Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle
Part 18
Les chances de la pêche varient selon l’état des lieux et du temps. Le pêcheur fait son étude constante de ces modifications et de leur cause. Le pêcheur a son calendrier, il a aussi son horloge. Ses prévisions atmosphériques sont l’une des bases les plus certaines de ses succès. Il tire parti de l’orage, il se fait un aide du vent, et rend la pluie elle-même complice de ses victoires. Il ne fait pas un mouvement, un pas, qui n’ait son calcul, sa portée, son étude.
Flâneur indifférent, vous l’examinez en passant et vous dites, en haussant les épaules: «Ce n’est qu’un pêcheur à la ligne!» Profane! cet homme que vous regardez du haut de votre orgueilleuse nullité, c’est un naturaliste, car il connaît aussi bien que Lacépède les mœurs, les développements, la demeure habituelle, les appétits des poissons qui hantent le lit de nos rivières; c’est un météorologiste expérimenté, aussi au courant qu’on peut l’être à l’Observatoire de la hauteur de l’eau, des changements atmosphériques et des signes qui les annoncent; c’est un mécanicien adroit connaissant mieux que personne les lois de la pesanteur, la différence des milieux, la puissance des leviers. Dans le simple choix de cette place où vous le voyez, il a mis plus de précautions, de connaissances, d’habileté que vous n’en mettez dans les actions les plus sérieuses de votre vie!
Mal jugé, le pêcheur a bien raison de fuir la foule, et de répéter avec le poëte latin:
Odi profanum vulgus, et arceo.
Il ne s’ensuit pas que le pêcheur soit insociable, bien au contraire, et je ne suis pas le seul, sans doute, qui ait remarqué cette sympathie si promptement établie au bord de l’eau entre deux pêcheurs qui se rencontrent: sympathie réelle, reste précieux de cet élan primitif qui entraînait l’homme vers l’homme quand la défiance ou l’expérience, qu’on peut nommer l’étude du mal, professée par la civilisation, ne venait pas glacer et retenir cette bienveillance native. En se rapprochant de la nature par ses plaisirs, on se rapproche de ses douces et généreuses inspirations.
Ainsi que le poëte, le pêcheur est oublieux des choses de ce monde. Perdu dans l’ombre qui règne sous les voûtes de ces ponts magnifiques, abrité le long des pierres de ces quais que le géant de notre époque a élevés et alignés de sa main triomphale entre deux victoires, le pêcheur des rives de la Seine s’inquiète peu des révolutions qui passent et bourdonnent sur sa tête. Il écoute le bruit que fait le moindre poisson en s’élançant hors de l’eau à la poursuite de l’_éphémère_, et il n’entend pas les cris de l’émeute, les clameurs et les retentissements des luttes populaires. Un trône s’est écroulé à deux pas de lui sans qu’il détournât la tête pour savoir ce qui se faisait là.
C’est du sage ou du pêcheur qu’Horace a dit: _Impavidum ferient ruinæ_. Faut-il citer pour preuve de cette indifférence philosophique, ou, disons mieux, de ce stoïcisme qui distingue le chevalier de l’hameçon, la rencontre, sous un pont de Paris, de deux pêcheurs célèbres, tandis qu’au dessus des voûtes retentissaient, en défilant dans une marche fatalement triomphale, les caissons et les canons des étrangers prenant possession de la capitale.
En s’aperçevant, l’un et l’autre s’arrêtent et s’étonnent; puis, après un instant de silence:
«Monsieur, vous êtes M. D...?
--Monsieur, vous êtes M. Coupigny?
--En nous rencontrant nous nous sommes reconnus.
--Nous seuls, monsieur, étions capables de pêcher aujourd’hui!»
Et, sans plus s’occuper de l’événement qui tenait en suspens l’Europe entière, ils continuent à pêcher de compagnie, parlant beaucoup plus de leurs hameçons que de la lance des cosaques, et de leurs succès que du triomphe des souverains alliés.
Une friture, appétissante conquête de cette _double_ alliance des rois de la pêche, termina une si mémorable rencontre: c’était autant de pris sur l’ennemi!
=M. J. BRISSET.=
[Tête de page]
LE CROQUE-MORT.
C’est ainsi qu’on descend gaîment Le fleuve de la vie!
SI c’était au Jardin des Plantes ou sous les voûtes de la Sorbonne que j’eusse à parler de notre héros, je le scinderais dans tous les sens, je le ramifierais à l’infini, j’en formerais mille combinaisons des plus ingénieuses; mais ici, où nous ne recevons pas d’appointements royaux pour troubler la limpidité de notre sujet, je dirai simplement qu’il n’y a que trois espèces de croque-morts réellement distinctes, à savoir: le croque-mort de la mairie, le croque-mort suppléant, et le croque-mort de raccroc.
Le croque-mort de la mairie (on en compte quarante-huit de cette première espèce, c’est-à-dire quatre par arrondissement), bien que rangé sous l’étendard de l’autorité municipale, est entretenu par la ferme des Pompes et Services funèbres, ou si vous l’aimez mieux, et pour me servir d’un quolibet populaire, _il adore le gouvernement aux frais de la princesse_. Ses honoraires sont environ de mille francs par an.--Mille francs, me dira-t-on, c’est bien peu! c’est bientôt bu!--Cela, hélas! n’est que trop vrai, mais le champ le plus ingrat, quand on sait y pratiquer habilement des rigoles, devient bien vite une terre féconde; et le croque-mort a tant d’adresse pour appeler sur son front la douce rosée du pot-au-vin et du pour-boire, que d’une pierre-ponce il ferait une éponge, que du tonneau de Diogène il tirerait du malvoisie.
Quant au croque-mort suppléant (douze ou quinze individus composent cette deuxième espèce), il ne relève que de l’entreprise des Pompes, et ne diffère sérieusement de son camarade de la mairie que par quelques traits. Esclave également de ses devoirs comme buveur, il se place sur le même rang pour l’absorption des liquides. Un esprit chagrin se hasarde-t-il à le moraliser sur l’excès de ses consommations, avec l’air malin et l’œil entr’ouvert d’un Silène, bégayant plus encore des jambes que des lèvres, il répond jovialement:--Puisque nous sommes aux Pompes, comment voulez-vous que nous ne _pompions_ pas?--L’emploi de celui-ci est assez mince et sa position fort précaire; cependant n’allez pas croire que cet aimable fonctionnaire passe toujours aussi rapidement que la beauté ou la rose. Beaucoup blanchissent sous le harnais. L’un d’entre eux compte à cette heure vingt-sept ans de services; et nous calculions l’autre jour que quarante-neuf mille hommes environ lui avaient déjà passé par les mains!
_Aussitôt que la lumière vient éclairer nos coteaux_, le croque-mort salue gaiement l’aurore, crie trois fois gloire à Bacchus, et après de nombreuses salves d’eau-de-vie et maintes libations le long de sa route, pénètre bientôt dans le sein de quelque famille dans l’affliction, où, avec la componction d’un bourrelier qui taille des croupières sur un âne, il mesure non pas l’étendue de la perte que la patrie vient de faire, mais la longueur et l’épaisseur du défunt.--Une jeune fille, belle et rêveuse, ornée des plus doux charmes, Ophélia, si vous voulez, morte en cueillant des fleurs, n’est pour lui, tout bien compté, qu’_un cinq pieds sur quinze pouces_. Dans la courtisane adipeuse, engraissée dans la fainéantise, dans l’homme sur le retour, dont le ventre a fait boule de neige, dans le financier bourré comme ses sacs, il ne voit pour tout potage, qu’_un mètre cube, huit pans_.--Huit pans! c’est-à-dire que pour loger les gens obèses, on ajoute par surcroît quatre lés de sapin; et qu’au lieu de leur faire un habit de quatre planches comme à M. de la Palisse, on leur en fait un octogone.
Le croque-mort croit peu au chagrin et moins encore au deuil, mais il flatte l’un et l’autre; il se méfie volontiers des regrets, mais il les courtise. Il sait trop combien il est lucratif de sacrifier aux faux dieux pour ne pas souscrire à la mélancolie des héritiers.--Un peu d’égard double sa gratification.--Mon Dieu! il a tant de complaisance dans l’âme que, pour peu que vous le voulussiez, il verserait des larmes, que pour dix sous de plus il aurait de la douleur!--Comme une maîtresse dont la fête approche, comme un portier au mois de décembre, il est d’un gracieux charmant, d’un amabilité ravissante!--Il faut le voir, comme il tire la sonnette avec modestie,--comme il parle à demi-voix,--comme il fait mine de supposer une grande désolation,--comme il traverse l’appartement avec mystère, c’est à peine si l’on entend ses souliers massifs;--comme il s’efforce par euphémisme de dissimuler sous le petit pan de son habit l’énorme bière qu’il apporte!--Puis, lorsqu’il a glissé mollement le trépassé dans le fourreau, il faut le voir, si le sujet est jeune, s’asseoir, le placer amoureusement sur ses genoux; s’il est âgé, demander à le poser sur l’ottomane,--«Sur le plancher, dit-il, cela ferait un bruit trop sonore.» Et tirant ensuite de sa poche un marteau rembourré, pour ainsi dire, et des clous de coton, passez-moi l’hyperbole, fixer doucement le couvercle sans qu’un seul coup résonne et aille retentir dans le cœur des parents, qui est censé en train de saigner dans une pièce voisine.
Bacchus est un dieu plein de tyrannie! il confisque à son profit l’âme et l’esprit de ceux qui se font ses serviteurs; de sorte que leur pauvre bête, selon l’expression charmante de M. Xavier de Maistre, privée de ses guides, livrée à elle-même, va comme elle peut et souvent de travers. Aussi le croque-mort, plongé sans cesse dans les digestions les plus profondes, est-il loin d’avoir toujours les jambes et la mémoire présentes. Comme l’astrologue de la fable, il ne voit pas toujours les puits qui naissent sous ses pas; il est sujet à bien des coq-à-l’âne.--Vous êtes à fumer gaiement avec des amis, et vous attendez quelques rafraîchissements.--Pan, pan! on cogne à votre porte.--Qui est là?--C’est moi, monsieur, qui vous apporte la bière.--Est-elle blanche?--Oui, monsieur.--Bien: déposez-la dans l’antichambre, et revenez chercher les bouteilles demain.--L’homme obéit et se retire. Mais quelle est votre surprise quand, accourant sur ses pas, vous vous trouvez nez à nez avec une horrible boîte!
Ceci rappelle un peu l’anecdote de cet Anglais qui confondant homonymes et synonymes, et voulant se rafraîchir, criait dans un café:--_Célibataire_, apportez-moi une bouteille de _cercueil_.
De même qu’il se trompe de porte, le croque-mort se trompera de mesure. Il portera la bière de Philippe-le-Long à Pépin-le-Bref, celle de Kléber au Petit-Poucet.--Un pan de son habit se prendra sous le couvercle et il le clouera avec le mort, et lorsqu’il voudra s’éloigner, le mort le tirera par sa basque.--Quelquefois l’intimé lui échappera comme un clavecin échappe à des porteurs maladroits, lui passera sur le corps et s’en ira rouler de marche en marche par l’escalier jusqu’à la porte de la cave.--Au cimetière, il sera dans une telle émotion que le pied lui manquera, que son arrière-train emportera la tête et qu’il tombera au fond de la fosse avec le cercueil;--telle on voit au Malabar une veuve se précipiter sur le bûcher de son époux!--et il faudra que des ingénieurs viennent le repêcher comme Dufavel.
Les pauvres petits enfants qui succombent sur le seuil de la vie, que Dieu, dans sa miséricorde, rappelle à lui avant qu’ils aient trempé dans la fange et dans la boue de ce monde, n’ont pas comme nous autres adultes le brillant avantage de s’en aller en corbillard. C’est simplement sous le couvert d’un modeste palanquin qu’ils traversent à pied la ville et regagnent les pourpris célestes. Mais comme il est assez rare que quelqu’un accompagne ces chers petits élus, rien ne presse les croque-morts qui les portent, et ils peuvent se livrer sans réserve à toute l’effervescence de leur soif. A chaque bouchon, à chaque taverne on fait halte. Il faut bien se rafraîchir, la route est si longue, l’ouvrage est si _fastidieuse_! et les poses deviennent si fréquentes que nos pèlerins se laissent surprendre par la nuit au milieu de leurs courses; ou bien une autre fois l’on rencontrera des amis et l’on s’oubliera dans leur sein, dans le sein de l’amitié!--et le lendemain ou le surlendemain, quand la pauvre mère viendra pour jeter une couronne sur la tombe de son enfant, elle trouvera la fosse encore vide!--Sèche tes pleurs, pauvre femme! va, l’objet chéri de ta douleur n’est pas perdu, mère adorée! il est chez le marchand de vin du coin, dans l’arrière-boutique!!!
Non content d’être nécrophore et grand-prêtre du fils de Sémélé, comme un mercier de campagne qui vend des sabots, des cantiques spirituels et de l’avoine, le croque-mort se livre assez volontiers au cumul, et cela par délassement, car, ne le perdons pas de vue un seul instant, sa seule profession officielle est de boire. Souvent donc on le voit, tranchant du gentilhomme, habiter non pas une maison, mais une boutique de plaisance où, à ses heures perdues, il vient s’abandonner aux plaisirs du négoce, je veux dire à l’aimable fantaisie d’échanger contre l’argent de ses pratiques des chaussons aux pommes ou de Strasbourg, du jus de réglisse ou du jus de la treille. Souvent aussi _Madame_ cultive en son particulier quelque art d’agrément, et selon que son penchant l’entraîne, elle fait des eunuques sur le pont de la Tournelle, ou va cueillir dans la verte prairie du mouron pour les petits oiseaux.--J’ai dit madame, parce que le croque-mort ressent de très bonne heure le besoin d’avoir une duègne au logis pour le déshabiller et le mettre au lit quand il rentre.
Ce n’est pas, si nous en voulons croire l’indiscrétion d’une ravissante chansonnette de Béranger, mon bon ami et mon doux maître, qu’il lui soit toujours très facile de s’engager dans les rets de l’hymen. Hélas! la nef de ses amours échoua plus d’une fois sur la rive de Cythère! Ce qui après tout n’est peut-être que justice, car imprégné sans cesse de miasmes putrides et d’effluves alcooliques, notre galant a vraiment contre lui deux senteurs bien pernicieuses au nez d’une belle.
Comme les fonctions du croque-mort de la mairie sont héréditaires et aliénables, il peut choisir son successeur et nommer son survivancier. S’il meurt intestat, son épouse afferme ou donne sa place vide à qui bon lui semble. Quelquefois alors, préférant le tribut en nature à la redevance en espèces, elle jette un regard favorable sur l’objet de ses affections extra-conjugales (l’honneur de la maison du croque-mort n’est pas toujours des mieux gardés), et le sigisbé, endossant tout à la fois et la livrée funèbre et la veuve éplorée, passe d’un seul bond dans l’alcôve adultère et dans la charge.
Peut-être, ô mon Dieu! n’ai-je pas assez mis de plâtre à mon héros, n’ai-je pas assez déguisé ses faiblesses! mais il est si bon, mais il est d’une nature si humaine, que comme Jean-Jacques, malgré ses défauts, peut-être pour ses défauts mêmes, on ne saurait se défendre de l’aimer. Eh! mon Dieu! le soleil lui-même n’est-il pas sujet aux éclipses et n’a-t-il pas des taches! Lequel d’entre nous n’a pas ses heures de tendresse et d’égarement? De plus grands personnages ont été subjugués par la bouteille! Le sultan Mahmoud, qui vient de descendre ces jours-ci dans la tombe, n’a-t-il pas gouverné longtemps et glorieusement la Turquie plein des vues les plus sages et de liqueurs fortes! Bassompierre buvait jusque dans ses bottes!--Et Lucius Piso qui conquit la Thrace, et Cossus, le conseiller de Tibère, étaient l’un et l’autre si sujets au vin, que souvent il fallut les emporter du sénat.
Vous vous attendiez sans doute à quelque peinture sombre et farouche, et point du tout, c’est un pastel rose et frais que je vous trace! Vous comptiez sur des larmes, et partout sur vos pas vous ne rencontrez que de l’ivresse! cela vous étonne, et cependant, si l’on y songe un peu, cela est tout simple. La contemplation du néant des grandeurs et des choses humaines porte immanquablement à l’insouciance et à la frivolité.--Quand on commerce chaque jour de la mort et de son appareil, on prend bien vite les hommes et la terre en pitié.--On sent que la vie est courte, on veut la remplir.--Avant d’être mangé, on veut se repaître.--Avant d’être bu, on veut boire.--Et l’on devient nécessairement anacréontique et libertin.--Bayard n’eût pas été quinze jours aux Pompes sans devenir un freluquet; et si Napoléon lui-même avait été seulement trois jours croque-mort, il n’eût pas porté le sceptre du monde, mais la batte d’Arlequin.--Toute plaisanterie, toute antithèse à part, si l’ancienne gaieté française avec sa grosse bedaine et ses petits mirlitons, fleurit vraiment encore dans quelque coin du globe, croyez-le bien, je vous le dis en vérité, c’est aux Pompes funèbres assurément.--C’est là que les tréteaux de Tabarin sont encore en fourrière.--Il n’y a plus que là que Momus agite ses grelots.--Ainsi messieurs les fermiers de l’entreprise (car depuis le décret de l’an XII, les morts ont été mis en ferme comme les tabacs), que vous vous représentiez noyés dans la tristesse et bourrés d’épitaphes, sur Dieu et l’honneur! sont au contraire de bons et joyeux drilles, de francs lurons, prenant tout au monde par le bon bout et menant crânement la vie! ce sont tous plus ou moins d’aimables chansonniers, ce sont tous ou à peu près d’adorables vaudevillistes! Ayant ainsi tout à la fois le double monopole du boulevard, du Palais-Royal, de la foire et des catacombes.--Et quand le soir, ils nous ont fait mourir de rire, le lendemain ils nous font enterrer!
A gauche en entrant dans la cour, non loin des bâtiments de l’administration, il existe, comme dans un roman de madame Radcliffe, une chambre vaste et mystérieuse, fermée à tout profane, et qui se nomme, je crois, la salle du conseil. C’est là, dans ce secret refuge, que messieurs les fermiers se rassemblent joyeusement chaque jeudi, je ne sais sous quel vain prétexte, et que, tout en fumant le Havane, ils se plaisent à composer, dans l’abandon le plus voluptueux, à travers un feu roulant de lazzis et de pointes, leurs agréables ouvrages, leurs piquants refrains et leurs doux pipeaux.--Depuis dix ans Bobèche n’a pas dit un mot, Turlupin n’a pas joué une parade, qui ne soient partis de ce dernier asile de la muse de Piis et de Barré, de Panard et de Sedaine.--C’est là la source unique où la scène aujourd’hui s’abreuve et s’alimente.--C’est là, dirait Odry, _l’embouchure de la scène_.--Flonflons et fredaines, tout se fait là.
Aussi les jours de première représentation, passé cinq heures, n’y a-t-il plus un chat aux Pompes, n’y a-t-il plus âme qui vive aux cimetières. Vous seriez Jupiter en personne, ou M. de Montalivet, que vous ne pourriez vous faire inhumer.--Tous, fossoyeurs, cochers, croque-morts; tous, depuis le dernier palefrenier jusqu’au chef des équipages, depuis la concierge jusqu’au garde-magasin, tous en grande tenue sont réunis sous le lustre avec les _romains_ du parterre.--Et Dieu sait l’enthousiasme qui les possède et les palmes immortelles qu’ils assurent à leurs patrons!!!
Ceci vous semble peut-être exorbitant, pyramidal, colossal, éléphantiaque! que sais-je! Et vous ne pouvez sans doute vous résoudre à croire que le vaudeville et les pompes funèbres soient deux choses si parfaitement liées, qu’elles boivent au même pot et mangent dans la même écuelle. Vous en faut-il des preuves?
Un de mes bons amis, qui fait merveille dans le drame, avait mis il y a quelque temps un jeune enfant en nourrice dans le faubourg. Chaque fois que ce fortuné jeune homme allait visiter son rejeton, jamais le père nourricier ne manquait de lui dire (j’espère que ceci est clair et positif): «Monsieur, vous qui êtes _du théâtre_ et qui connaissez _ces messieurs_, parlez-leuz-y donc pour que je passe en pied.» Ne prêtant que peu d’attention à ce que le bonhomme marmottait, et d’ailleurs ignorant quelle était sa profession, mon ami ne comprenait goutte à cette demande. Enfin, un jour que ce plaisant solliciteur recommençait son éternelle pétition: («C’est que, voyez-vous, monsieur, quand on n’est pas titulaire, sauf le respect que je vous dois, on n’a que les mauvais morts. Quand y meurt un bon mort, c’est pas pour vous, ça vous passe devant le nez!...»)--Impatienté d’une pareille obsession, «Qu’êtes-vous donc?» lui dit-il brusquement, «vous êtes donc croque-mort?»--En effet, c’était bien là le métier du bonhomme; mon ami avait frappé juste, mais que l’autre était cruellement offensé! «Moi, croque-mort!» répétait-il; «non, monsieur, je ne suis pas croque-mort. Depuis l’an XII, monsieur, il n’y a plus de ces horreurs-là! Je suis, monsieur, porteur funèbre de défunts à l’entreprise générale.»--Ceci nous montre, cher lecteur, combien il est dangereux de confondre la branche aînée avec la branche cadette, et surtout d’appeler gendarmes les gardes municipaux.
Pour se délivrer de ce trop susceptible importun, notre jeune dramaturge écrivit sur-le-champ à la commission des auteurs; et dès le lendemain il eut la satisfaction d’apprendre que son protégé venait, à sa recommandation honorable, de recevoir sa nomination, et de passer _ex-abrupto_ croque-mort en pied et en titre.
Le bonhomme avait raison de s’insurger: croque-mort n’est vraiment plus qu’un nom de guerre; et si jamais vous avez quelque chose à démêler avec les Pompes, gardez-vous bien d’employer ce vilain terme, vous vous attireriez quelque affaire d’honneur sur les bras.
Un jour que je demandais à un croque-mort pourquoi on leur avait donné cet étrange surnom, ce sobriquet, «C’est,» me dit-il avec un sourire de satisfaction (le croque-mort est très facétieux de sa nature), «parce que la populace prétend que nous faisons des repas de corps.»
Ainsi que pour le croque-mort, comme nous venons de le voir, il y a pour l’administration de bons et de mauvais morts, de bons temps et des mortes-saisons. Les mortes-saisons toutefois ne sont pas celles où l’on meurt, mais bien celles où l’on ne meurt pas, ou du moins où l’on ne meurt guère. Un bon temps, c’est quand le mort donne; cependant, pas à l’excès. Quand le mort donne avec trop d’enthousiasme, cela devient désastreux. Le choléra fut une époque déplorable; il y avait trop d’ouvrage pour _la_ bien faire: chaque grappe ne pouvait aller sous le pressoir; on enterrait à la hâte et sans luxe; l’entreprise manquait de tentures et de chars; on empilait les morts sur des haquets, on les emportait à pleins tombereaux comme des gravois.--Mais la grippe d’il y a deux ans, à la bonne heure, ce fut un âge d’or!... Aussi le croque-mort n’en parle-t-il jamais sans une larme d’attendrissement.
Dès qu’une aimable recrudescence se fait sentir, dès que le ciel, dans sa bienveillance, envoie la plus légère mortalité, les employés et les quatre-vingts chevaux de service ordinaire deviennent bien vite insuffisants; il faut alors avoir recours à des hommes et à des bêtes de louage, et c’est alors que le croque-mort et le cocher de raccroc apparaissent sur l’horizon.