Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle

Part 20

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Dans les colléges comme dans les institutions particulières, il y a deux sortes d’écoliers: le pensionnaire et l’externe. L’externe, c’est l’être envié, l’être heureux qui a un pied dans ce monde du dehors que le pensionnaire ne fait qu’entrevoir. A celui-là la liberté d’action, les dissipations, la vie extérieure, les plaisirs de la ville, l’intimité de la famille, les soins affectueux; à l’autre, la dépendance complète, l’uniformité monotone des devoirs journaliers, la limite d’horizon, l’isolement. Aussi le pensionnaire livré à lui-même, malpropre, chagrin par la répercussion de son malaise physique sur son malaise moral, ressemble aussi peu à l’externe, enfant gai, allègre, coquettement vêtu, que ces chiens mal soignés, de mauvaise humeur, assis tristement près du foyer, à la levrette fringante, folâtre, qui bondit sur ses souples jarrets. L’externe devient un lien qui rattache le pensionnaire au monde dont on l’isole: c’est lui qui importe les balles, les toupies, les jouets de toutes sortes, et surtout les provisions qui changent en régal le sobre ordinaire des colléges à deux repas du jour. C’est lui aussi qui introduit ces délicieuses brochures que l’on dévore à l’ombre d’un dictionnaire, tandis qu’un livre est hypocritement ouvert au sommet d’un pupitre, et que la main semble tracer des caractères sur le papier.

Cette distinction des élèves en pensionnaires et externes est une distinction de fait, de laquelle résultent deux nuances bien tranchées. Les professeurs établissent encore deux catégories, celle des élèves forts dans leurs classes, des travailleurs, et celles des faibles, qu’on flétrit du nom de paresseux (en style technique, les _piocheurs_ et les _cancres_); car la faiblesse est toujours considérée comme provenant de la paresse et non de l’incapacité, vu que le directeur déclare indistinctement à chaque parent que _l’enfant a des moyens_. Mais l’écolier n’admet pas cette classification: la paresse est un fruit savoureux dont il se gorge avec trop de délices pour en faire une cause de dégradation. Il établit la supériorité de la force brutale, de la force matérielle, de la loi du coup de poing, sur la force intellectuelle qu’il méprise, le plus souvent par impuissance. Cette aristocratie est encore assez bien entendue, en ce que le partage de la force appartient ordinairement aux plus avancés en âge, et partant en études, de sorte que la considération croît en proportion de l’élévation des classes. Au reste, si l’insolence envers la roture peut être admise comme preuve de noblesse, cette aristocratie en est possédée au plus haut degré, et l’égalité tant vantée du collége n’existe pas réellement. Ces patriciens superbes comprennent toute la plèbe qui les entoure sous la dénomination injurieuse de _moutards_ ou de _mômes_, et se livrent à leur égard à des extorsions et à des abus de pouvoir qui caractérisent un despotisme effréné.

Sous le rapport physique, généraliser la physionomie de l’écolier est difficile; néanmoins, suivant le point de vue ordinaire, nous lui accorderons une expression espiègle, des yeux hardis, un sourire perpétuel sur les lèvres, un nez retroussé à la Roxelane, indice de la malice et de l’effronterie; des joues roses, des cheveux autrefois en vergette, mais qu’on a soin maintenant de laisser croître, depuis qu’une ordonnance ministérielle a précisément ordonné le contraire. Les vêtements sont une partie trop intégrante de l’écolier pour que nous n’en fassions pas mention. On comprend que nous allons parler de l’interne de pensionnat, et non de l’interne du lycée, où la coupe de l’habit est invariable.

L’écolier a d’abord la tête ombragée d’une casquette, laquelle est ornée d’une visière démesurée que le possesseur taille en dentelle à sa fantaisie avec un eustache, pendant ses heures de loisir. La visière n’est perceptible que pendant les premiers jours de la possession de la casquette: un prompt divorce fait justice de cet accessoire incommode. Un col de chemise chiffonné s’échappe inégalement de la cravate noire qui est jetée négligemment autour du cou, et dont les bouts, après un nœud préalable, retombent sur la poitrine. La blouse est l’habillement le plus ordinaire de l’écolier pendant les premières années des classes, mais ce costume enfantin est bientôt remplacé par un de ces habits ambigus qui participent à la fois de la veste et de l’habit. Les manches en sont courtes, étriquées: l’étoffe, usée jusqu’à la trame, se contracte entre les coutures: elle est mouchetée de taches monstrueuses: le collet est fripé, les parements sont graisseux (quelques-uns enserrent précieusement leurs avant-bras dans des manches de percaline, mais on les flétrit du nom d’épiciers). A la boutonnière pend une ficelle élégante qui soutient la clef du pupitre ou de la _baraque_. Vient ensuite le gilet, trop court, demi-attaché, faute de boutons, qui semble se séparer avec horreur du pantalon, tant est grande la distance qui laisse entrevoir des bretelles de lisière, et donne à la chemise un interstice favorable pour se produire: le gilet est un vêtement de passage; il disparaît avec les premières chaleurs de l’été. Le pantalon témoigne de la croissance de son maître; il laisse à découvert des bas indigo qui se perdent dans des souliers informes, au cuir inflexible, aux semelles épaisses, aux clous acérés. Des livres maculés, déchirés, sont artistement ficelés et pendent sur l’épaule. Quelquefois on leur substitue un vaste carton vert bourré de livres, maintenu par une corde en bandoulière sur la poitrine. Il est inutile d’ajouter que les gants sont proscrits. Un écolier qui s’aviserait d’en mettre serait appelé fat pour ce raffinement de coquetterie.

Un des mérites les plus saillants de l’écolier, c’est l’effronterie: au moyen de cette précieuse qualité il dément sans rougir une accusation, lors même qu’il est _collé_ en flagrant délit: «Vous causez, monsieur!» Il interrompt la phrase commencée avec un voisin, et répond avec énergie un _Non_ où l’expression d’un étonnement hypocrite se mêle à l’accent de l’innocence injustement soupçonnée. Pour s’excuser d’une infraction à la règle disciplinaire, il sait aussi construire avec promptitude une _gausse_ dont un expert chercherait en vain le côté faible. Il est donc essentiellement menteur, et à tel point que la franchise est considérée comme une preuve d’idiotisme, et le mensonge comme un accessoire nécessaire, dont le succès a le double avantage de détourner une punition et de duper un _pion_.

Car l’écolier se fait gloire de combattre le maître d’études. On respecte celui-ci dans les colléges, où c’est presque un fonctionnaire public, où il s’étaie du formidable proviseur, qui n’hésiterait pas à renvoyer un élève indocile; mais dans les pensions, l’exil du coupable diminuerait d’autant le revenu du directeur; aussi l’écolier, fort de cette considération, entretient soigneusement une lutte avec le pouvoir, lutte aussi haineuse, aussi acharnée que celle de Guelfes et des Gibelins, lutte qui se poursuit de génération en génération, et fait couler des flots d’encre. L’élève y met son indocilité, ses dispositions hargneuses, ses moqueries tracassières, son opposition d’inertie; le maître y pèse de toute l’autorité qui lui est dévolue, et de sa prodigalité dans la répartition aveugle des _pensums_, des _retenues_ et des _mauvais points_. Ce dernier est d’ordinaire un fils d’artisan, qui sort du collége avec des connaissances à peine ébauchées, et un profond dédain pour les travaux manuels de son père. Avec cet immense orgueil qui est le privilége de l’ignorance, il s’assied au faîte par la pensée; mais vient le jour où son incapacité se révèle, jour de déchéance où, simple soldat, il revêt les épaulettes de laine dans la milice de l’instruction publique: il devient _pion_.

Sa position varie suivant son caractère. S’il est ce qu’on appelle un _pion bon enfant_, il est traité comme le soliveau de Phèdre, ce roi inerte que les grenouilles, ses sujettes, couvrent de boue et de fange: on le raille, on le berne, on le trompe, on le hue, on l’insulte; il n’est aucun excès qu’on ne se croie permis dès qu’il y a indulgence plénière et impunité. La classe alors est un foyer de désordre; des causeries actives, des dérangements continuels, des querelles commencées avec la langue, terminées avec le poing, viennent y jeter le trouble. Les avertissements bienveillants du maître sont accueillis par des huées. L’écolier ne sait pas user, il ne sait qu’abuser: aussi il arrive ordinairement que le pion aigri fait succéder une rigueur inusitée à son humeur débonnaire: il devient _chien_.

Se montrer impertinent et raisonneur envers le maître, lui jeter au visage des épithètes injurieuses, avoir avec lui une _affaire_, c’est un titre d’honneur pour un écolier. Celui qui ose affronter la _tyrannie_ est généralement estimé de ses condisciples, il est de toutes les parties, de tous les jeux, il a de nombreux _copains_. Être copain, c’est se joindre par une union fraternelle avec un camarade, et mettre en commun jouets, _semaines_, confidences, tribulations; c’est une amitié naïve et vraie, sans arrière-pensée d’égoïsme ou d’intérêt, qu’on ne trouve guère qu’au collége.

Les autres défauts capitaux de l’écolier sont la paresse et une intempérance fabuleuse de langue; il n’est pas de lazzarone qui se livre avec plus de délices aux charmes du _dolce far niente_; il n’est pas de nonne ou de perroquet disert, instruit par une vieille femme, qui ait un pareil épanchement de paroles; ce sont deux hydres aux cent têtes que les _pensums_ et les _retenues_ terrassent vainement. Ce n’est pas seulement la paresse qui trouve l’oubli des devoirs dans des distractions frivoles; c’est la paresse inerte, brutale, la paresse qui fait de la machine humaine une horloge arrêtée, la paresse du sauvage qui tient dans une léthargie absolue les ressorts de la pensée et de l’action. Cet amour du babil, que nous signalons, est un trop-plein qui déborde, ou plutôt une inondation immense devant laquelle il faut se résigner et croiser les bras; c’est comme les économies d’un muet qui a recouvré la parole.

Les dispositions querelleuses que l’écolier témoigne envers ses supérieurs se retrouvent dans leurs relations mutuelles. On sait qu’il n’est pas de plus grand plaisir que celui de _houspiller un nouveau_, pauvre provincial engourdi que chacun s’empresse de tourmenter. La taquinerie est l’arme du faible qui, par ses provocations, blesse des susceptibilités: _indè iræ!_ de là des combats grotesques. Dès que deux combattants se prennent au collet, on accourt, un cercle se forme, cercle animé d’où partent des interpellations.--Tape dessus, va!--soigne-le;--des huées ou des applaudissements, suivant qu’un _pochon_ bien appliqué vient nuancer un œil ou foudroyer un nez. Le pion joue ici le rôle des dieux d’Homère, il intervient, et envoie vainqueur et vaincu expier en pénitence victoire ou défaite.

La gourmandise a aussi une place d’honneur dans le cœur de l’écolier; mais comme c’est un vice réclamé par les _moutards_, la honte de paraître _gueulard_ comme eux en arrête la manifestation parmi l’aristocratie. Elle consiste chez les petits à faire entre eux un échange de provisions, à _chipper_ quelques friandises, et à faire une consommation fanatique de croquets et de sucre d’orge, dits _suçons_. Ces derniers sont d’un puissant secours contre la longueur des soirées d’études. Plus tard, les instincts gastronomiques se modifient et viennent comparaître devant Félix, le dimanche, jour de sortie.

A tout ce que nous venons de dire, qu’on ajoute un grand amour pour le jeu, l’étourderie ordinaire de la jeunesse, un fonds de malice nationale, et l’on aura le caractère de l’écolier, chez qui, comme l’on voit, les défauts l’emportent singulièrement sur les qualités; mais du moins ils n’excluent pas la bonté du cœur, l’amour du bien au fond de l’âme, et, combattus incessamment par les soins de la famille, ils disparaissent avec l’âge et les progrès du discernement.

Il est une manie que je n’oublierai pas de mentionner en parlant de l’écolier, c’est celle d’élever des animaux. Quand la règle n’est pas trop sévère, on tient en cage quelques pierrots, quelques pies; dans le cas contraire, on cloître des vers à soie dans sa baraque, et ce n’est pas une tâche facile que de leur procurer des feuilles de mûrier, et de les empêcher d’être confisqués par les pions; mais si le bienheureux écolier s’épanouit sous la domination bénigne d’un pion _bon enfant_, une paire de souris blanches trouve un asile hospitalier dans son pupitre. Il faut voir alors avec quel soin, avec quel amour il choie ses jeunes élèves; quelle jolie petite calèche il sait façonner avec les couvertures de ses grammaires, pour y atteler son couple chéri; comme les bandelettes de cuir de sa casquette se transforment en harnais élégants, et avec quels yeux d’envie ses camarades dévorent son triomphe! Si ces béatitudes lui sont interdites, l’écolier se console avec les hannetons, les biches, les cerfs volants et autres lamellicornes. C’est alors qu’il déploie avec un rare bonheur ses heureuses dispositions pour le dessin et l’histoire naturelle; soit qu’il transforme ces malheureux coléoptères en prédicateurs dans leur chaire, ou bien encore en combattants bariolés de diverses couleurs et armés d’allumettes, soit qu’il leur applique sur le dos un morceau de carton figurant quelque larve satanique: quelle est sa joie, quand le pion stupéfait recule devant ce promeneur qui prélasse son travestissement au beau milieu de l’étude, et procure d’ordinaire à toute la classe la faveur d’une retenue générale!

L’écolier est un sujet d’études curieuses: ses sentiments, ses passions n’ont pas encore appris à se cacher sous un masque, elles se dissimulent mal sur ce visage inhabile. Vous voyez à nu toutes ces dispositions de jalousie, d’envie, de sot amour-propre que l’homme du monde ne laisse pas transpirer au dehors. L’émulation tant vantée de l’instruction commune sert admirablement à développer ces instincts honteux. Dans une lutte d’intelligences rivales, le vainqueur a en partage un orgueil misérable, le vaincu une basse envie qui cherche à rabaisser le talent de l’adversaire, ou à attaquer comme entaché de partialité l’arrêt du juge. Ce sont ces considérations qui font du piocheur un être peu aimé. On rit de ses angoisses dans l’incertitude d’une lutte, de son dépit après la défaite, de sa méfiance comique qui guette les regards plagiaires des voisins; on est enchanté qu’il soit vexé et qu’il _bisque_. On trouve odieux son égoïsme; et pour ne pas avouer une infériorité humiliante, on convient entre soi «que les succès du collége sont loin d’être décisifs pour évaluer la portée intellectuelle; que tel ou tel est très fort en thème et n’est qu’un sot, et qu’en définitive ces météores éclatants qui ont brillé dans l’enceinte du lycée vont s’éteindre dans quelque petite ville de province, où ils déposent leur auréole lumineuse pour prendre en main l’aune héréditaire.»

Je ne terminerai pas ce portrait général de l’écolier sans signaler la position précaire des _boursiers_, pauvres diables auxquels le pion se croit en droit de demander un travail plus soutenu, une conduite plus régulière que celle des autres, pour mériter la faveur dont ils sont gratifiés. En pension, les boursiers n’existent pas, mais, par une manœuvre intéressée, les directeurs donnent une éducation gratuite à des enfants sans fortune; bien entendu que ces actes de bienfaisance sont étalés avec ostentation et répétés cruellement aux oreilles de ceux qui en sont l’objet, s’ils ne la récompensent pas par des succès aux cours publics.

L’écolier se lève à cinq heures en été, à cinq heures un quart en hiver; la cloche l’arrache au sommeil, aux songes où il rêvait de la famille; aussi la cloche est peu populaire. Après la révolution de juillet une réaction militaire s’opéra dans les colléges, la proscription de la cloche fut obtenue, et le tambour l’a remplacée, mais non dans les pensions, ni dans les pensionnats de demoiselles. L’écolier reste couché, en la maudissant, jusqu’à ce que les vibrations en soient éteintes; alors il se lève les paupières gonflées, bâillant et se tirant les bras; il s’habille à la hâte, et pour gagner les _quartiers_ traverse demi-vêtu des corridors où un vent glacial circule. Après la prière on procède à des mesures hygiéniques de propreté, dont l’écolier use avec modération, surtout en hiver où l’eau des ablutions est glacée. Après le laps de temps accordé, chacun prend place devant son pupitre, et en exhume les livres nécessaires; le pion s’asseoit magistralement dans sa chaire, qui domine les tables, et d’où il peut surveiller les élèves. Le matin est ordinairement consacré aux leçons; chacun tour à tour, après un travail de mémoire plus ou moins long, vient les réciter au maître sur un ton monotone et chantant, avec des hésitations, des répétitions, des ânonnements entre-mêlés d’un _euh! euh!_ fort divertissant pour le patient qui suit sur le livre. Qu’on juge de la position d’un homme contraint d’écouter pendant plusieurs heures des lambeaux de latin ou de grec, épiant chaque élève pour ne pas se laisser tromper par les ruses usitées en pareil cas, telles que, lire sur son voisin, coller la page sur la chaire ou dans une casquette, se faire aider d’un souffleur, écrire la leçon sur ses ongles et ses doigts; et qui, la tête alourdie, ne quitte cette tâche que pour retomber dans une récréation bruyante où il doit jouer le rôle de surveillant. A cette récréation le déjeuner vient faire une agréable diversion. Chacun est mis en possession d’un énorme morceau de pain (heureux celui que le hasard gratifie du croûton, morceau par excellence, pétitionné par tous les gourmets)! Les élèves dont la baraque est approvisionnée creusent dans leur portion un sépulcre énorme où s’ensevelissent les confitures ou le beurre salé; puis tous se divertissent en hâte comme des gens pressés de jouir. De nouvelles heures de travail succèdent à un court moment de plaisir, et se prolongent jusqu’au dîner, qui a lieu au milieu de la journée. Nous ne parlerons pas de la parcimonie, de la négligence qui président ordinairement à la partie culinaire dans une pension, chacun peut consulter ses souvenirs et se rappeler l’_abondance_, eau rougie dans sa plus simple expression et dont le nom est la critique amère; les potages lymphatiques, les haricots nageant dans une sauce limpide:

Apparent rari nantes in gurgite vasto;

et toutes les plaisanteries sur les divers plats du réfectoire; mais nous dirons en passant combien nous semblent odieuses ces spéculations qui attaquent le bien le plus précieux, la santé, et combien seraient nécessaires des mesures qui garantiraient aux internes une nourriture simple, mais saine. On nous dira que l’Université envoie un inspecteur dans les établissements pour juger du personnel, de l’ordre intérieur, du bien-être matériel, de même qu’elle envoie un examinateur pour s’assurer du progrès intellectuel et des avantages du mode adopté d’enseignement; mais à cela nous répondrons que l’on donne au dernier des machines dressées par demandes et par réponses; qu’au premier on fait goûter le bouillon de madame, et boire le vin des demi-bouteilles accordées journalièrement aux maîtres, que devant tous deux on joue une comédie.

Après le dîner, un intervalle d’étude sépare du repas de quatre heures, fidèle reproduction de celui du matin: du pain, de l’eau; et la cloche rappelle de la récréation au travail, jusqu’à la fin de la journée. L’approche de la nuit fait allumer des quinquets, dont je ne saurais peindre la malpropreté, la piètre et fumeuse lueur. C’est le moment où les poëtes de collége trouvent leurs inspirations, car le soir, le silence du dehors et du dedans, la fatigue du jour qui concentre la pensée, ont le singulier privilége de donner une certaine exaltation aux idées. Vient enfin l’heure du sommeil, heure favorite où, après un souper indigeste, l’écolier reprend la possession de lui-même. Tapi sous les draps, on trouve une chaleur bienfaisante, que l’on ne peut se procurer dans la journée avec un poêle de fonte aux flancs vastes comme ceux du cheval de Troie, où quelques bûchettes noircissent sans se brûler à la flamme. On peut penser, s’absorber dans ses rêves et ses souvenirs, sans qu’un pion crie à l’inaction, et le sommeil vient continuer en songe ces douces pensées.

Les jours se suivent ainsi avec une régularité désespérante, mais le dimanche ouvre miséricordieusement les portes aux captifs que des pensums ou des retenues n’ont pas atteints. Le cœur tressaille lorsque l’_exeat_ contresigné dit, _Sésame, ouvre-toi_, et que, debout sur le seuil, on met le pied dans cette rue animée où tout un monde bourdonne, où l’on va se mêler à la foule pendant quelques heures de liberté. Aussi la _retenue_ est une grande puissance du maître: c’est un frein à l’indocilité, un aiguillon à la paresse; aussi pour conquérir cette précieuse _sortie_ on subit toutes les exigences, et pourtant elle entraîne une triste, mais naturelle conséquence: _la rentrée_.

Le jeudi est au dimanche ce que le reflet est à la lumière, car la pâle liberté qu’il donne est illusoire. Elle consiste à circuler dans les promenades publiques, en rang, deux à deux, captifs au milieu de ces gens libres. Des marchands de gâteaux, de massepains, de fruits, les escortent avec les prières les plus pressantes, les insinuations les plus adroites; mais la règle défend d’acheter, et le pion fixe sur tous son œil d’Argus comme un douanier vigilant: personnification humaine du châtiment qui attend la chute.

Outre ces jours réservés et les fêtes religieuses, les écoliers ont encore leurs fêtes particulières. La Saint-Charlemagne, qui convie à un banquet annuel l’élite des lycées; la distribution des prix, épilogue de l’année scolaire, préface des vacances, et à ce double titre accueillie avec transport. On a trop souvent tourné en ridicule le pédantisme des maîtres, la partialité qui s’y déploie, l’improvisation méditée à l’avance, la solennité de la cérémonie, l’inévitable comédie de Ducerceau, l’orgueil des parents et des lauréats, le désespoir et la morne attitude des vaincus, pour que nous voulions nous y appesantir; nous dirons seulement qu’on avait voulu en faire un moyen d’émulation, et que les directeurs en ont fait une _réclame_ pour leurs établissements.

Nous avons décrit la physionomie ordinaire de l’écolier, nous avons fait l’historique de sa journée, mais l’on doit comprendre que son caractère et ses habitudes, à une époque de progrès et de développement, doivent se modifier et s’altérer à mesure que son accession au monde devient plus immédiate. Ce sera donc compléter le tableau, que de suivre année par année ces modifications, ces changements dont nous avons été obligés de confondre les nuances dans un portrait général.

En _neuvième_ et _huitième_, c’est le bambin en blouse qui le matin traverse la rue avec un panier d’osier, dans lequel reposent deux tartines tendrement accolées, et dont le couvercle béant donne passage au goulot d’une bouteille d’eau, ou d’eau rougie. Je signale le panier d’osier au premier chef, parce qu’il joue un grand rôle dans ces premières années. Il est l’agent nécessaire des _dînettes_, le thermomètre des amitiés de cet âge. Dans ces classes, le maître est despote avec impunité, il impose par le regard, par la voix, il fait trembler toutes ces petites créatures; la férule (que quelques vieillards regrettent à tort) se retrouve pour meurtrir ces mains délicates. Mais quand vient le soir, pénitences et bonnets d’âne, Chapsal et Lhomond, Epitomé et Selectæ, tout est oublié, les élèves sortent en essaims bourdonnants, font en passant _la nique_ à l’épicier, lui volent ses pruneaux et crachent dans ses barils de sardines. Ils rapportent à leurs familles des billets de contentement, et quelquefois (_ô decus_) la médaille.