Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle
Part 21
La _septième_ est la porte par où l’on entre au collége; les septièmes sont les plébéiens du lycée; ce sont eux que l’on voit à la tête des phalanges, salis, déchirés, crottés, noircis d’encre, pliant sous le faix de livres innombrables. Le septième est le bouc émissaire d’Israël; les élèves le traitent avec une dédaigneuse pitié, les _pions_ le rudoient, les professeurs le criblent de pensums et de devoirs; car, par la manœuvre la plus intelligente, les devoirs s’éclaircissent en proportion des progrès et de l’avancement. Les connaissances littéraires du septième se bornent à Berquin et à Robinson Crusoé, et il reçoit en prix _Numa Pompilius_ ou _les Aventures de Télémaque_.
S’il est quelqu’un de plus orgueilleux que le premier, c’est certes l’avant-dernier. Le _sixième_ en est la preuve. Nous parlions tout-à-l’heure du dédain des grands envers les septièmes: de sa part il y a mépris, il y a l’arrogance ridicule d’un subalterne envers le nombre restreint de ses inférieurs. Pourtant le sixième diffère à peine du septième, comme lui il manipule des boulettes, il édifie des cocottes, et couvre ses cahiers de _bons-hommes_; comme lui il accueille avec transport les livres neufs, proscrit la blouse, mais reste fidèle à la collerette, partage les amours de Némorin pour la gracieuse Estelle, et les terreurs de Robinson dans son île.
La première communion est ordinairement du domaine de la _cinquième_ et répand sur cette année un parfum de béatitude. On s’isole des conversations profanes, on se montre au doigt comme un phénomène étrange l’écolier de philosophie que le bruit public accuse d’une maîtresse; on rougit, on balbutie quand sous le doigt, en expliquant Quinte-Curce, se rencontre un mot tel que _pellex_ ou _scortum_. Le Mois de Marie, le Pensez-y bien, les Histoires édifiantes ajournent les romans et les pièces de théâtre.
En _quatrième_, le voile officieux que la religion avait jeté sur les yeux est soulevé peu à peu: l’oreille s’habitue aux propos obscènes, la pensée s’enhardit au désir. Ceux qui ne suivent pas ce progrès sont qualifiés d’innocents, et il n’est pas de mauvaise plaisanterie qu’on épargne à leur naïve simplicité. C’est l’âge des amours pour de jolies cousines, ou pour les femmes de trente ans; amours bucoliques, s’il en fut, semés de soupirs et d’extases. La poésie vient prêter ses ailes à ces inspirations platoniques. Les satires contre les pions, écrites avec les secours de toutes les divinités mythologiques, font place à des strophes mystiques, à des stances élégiatiques:
Oh! c’est toi, toi sylphe, ange avec un nom de femme, (Que sur mon chemin comme un joyau j’ai trouvé), Étoile dans ma nuit! que reflète mon âme..... Oh! c’est toi que j’avais rêvé!...
Vers que l’on cache aussi bien aux camarades qu’aux maîtres, car la littérature latine a seule droit de cité au collége.
En _troisième_, ces passions douces tournent au brutal. Pigault-Lebrun et Paul de Kock sont feuilletés avec transport, les passages équivoques sont disséqués jusqu’à l’os, les réticences sont complétées avec une prodigieuse fécondité d’imagination. Quelques tentatives sont faites pour fumer des feuilles de tabac roulées dans le papier-chandelle distribué au collége, et je ne dirai pas où on le fume pour absorber l’odeur par un système homéopatique (_similia similibus_). Précaution inutile du reste! car de funestes résultats décèlent infailliblement le coupable.
Le _seconde_ est petit-maître, il se fait friser le dimanche quand il sort et met des gants. Faublas et Casanova courent sous son chevet; ces lectures dangereuses troublent son imagination et brûlent ses sens, aussi il en est dont on peut dire comme de Jehan de Frollo: «Ses débordements, horreur dans un enfant de seize ans! allaient souventes fois jusqu’à la rue de Glatigny.» Une dame galante, quand les doguins ou les perruches ne sont pas à la mode, se charge quelquefois de son éducation, ou bien quelque grisette découplée à qui il promet sérieusement mariage pour sa majorité. C’est alors qu’on voit éclore des satires mordantes sur la fragilité des femmes. C’est aussi à cette époque qu’indigné de voir la France indigente de poème épique, l’écolier se met résolument à l’œuvre pour en doter la nation.
La _rhétorique_ est divisée en deux sections: les _vétérans_ et les _nouveaux_. Les vétérans sont sordides et négligés comme des savants; ce sont des élèves consciencieux, mais routiniers; pauvres diables confinés dans les colléges; à qui le monde n’a pas envoyé ses rayonnements; qui ont pour maîtresse Didon et Lavinie, lisent La Harpe et les modèles de littérature, écrivent sur leur bannière: Racine, et rompent des lances contre Victor Hugo. Entre eux et les nouveaux il y a schisme. Ceux-ci poursuivent de leurs huées le pédantisme de ces embryons de savants et leur zèle courtisan. Le nouveau a des principes de moustache, des gants blancs, des éperons, un cigare qu’il jette sur le seuil du collége. An lieu de lire Horace et Virgile et de s’occuper de discours latins, il se forme le style dans la lecture des romans, et apprend l’éloquence dans les journaux qui rapportent les séances de la chambre. Les moins hardis font des vaudevilles.
Le _philosophe_ ne s’avoue membre du collége qu’en rougissant; il s’y rend en amateur, et change les classes en promenades par un beau jour de printemps ou d’automne. Il a deux routes à suivre: ou bien, fils de famille, dandy, il siége aux stalles de l’Opéra et chevauche au bois de Boulogne: ou bien il prélude à la vie d’étudiant en copiant ses allures négligées, sa pipe chargée de _caporal_, et ses assiduités à la Chaumière. Il est libre et flâneur émérite, mais l’examen jette de l’ombre sur ses joies: son admission au baccalauréat clôt son existence d’écolier et notre sujet, et nous ne le prolongerons pas jusqu’à la biographie de l’étudiant, car ce serait de la témérité après le portrait minutieux qu’une plume exercée a peint, comme chacun sait, avec un rare bonheur et une merveilleuse fidélité dans les pages de ce recueil.
Voilà quelles sont les différentes physionomies de l’enfant et du jeune homme dans nos écoles et nos lycées, mélange de vices et de qualités, et comme la statue du Scythe Babouc, formé de pierres précieuses et d’argile. Nous l’avons dépeint d’après des souvenirs récents, et si la critique vient mettre en pièces le moule de notre pensée, en accuser les formes irrégulières et nous crier:
Tu chantes faux à rendre envieuse une orfraie,
nous lui répondrons comme le Gracieux à Laffemas:
Maître, le chant est faux, mais la chanson est vraie.
=Henri ROLLAND.=
[Tête de page]
LE COCHER DE COUCOU.
DE tous les véhicules de l’Époque-Rococo, il ne reste que le cocher de Paris et la vinaigrette de Lille: le coucou, humble boîte à compartiments que traîne un cheval poussif, la vinaigrette qui tient le juste-milieu entre la chaise à porteur et la brouette.
C’est la vieillesse qui a conservé la vinaigrette, c’est la jeunesse qui fait vivre le coucou! C’est une si charmante voiture! On y est si bien pressé, si bien serré, si bien étouffé! Elle rappelle si bien l’époque où les Desgrieux des gardes françaises et de la basoche allaient manger une matelotte à la Râpée avec les Manon Lescaut des piliers des halles! Comme tout ce bon attirail de cheval et de voiture unis ensemble respire le parfum de la galanterie joyeuse, vive et folle du bon temps, du temps où les grisettes portaient les jupes courtes, faisaient gaiement claquer leurs galoches sur le pavé, se décolletaient comme des marquises et se moquaient de tout avec Madelon Friquet! Oh, la charmante voiture! comme le coude touche le coude, comme le genou presse le genou, comme la taille des jeunes filles est abandonnée sans défense aux entreprises des audacieux!
Nos pères étaient plus mauvais sujets que nous, le coucou est là pour le prouver. Nous avons beau nous moquer de leurs culottes courtes et de leurs perruques, ils étaient plus avancés que leurs fils dans la science des folles joies. Ils connaissaient tous les raffinements, toutes les délicatesses, toutes les petites choses de la passion. Certes il ne leur serait jamais venu en tête d’inventer l’omnibus des environs de Paris, où huit imbéciles assis de chaque côté se regardent curieusement, où chaque couple est sous la surveillance immédiate de quatorze argus qui épient tout ses mouvements. Jamais ils n’auraient même eu l’idée, pour aller à Saint-Cloud ou au moulin de Javelle, de prendre un fiacre à six et de mettre ainsi les ébats de l’amour en contact avec les regards jaloux ou méchants des cousins, des oncles, des tuteurs... Non... Mais ils ont inventé le coucou! honneur à eux!
Vous êtes-vous jamais, par un beau soleil de juillet, promené le dimanche matin du côté de la place de la Bastille? Avez-vous vu le départ du coucou pour Saint-Mandé, pour Fontenay-sous-Bois, pour Nogent, pour Neuilly-sur-Marne, pour Noisy-le-Sec, tous ces délicieux petits villages jetés sur la lisière d’un grand bois, ou sur les bords de la plus jolie rivière du monde? Avez-vous vu arriver par essaims les grisettes du quartier Saint-Denis et les étudiants du quartier latin?... Eh bien! vous avez dû le remarquer: les couples les plus gais, les plus amoureux, les plus beaux, les plus jeunes n’hésitent pas un seul instant. Ils ne s’arrêtent pas devant le cabriolet solitaire, ils ne débattent pas de prix avec le triste carrosse numéroté, asile ordinaire des familles bourgeoises chargées de provisions diverses pour le dîner sur l’herbe. Ils ne s’emprisonnent pas dans les lourdes diligences de l’entreprise Touchard, où l’on se trouve entre un voyageur pour l’article _vins_, et un lieutenant d’infanterie de la garnison de Corbeil, tout comme si on allait faire une excursion de cent lieues. Une diligence au long cours comme au cabotage serait incomplète, si elle ne recélait pas dans ses flancs un lieutenant d’infanterie et un voyageur pour l’article _vins_.
Ils s’élancent tout d’abord, nos couples les plus gais, les plus amoureux, les plus beaux, les plus jeunes, ils s’élancent dans les coucous! Appelez cela de l’intelligence, appelez cela du caprice, appelez cela de la reconnaissance: peu m’importe... Il n’en est pas moins vrai que, tandis que les autres voitures n’ouvrent leurs portières qu’à toutes les infirmités morales et physiques de la race parisienne, les coucous sont aussitôt chargés d’une verte et rayonnante jeunesse.
Et fouette cocher!
Si le coucou est une institution, le cocher de coucou est un type. L’institution s’en va, hélas! tous les jours; le type s’efface! Hâtons-nous de lui donner place dans notre galerie.
Jacques, notre cocher de coucou, n’est plus jeune. Il a pris les guides des mains de son père vers l’année 1790. Son coucou est un coucou héréditaire; plus heureux que maint fils de roi, plus heureux par exemple que ce pauvre enfant royal, dont nous avons vu tant de mauvaises contrefaçons dans ces derniers temps, Jacques a pu tranquillement s’asseoir après son père sur le trône, je me trompe, sur le siége de ses aïeux. Il regarde son coucou comme son patrimoine, comme son berceau: il a pour lui le respect qu’avait autrefois le jeune noble pour le vieux manoir féodal, archives de pierres de sa famille; il a pour lui l’amour du propriétaire parisien pour sa maison, de l’usurier pour son gros sac de louis neufs, de l’enfant pour son premier jouet. Il n’est heureux que lorsqu’il roule dans sa voiture, le fouet en main et la tête haute, entre deux belles allées de peupliers, sur une route plate et unie, loin de la grande ville, de son fracas, de ses inspecteurs, de ses calèches bourgeoises et de ses cochers anglais à perruque de laine.
Jacques n’a rien de la passion ordinaire des cochers pour leurs chevaux. Il ne voit, il n’aime que son coucou. Ses chevaux ne lui semblent bons et utiles que parce qu’ils sont attelés à son coucou; il les traite comme _un roi constitutionnel traite ses ministres_. Lorsqu’ils sont fourbus et éreintés, il les met à la retraite. Il veut que son coucou soit bien traîné. Un roi constitutionnel a quelquefois le tort de laisser trop longtemps attachés au char de l’État des coursiers qui ne peuvent plus marcher droit, malgré les fréquents et sonores encouragements que leur applique le fouet de l’opinion. Jacques ne commet jamais cette faute. Pour que son char roule gentiment, il n’hésite pas à changer souvent de ministres.
Le cocher de coucou a vu les dernières fêtes de l’ancien régime, les cérémonies patriotiques de la révolution, les orgies du Directoire, les victoires de l’Empire, les processions de la Restauration et le triomphe populaire de juillet. Sa chevelure tire sur le blanc de neige, mais sa mine est toujours fraîche et réjouie. Et quand, par une belle journée, il a son chapeau sur le coin de l’oreille et une rose à sa boutonnière, il est encore digne de mener aux lilas la plus jolie paire d’amoureux qu’on ait vue depuis Héloïse et Abeilard, ou, si vous aimez mieux, depuis Héro et Léandre.
Son costume porte le cachet de toutes les époques qu’il a traversées; 1790 lui a légué le tricorne et la queue; de l’Empire il a conservé le pantalon charivari qui flattait infiniment les vieux grognards de la garde impériale; 1818 a chargé ses épaules d’un carrik café au lait. Ainsi affublé, notre homme est un monument historique qui mériterait de prendre place dans un musée.
Jacques est un véritable Automédon des anciens jours. Il regrette le temps où c’était la voiture qui faisait la loi au voyageur et non pas le voyageur à la voiture. Tout lui semble perdu depuis que l’on a établi des départs à heure fixe, depuis que le conducteur et le postillon ne sont plus, entre les mains du commis de bureau, que des machines réglées comme des montres de Bréguet. Quelle belle époque que celle où un voiturier ne partait qu’à sa guise, lorsque sa cargaison était complète, lorsqu’il avait bien digéré, lorsqu’il avait suffisamment embrassé sa femme et ses enfants, lorsqu’il avait le cœur content, lorsqu’il voyait le ciel pur et sans nuages, lorsqu’il daignait dire au voyageur comme le capitaine du brick marchand au passager: «Allons, le vent est favorable!»--Aux yeux de Jacques, le coche était le beau idéal de l’art des transports... le coche, qui marchait deux heures dans la soirée pour éviter la grande chaleur du jour, qui s’arrêtait complaisamment aux fêtes de village et aux réjouissances religieuses des cités, et qui, sur la demande d’une nourrice inquiète, attendait pour se remettre en route que l’enfant eût achevé de faire sa première dent. Quelle différence avec le régime des malles-postes, qui partent et arrivent à une minute près, et ne donnent pas aux Ulysses contemporains le temps de demander un bouillon par la portière.--Jacques n’a pas voulu se soumettre au joug du départ à heure fixe. Il a conservé toute son indépendance, et c’est en lettres d’une couleur fort vive et d’une taille démesurée qu’il a fait écrire sur son coucou ces mots si fiers: «VOITURE A VOLONTÉ;» ce qui ne veut pas dire que la voiture soit à la volonté des voyageurs... au contraire... mais bien que les voyageurs et la voiture sont à la volonté du cocher... Voilà en quoi la devise de Jacques rappelle le beau serment des Arragonais: «Sinon, non.» Jacques est si jaloux de son libre arbitre, il craint si fort de ressembler à ceux qu’il appelle les esclaves de l’heure fixe, qu’il ne néglige aucune occasion de bien constater son indépendance. Par exemple, lorsqu’un bourgeois le fait demander pour neuf heures du matin, il a soin de n’arriver qu’à dix, et encore, en se présentant devant la pratique, ne manque-t-il pas de jeter sur elle un regard de défi. Autre exemple: lorsque les voyageurs ont pris place dans sa machine roulante, il les fait fort longtemps attendre sous un prétexte ou sous un autre, avant de donner le signal du départ, et cela pour prouver d’une manière victorieuse que son coucou n’est pas une diligence. Dernier exemple: si pendant la route quelqu’un de la compagnie l’engage à prendre un sentier qui tourne à gauche, il s’empresse de lancer son cheval au grand galop dans le sentier qui tourne à droite.--C’est à l’aide de ces protestations continuelles contre l’état de choses actuel, que Jacques parvient à satisfaire sa rancune et à soutenir son courage.
Le cocher de coucou est le meilleur guide que l’on puisse choisir pour parcourir les environs de Paris. Ce n’est point un savant, ce n’est point un ami des arts et de la belle nature, il ne vous indiquera pas les magnifiques points de vue, les ruines historiques, les monuments célèbres; mais il vous conduira chez les restaurateurs en renom, il vous enseignera les cuisines les mieux famées et les retraites les plus mystérieuses.--C’est bien quelque chose.--Lorsqu’on sort des barrières de la grand’ville, ce n’est guère pour faire de l’archéologie. Où trouverait-on matière pour de telles études? La bande noire y a mis bon ordre. Excepté Saint-Denis et ses tombeaux regrattés, Versailles et son palais, vous ne verrez plus autour de Paris que des gargottes dans lesquelles on vend du vin à tout prix, des canards aux navets et d’excellent lapin sauté. Que faut-il de plus au bourgeois qui veut se distraire et qui d’ailleurs n’a jamais lu l’histoire que dans M. Le Ragois? Quant aux points de vue, vous savez si on les a gâtés à plaisir depuis quelques années. Partout les arbres et les buissons touffus font place à de petites maisons blanches qui portent écriteau tous les six mois, qui ont cave, grenier, cinq pièces et jardin d’un quart d’arpent, et dans lesquelles le boutiquier du quartier des Bourdonnais et du Palais-Royal vient oublier le dimanche ses additions et ses soustractions de toute la semaine. Pour trouver la véritable campagne, il faut aller maintenant à trente lieues de Paris. Aussi Jacques, qui reste toujours dans un rayon plus modeste, a-t-il bien raison de n’être ni un savant, ni un ami de la belle nature, et de se contenter du rôle d’intelligent auxiliaire des gastronomes en voyage. Lorsqu’il entend quelque bon rentier du Marais dire à sa femme au moment du départ: «Allons, bobonne, nous allons prendre le grand air et respirer sous l’ombrage», il ne peut s’empêcher de sourire, lui qui sait qu’aux environs de Paris il n’y a pas grand air, et qu’on y trouve encore moins d’ombrage que dans la ville, où du moins les grands murs et les hauts édifices vous protègent quelquefois contre les ardeurs du soleil.
Si notre Jacques rend des services réels à tous les Vatels de la banlieue, ceux-ci ne sont pas ingrats. Il y a toujours pour lui une place au feu et à la table: à lui les meilleurs morceaux, à lui les sourires et les compliments. Dès que la maîtresse de la maison voit se dessiner dans le lointain, au milieu de la poussière de la route, le cheval étique et le coucou séculaire, vite on ajoute un couvert, et si le père Jacques, comme on l’appelle, ne veut pas s’arrêter et descendre de son siége, la servante de la maison lui apporte sur une assiette bien blanche un verre de petit vin du crû. Tout en buvant, Jacques, qui a toujours été gaillard, jette un regard en coulisse à la Maritorne, puis il lui prend le menton, et lui souhaite en guise de remerciement un bon mari pour l’année prochaine.
Quelquefois il ne montre pas tant d’égards pour ses voyageurs: il n’a pas encore déjeuné, il est travaillé par le plus robuste des appétits; il met pied à terre, et accepte l’invitation qu’on lui fait de manger un morceau sur le pouce. Mais il n’est encore qu’à Sèvres, et sa destination est pour Versailles. Que lui importe? Sa conduite dans cette circonstance ne rentre-t-elle pas dans le grand système d’indépendance absolue qu’il a adopté vis-à-vis du public? Les voyageurs ont beau tempêter et maugréer, il met de temps en temps le nez à la fenêtre, les regarde d’un air narquois, et continue à déguster la portion de succulent ragoût aux pommes de terre que l’on a placée devant lui.
«Mais, cocher, dit une petite dame aux yeux brillants, cocher, partons donc... Mon cousin m’attend à onze heures dans le parc, et voilà qu’il est bientôt onze heures et quart.
--Cocher, mon cher cocher, reprend un vieux monsieur qui a des ailes de pigeon et dont la boutonnière est ornée d’une décoration de Saint-Louis, mettez-vous donc en route... Mon ami le chevalier de Vorbel m’attend pour déjeuner, et en qualité d’ancien marin il est d’une exactitude désespérante.»
Rien ne peut émouvoir le père Jacques: il continue d’un air impassible à faire honneur au festin. Mais, s’il est sourd, il n’est pas muet; il jette une gaudriole au milieu des verres, et désopile la rate de ses excellents hôtes.
«Ah! c’est vraiment insupportable, s’écrie tout-à-coup une espèce de Prud’homme qui sue à grosses gouttes au fond de la voiture, où il est pressé entre une dame de la halle et un carabinier superbe... c’est insupportable, cocher, je me plaindrai à votre inspecteur.»
Jacques rit beaucoup de cette saillie, lui qui ne connaît ni lois ni maître, et qui a l’habitude de se servir d’inspecteur à lui-même.
Enfin un jeune homme, qui paraît plus pressé que les autres, se jette à bas du coucou et se met à courir du côté de Versailles à toutes jambes et à travers champs. C’est un amoureux. Cette fugue jette peu de souci dans l’âme du père Jacques. Ses places sont payées d’avance. Et puis le jeune homme était un _lapin_, c’est-à-dire qu’il avait une place sur le devant, à côté du cocher. Son absence mettra le père Jacques plus à l’aise, ou du moins lui permettra de prendre à la sortie de Sèvres un nouveau _lapin_ de douze sous pour Versailles.
Enfin il a humé le café, le pousse-café; il a cajolé la maîtresse et la servante, il a caressé le chien de la maison, il a vidé sa pipe et l’a remise dans son étui... il se décide à reprendre le fouet et les rênes. Les imprécations et les injures pleuvent sur sa tête: son sang-froid ne l’abandonne pas un seul instant: il fredonne l’air de _la colonne_, fait la conversation avec Cocotte ou crie d’une voix de Stentor: «Un lapin pour Versailles! un lapin pour Versailles!» Il a trouvé son lapin: il s’arrête encore quelques minutes, et ne se remet en route qu’après avoir bu la goutte avec la nouvelle pratique que le ciel lui envoie.
A midi, il fait son entrée triomphale dans Versailles, et en débarquant ses voyageurs sur la place d’Armes, il ne craint pas de leur dire: «Partis de Paris à huit heures et trois quarts... N’est-ce pas, mes petits amours, que c’est bien marcher!»
Jacques ne redoute pas les rancunes et les colères du public; il y a trop longtemps qu’il roule sur le pavé des routes royales et sur le caillou des chemins de traverse pour ne pas savoir que, par un beau temps, cent mille Parisiens s’élanceront toujours hors de la ville et se disputeront aux barrières tous les véhicules en disponibilité. Il a confiance dans le soleil et dans la pluie.
Quoique menant la vie nomade de l’Arabe, Jacques ne s’est point soustrait aux obligations que la société impose. Il a une femme et des enfants; mais il se livre peu aux épanchements de famille. C’est à peine si deux ou trois fois par semaine il vient reposer sa tête sous le toit conjugal. Il ne respire pas à son aise dans l’enceinte qu’embrasse la vaste ceinture des boulevards extérieurs. Souvent, plutôt que de rentrer en ville, il s’arrête à mi-chemin, et après avoir dételé Cocotte, il passe la nuit sur les coussins assez peu moelleux de sa voiture. Il est bien rare que le lendemain matin il ne trouve pas quelque couple attardé qui lui paie au poids de l’or toutes ses places. Le couple se blottit sur la dernière banquette, Jacques fait semblant de dormir, et Cocotte, fière de la confiance de son maître, ne s’arrête qu’au milieu de Paris, après avoir évité tous les accidents, tous les chocs, toutes les mauvaises rencontres.