans fiel. Cependant il a une antipathie qu’il ne sait pas dissimuler. Il déteste les commis de l’octroi, qu’il appelle des gabelous et des rats de cave. La vue de leur uniforme vert le fait toujours tressaillir. On dirait que dans son idée la visite qu’il est obligé de subir de leur part souille sa chère voiture, et pendant tout le temps qu’elle dure, il marmotte entre ses dents mille imprécations cabalistiques, comme s’il exorcisait le diable. Mais il ne se risque plus à l’exorciser trop haut, depuis que, certain jour, un employé de mauvaise humeur lui a déclaré procès-verbal en injures, et lui a fait dépenser pour amende tout son gain d’une quinzaine. Aux yeux du père Jacques, le siége de la véritable tyrannie est dans l’administration des octrois de Paris; les oppresseurs du peuple, ce sont les commis. Et, sans respect pour la rime, il serait assez disposé à entonner une Parisienne qui se terminerait ainsi:
En avant! marchons Contre leurs bureaux, A travers, etc., etc.
Père Jacques est l’irréconciliable ennemi des chemins de fer. Le jour où l’on a inauguré celui de Versailles, il a mis un crêpe à son chapeau. C’est avec une tristesse bien sentie qu’il parle du tort que lui fait cette détestable invention. Vingt fois par jour il envoie James Watt et M. Pereyre à tous les diables. Depuis deux ans, il n’a pas vu Saint-Germain; il ne verra plus Versailles: il fuit devant la fumée des locomotives comme devant la peste, et il craint que l’œuvre du démon ne vienne étreindre de ses bras gigantesques les lieux mêmes qu’il a choisis aujourd’hui pour retraite. Quand il a lu dans un journal que l’on songeait à faire un chemin de fer de Paris à Saint-Maur, en passant par Vincennes, il a versé des larmes amères. Où le coucou se réfugiera-t-il, si on lui enlève la partie la plus riche de son empire, le diamant le plus beau de son écrin? Comment! il ne transporterait plus les couturières qui vont danser au bal du Corybante avec les sous-officiers d’artillerie; les amants qui vont rêver sous les frais ombrages au Fond de Beauté tout plein de doux souvenirs d’Agnès Sorel; les Anglais qui vont voir l’arbre de Papavoine; les bourgeois qui vont manger une friture sous le pont de Joinville, au beau milieu de cette jolie rivière de Marne, si folle et si rieuse? Que deviendrait donc alors le coucou? Il serait réduit à porter des légumes au marché, ou à prêter sa caisse pour qu’on en fît un wagon. Abomination! Je partage sincèrement les douleurs du coucou; le chemin de fer peut être utile au négociant qui est pressé de faire ses affaires, ou au porteur des dépêches du gouvernement. Mais, pour certains voyageurs, sa ligne droite vaudra-t-elle jamais les charmantes erreurs du coucou et de la diligence? J’en appelle à tous les poëtes, chevelus ou non chevelus!
Les années commencent à peser sur la tête du père Jacques. Sa main tremble et sa vue baisse. Bientôt il cédera son numéro à Jacquot, son aîné, qu’il a élevé dans les bons principes; et, quant à lui, il se réfugiera sur le sommet de la butte Montmartre, loin des chemins de fer, des voitures partant à heure fixe et des conducteurs d’omnibus. Fasse Dieu qu’il n’ait pas la douleur de survivre à la ruine totale des coucous!
=L. COUAILHAC.=
[Tête de page]
LE MAITRE DE PENSION.
LA fille aînée des rois a subi bien des assauts, souffert bien des humiliations, dévoré bien des outrages, et pourtant, debout encore, l’Université gouverne toujours notre enfance, et préside aux destinées de l’avenir. C’est que, malgré tous ses défauts, le système universitaire a été sauvé par les défauts plus grands des systèmes qui ont prétendu lui faire concurrence. La vérité sur l’intérieur des colléges n’est pas très belle à voir; la vérité sur l’intérieur des pensions est effrayante. Le collége est le principe de plus d’un vice, la pension en est le développement.
Au reste, hâtons-nous de le dire, ce n’est pas sur les maîtres que doit retomber le blâme, mais sur les familles qui font les maîtres ce qu’ils sont.
Une pension est un asile ouvert à la faiblesse des parents qui redoutent pour leurs fils la discipline des colléges, à la faiblesse des enfants que les complaisances maternelles ont de bonne heure corrompus, à la faiblesse des intelligences rachitiques qui ont épuisé sans fruit toutes les formules universitaires. C’est l’hospice des infirmités intellectuelles et morales de toute une famille. Or ces infirmités sont incurables, et pour des plaies incurables un médecin est inutile. De pareils malades veulent un charlatan; le maître de pension doit l’être en dépit de sa conscience. On lui amène un enfant à redresser, et on plie l’enfant en sens contraire; on lui demande des conseils, et on lui impose une opinion; on exige de lui la vérité, et l’on s’offense de tout ce qui n’est pas mensonge. Pour le maître de pension, tromper, c’est vivre; ne pas tromper, c’est mourir. Dans ce cruel dilemme entre la vie et la mort, le choix est obligé; et c’est ainsi que les mêmes faiblesses qui ont rendu nécessaires les pensions rendent nécessaires les vices des pensions.
L’éducation est un fait social tellement sérieux, qu’on ne saurait assez déplorer de voir l’avenir des générations abandonné comme un jouet aux caprices d’une faible femme. La plupart des mères s’accoutument à considérer leurs enfants comme une propriété: c’est même celle dont elles se montrent le plus jalouses; car, pour gouverner cette propriété, il n’est pas besoin de la signature du mari. Aussi ne se font-elles pas faute, selon la définition romaine, d’user et d’abuser. Un enfant est un meuble qu’elles parent, qu’elles arrangent, qu’elles décorent pour s’admirer dans leurs œuvres; c’est tantôt une idole, tantôt un esclave: elles croient encore jouer à la poupée. On comprend qu’avec ces manies qu’elles appellent des principes, elles n’envoient pas leurs fils au collége; mais on comprend aussi quelle suite de dégoûts elles préparent au maître de pension. Que de restrictions elles lui imposent en lui confiant leur propriété! Que de précautions elles accumulent! Elles font leurs réserves; elles prennent leurs garanties: chacune de leurs conditions renferme une clause résolutoire; chacune de leurs recommandations est un _sine quâ non_; enfin, elles tracent autour du maître un cercle d’entraves tellement resserré, que dès le premier jour son autorité se trouve compromise et son influence perdue.
Il y a bien des hommes qui sont femmes sous ce rapport. «Je suis le meilleur juge, s’écrie-t-on, de l’éducation qui convient à mon fils.» Eh! c’est là précisément ce que je vous conteste. Vous n’avez rien de ce qui convient à un juge. Un juge doit être impartial, et vous êtes passionné; un juge doit être fort, et vous êtes faible; un juge doit être clairvoyant, et vous êtes aveugle. Adorez vos enfants, puisque telle est votre fantaisie; vouez-leur un culte fanatique, encensez-vous dans votre image; mais n’entrez pas dans le temple de l’éducation, vous n’y commettriez que des sacriléges, vous n’y proféreriez que des blasphèmes.
Quelques naïfs provinciaux, quelques bourgeois de la rue Saint-Denis choisissent aussi la pension par des motifs d’économie. Ils s’imaginent, les bonnes gens, qu’ils n’auront à payer que le prix brut de la pension. Mais il y a dans ces budgets de famille, ainsi que dans les budgets de l’État, le chapitre des dépenses extraordinaires, supplémentaires et complémentaires; et la pension à bon marché rentre dans la classe des mêmes illusions que le gouvernement à bon marché.
Il y a dans la vie du maître de pension un moment bien doux: c’est lorsqu’il voit entrer dans son salon un étranger conduisant par la main un petit garçon de dix à douze ans. Et pourtant, avant de posséder ce nouveau commensal, avant d’ajouter une tête à son troupeau, combien de sots commentaires et d’impertinentes dissertations il est contraint de subir! Aujourd’hui que la grande voix de la réforme s’attaque à tous les anachronismes de nos vieilles institutions, il n’est certes pas étonnant que l’esprit novateur veuille s’introduire dans l’éducation, c’est même par là que toute bonne réforme doit commencer. Mais ce qu’il y a d’étrange, c’est que très souvent des partisans acharnés du _statu quo_ politique se donnent des airs de rénovateurs dans les détails de la vie domestique. Le défenseur immobile du juste-milieu dans la grande famille sociale se fait révolutionnaire dans sa petite famille, d’autant plus opiniâtre dans ses réformes qu’il y a apporte moins de logique.
Ces réformateurs sans principes sont pour le maître de pension les clients les plus désespérants. On les rencontre surtout parmi les médecins et les avocats; leur rhétorique fougueuse attaque sans pitié les plus graves questions. «Monsieur, s’écrie l’un d’eux, l’éducation universitaire est un contre-sens dans notre siècle. A quoi servent, je vous le demande, le grec et le latin, triste héritage des jésuites? Les sciences naturelles, Monsieur, les sciences naturelles doivent former la base de toute bonne éducation.» Cette apostrophe est suivie d’une longue harangue physiologique, que l’instituteur se garde bien d’interrompre; car une des vertus de sa profession est de ne jamais avoir d’esprit mal à propos. Le père continue: «Surtout, Monsieur, point de bigoterie, point de ces préceptes étroits qui obscurcissent l’esprit d’un enfant. D’abord, je n’entends pas que mon fils aille à confesse: ce n’est pas la peine qu’il revienne sur ses sottises, et je m’en rapporte à vous pour lui infliger des pénitences.»
A peine débarrassé de cet esprit fort, le maître de pension reçoit la visite d’une pieuse mère, qui vient s’adresser à lui parce que les colléges lui paraissent des antres d’irréligion; elle espère rencontrer dans une institution particulière les saintes traditions qui s’effacent, et quelques rayons de la foi exilée des établissements royaux. Voilà donc le maître de pension obligé d’afficher autant de dévotion qu’il avait tout à l’heure montré d’indifférence. Il trouve des paroles onctueuses, cite à propos quelque texte de l’Évangile, déplore la corruption du siècle, et gagne un pensionnaire de plus.
Ainsi se passe sa vie, tiraillée en sens contraires, heurtée par les idées les plus opposées, et les acceptant toutes, pour n’en faire triompher aucune. Tous les préjugés s’adressent à lui, et il les caresse; toutes les vanités lui imposent leurs lois, et il s’humilie devant elles; toutes les faiblesses l’invoquent, et il leur promet son appui: ne l’accusez point d’hypocrisie: c’est la condition de son existence, c’est la loi de son être; c’est le chemin de sa vie, dont il ne peut s’écarter sans tomber dans un précipice. Que parlez-vous de vérité? Pour lui, la vérité serait un suicide.
Plus il compte d’élèves, plus il a de transactions à subir, de caprices à ménager, de passions à caresser. Son abnégation morale doit être en raison directe de sa recette, sa recette en raison inverse de sa probité.
On comprend aisément qu’au milieu de toutes les exigences qui l’oppriment, il ne peut y avoir dans les études ni ordre ni unité. Comme la pension a été préférée pour ne pas subir les lois du collége, chacun apporte à la pension sa loi particulière. Il y a des élèves qui sortent tous les quinze jours, d’autres toutes les semaines; l’un sort le samedi soir, l’autre le dimanche matin, l’un avant la messe, l’autre après la messe. L’un apprend le grec et le latin, l’autre le latin sans le grec; l’un n’étudie que les langues vivantes, l’autre que les sciences naturelles; l’un suit la méthode Jacotot, l’autre la méthode Robertson, un troisième ne suit aucune méthode; c’est son père qui l’entend ainsi. L’anarchie est imposée au maître, et le maître accepte l’anarchie et s’en désole; et les élèves acceptent l’anarchie et s’en amusent. Anarchie dans les études, anarchie dans la discipline, anarchie dans les mœurs. Ceux qui veulent lutter contre ces nécessités entrent dans une voie terrible de fatigues et de combats. Beaucoup y succombent: quelques-uns, et ce sont de rares exceptions, en triomphent; le plus grand nombre accepte le joug, et s’en trouve bien. Mais nul n’a mieux profité de son inaltérable dévouement aux pères de famille, que l’honnête M. Moisson.
M. Moisson est un homme de cinquante ans, gros et rabougri, vif et sémillant malgré sa rotondité, remuant et loquace malgré ses prétentions à la dignité. Ses petits yeux brillants roulent sans cesse dans leur orbite, comme s’il était toujours en présence d’une bande d’écoliers indisciplinés. On voit qu’il est accoutumé à multiplier ses regards. Dans toute son allure, il y a un mélange de hauteur et de servilité, d’humilité et d’orgueil, qui témoigne que sa vie est un composé de ces deux éléments. Mais ils sont distribués à doses si égales, qu’on ne saurait dire si c’est en obéissant qu’il apprit à commander, ou en commandant qu’il apprit à obéir.
A côté de lui fleurit, dans toute la béatitude d’une union bien assortie, madame Moisson, gardienne jalouse des clefs de la cave, dragon vigilant qui protège les farineux classiques contre les déprédations des domestiques et des écoliers. C’est elle qui manipule l’abondance, distribue les rations de pain, et découpe les viandes en surfaces égales, mais non sans se rappeler la définition géométrique de la surface: «C’est ce qui a longueur sans épaisseur.»
Madame Moisson paraît rarement au salon: c’est le garde-manger qui est son temple, la cuisine son sanctuaire. C’est là qu’elle reçoit les hommages des mères prévoyantes qui veulent étudier l’hygiène culinaire de la pension. Elle leur montre avec orgueil le bouillon surchargé de caramel, et se vante de n’y pas mettre d’oignon brûlé. Elle surveille avec une inquiète sévérité tous les mouvements des domestiques, leur dispute un moment de loisir, met la main à tout, tire profit de tout, et se glorifie, non sans raison, d’être la clef de voûte de l’établissement. Pour qu’un maître de pension réussisse, il faut qu’il se pourvoie d’une femme qui ne craigne ni l’odeur du charbon ni les taches de graisse. Celui qui préfère les qualités aimables d’une compagne aux rustiques habitudes d’une servante ne fera jamais fortune; il n’aura même jamais la croix.
Madame Moisson se réserve aussi la direction de la lingerie. Son orgueil de ménagère se complaît à étaler, dans leurs compartiments de sapin, les trousseaux numérotés. Pour lui rendre justice, la blancheur du linge n’a rien d’équivoque, et les reprises ne sont pas trop apparentes. Mais nous sommes obligés de convenir que dans chaque trousseau il manque régulièrement deux ou trois serviettes. Comme les parents ne peuvent constater le déficit qu’à la sortie de l’élève, il est facile de le mettre sur le compte de l’étourderie naturelle au jeune âge, ou bien de l’imputer aux ravages du temps, plus destructeur encore qu’un écolier.
Il entre ainsi dans la discipline de la maison de prélever officiellement sur chaque trousseau, lors du départ d’un élève, une paire de draps pour le service de l’infirmerie. Or cette infirmerie est toute nominale; car dans le cas de maladie grave, la maman reprend toujours son enfant chez elle, et pour les indispositions légères, l’écolier reste toujours à la lingerie, où on l’abreuve d’une tisane de bourrache et de chiendent, qui lui fait bien vite regretter le réfectoire.
Il n’y a pas de réclamation à élever contre cette contribution indirecte qui pèse sur les draps; c’est une condition énoncée dans le prospectus, et les prospectus sont comme les lois: tout le monde est censé les connaître.
Quoi qu’il en soit, cet article est d’un très beau rapport pour madame Moisson. Fille de fermier, elle a conservé pour les amas de linge le goût fanatique des paysannes; aussi en a-t-elle pour le service de plusieurs générations: c’est un genre d’avarice rustique et primitif. Au lieu de cassette, on a une armoire. Cette passion pour le tissu de lin donne à madame Moisson un stoïcisme superbe, lorsqu’on vient lui annoncer le départ imprévu d’un élève. Aux regrets de son mari, elle oppose cette puissante consolation: «Mon ami, c’est une paire de draps de plus.»
Le prospectus de M. Moisson contient quelques phrases ampoulées sur la nourriture du corps et de l’esprit. Mais dans sa maison le corps est mal nourri, l’esprit plus mal encore; et cependant ses classes sont pleines, ses dortoirs encombrés: c’est qu’il a fait une longue étude des caprices et des fantaisies maternels, qu’il exploite avec une rare habileté. Nul ne connaît avec plus de précision le degré de complaisance et de flatterie qu’il faut toujours témoigner à l’enfant qu’on amène; nul ne sait plus adroitement rendre compte de la conduite d’un élève dont un autre ne saurait que faire: s’il est étourdi, cela tient à sa vivacité; s’il est capricieux, cela tient à sa santé; s’il est paresseux, cela tient à sa croissance. M. Moisson couvre les fautes graves d’un voile complaisant, tonne avec sévérité contre les peccadilles, met en saillie les heureuses dispositions, fait sortir en relief les qualités qu’affectionne la mère; et celle-ci se retire fière d’avoir un tel fils, fière d’avoir pour lui un tel mentor.
Quant à l’instruction de ses élèves, c’est ce dont M. Moisson s’occupe le moins. Il a un moyen sûr d’obtenir les succès classiques, qui font de si nombreuses dupes dans les quatre-vingt-six départements. Consultant chaque année la liste des lauréats au concours général, il prend des renseignements sur la position sociale des parents: ceux dont la fortune est humble sont aussitôt visités par lui; il leur propose de recueillir leur fils _gratuitement_ dans sa maison. «C’est une règle, dit-il, qu’il s’est faite, de pourvoir à l’éducation des enfants pauvres et méritants.» Il voile ainsi sa spéculation sous le désintéressement. Il est rare que cette offre soit rejetée; car les parents eux-mêmes, mentant à leur conscience, se persuadent qu’ils obéissent à l’impulsion généreuse du maître, tandis qu’à vrai dire ils font marchandise de leur enfant. C’est une nouvelle espèce de traite, où se vendent de jeunes âmes, où tout ce qu’il y a de pur dans l’intelligence est livré en échange d’une maigre pitance et de soins équivoques. Ainsi l’innocente gloire des concours académiques devient une chaîne pour le jeune triomphateur: on exploite ses succès, on escompte ses veilles; et, comme l’esclave romain, il livre à son maître tous les fruits matériels de ses travaux. Grâce à ce trafic bien dirigé, l’institution Moisson figure avec éclat dans les luttes universitaires. Aussi l’habile négociant ne manque jamais de parcourir tous les ans le marché, et de renouveler les provisions intellectuelles qui sont pour lui une double source de profits. Les enfants laborieux du pauvre travaillent à sa réputation; les enfants dissipés du riche assurent sa fortune.