Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle

Part 17

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Le notaire pourrait se consoler des affaires par l’amour conjugal, mais pour lui le mariage est plus pesant que pour tout autre homme. Il a ce point de ressemblance avec les rois, qu’il se marie pour son état et non pour lui-même. Le beau-père voit également en lui moins l’homme que la charge. Une héritière en bas bleus, la fille née avec les bénéfices d’une moutarde quelconque, ou de quelque bol salutaire, du cirage ou des briquets, il épouse tout, même une femme comme il faut. Si quelque chose est plus original que la plate-bande des notaires, peut-être est-ce celle des notaresses. Aussi les notaresses se jugent-elles sévèrement: elles craignent avec de justes raisons d’être deux ensemble, elles s’évitent et ne se connaissent point entre elles. De quelque boutique qu’elle procède, la femme du notaire veut devenir une grande dame, elle tombe dans le luxe: il y en a qui ont voiture, elles vont alors à l’Opéra-Comique. Quand elles se produisent aux Italiens, elles y font une si grande sensation, que toute la haute compagnie se demande: Que peut être cette femme? Généralement dénuées d’esprit, très rarement passionnées, se sachant épousées pour leurs écus, sûres d’obtenir une tranquillité précieuse, grâce aux occupations de leurs maris, elles se composent une petite existence égoïste très enviable; aussi presque toutes engraissent-elles à ravir un Turc. Il est néanmoins possible de trouver des femmes charmantes parmi les notaresses. A Paris le hasard se surpasse lui-même: les hommes de génie y trouvent à dîner, il n’y a pas trop de gens écrasés le soir, et l’observateur qui rencontre une femme comme il faut peut apprendre qu’elle est notaresse. Une séparation complète entre la femme du notaire et l’étude a lieu maintenant chez presque tous les notaires de Paris. Il n’est pas une notaresse qui ne se vante de ne pas savoir le nom des clercs et d’ignorer leurs personnes. Autrefois, clercs et notaire, femme et enfants dînaient ensemble patriarcalement. Aujourd’hui ces vieux usages ont péri dans le torrent des idées nouvelles tombées des Alpes révolutionnaires. Aujourd’hui, le premier clerc seul, dans beaucoup d’études, est logé sous le toit authentique, et vit à sa guise, transaction qui arrange mieux le patron.

Quand un notaire n’a pas la figure immobile et doucement arrondie que vous savez, s’il n’offre pas à la société la garantie immense de sa médiocrité, s’il n’est pas le rouage d’acier poli qu’il doit être; s’il est resté dans son cœur quoi que ce soit d’artiste, de capricieux, de passionné, d’aimant, il est perdu: tôt ou tard, il dévie de son rail, il arrive à la faillite et à la chaise de poste belge, le corbillard du notaire. Il emporte alors les regrets de quelques amis, l’argent de ses clients, et laisse sa femme libre.

=DE BALZAC.=

[Tête de page]

LE PÊCHEUR DES BORDS DE LA SEINE.

MÉDISE de la pêche qui voudra! Nomme qui voudra la ligne: Une perche ayant un animal d’un côté et un imbécile de l’autre,--je m’inscris contre les détracteurs de cet innocent plaisir.

_Stultum me fateor_, comme dit Horace. J’avoue que j’ai été quelquefois l’un de ces imbéciles, et qu’il m’est resté mille charmants souvenirs de ces heures passées, le bras tendu, l’œil fixé sur le bouchon fuyant d’un air affairé dans le courant qui l’emporte, ou stationnant, pour ainsi dire endormi sur la surface d’une eau tranquille, comme le chat patelin dont l’œil, mi-fermé par un sommeil trompeur, ne regarde que de coin les petits oiseaux qu’il guette.

Et, dites-moi, quel passe-temps, quel plaisir eut jamais un cadre plus riant et plus gracieux? Ce ne sont plus les arides guérets, les bords pierreux des luzernes ou les lisières des taillis hérissées de ronces, que le chasseur arpente et côtoie sous le soleil d’automne. Au pêcheur les frais gazons, les repos sous la saulée, les harmonies fluviales, les contrastes de la lumière glissant en rayons d’argent sur l’onde immobile, et se brisant, s’éparpillant plus loin en sautillements joyeux, à la suite des flots qui moutonnent sur un fond de cailloux, ou ruissellent amoureusement sur un lit de sable fin.

Le bord de l’eau est le séjour de la rêverie; les eaux tiennent toujours une grande place dans l’œuvre des poëtes rêveurs: les Israélites pleurent sous les saules de l’Euphrate; Ossian chante sur le rocher contre lequel se brise l’écume du torrent. L’eau donne une âme, une pensée au paysage; c’est un souvenir, une image de la fuite du temps, de la rapidité de la vie; c’est aussi la partie mystérieuse que doit contenir toute chose pour agir complètement sur l’esprit de l’homme. D’où vient-elle, où va-t-elle, cette onde qui fuit sans jamais s’arrêter? Par delà ces prés, quels sites va-t-elle embellir, quelle contrée va-t-elle fertiliser? Doit-elle voyager long-temps encore entre ces saules et ces peupliers avant de trouver le fleuve, le lac, où elle se perdra avec le souvenir du bien qu’elle a fait?

Ainsi la rêverie et l’imagination se plaisent également au bord des eaux. Et n’allez pas croire que l’imagination ne joue pas aussi un grand rôle dans ces plaisirs du pêcheur, que j’essaie de réhabiliter à vos yeux. Qui a plus de puissance sur elle que l’inconnu? Un voile qu’elle cherche à soulever, sous lequel elle rêve un ange ou un spectre, un brouillard qui lui fait deviner le paysage et lui permet de changer la ferme en palais, le colombier du village en château féodal, voilà ce qui lui convient par-dessus tout, car elle n’est jamais mieux que sur les limites qui séparent le monde positif du monde des conjectures.

C’est justement la position de la plume qui flotte sur l’onde et que suit le regard du pêcheur. Que se passe-t-il sous le voile vert des eaux dont son œil ne peut sonder la profondeur? S’il est poëte le moins du monde, il devine dans ces longues herbes qui ondulent au fil du courant la verte chevelure de quelque ondine endormie sur son lit d’algues et de mousses: c’est tout un pays de féerie que parcourt en ce moment son imagination, suspendue comme l’hameçon au fil de crin ou de soie. Les gobelins moqueurs suivent la ligne, la retiennent avec leurs pattes d’écrevisse, ou l’accrochent en riant aux racines du saule de la rive; et quand le pêcheur, trompé par la brusque disparition du liége flottant, tire à lui, croyant ramener quelque superbe proie, si l’acier recourbé cède et reste engagé dans l’obstacle, alors les lutins font entendre un rire qui ressemble, à s’y méprendre, au cri du martin-pêcheur et au frôlement des roseaux et des saules courbés tous à la fois par une brise de rivière.

Et pourtant, croyez-le bien, il n’est pas nécessaire d’avoir aucune de ces extravagantes idées pour s’amuser à suivre le trajet d’une ligne bien amorcée, convenablement plombée et attachée selon toutes les règles de l’art à la baleine, qui plie et donne en se relevant ce coup de maître auquel le poisson ne peut échapper. Sans avoir recours aux inventions, aux suppositions de la poésie, c’est bien assez, pour tenir l’attention éveillée et l’esprit en haleine, de penser à la proie qui suit peut-être en ce moment même l’appât qu’on lui a préparé avec tant de soin. D’ailleurs, le milieu où elle se joue n’est pas si inaccessible au regard, que de temps en temps l’on n’aperçoive quelque ombre qui passe à peu de distance de la surface des eaux, comme un nuage sur le ciel: c’est la carpe paresseuse, c’est le brochet qui chasse, c’est le chevenne attendant que le vent lui fasse tomber de la rive quelque sauterelle ou quelque hanneton; c’est la bande errante des gardons se promenant avec l’air du plus profond dédain pour le pêcheur et ses appâts. A cet aspect, l’espérance se ranime, la ligne paraît moins lourde au bras fatigué par une tension prolongée; ainsi, à la fin d’une longue route, s’il aperçoit de loin dans la plaine la vedette de l’ennemi, le soldat se redresse et trouve léger comme une plume son fusil tout-à-l’heure si lourd. Qu’est-ce donc quand la plume ou le bouchon, véritable vedette chargée de vous transmettre la nouvelle de l’agression de l’invisible ennemi que vous guettez, vient tout-à-coup, par un hochement timide d’abord ou brusquement décisif, vous apprendre qu’un habitant des eaux s’est laissé tenter par votre amorce, et qu’il la déguste en gourmet, ou l’attaque en poisson vorace?

Alors commencent les angoisses, les battements de cœur, les émotions du drame le plus saisissant. Le terrible _Rien ne va plus!_ de la roulette, quand elle se met en marche pour accomplir son fatal trajet, les trois coups annonçant le dernier acte du mélodrame le plus intéressant, ne produisent pas sur le joueur et sur le spectateur un effet pareil à ce qu’éprouve le pêcheur quand il se dit tout bas: _Ça mord!_

Comprenez-vous? _ça mord!_ la nature du plaisir de la pêche est tout entière dans cette expression. Le ça, pronom mystérieux, laisse à l’imagination ses coudées franches... Toutes les espérances, toutes les illusions du pêcheur sont dans ces mots: _Ça mord!_ ils prouvent que la pêche est un plaisir dont l’imagination seule fait les frais, un plaisir interdit, par conséquent, aux esprits froids et positifs.

C’est un de ces instincts primitifs de l’homme, un de ces instincts antérieurs à la civilisation, qui n’a pu les étouffer; par une force de réaction, ils se font sentir au centre même de son empire plus puissamment que partout ailleurs. L’homme sauvage, chassé de toutes les savanes, de toutes les forêts vierges du Nouveau-Monde, se retrouvera peut-être dans la rue Saint-Martin à Paris ou dans Oxford-street à Londres.

En attendant, ne vous étonnez point si, dans la belle saison, les bords de la Seine sont couverts depuis le matin jusqu’au soir de pêcheurs de tout âge, de toute taille, de tout habit. Or, parmi ces individus, les uns debout sur les trains de bois épargnés par les débardeurs, les autres, plus à l’aise sur la rive; ceux-ci, assis, jambes pendantes sur le parapet du quai, ceux-là dans les bateaux amarrés au milieu de la rivière, tous ne sont pas pêcheurs au même degré, au même titre, tous ne peuvent être compris dans la même classe. C’est le cas d’établir des divisions et des subdivisions: nous agirons donc avec le pêcheur à la ligne comme le naturaliste avec les plantes, d’autres diraient les _simples_, et nous grouperons en trois grandes familles tous les individus de cette généralité aquatique.

Nous aurons donc: 1º le pêcheur par nécessité; 2º le pêcheur par désœuvrement; 3º le pêcheur par inspiration... nous pourrions dire simplement le pêcheur, car à celui-là seul appartient ce nom dans toute sa pureté: les autres ne sont que des anomalies, des dégénérescences, des branches cadettes, si vous l’aimez mieux.

Le pêcheur par nécessité est celui qui fait métier et marchandise de son art; c’est le positif, c’est le chiffre mis à la place des illusions et des espérances, c’est l’attente du gain, la soif du lucre faisant fuir bien loin la poésie et matérialisant tout ce qu’il y a d’idéal et de rêveur dans ce _far niente_ si bien occupé du pêcheur.

Le fisc ayant écrit dans ses lois: _la pêche sera exercée au profit de l’État_, la pêche est exploitée, soit après adjudication publique aux enchères et à l’extinction des feux, soit par concession de licence à prix d’argent. (Titre III de la loi relative à la pêche fluviale.)

C’est le budget se faisant poisson, poisson du genre de la baleine et nageant entre deux eaux malgré sa pesanteur. _Desinit in piscem_, comme dit encore Horace, et ceux qui se sont rendus adjudicataires, aux termes de la loi que nous venons de citer, cherchent à faire valoir leur argent le mieux qu’ils peuvent. A ceux-là les moyens qui font de la pêche une addition et ne sont bons qu’autant que le total est satisfaisant! A ceux-là le brutal emploi du filet. Le filet est la prose de la pêche, comme la ligne en est la poésie; le filet est le canon de la rivière, il remplace un tournoi où l’adresse, l’expérience, l’habileté, la ruse doivent seules triompher, par une véritable tuerie, par une ignoble _main-basse_ sur tout ce qui a vie au fond des eaux. Le poisson n’est plus l’_inconnu_ que l’esprit méditatif et patient du véritable pêcheur cherche à dégager dans cet intéressant problème qui le retient au bord des eaux, ce n’est que de la _chair à filet_ dont la livre vaut tant et qui doit figurer à la poissonnerie et sur la table d’une cuisine.

A d’autres que nous la tâche de peindre les très peu poétiques pourvoyeurs de fritures et matelottes de la barrière de _la Cunette_ et des cabarets de Bercy! Nous ne sommes point dans les dispositions d’esprit que la justice exige du juge, et sans lesquelles son arrêt n’est pas valable. Trop de haine sépare le pêcheur à brevet du pêcheur toléré, pour que le portrait de l’un puisse être fait par l’autre sans prévention et sans passion.

Hélas! il nous reste dans la mémoire trop de lignes dérangées, trop de belles chances interrompues par les avirons ou l’étourdissant épervier de ces honorables industriels du Gros-Caillou ou de la Râpée, nous avons été trop souvent salués par leurs piquantes apostrophes sur la forme de notre nez, l’effet de nos lunettes et la couleur de notre chapeau, pour que nous puissions _aborder_ et traiter un pareil sujet sans prévention. Je me récuse donc moi-même et je passe à la seconde catégorie: le pêcheur par désœuvrement.

Une remarque, pourtant, avant que nous arrivions à cette nouvelle espèce. Le grand défaut des classifications vient de ce que, dans la société ainsi que dans la nature, il n’existe guère de choses qui aient des limites assez tranchées, des contours assez arrêtés pour qu’on puisse dire: Telle classe finit là, et telle autre y commence. Il y a partout des nuances intermédiaires et des individus si bien à califourchon sur le point de démarcation, qu’on ne sait s’ils sont réellement d’un côté ou de l’autre. Par exemple, de la classe du pêcheur par nécessité déborde dans celle du pêcheur par désœuvrement, l’individu enchanté de trouver dans la pêche, qu’il nomme sa passion indomptable, un prétexte pour fuir une société disgracieuse et s’esquiver d’un intérieur désagréable...

Celui-là pêche pour ne pas _pécher_ en maudissant l’humeur acariâtre, boudeuse ou taquine de sa femme. Il est du petit nombre de ceux qui bénissent l’institution de la garde nationale et du juri, accueillent le billet de garde comme un bon au porteur, et sautent de joie en lisant le matin dans un journal leur nom sur la liste des prochains jurés. Heureuses inventions qui donnent à ses souffrances un moment de relâche, délicieux rafraîchissement apporté par le législateur au milieu de l’enfer où il vit!

Sa patience a été si bien exercée par le lien conjugal, qu’elle se complaît et se délasse dans les épreuves que la pêche lui impose. C’est entre le bras inflexiblement tendu de cet honnête esclave rendu à la liberté, et le revers de son habit-veste, que l’araignée de mon ami Henri Monnier a le temps de jeter les fils de sa toile et de chasser tandis qu’il pêche[9]. Pour celui-là, du reste, la pêche est plutôt l’absence d’un mal que la présence d’un plaisir; il ne songe guère au poisson à prendre, il pense que sa femme n’est pas là. Il savoure cet instant de repos, il hume la tranquillité par tous les pores, il s’attriste quand le brouillard s’élève sur la rivière, quand le dernier rayon de soleil glisse sur sa surface et dore les légers sillons qu’y trace le vent du soir... Voici la nuit, c’est l’heure de la retraite, il faut reprendre le joug du domicile conjugal. Le pêcheur fait lentement alors ses préparatifs de départ; avec la soie ou le crin qui diminue sur le plioir humide, il voit peu à peu disparaître ce fil d’or que la liberté a mêlé par hasard à la trame de ses tristes journées...

[9] Caricatures d’Henri Monnier: _le Pêcheur_.

Le pêcheur par désœuvrement est une variété du flâneur. Le flâneur, las de flâner, pêche; la pêche est le repos, ou, si vous l’aimez mieux, les invalides du flâneur. Rester sur les quais à regarder couler l’eau ou bien à y cracher, comme le vicomte de madame de Sévigné, c’est se borner au rôle passif de spectateur dans un théâtre, quand on a sous la main tout ce qu’il faut pour y jouer un rôle.

A l’angle que forme le parapet du quai en s’ouvrant sur quelque descente qui conduit au bord de l’eau, ou bien encore à l’approche d’un pont, se tient au grand air et au grand soleil la boutique où se débitent les armes et munitions qui changent tout-à-coup le flâneur en pêcheur. Cet établissement se compose d’une petite table avec son étalage de lignes vertes et blanches, ses paquets d’hameçons ou de hains empilés sur crin, sur boyaux de vers à soie. On trouve là, et des boîtes pour contenir les amorces, et des flottes, et des bouchons de diverses grosseurs, et des plumes coloriées pour servir de coulant, et des poches en filet pour conserver le poisson vivant. Le tout est dominé, comme dans un trophée de guerre, par des cannes en roseau, en bambou et par quelques épuisettes, dont le filet agité par le vent figure assez bien les drapeaux et les bannières à côté des lances.

Voilà pour les armes: les munitions sont près de là, en réserve dans quelque baquet, dans quelque pot soigneusement recouvert, ou dans des sacs hermétiquement fermés. C’est la partie basse et cachée de l’établissement, quoiqu’elle en soit le mouvement et la vie... Que dire de plus? Il n’y a plus là de comparaison chevaleresque, de périphrase poétique qui puisse farder la vérité; on ne pêche pas avec des gants, et celui qui veut être vrai en écrivant sur ce sujet, comment fera-t-il pour ne pas quitter les siens en ce moment? Quand on s’occupe du jardinage, après avoir admiré ces belles roses fraîches, accortes, si coquettement serrées dans leur vert et rose bouton, si amoureusement, si franchement belles dans cet épanouissement appétissant d’une beauté complète, il faut bien en venir à parler du fumier qu’on a mis à leur pied pour les rendre ainsi gracieuses et parfumées!... Hélas! hélas! pourquoi n’amorce-t-on pas une ligne avec des feuilles de roses! je n’aurais pas alors à vous entretenir de l’ignoble asticot, produit grouillant de la putréfaction, qui s’agite au milieu de sa fétide odeur, cherchant dans son fourmillement incessant l’immonde milieu des voiries d’où l’exile la dégoûtante industrie de l’équarisseur.

Une vieille femme maigre et jaune, sous son grossier chapeau de paille, préside d’ordinaire aux destins de cet établissement fluvial. En vous débitant sa marchandise, après vous avoir fait remarquer qu’elle vous donne bonne mesure, elle vous entretient des hauts et des bas qu’elle a éprouvés dans ce qu’elle nomme son commerce: telle année l’asticot, malgré toutes les prévisions, tomba au dessous du cours ordinaire; telle autre année, il ne pouvait se conserver plus de deux jours, malgré le son et la sciure de bois. «Jugez de la perte, ajoute-t-elle avec un gros soupir, moi qui avais fait des _provisions_!»

Le gamin, que l’on pourrait nommer par transition l’asticot des rues de Paris, est en majorité dans le nombre des pêcheurs par désœuvrement. En bourgeron bleu, en casquette, et souvent même sans casquette, perché sur un train de bois, ou dans l’eau jusqu’à mi-jambe, il pêche assez ordinairement à la ligne à fouetter. Ce mouvement continuel qu’il faut donner à la ligne amorcée, comme chacun sait, de quatre ou cinq hameçons sans plomb, convient mieux à sa pétulance; malgré cela, il ne reste pas longtemps à la même place, et joint bientôt un autre plaisir à ce passe-temps trop tranquille pour lui. Heureux mille fois, s’il se trouve près de là quelque bateau de blanchisseuses, il a bientôt engagé avec les nymphes lavandières une polémique où se déploie toute sa faconde insolente et criarde. Abandonnant son bout de fil à tous les hasards d’une véritable ligne de fond, il lance sur la rivière l’ardoise qui, comme l’hirondelle, glisse, touche en passant la surface de l’eau, et repoussée par son élasticité, se soulève et va, après maint ricochet, s’enfoncer bien loin des bords.

Quelquefois aussi, bravant les pudiques ordonnances du préfet de police, cédant au besoin d’un rafraîchissement économique, et oubliant plus que jamais sa ligne et les poissons qu’elle doit prendre, il se dépouille de cette apparence de veste, de pantalon et de bas qui couvraient son maigre individu. Le voilà dans l’eau faisant _crânement_ sa coupe, comme il le dit lui-même. Si, hardi plongeur, il rapporte comme trophée de son excursion sous-marine quelque savate racornie, malheur au pêcheur qui, cédant à la chaleur du jour, s’est endormi non loin de là, l’œil fixé sur les liéges de ses lignes de fond! il risque bien, à son réveil, de tirer de l’eau l’ignoble semelle attachée à son hameçon, et d’entendre le gamin lui crier de loin: «En v’là un fameux de poisson; il faut le manger au bleu, c’est meilleur qu’en friture!»

Après ces grotesques ébauches jetées en courant, le crayon a besoin de s’arrêter à un trait plus vigoureux et plus correct; il s’agit d’esquisser le type du pêcheur par inspiration.

Il a quarante ans. C’est l’âge où la patience qui s’allie à un sang encore actif peut compter pour une véritable vertu; c’est l’âge où cette qualité n’exclut pas la force, la vivacité et l’adresse du corps. Il a été soldat, apprentissage admirable des premières conditions du pêcheur: l’attente, la résignation et le silence. On devine qu’il a porté le mousquet, à le voir s’avancer au pas accéléré sur la berge du fleuve, pas trop près du bord, pour ne point effaroucher le poisson, pas trop loin, afin de pouvoir, d’un coup d’œil, choisir le théâtre de ses exploits. Le hasard ou le caprice n’ont pas seuls présidé à la coupe, à la couleur de ses vêtements. La veste ou la blouse courte et droite, sans plis qui puissent aller au-devant de l’hameçon et l’accrocher au passage quand il lance la ligne ou qu’il la ramène pour renouveler les amorces, point de couleur trop voyante, mais un vert tendre qui se perde parmi les herbes et les aubiers de la rive, un chapeau de paille, dont les larges bords le préservent contre le soleil: voilà l’ordonnance de son accoutrement. Tout son luxe est dans ce faisceau, artistement noué, de cannes à la fois solides, légères et flexibles, avec leurs scions ou baguettes de rechange; tout son luxe est caché dans ce sac de cuir noir, en forme de valise qu’il porte allègrement sur son dos. Rien ne manque à cet arsenal du pêcheur, ni la sonde en plomb qui doit l’aider à connaître la profondeur de l’eau, ni les aiguilles à amorcer pour pêcher le brochet ou la truite, ni le grappin pour décrocher les lignes, ni le dégorgeoir, ni les moulinets pour la ligne courante, ni le portefeuille de mouches artificielles, ni la boîte garnie d’hameçons.

Priez-le d’ouvrir devant vous ce véritable carquois, si vous voulez connaître l’importance qu’il a mise au choix de cette arme décisive! Voyez comme ses hameçons, piquants produits de l’Irlande ou de l’Angleterre, sont larges et solides dans leur aplatissement, cambrés gracieusement sur le côté; voyez comme le dard est petit, comme la languette est incisive! La bonté de l’hameçon est pour le pêcheur ce qu’est la justesse du fusil pour le chasseur. Ni l’une ni l’autre ne donnent l’adresse, mais elles la servent si admirablement, qu’à mérite égal l’homme bien outillé ou convenablement armé l’emporte sur celui qui ne l’est pas, au même degré que l’habile et l’expérimenté sur le maladroit et le novice.

Les connaissances du pêcheur ne se bornent pas au choix des ustensiles qui doivent aider à sa passion, il sait quel appât convient le mieux au poisson qu’il poursuit, il sait quels endroits ce poisson fréquente le plus volontiers, quelle époque est la plus favorable à sa capture; il a calculé la pesanteur et les forces de la proie, afin de leur proportionner les moyens d’en triompher.