Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle
Part 2
Les armées se préservèrent de toute cette contagion, et, comme elles n’avaient eu aucune part aux excès de l’action, elles furent étrangères aux emportements de la réaction; elles furent aussi préservées d’une singulière métamorphose qui se fit remarquer dans la cité. Sur la frontière, nos braves soldats, en présence de l’ennemi, et déjà négligés par une administration faible et désunie qui avait succédé à l’administration vigoureuse et compacte du comité de salut public, supportaient, pendant un hiver des plus rigoureux, toutes les privations, bravaient en plein air toutes les intempéries, et ne songeaient qu’à vaincre ou à mourir. A la même époque, dans une partie de la France, et surtout à Paris, une folle ivresse de plaisirs emporta tout à coup la société. Tous les âges se précipitèrent avec une sorte de fureur dans toutes les jouissances dont on les avait sevrés. C’étaient des festins de Lucullus, c’étaient des bals aussi brillants que ceux de Marie-Antoinette à sa villa du petit Trianon; c’était une répétition journalière des saturnales de la régence, au moment où la cour se hâta de déposer le rôle d’hypocrisie que lui avaient imposé la tristesse et la dévotion du grand roi. Étrange contradiction du cœur humain! Les héros de ces fêtes étaient des hommes et des femmes qui pleuraient, disaient ils, leurs parents immolés à une espèce de divinité inexorable comme la Fatalité des anciens, et pourtant ils dansaient et se réjouissaient au milieu de leurs transports de haine pour la république, et des projets de vengeance qu’ils exécutaient ou méditaient contre les terribles adversaires dont l’aspect les faisait trembler encore. Voici maintenant une autre anomalie, mais d’un caractère moins sérieux, et qu’il faut néanmoins citer comme un trait de la physionomie du parti qui donnait un aussi étrange spectacle. Tandis que les femmes, interrogeant les statues antiques, adoptant le cothurne, la coiffure, la tunique des femmes d’Athènes et de Rome, brillaient de la plus rare élégance sous de légers vêtements qui nous les montraient presque sans voile, comme Aspasie ou Phryné apparaissant aux regards d’un peuple enthousiaste de la beauté, les jeunes gens, qui avaient taxé de simplicité grossière le costume des républicains du temps, se présentaient sous un aspect rebutant et ridicule. On les rencontrait partout avec ce qu’ils appelaient des cadenettes, c’est-à-dire avec leurs cheveux nattés et relevés derrière la tête comme ceux des soldats suisses de la garde royale; sur les deux côtés de leur figure descendaient des touffes de cheveux qui représentaient des oreilles de chien; leurs cols étaient emprisonnés dans une cravate énorme qui, enveloppant le bas du visage et le menton, semblait cacher un goître; ajoutez à ce bizarre déguisement une espèce de sarreau de drap qui descendait le long du corps sans marquer la taille, et dont les larges manches permettaient à peine la vue de l’extrémité des doigts. Ces mêmes coryphées de la mode portaient à la main un bâton noueux et tortu, pour attaquer leurs adversaires lorsqu’ils croiraient l’occasion favorable. Tels étaient les chevaliers des plus brillantes femmes des salons de Paris. Telle était la milice volontaire qu’on appelait la jeunesse dorée de Fréron, et qui faisait avec un zèle gratuit et une vigilance passionnée la police de la capitale dans les spectacles, dans les jardins publics, sur les boulevards, contre les révolutionnaires désignés sous le nom de terroristes. Paris laissait faire; mais il marquait déjà le moment où il mettrait un terme à ces levées de boucliers qui portaient le trouble au lieu de rétablir l’ordre.
Cette époque de vertige et de déclin pour une partie de la société, semblable à l’écume qui bouillonne sur une mer longtemps agitée, ne pouvait durer. Les études recommençaient dans les institutions particulières et dans les écoles centrales; la jeunesse studieuse y accourait avec une envie extrême de profiter d’une instruction solide et variée; elle reprenait des mœurs plus douces et des habitudes plus paisibles. En même temps, et sans que la contagion du dehors eût pu les atteindre, les élèves de la première école polytechnique formaient, sous les auspices de Monge, de Berthollet, de Fourrier, de Prieur de la Côte-d’Or, cette pépinière d’hommes distingués qui sont devenus l’une des gloires de la France, en lui rendant d’immenses services. On ne conçoit pas tant d’application, tant de travail, de si profondes études, de si grands progrès, à côté de tant de légèreté, de folie, d’emportement de plaisir et de dangereuse exaltation dans une autre partie de la population. Qu’elle était belle à voir cette jeunesse d’une stature élevée, d’une force de corps remarquable, d’un air calme, initiée aux mystères de la science, et toujours prête à offrir ses connaissances, son bras, son zèle et son épée au premier signal de la patrie, qui pouvait les réclamer à tout moment! Que de beaux noms cette école a semés dans toute l’Europe et gravés en traces ineffaçables dans nos annales civiles et militaires!
Deux belles années du gouvernement directorial, illustrées par les triomphes inouïs de Bonaparte en Italie, avaient rendu la société plus calme et plus sage; mais bientôt les revers et la faiblesse d’un gouvernement sur son déclin laissèrent renaître les traces de troubles, et la jeunesse allait encore s’égarer en usurpant une dangereuse influence. Mais Bonaparte revint d’Orient, environné d’une nouvelle auréole de gloire; la société se reconstitua sous le consulat, qui rétablit l’ordre dans l’état, la sécurité dans les villes, la paix entre les citoyens, la décence dans les mœurs, et toutes les bonnes habitudes de la civilisation. Sous l’impulsion puissante et régulière du grand homme, la jeunesse reprit goût à toutes les choses sérieuses. On la vit embrasser avec ardeur les études littéraires, cultiver le domaine des sciences, s’associer aux découvertes de l’industrie, peupler les manufactures, hâter les progrès de son instruction pour ne pas être surprise sans un fond de connaissance par le signal du départ pour les armées. Au dedans comme au dehors, et sur tous les champs de bataille, théâtres de ses triomphes, elle se montra pénétrée d’un dévouement sublime, saisie d’un enthousiasme extraordinaire pour la gloire, et capable d’obtenir l’admiration même du premier capitaine du siècle. Cette jeunesse vraiment digne de lui, l’empereur l’employait partout, dans ses conseils, dans l’administration générale, dans des négociations hérissées de périls ou pleines de difficultés, dans le gouvernement des pays conquis; et partout elle répondait à son attente. Les jeunes gens étaient encore pour lui les _Missi dominici_ avec lesquels Charlemagne visitait les différentes parties de son vaste empire. Que d’hommes aurait produit cette école féconde, si celui qui l’avait créée avait pu rester sur le trône et appliquer son génie aux conquêtes de la paix, comme il l’avait appliqué à l’art d’obtenir et de fixer la victoire! Par la générosité des sentiments, par la probité sévère, par le singulier privilége de ne rien croire d’impossible quand l’intérêt du pays et un homme tel que Napoléon commandent, cette jeunesse mérita les honneurs du parallèle avec les volontaires de la levée de septembre 1792, quittant leur charrue ou leur atelier pour arracher la France à l’insulte et au fléau d’une invasion des étrangers, qui, à cette époque, méditaient de nous partager avec l’épée comme la malheureuse Pologne. En payant un tribut à cette élite du peuple français, on ne peut s’empêcher de répandre des larmes sur les flots de sang que la jeunesse tout entière a versé pour nous, de sentir de mortels regrets à la pensée de la perte de tant d’hommes qui seraient aujourd’hui la force, le rempart et l’honneur de la France. Adressons-leur un souvenir dans quelque partie de la terre où repose leur dépouille sacrée, et disons-leur, comme s’ils pouvaient nous entendre dans leurs tombeaux inconnus: «Généreux enfants de la patrie, que la France serait grande si elle pouvait ranimer d’un souffle vos ossements, et vous présenter en phalanges guerrières à l’Europe que vous avez tant de fois vaincue!»
Pendant l’immortelle campagne de 1814, où le génie d’un homme fit tête à l’Europe conjurée, la jeunesse française se montra digne de ce qu’elle avait été pendant le règne de Napoléon. A ces deux époques elle n’eut que de grandes pensées; et je ne sais quel reproche pourrait leur adresser le plus sévère des peintres de mœurs. Sans doute l’ambition régnait dans les cœurs, mais cette ambition était noble et pure des misérables intrigues et des capitulations de conscience qui déshonorent souvent une passion si peu sévère sur le choix des moyens d’arriver à son but. C’est au prix de son sang offert tous les jours que l’on voulait obtenir les récompenses promises par le juge suprême des travaux de chacun; c’est par des services multipliés que l’on espérait attirer les regards d’un prince attentif et juste, qui ne laissait aucun sacrifice sans salaire. Quel homme sage aurait voulu tarir la source de tant de dévouement, et refouler dans les cœurs la passion de la gloire?
La chute de Napoléon laissa un vide immense; la jeunesse, décimée tous les ans par la guerre, donna les plus vifs regrets au prince qui levait sur elle le terrible impôt du sang au nom de la gloire et du salut de tous. Destituée en quelque sorte avec lui du commandement suprême de l’Europe, la jeunesse se sentit d’abord accablée de ce revers, et conserva au fond du cœur le désir de le réparer. Le retour de l’île d’Elbe, après de magnifiques promesses, renversa les ambitieuses espérances que les amis de Napoléon avaient conçues pour leur pays. Heureusement les idées de liberté firent diversion à cette douleur. Toujours fidèle à ses glorieux souvenirs, la jeunesse embrassa la Charte comme une victoire remportée sur la dynastie revenue avec les étrangers, et contrainte de rendre hommage aux principes de la révolution.
Alors se révéla un homme connu seulement par quelques chansons, entre lesquelles tout Paris avait répété _le Roi d’Yvetot_, satire naïve à la manière de La Fontaine. Tout à coup l’auteur de cette malicieuse allusion au règne du conquérant, devient un grand poëte. Il prend la lyre au lieu du galoubet, et consacre ses odes ou ses hymnes à consoler la France, en célébrant ses vingt années de triomphes. Grâce à lui, nos héros, leurs exploits, leurs prodiges, reviennent à la mémoire de tous, et retentissent dans les palais, dans les ateliers, dans les chaumières. Les étrangers eux-mêmes, encore présents et sous les armes au milieu de nous, entendent les femmes, les vieillards, la jeunesse, célébrer les batailles de Jemmapes et de Fleurus, de Rivoli et d’Arcole, des Pyramides et du Mont-Thabor, d’Austerlitz et de Friedland; ils ne peuvent s’empêcher d’admirer à la fois et tant de faits immenses et la noble attitude du peuple qui les chante devant eux ainsi qu’en face de la dynastie assise sur le trône, offensée de n’avoir aucune place parmi tant de gloire, mais secrètement intéressée à ne pas arrêter cet élan des âmes, qui pouvait devenir un élément de force si les alliés voulaient abuser de la victoire en prolongeant leur séjour parmi nous.
Une singulière anomalie se présente ici à la pensée. Béranger, en rallumant l’enthousiasme pour Napoléon, réveillait aussi l’amour de la patrie et de la liberté; il fut ainsi pour sa part l’instituteur politique de la jeunesse en général. Il produisit sur elle, comme sur le peuple lui-même, une impression qui ressemblait en quelque chose à celle de la révolution de 1789; il en ranima les sentiments, et jeta dans les cœurs le germe des dispositions nécessaires au succès de la révolution nouvelle, qu’il prévoyait dans un avenir plus ou moins éloigné. Les jeunes gens de la classe moyenne, et même un certain nombre de ceux qui appartenaient aux anciennes familles, non moins fières de leur naissance que connues par leur haine pour la révolution, prirent aussi leurs inspirations dans Béranger, et adoptèrent la cause constitutionnelle. Ils formaient, sous la conduite des chefs de l’opposition, une société qui se consacrait avec eux aux travaux de la résistance légale et organisée, pour arrêter les empiétements d’une autorité trop justement suspecte de projets hostiles à la liberté. Les événements de chaque jour, les discussions de la tribune, les journaux, les nombreuses publications de la presse, avancèrent singulièrement l’éducation politique de ces auditeurs d’une nouvelle espèce placés auprès des deux chambres, et partout où il s’agissait de défendre les principes de la révolution de 1789. En même temps il s’élevait dans cette même classe une coalition de quelques belles intelligences qui, formées, échauffées par l’enseignement de l’école normale, où brillaient les Laromiguière, les Royer-Collard et leurs élèves d’élite, entreprirent de combattre le dix-huitième siècle, particulièrement Voltaire, et de rétablir l’union entre la philosophie et le principe religieux, qu’elle regardait avec raison comme immuable dans le cœur des hommes. Cette coalition avait pour son interprète le journal _le Globe_. Sans doute elle fut injuste envers le dix-huitième siècle, elle méconnut des services immenses et dont nous recueillons encore tous les fruits chaque jour; sans doute encore on peut lui reprocher des hérésies littéraires; mais elle répandit des lumières en soumettant tout à une analyse sévère, et offrit l’exemple d’une pureté, d’un désintéressement, d’une droiture d’intentions qu’on ne saurait oublier. C’est du _Globe_ que sont sortis les Saint-Simoniens, les Fouriéristes et tous ces jeunes écrivains qui ont fouillé au fond des principes de la société, et tenté de la réformer tout entière pour réparer, disaient-ils, de grandes injustices, donner à chacun la place que lui méritaient ses talents et ses vertus, améliorer la condition du peuple et répartir plus également les avantages que les hommes peuvent obtenir de leur réunion en corps de nation. Sans le savoir, peut-être, ces jeunes enthousiastes reprenaient l’œuvre démocratique de 1793 et les doctrines de Babeuf, immolé sous le directoire pour l’émission de principes semblables aux leurs. Ils avaient aussi dans leur enseignement religieux des affinités avec la théophilanthropie que voulut mettre en honneur La Réveillère-Lépeaux, membre du directoire, et que le ridicule fit tomber, de même qu’il a porté depuis un coup mortel à la prédication publique de quelques Saint-Simoniens. On sait que quelques coryphées de cette secte allèrent jusqu’à enseigner la liberté absolue et même la communauté des femmes. Ce sont là des excès comme il s’en rencontre dans toutes les sectes nouvelles, mais l’école de Saint-Simon et de Fourier n’en laissera pas moins des traces profondes; plusieurs de ses principes pénétreront dans les lois ainsi que dans les institutions, et apporteront avec le temps de notables changements dans la constitution du corps social. De pareils efforts, de pareils projets, des vues si sérieuses, de pareilles études dans la jeunesse, sont un spectacle nouveau pour la France et même pour le monde.
Cependant l’opposition ne tarda point à se partager en deux fractions: l’une, c’était la plus nombreuse, voulait tout obtenir par la force de la loi, en retenant le gouvernement dans les limites de la Charte; l’autre, ayant perdu toute confiance dans la dynastie, se précipita dans la route périlleuse des conspirations. Elles avortèrent toutes, et coûtèrent la vie à des hommes ardents et sincères, mais sans prudence, à de jeunes séides dont quelques-uns, comme les quatre sergents, montrèrent le plus noble caractère devant la justice, et une âme héroïque en face de la mort. Plein d’affection pour la jeunesse en général, consacré au devoir de l’instruire et d’éclairer sa route, témoin de plusieurs de ces tentatives téméraires dont j’ai toujours prédit la malheureuse issue à leurs auteurs, j’ai plaint du fond du cœur Bories et ses compagnons, ainsi que toutes les autres victimes d’entreprises téméraires et inopportunes qui ne pouvaient réussir. En révolution surtout, tout ce qui est prématuré avorte, tout ce qui va trop vite fait reculer. Les révolutions ne triomphent que lorsque l’opinion publique est prête à les accepter.
Il y avait alors dans les esprits un mouvement extraordinaire. Il donna naissance à la tentative, formée par quelques jeunes gens, de faire, avec un plan raisonné, suivi avec constance, ce que la révolution avait essayé par suite de son penchant à l’innovation en toutes choses, mais avec des efforts partiels sans direction et sans puissance, je veux dire une réforme littéraire appliquée au théâtre, à l’histoire, au roman, à la prose, à la poésie, à la langue même; les beaux-arts, surtout la peinture, devaient aussi subir une métamorphose complète. Il se trouvait des vues justes, des observations vraies, des vérités senties dans le plan des jeunes Luthers de cette réforme. Mais que de génie et de bon sens, quelle habileté dans l’art de composer et d’écrire, quelle connaissance du goût des Français ne supposait-elle pas! L’audace des réformateurs fut grande, elle produisit des poëtes ainsi que des prosateurs; elle enfanta quelques œuvres marquées au coin du talent, mais qui toutefois ne donnaient à personne le droit d’affecter de superbes mépris pour nos grands écrivains, à l’exemple de cet original de Mercier qui voulut détrôner en même temps Racine et Newton. Le public se laissa entraîner, et sans déserter les objets de son culte proscrit par le fanatisme littéraire du moment, il les négligea pour accepter, avec une certaine faveur, des ouvrages qu’il n’aurait pas voulu souffrir dix ans auparavant. Le théâtre, envahi par eux, vit triompher la nouvelle école, quelques succès légitimes, et d’autres qui étaient des scandales pour la raison et des outrages pour le goût, ainsi que des atteintes graves au caractère de notre langue. La déception fut entretenue avec une habileté remarquable, avec une persévérance extrême, avec un concert inouï d’éloges mutuels par les chefs de la conjuration, et par leurs admirateurs passionnés, qui s’emportèrent ensuite jusqu’à faire une sorte de violence à l’opinion. Pour être vrai, il faut avouer que la tourmente littéraire a vu éclore, dans plus d’un genre, et spécialement dans la poésie lyrique et le roman, des talents et des travaux qui ont justement conquis leur célébrité. Je les nommerais si la nature même de cette esquisse générale me permettait d’entrer dans les détails. De même, je me contenterai d’indiquer que le public est maintenant en pleine réaction, surtout au théâtre, contre la nouvelle école, parce qu’elle n’a point tenu ses promesses de recréer l’art, et qu’en imitant jusqu’aux défauts qu’elle reprochait aux maîtres, elle n’a montré ni leur génie, ni leur raison, ni leur talent de peindre les passions et de remuer les cœurs.
Les projets de la réforme littéraire appartenaient, par leur nature même et par des liens assez étroits, à la révolution politique qui marchait toujours, et ne pouvaient plus être arrêtés que par la défaite des amis de la liberté, ou par la chute de la dynastie. Les trois journées survinrent et firent sortir du sein du peuple une race nouvelle de révolutionnaires, jusqu’alors inconnue en France. Quel étonnement pour nous, lorsque nous vîmes des adolescents, des enfants même, saisis tout à coup d’un instinct de courage et d’une fièvre belliqueuse, poussés et conduits par eux-mêmes, attaquer des soldats armés, braver la mitraille, recevoir et surtout donner la mort avec une audace et une témérité sans exemple, s’abstenir de toute cruauté dans le combat, de tout excès après la victoire! La prise de la Bastille elle-même, qui causa une si profonde émotion dans Paris, n’avait rien produit de pareil. Le gamin, puisqu’il faut l’appeler par son nom, n’était point apparu dans les journées les plus orageuses de la révolution. D’où sortait cette race nouvelle tout à coup intervenue, sans ordre et sans appel, dans la bataille qui a renversé un trône et dépossédé une dynastie? je l’ignore. Que deviendra cette race si elle se perpétue? qu’en faut-il attendre ou espérer? C’est là une grave question qui mérite d’être méditée profondément par le législateur. Un autre exemple du même genre, mais moins étonnant quoiqu’il soit aussi nouveau dans nos annales, appartient à mon sujet. Ce ne sont pas des hommes faits, des généraux couverts de gloire, ce ne sont pas des chefs révolutionnaires et connus de la foule, ce sont des jeunes gens de nos écoles de médecine, des élèves en droit, des élèves de l’École Polytechnique qui, l’épée à la main, ont conduit le peuple à l’attaque du château, ce sont eux qui ont servi de guide à la victoire populaire. Ici point de Camille Desmoulins qui, montrant un pistolet, distribue des feuilles d’arbre comme des signes de ralliement, et crie au peuple qu’il entraîne: «Marchons.» Ici rien en paroles et tout en actions. Le peuple s’émeut de lui-même et trouve sur sa route des guides qu’il accepte sans les connaître, parce qu’ils viennent adopter ses périls.
Il existait dans le sein de la jeunesse des ambitions ardentes. Frappés du souvenir de changements inouïs que nous avons vus, plusieurs se disaient: Puisque des soldats _sont passés rois_, puisqu’un lieutenant d’artillerie a pu devenir le maître de l’Europe, pourquoi ne deviendrais-je pas général, ministre ou consul! Une partie de la jeunesse mit à profit ces réflexions après les trois journées, et s’éleva aux emplois les plus éminents; l’autre fut négligée par une faute grave de la politique, et devint hostile au pouvoir par mécontentement d’abord, ensuite par système. De là, au milieu de la société, une espèce de volcan souterrain dont nous avons vu à plusieurs reprises les redoutables explosions. En même temps la presse, investie d’une puissance nouvelle, réveilla dans les esprits toutes les idées d’amélioration politique et d’égalité; la république apparut comme le gage d’un avenir brillant et prospère, où chacun trouverait sa place, et tout le monde le bonheur tant cherché depuis des siècles. Tandis que les écrivains entretenaient ces espérances, il se préparait dans l’ombre une chose que nous n’avions pas vue encore, une vaste conjuration, étendue comme un réseau sur toute la France, nouée avec force, enveloppée d’un profond mystère, et investie d’une redoutable puissance par des jeunes gens seuls, sans le secours des hommes qui avaient formé les sociétés secrètes sous les Bourbons renversés par la révolution de 1830.
Peintre de mœurs, je ne dois pas omettre ici un singulier contraste: à côté de cette jeunesse que nous appelons la jeunesse politique, nous voyons un certain nombre de jeunes fashionables avides de tous les genres de jouissances, épuisant jusqu’à la lie la coupe des plaisirs, abandonnés à tous les excès, et courant à leur ruine avec une sorte de délire qui rappelle des temps et des mœurs que l’on croyait à jamais oubliés. Effaçons ces tristes images par une idée consolante et prise dans l’observation même de ce qui se passe sous nos yeux. La patrie voit croître dans son sein une nombreuse partie de la jeunesse qui vit de peu, modère ses désirs, travaille beaucoup, étudie les questions de cette économie politique qui porte tout l’avenir de la France, se livre au génie des découvertes, demande aux sciences les moyens de les rendre utiles au plus grand nombre, d’achever, par une révolution innocente, paisible et progressive, l’ouvrage de la révolution de 1789, en répandant de nouveaux bienfaits sur le peuple, qu’il faut rendre plus heureux et plus éclairé pour le rendre vraiment libre. Bénissons cette modeste et laborieuse jeunesse, souhaitons qu’elle fasse de nombreux imitateurs, et attendons, avec une vive espérance, les succès de la belle entreprise qu’elle poursuit sous les regards des hommes éminents qui lui servent de guides et de flambeaux.
P.-F. TISSOT, de l’Académie française.