Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle
Part 14
Mais cet émule de Millevoie, si triste, si tendre, si sympathique, est sans doute le plus compatissant de tous les êtres? sans doute il pense avec Saint-Just que les malheureux sont les puissances de la terre? Erreur! il plaint des misères humaines imaginaires, sans jamais soulager les misères en chair et en os qui gémissent autour de lui; sa compassion _in partibus_ s’exerce sur des chimères et néglige les réalités; il a de la sensiblerie et point de sensibilité, de l’esprit et point de cœur, des larmes pour les vagues souffrances et point de pitié pour les douleurs véritables.
Le même contraste existe souvent entre la conduite et les œuvres du poëte sacré. Celui-ci est un personnage tout biblique, repu de la lecture du Pentateuque et des Prophètes; oriental et bondissant dans ses images, apocalyptique dans ses lyriques emportements. Il erre sans cesse sur les bords du Kédron ou sur la cime du Golgotha. A genoux, la tête rase et couverte de cendres, il invoque Jéhovah, supplie Élohim, le dieu des armées, déplore la ruine de l’arche sainte et de la maison d’Israël, et paraphrase les quarante-deux chapitres de Job avec une constance digne de leur auteur:
O cité de Sion! Jérusalem céleste, Quand pourrai-je en ton sein contempler Jéhova? S’il faut verser des pleurs, c’est sur l’homme qui reste, Et non sur l’homme qui s’en va...
Car, si du tentateur les promesses trompeuses Ne l’ont point détourné du service de Dieu, Entre les chérubins et les âmes heureuses Il aura sa place au saint lieu.
Car, ayant secoué la terrestre poussière, Il verra de son Dieu l’éternelle beauté; Esprit pur, il prendra des ailes de lumière Pour voler dans l’immensité.
A ses yeux éblouis apparaîtront sans voile Et l’orchestre infini que dirige Uriel, Et les anges assis, chacun sur une étoile, Dans l’amphithéâtre du ciel.
Mais sachez que ce christianisme, ou plutôt ce judaïsme, est simplement une affaire de forme. Le poëte sacré est chrétien à l’épiderme, et nullement _intus et in cute_. Bien qu’il entonne les louanges d’Adonaï sur le _kinnor_ et le _hasor_, ou en s’accompagnant du _nebel_, il se trouverait fort embarrassé s’il était mis en demeure de réciter le _Confiteor_ ou le _Credo_. C’est un ermite mondain, un apôtre de boudoir, qu’on rencontre plus souvent à l’opéra qu’à la messe. Il compose pendant un entr’acte une ode sur le jugement dernier, et je ne serais pas étonné qu’il fût athée comme Hébert, et matérialiste comme un chirurgien.
Parlez-moi de ce petit vieillard aux cheveux poudrés, à la figure effilée, aux manières affables et mielleuses, qui a conservé presque en entier le costume des anciens jours, gilet à fleurs, culotte courte, bas de soie, souliers à boucles, et qu’on voit parfois rôder aux alentours du pont des Arts: voilà un catholique fervent. Il ne manque pas un office; son bonnet de soie noire se distingue au milieu des têtes nues inclinées à l’instant de l’Élévation; il se glorifie du titre de marguillier, et veille assidûment aux intérêts de la fabrique. Eh bien! ce dévot si zélé ne jure que par Jupiter, il ne connaît d’autres divinités que celles de l’Olympe, d’autre paradis que les Champs-Élysiens. Si vous lui parlez Satan, il vous répondra Pluton... C’est un poëte classique.
Ombres de Roucher, de Delille, de Rosset, de Fontanes, d’Esménard, de Saint-Lambert, de Dumolard, vous devez tressaillir de joie en contemplant ce dernier rejeton de la littérature impériale. Lui seul élabore des poëmes didactiques, lui seul confectionne des idylles et des églogues; et appelle ses personnages Acis, Thémire, Almédon, Philis, Dolon, Zénis, Phylamandre, Amarylle et Myras; lui seul ose invoquer les Muses et Apollon, et employer le langage des dieux, c’est-à-dire un pathos incompréhensible aux simples mortels. Il faudrait un dictionnaire spécial pour servir à l’intelligence de sa poésie. Sous sa plume,
Le télescope devient _de Cassini le tube observateur_; la trompette, _le belliqueux airain_; la flûte, _l’harmonieux roseau_; le caféier, _de Moka le timide arbrisseau_; le soc, _le fer agriculteur_; le mûrier, _l’arbre de Thisbé_; un médecin, _l’enfant de Chiron_; un fusil, _un tube enflammé_; une baïonnette, _le glaive de Bayonne_; un tambour, _une caisse d’airain couverte d’une peau d’onagre_; la mer, _l’humide Nérée_; un hippopotame, _des rivages du Nil le coursier amphibie_, etc., etc.
Ses vers sont autant d’énigmes et de logogryphes destinés à exercer la patience de ses lecteurs, heureusement peu nombreux. Il a horreur de la trivialité et revêt toutes choses d’un style noble et emphatique. S’il avait à rendre le mot populaire de Henri IV (je veux que le paysan mette la poule au pot tous les dimanches), il écrirait:
. . . . Je veux que l’humble laboureur Célèbre avec gaîté le saint jour du Seigneur; Je veux voir sa misère un instant consolée, Et qu’à son appétit la géline immolée, Déposant tous ses sucs dans un vase fumant, Fasse d’un doux banquet le plus bel ornement.
Le poëte classique est venu au monde deux mille ans trop tard. Il est vrai qu’il ignore parfaitement le grec, attendu qu’on ne l’apprenait guère au temps du Directoire exécutif. Cependant parlez-lui de Lamartine, il vous citera une ode de Pindare en l’honneur des jeux olympiques; chantez-lui _les Hirondelles_, de Béranger, il vous ripostera par _l’Hirondelle_ d’Anacréon. Admirez devant lui les tableaux de Decamps, il vous racontera comment Dibutade inventa le dessin. Les travaux astronomiques d’Arago lui sont peu familiers, mais en revanche il vante Hipparque, Pithéas, Aratus et Tymocharis. En géographie, il préfère à l’étude de Maltebrun celle de Strabon et de Pomponius Méla. Il dit l’Occitanie pour le Languedoc, la Pannonie pour la Hongrie, l’Ibérie pour l’Espagne, l’Ausonie pour l’Italie, Parthénope pour Naples, et Lutèce pour Paris; il passe insouciant devant les grandes œuvres de Robert de Luzarches, de Jean de Chelles, et autres architectes catholiques; mais il se pâme d’aise à l’aspect d’un fronton soutenu par une monotone rangée de colonnes corinthiennes.
Comme corollaire du poëte classique se présente l’auteur de poésies légères. C’est un homme de loisir, c’est-à-dire un être dont le métier consiste à ne rien faire, à recevoir et à rendre des visites, et à consommer à la ville ce que produisent les habitants des campagnes. «S’il voulait s’en donner la peine, assure-t-il, il éclipserait Victor Hugo; mais provisoirement il se contente de se délasser d études plus sérieuses, au moyen de la poésie.» Il daigne rimer, le gentilhomme! Il polit de petits vers de société, de petits compliments, de petites fables, de petites épîtres, des bouquets à Chloris, l’épitaphe d’un épagneul chéri, des charades, et des acrostiches. Il cultive notamment le madrigal.
A UNE DAME[3] QUI M’AVAIT INVITÉ A ME RENDRE A SA MAISON DE CAMPAGNE, ET A LAQUELLE J’AVAIS RÉPONDU QUE JE NE POUVAIS Y ALLER, PARCE QUE J’ÉTAIS RETENU A PARIS PAR UNE INTRIGUE D’AMOUR.
[3] Tout le monde devinera sous cette simple désignation la belle baronne de ***, née comtesse de ***, dont les charmes embellissent les cercles les plus distingués de la capitale. (_Note de l’auteur du madrigal._)
Iris, charmant objet que l’enfant de Cythère Dans les bois de Paphos aurait pris pour sa mère, En votre heureux séjour[4], ah! ne m’attirez pas; Je suis, vous le savez, épris d’une autre belle[5]. En voyant vos divins appas, Je craindrais trop d’être infidèle.
[4] Allusion à la ravissante maison de campagne que possède madame la baronne de ***, née comtesse de ***, au riant village de ***, sur le penchant du coteau de ***, si renommé par l’excellence de ses carrières à plâtre. (_Id._)
[5] Autre allusion à la charmante marquise ***, maintenant madame de ***, dont j’enlevai le cœur au chevalier de ***, ancien écuyer cavalcadour de feu sa Majesté Charles X. (_Id._)
Il y a quelques années, il s’est opéré une réaction contre le genre classique; et, comme toutes les réactions, elle a été trop loin. Il s’est créé une secte de rimeurs qu’on peut désigner sous le nom de poëtes nébuleux, et qui, en haine des Grecs et des Romains, se sont évertués à imiter les Anglais et les Allemands, à singer lord Byron, Schiller, Gœthe et Hoffmann, à mettre la ballade et le fantastique à l’ordre du jour.
Le poëte nébuleux amalgame tout ce que la nature et l’esprit ont pu créer de plus laid:
Souvent sans y penser un écrivain qui s’aime...
Il groupe toutes les monstruosités imaginables du monde réel et métaphysique.
O sorcières, à vos balais!!! Des coteaux larves et follets Descendent; Voici tous les spectres des nuits, Dans les cimetières des bruits S’entendent:
Des bruits qui viennent de l’enfer. De fer heurté contre le fer, Étranges, Et qui, montant jusques aux cieux, Vont faire dresser les cheveux Aux anges.
Les ondins planent sur les eaux; Les vents à travers les bouleaux Gémissent. Dans la couche des nouveaux-nés Des reptiles empoisonnés Se glissent!!!
La belle nuit pour les sabbats! Allons, quittez de vos grabats La paille!!! Le maître infernal vous attend; Accourez faire avec Satan Ripaille!!!
Infatigables fossoyeurs, Vampires, soyez pourvoyeurs Du diable; Lutins, à nous plaire empressés, Auprès de ces gibets dressez La table.
Jusqu’aux premiers feux du matin, Que tout mon peuple à ce festin S’assemble!!! Nécromanciens et démons, Rions, chantons et blasphémons Ensemble!!!
Ainsi Belzébuth dans les bois Appelle la foule à ses lois Sujette; Et sur de fantasques coursiers L’armée entière des sorciers Se jette.
Et voyant leurs noirs tourbillons Tracer par les airs des sillons De flamme, Le passant, saisi de terreur, Prie, et recommande au Seigneur Son âme.
Ces vers, et autres non moins rocailleux, sont escortés d’une multitude d’épigraphes. Le poëte nébuleux les prodigue, les sème à pleines mains, en met dix pour une ode. Elles sont, la plupart, tirées d’écrivains étrangers, et s’il y admet des auteurs français, c’est pour la plus grande gloire de ses amis et connaissances, dont les poésies inédites lui fournissent un beau choix de citations.
=Hélas! hélas!=
(SHAKSPERE, traduction de Letourneur.)
C’est un spectacle étrange, et qui mérite certes Qu’on tienne pour le voir les fenêtres ouvertes.
(ARISTIPPE GRELUCHARD, _Saynètes_.)
Qu’elle était belle!
(LORD BYRON, traduction nouvelle et inédite.)
. . . . . . Oh! la société Use bien promptement le cœur qu’elle a frotté!
(Le comte ALFRED DE BALANGY, _Desperatio_.)
=O sublimes transports!=
(GABRIEL ROMANOVICH DERZHAWIN, _Ode à Dieu_.)
Je vais mettre le nez à la fenêtre ronde Où l’on passe le cou pour voir dans l’autre monde.
(SYLVESTRE DE LA MORANDIERE, _Dernier Jour d’un Condamné_.)
+Qui aime sans tricherie Ne pense, n’a trois, n’a doz, D’une seule est désiros, Cil que loyax amors lie.+
(JEHAN MONIOT, _Poésies du treizième siècle_.)
+SON VISAGE ÉTAIT PALE.+
(KOTZEBUE, _Adélaïde de Wolfingen_, acte II, scène VII.)
Parfois, pour se donner à peu de frais un vernis d’érudition, le poëte nébuleux pille çà et là, dans les grammaires et les Guides de la conversation, des épigraphes en anglais, en allemand, en espagnol, en turc, en russe, en chinois, et autres langues dont il ne possède pas la moindre teinture. Il affecte aussi les tours de force en fait de versification, et danse sans balancier sur la corde rhythmique.
Quand la guerre, sur la plaine Pleine De bataillons, où la mort Mord, Dans le sang et le carnage Nage, Jetant les rois des combats Bas;
Dans les enfers tout rougeoie, Joie, Orgie et repas sans fin, Fin; Car maint pécheur qui trépasse Passe Par la porte du manoir Noir.
Comme le poëte nébuleux, le poëte intime est une création moderne: c’est un intrépide flâneur qui passe ses jours à regarder par sa fenêtre, à courir les rues et les champs, à suivre de l’œil le vol des mouches et des papillons: passe temps fort inoffensif s’il ne tenait en prose rimée un journal de ses faits et gestes.
Hier par un beau temps je quittai ma demeure Pour m’aller promener: il pouvait être une heure. Je m’en fus à Montmartre; or c’est un bel endroit Où l’air que l’on respire est pur, et d’où l’on voit Se dérouler Paris, le vieux géant de pierre, Noyé dans un brouillard de poudreuse lumière. Des torrents de soleil inondaient le vallon; L’oiseau chantait en l’air, dans l’herbe le grillon, Et sous le berceau vert l’ouvrier en goguette. Tout était gai, le ciel, les champs et la guinguette; Moi-même je sentais mon cœur libre et joyeux... Mais tout à coup des pleurs obscurcirent mes yeux; Un songe de néant pesa sur ma poitrine, Car je venais de voir, au pied de la colline, A l’ombre de cyprès par le vent balancés, Des flocons de tombeaux blanchâtres et pressés!
Le poëte intime affectionne le sonnet. Il combine deux quatrains et deux tercets en l’honneur de qui que ce soit, et pour exprimer n’importe quelle idée.
Floréal est venu; le mois des giboulées Cesse de détremper les flancs de nos côteaux, Voici des jours de flamme et des nuits étoilées, Un soleil radieux se mire dans les eaux.
Et déjà l’amandier, sans craindre les gelées, D’une blanche dentelle argente ses rameaux; L’on entend gazouiller sous les vertes feuillées Un chœur harmonieux d’insectes et d’oiseaux.
N’est-ce pas? il est doux d’errer dans la contrée, Qui s’égaie au soleil, de mille fleurs parée Allons ensemble, ami; viens, donne-moi la main.
Loin d’un monde brillant quand le bonheur s’exile, Pour le suivre à la trace abandonnons la ville, Et puissions-nous bientôt le trouver en chemin!
Le fabricant de romances réunit en lui le poëte élégiaque, le poëte nébuleux et le poëte intime. Il est auteur du _Chant du pâtre_, de _Ma Chaumière_, du _Chasseur tyrolien_, de la _Fleur des champs_, de la _Brise du soir_, de _Toujours toi_, de _C’est toi que j’ai rêvée_, et d’une foule de barcarolles sur les gondoles et les farandoles. Bien qu’il soit obligé de se plier au caprice du musicien, il s’attribue exclusivement le succès de leur œuvre commune.
«Connaissez-vous ma dernière romance?
--Je l’ai entendu chanter; l’air est délicieux.
--L’air n’est rien; ce sont les paroles qui lui donnent un certain relief: je m’adresserai désormais à un autre compositeur.»
Le musicien parle différemment.
«Connaissez-vous ma dernière romance?
--Elle est charmante.
--Vous me flattez; il est vrai qu’elle a réussi, malgré des paroles détestables. Dorénavant j’aurai soin de me pourvoir d’un autre poëte.»
Quelle différence entre le faiseur de romances et son collègue le chansonnier, débris de l’ancien Caveau et du Caveau moderne, président de goguette, membre de la société du Gymnase Lyrique, conservateur des _la faridondaine_, des _lon lan la landerirette_, et autres vieilleries du théâtre de la Foire. Le chansonnier descend le fleuve de la vie en l’égayant par des flonflons. Le chant est sa langue naturelle, et, quand il parle comme tout le monde, il déroge à ses habitudes. Sa présence anime les banquets; il accompagne chaque service d’un refrain, et bénit l’ingénieux faïencier qui imagina le premier de graver des couplets sur les assiettes.
«Silence, mesdames et messieurs! je vais vous chanter l’éloge du champagne; ayez la bonté de m’accorder un moment d’attention! Je porterai un _toast_ à la fin de chaque couplet, et honnis soient les retardataires qui ne me feraient pas raison. Premier couplet!...
AIR de _la Révérence_.
Au champagne il faut consacrer Une chansonnette légère, Je consens à le célébrer, Mais d’abord emplissez mon verre. De ce vin l’enivrant bouquet Mettra mon esprit en campagne, Et c’est rempli de mon sujet Que j’aime à chanter le Champagne (_bis_). Le Champagne!
A la mémoire de Désaugiers!... Vidons la coupe en trois temps!... Attention, mesdames et messieurs, voici le couplet politique; on le chante à voix basse. Regardez, je vous prie, si les portes sont bien fermées, et s’il n’y a pas de sergents de ville dans l’honorable société... Deuxième couplet!...
Du gouvernement d’aujourd’hui Le Champagne est l’auxiliaire; Que de voix conquises par lui Dans les banquets du ministère! On connaît plus d’un député, Jadis siégeant sur la Montagne, Dont la conscience a sauté Avec le bouchon du Champagne (_bis_). Du Champagne!
A la révolution de juillet!... Voici maintenant le couplet immoral, qu’il faut chanter encore deux fois plus bas que le précédent. Prenez vos éventails, mesdames. si vous en avez... Troisième couplet!
Ce vin sert les projets d’amour; Il captive la plus rebelle; Au souper servi chez Véfour D’abord on invite la belle; Elle résiste peu d’instants, Car bientôt l’ivresse la gagne... Sa vertu dure moins longtemps Que la bouteille de Champagne (_bis_), De Champagne!
Au sexe qui fait le charme et le tourment de notre existence, aux femmes!..... Vient ensuite le couplet patriotique. Vous êtes priés, mesdames et messieurs, de déployer le plus vif enthousiasme... Quatrième et dernier couplet!
Quand, pour nous imposer des lois, Les Prussiens marchaient sur nos villes, Au sein du pays champenois Ils trouvèrent des Thermopyles. Si des ennemis orgueilleux Osaient se remettre en campagne, Ils auraient encor devant eux Les paysans de la Champagne (_bis_), De la Champagne!
A la France!...
On se lève, on applaudit, on crie, on tend les verres, on les choque avec fracas, le chansonnier triomphe... Et pourquoi? parce qu’il a réveillé des sentiments nationaux qui couvent sans être éteints, parce que, tout en rimaillant, tout en fredonnant, il a remué des idées populaires. On peut lui reprocher de répéter régulièrement aux noces auxquelles on le convie un épithalame _omnibus_ qui s’accommode à tous les mariages comme la botte du Petit-Poucet à toutes les jambes.
. . . . . . . . . Mais à former des nœuds si doux C’est l’amour seul qui vous engage; Vous serez heureux en ménage, O mes amis, mariez-vous! (_Bis._)
On l’accusera de ne jamais prendre une demi-tasse sans mentionner une chanson qu’il a faite sur le café.
. . . . . . . . . Des traits de la maligne envie Par lui Voltaire a triomphé; Il puisa plus d’une saillie Dans une tasse de café. (_Bis._)
On dira qu’il improvise annuellement depuis vingt-cinq ans la même chanson en l’honneur de l’éphémère monarchie de la fève.
. . . . . . . . . Sans intérêt l’on va chanter; Point de louange mercenaire; On le louera sans le flatter: C’est un roi comme on n’en voit guère. (_Bis._)
Et pourtant, malgré ses travers, malgré ses rimes hasardées et ses vers parfois boiteux, le chansonnier est peut-être de toute la corporation des rimeurs celui qui, s’adressant aux masses par la forme et par le fond, a le plus de chances d’être lu et d’être compris.
«Mais d’où vient le peu de succès des poëtes en général, demandais-je à un vieillard dont l’âge n’a point détruit la verdeur; est-ce que la forme de leurs poésies est défectueuse? est-ce qu’elles ne sont pas assez riches de mélodie, assez enjolivées de métaphores, assez festonnées d’expressions pittoresques? L’amateur économe hésite-t-il à payer 7 fr. 50 cent. quelques rimes qui courent les unes après les autres dans un vaste désert de papier blanc? Il est vrai que c’est cher comme un gouvernement à bon marché.
--Dans ma jeunesse, me répondit mon interlocuteur, j’ai vu commencer un mouvement qui se continue encore: il s’opère dans les masses un travail qui est à la fois une négation du passé et une préparation de l’avenir; chacun cherche l’X d’un problème inconnu, et entrevoit sur le corps social des écrouelles que les rois mêmes n’ont plus la puissance de guérir. Au milieu de l’agitation générale, quel intérêt voulez-vous que l’on prenne à des aligneurs de mots vides et sonores, à des mécaniques organisées comme des serinettes pour rendre certains accords, et qui, en tout temps, en tout lieu, en toute saison, dans le calme ou dans la tempête, psalmodient leur insipide et monotone symphonie? N’est-on pas en droit de leur dire: «O versificateurs, Platon vous bannissait de sa république; mais si vous êtes dignes d’être chassés de toute société bien constituée, à plus forte raison doit-on vous mettre à la porte d’un état travaillé d’un besoin de réformes, et qui veut des hommes habiles et dévoués pour les accomplir! Êtes-vous les artisans du progrès? poussez-vous la roue dans un chemin meilleur? Non. Quand on vous demande une œuvre grande et utile, vous répondez par un feu roulant de rimes croisées sur une banalité quelconque: méprisés des gens sérieux, vous n’êtes pas même des bouffons, car les bouffons amusaient, et vous ennuyez; car les bouffons faisaient rire de leur maître, et si vous faites rire de quelque chose, c’est de vous.»
Cet arrêt de mon vieillard quinteux est loin d’être sans appel; mais que de poëtes semblent prendre à tâche de le justifier!
=E. DE LA BÉDOLLIÈRE.=
[Cul-de-lampe]
[Tête de page]
LE CONDUCTEUR DE DILIGENCE.
CONDAMNÉS à la rude épreuve de donner chaque jour du nouveau, encore du nouveau, n’en fût-il plus au monde, la presse et le théâtre vont demandant des sujets à toutes les classes de la société. Boudoir et mansarde, palais et guinguette, il n’est aucun lieu, si haut placé qu’il soit, si intime qu’il puisse être, où leur pied hardi ne se pose, aucune variété de l’espèce humaine qu’ils n’analysent dans ses moindres détails: une seule jusqu’ici semble avoir échappé à leur œil scrutateur. Est-ce dédain, est-ce oubli? je n’ose me prononcer entre cette alternative, et cependant le fait est vrai, le malheureux inédit existe, il est là près de moi, réduit à réclamer par ma voix sa place au soleil de la publicité... PAUVRE CONDUCTEUR!!!
C’est à toi cependant qu’auteurs et vaudevillistes doivent la primeur des productions étrangères, source inconnue de bien des œuvres! à toi le doux cigare
Dont la blanche fumée Fait naître la pensée.
Par toi, dans leurs réunions bachiques, Strasbourg et Toulouse, Ostende et Périgueux viennent à l’envi se placer sur leurs tables! par toi, l’hiver voit renaître les richesses de l’été! par toi, le printemps devient automne! Et lorsque le festin s’avance, lorsqu’impatiente de bondir, la parole frémit aux lèvres des convives, qui donne l’essor à cette noble aventurière? qui couronne la bacchante de ses grappes les plus vermeilles? n’est-ce pas toi, avec la précieuse liqueur que tu apportas des coteaux de la Champagne? Sans toi, plus de _Caveau_, plus de _Rocher_; sans toi, plus d’esprit, plus d’amours!