Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle
Part 13
Dans cette société brillante et pervertie, où hier encore elle se disait: «Je serai reine!» elle connaît les plus riches et les plus puissants: longtemps elle a été leur égale, elle n’ira pas aujourd’hui mendier leur aumône; mais elle se présentera à eux comme une sœur dépouillée qu’ils ne doivent pas laisser voir dans son dénûment à ceux qui ne sont pas des leurs. Elle est accueillie, recherchée, on s’arrache la victime, jeune, belle, mystérieuse; c’est bientôt un être exceptionnel: elle est fière, elle n’accepte rien comme don, mais comme échange. Elle devient demoiselle de compagnie dans quelque grande maison, mais sur un pied d’égalité. C’est un être pétri d’élégance, d’idées creuses, de dehors gracieux, de câlineries de chatte, un mélange de hauteur et de souplesse, une petite créature qui fait parfois fureur, qui devient par aventure une femme à la mode, une _chose_ dont, comme un meuble nouveau, une maîtresse de maison pare son salon avec vanité. Elle chante brillamment avec des airs de tête passionnés, un peu en actrice; elle en a tous les instincts vaniteux, désordonnés; mais elle les musèle hypocritement, elle doit tenir son rang dans le monde, et voilà ce qui l’empêche de se livrer au théâtre, vocation bien décidée de cette nature maniérée. Elle parle à tous une poésie mystique admirablement fastidieuse; elle cite Byron en anglais, Klopstock en allemand; elle se pose devant tous comme vivant d’_idéalités_; tandis que son esprit, ulcéré par les mécomptes, recherche avec ardeur le _positif_ du luxe, le réel des jouissances mondaines.
Habile par intuition, elle dirige ses plans d’attaque contre les natures malléables, les héritiers présomptifs d’un grand nom et d’une grande fortune, écoliers encore imberbes, que la demoiselle pâle enlace de ses séductions de couleuvre; ou bien elle s’attaque à ces connaisseurs émérites en beauté qui ont traversé l’Empire en aimant par convention deux ou trois femmes alors citées, ces admirateurs consacrés du beau sexe, qui font des folies de sang-froid, avec préméditation, pour faire croire à un reste de jeunesse. Mais lorsqu’elle échoue dans ce noviciat d’intrigues, comprenant à vingt-cinq ans qu’elle a perdu la magie de son prisme de victime, de demoiselle de compagnie romanesque et brillante, elle se transforme en institutrice ambitieuse.
Il lui faut alors une grande maison, d’où l’esprit de famille soit exclu, où le monde ait fait invasion complète, où les enfants soient gardés près de leurs parents, non pour qu’on y développe avec plus de sollicitude leur esprit et leur cœur, mais pour qu’on les dresse en naissant à ces airs stéréotypés, à ces manières conventionnelles que la nature n’indique pas et dont on fait le suprême bon ton.
L’institutrice ambitieuse cherche de préférence un élève qui n’ait plus sa mère, et qu’elle puisse former sans autre contrôle que la surveillance paternelle, qu’elle métamorphose en attentions qui lui sont personnelles. Chez un père veuf, l’institutrice ambitieuse trône en souveraine, devient maîtresse de maison, en usurpe l’autorité, en dépasse les tyrannies, et finit parfois par en acquérir la consécration.
L’institutrice ambitieuse est trop occupée d’elle-même pour s’occuper sérieusement de son élève: tout ce qu’elle exige d’elle, ce sont des dehors séduisants, un maintien qui lui fasse honneur dans un salon. Si l’écolière est docile, l’institutrice récompense ces grâces naissantes qui découlent d’elle par des complaisances qui annulent l’autorité paternelle et qui plus tard annuleront l’autorité conjugale. Ainsi posée, elle a une extrême recherche dans sa mise, et veut être citée comme un modèle de goût, comme un résumé d’élégance. Elle est prodigue; car son ambition lui fait voir toujours une fortune assurée en perspective. A quoi lui serviraient ses épargnes? l’intrigue y suppléera.
Mais lorsque passé trente-cinq ans elle n’a pu s’enrichir par quelque riche mariage habilement et forcément amené, en désespoir de cause elle se décide à se faire chanoinesse; chaperonnée du titre de _madame_, elle devient une de ces intrigantes problématiques que le beau monde accueille, qu’il protège, et dont il se sert comme auxiliaire dans l’exploitation de tous les vices occultes et masqués, dont l’expérience lui donne si bien l’entendement; c’est alors que l’institutrice ambitieuse devient joueuse forcenée.
L’examen de la nature humaine nous offre toujours un côté ridicule ou odieux, mais aussi un côté touchant dont la consolante analyse adoucit l’amertume du moraliste et fait succéder à des peintures railleuses ou mordantes le tableau réel de nobles et pures vérités. Ainsi nous arrivons avec bonheur à l’institutrice par dévouement, jeune martyre, vertu sublime et cachée, que les ridicules de l’institutrice de vocation et l’esprit d’intrigue de l’institutrice ambitieuse font trop souvent méconnaître.
L’institutrice par dévouement est souvent une jeune fille insouciante et heureuse au sein de sa famille, ignorante de ses talents et de son esprit, et qui ne pense pas qu’ils pourront lui aider un jour à combattre la mauvaise fortune. Ame pure et tendre, toute prête à se dévouer au premier appel, et à sauver par son sacrifice ceux qu’elle aime de la misère et du malheur; elle, si bien faite pour goûter les joies de la famille, pour les faire naître par sa présence, elle quitte courageusement le toit paternel où elle a été si naturellement heureuse, si doucement aimée; elle pressent tout ce qu’elle souffrira dans une maison étrangère; elle répète tout bas ces vers du Dante:
Tu proverai siccome sa di sale Lo pane altrui, e com’è duro calle Lo scendere e ’l salir per l’altrui scale[2].
[2] Tu sauras combien le pain d’autrui a d’amertume, et combien il est dur de monter et de descendre l’escalier étranger.
Mais elle se résigne. Être utile, voilà sa destinée, destinée sévère, où l’imagination doit s’éteindre, où le cœur doit être étouffé, mais où la conscience puise de saintes consolations dans la certitude d’avoir bien fait.
On choisit toujours pour l’institutrice par dévouement, ou elle cherche elle-même avec soin, une famille honorablement placée dans le monde et rigoureusement honnête, imposant par ses bonnes mœurs, par la considération de la fortune et du rang, par tous les dehors qui donnent ou attirent l’estime; mais la position ne change point les individus, et souvent dans ces familles si bien famées il se rencontre des natures difficiles, des âmes froides ou irritables, dont le contact est une souffrance de chaque jour pour l’institutrice par dévouement. En général les grandes et nobles familles où elle est admise ont l’esprit de régularité et d’orgueil de leur _caste_; elles offrent une hospitalité polie, mais glaciale, à cette pauvre enfant qui aurait besoin de retrouver une seconde famille dans cette famille étrangère, et d’être consolée par une bienveillante affection de la perte de toutes ces tendresses qui entourèrent son enfance. Dans le nouvel état que le malheur lui a fait, elle est traitée avec considération, elle s’attire le respect par le soin scrupuleux qu’elle met à remplir tous ses devoirs; on lui adresse régulièrement des éloges, on lui donne, à des époques fixes de l’année, des cadeaux élégants, preuves d’une satisfaction réelle; mais est-ce tout pour cette âme si noble, si aimante et si jeune encore, quoique le malheur l’ait vieillie prématurément? Est-ce tout qu’une position honorablement acquise par son travail et qui lui permet de secourir sa famille indigente? A ces avantages positifs ne devrait-il pas se joindre, pour ce cœur si tristement éprouvé, quelque consolante amitié qui l’empêchât de se souvenir qu’elle n’est qu’une étrangère dans cette riche famille à laquelle elle a voué sa jeunesse, son esprit, ses talents, souvent même son cœur, et qui ne lui donne en échange de tous ces jeunes trésors qu’une existence comfortable, mais décolorée, que de l’or et pas une heure de douce intimité.
L’institutrice par dévouement accepte son sort tel que la Providence le lui a fait: elle a la résignation des âmes sensibles et fières qui pouvaient espérer beaucoup de la vie et qui, n’y trouvant que des déceptions, se résignent sans se plaindre. Son cœur ne se dessèche pas, son imagination ne s’éteint point; mais elle refoule en elle-même tous ses désirs sans espoir, toutes ses illusions qui tombent et meurent une à une dans la sphère où elle vit. Elle est belle, aimante, enthousiaste, pleine de cœur et d’intelligence; elle aurait aimé, elle se serait attiré l’amour au sein de sa famille; mais dans cette famille étrangère où le malheur l’a jetée, qui l’aimera, qui se dévouera à l’aimer d’amour? Est-ce le frère de son élève? ce jeune homme ardent, passionné, qui commence la vie et qui éprouve, comme à son insu, pour la jeune et belle institutrice un intérêt tout-puissant. Mon Dieu! elle a bien compris à son regard, à sa parole, à ses douces et involontaires attentions pour elle, que lui du moins ne la traitait pas comme un être inférieur, comme une étrangère qu’on emploie et qu’on paie. Mais la pauvre enfant n’ose se livrer à cette pensée, à cet espoir; elle a trop d’orgueil pour vouloir d’un amour qui ne serait qu’un mystère, qu’une intrigue cachée; elle sent qu’elle est digne d’être aimée avec bonheur et courageusement, et cet amour tremblant de jeune homme qu’un regard de sa mère fait pâlir, qui s’épouvante d’une réprimande, qui cède à de vaniteuses réflexions de rang et de fortune, souvent faites avec cruauté devant elle, et dont elle saisit tristement le sens; cet amour qui d’abord fut, pour sa vie monotone et grave, une suave espérance, devient une sorte d’humiliation dont son âme est froissée.
Que de luttes dans cette pauvre âme sans appui, qui s’effraie de ses rêves, qui les combat et qui ne parvient à les vaincre qu’à force de souffrance et de dévouement! Que de fois, sa tâche lui paraissant trop rude, elle fut tentée de fuir cette maison où elle est utile, où ses talents sont appréciés, mais où l’on ne donnerait pas une larme à son absence! Que de fois se souvenant des baisers de sa mère, de la tendresse de son père, elle a pensé à revenir vers eux, en s’écriant: «Vivons, aimons et souffrons en famille; l’isolement de la jeunesse est impossible à mon cœur!» Mais la même voix qui lui dicta son sacrifice a étouffé ce cri de l’âme; elle s’est souvenue de l’indigence qu’elle avait adoucie, du bien-être qu’elle répandait chaque jour sur les siens, en travaillant, en s’immolant sans relâche, et, fortifiée par la lutte, elle la continue malgré ses blessures.
--Est-il rien de plus douloureux, de plus saint que le spectacle de cette jeune femme? Elle perd sa beauté dans les veilles laborieuses de l’étude, dans des douleurs muettes et souvent raillées par ceux qui les causent. Elle plie son esprit, vif, élevé, profond, aux étroites règles d’un enseignement formulé; elle fait descendre son imagination poétique et hardie, à l’intelligence naissante d’un enfant; sa passion pour les arts n’est plus qu’une science utile dont elle doit enseigner les éléments, mais oublier les inspirations; enfin cette âme passionnée et tendre qui rêva tous les sentiments, qui les eût tous ressentis si elle avait pu s’ouvrir au monde, heureuse et confiante; cette âme fermée à toute jouissance par une main de fer, par celle de la nécessité, s’isole, s’assombrit et finit par perdre sa foi dans le bonheur dont elle était digne et qu’elle n’a pas trouvé.
Lorsque l’institutrice par dévouement ne meurt pas à la peine après dix ans de labeurs, de souffrance et de résignation; après les dix plus belles années de sa vie, si tristement dépouillées des joies de famille, des illusions du cœur, de l’amour, de l’enthousiasme, de toutes ces brûlantes visions si hâtivement dissipées pour elle; après ces dix années de jeunesse fanée dans l’isolement de l’âme le plus cruel de tous, si l’institutrice par dévouement a encore quelques débris de sa famille, elle revient auprès d’un vieux père dont elle est l’honneur, ou d’une mère infirme qu’elle console par sa tendresse, qu’elle distrait par son esprit, ou bien encore auprès d’une jeune sœur mariée dont elle soigne et élève les enfants avec amour. Goûtant ainsi en se dévouant encore un simulacre de ces joies maternelles dont la réalité lui fut refusée, elle ne rougit point d’être vieille fille, car elle a su aimer, et sans son dévouement, la plus céleste des vertus humaines, elle serait épouse et mère: le ridicule n’atteint pas les vies qui sont sublimes par leurs actes.
Aussi, loin de chercher à se marier à quarante ans, sachant ce qu’elle a valu, ce qu’elle aurait mérité, elle ne songe pas à arranger sa vie selon le monde; elle la laisse couler au gré de la Providence, et souvent la Providence lui envoie des joies compensatrices pour les joies de sa jeunesse perdue.
Nous avons dessiné les portraits des divers caractères d’institutrice; en terminant cet article nous éloignons notre pensée de l’institutrice peu digne de ces nobles fonctions. Mais nous voulons rappeler à l’estime et à l’admiration publique ce modèle de l’institutrice parfaite, cette femme rare et par l’esprit et par le cœur, qui vient de retracer dans un livre échappé, ce semble, à l’âme et à la plume de Fénelon, tous les devoirs, toutes les qualités dont elle-même avait été le touchant exemple. Mademoiselle Sauvan est l’auteur de ce livre que l’Académie française a couronné et qui a une sorte de fraternité de grâce et de sagesse éclairée avec l’_Éducation des Filles_;--une femme seule pouvait deviner toutes ces qualités exquises qui sont nécessaires dans l’institutrice pour agir sur ces jeunes âmes confiées à ses soins. Il y a dans notre article assez de critiques, assez de traits qui paraîtront frondeurs, pour qu’on nous pardonne de le terminer par un éloge.
Madame Louise COLET.
[Tête de page]
LE POËTE.
Que les gens d’esprit sont bêtes!
BEAUMARCHAIS.
Nescio quid nugarum meditans Totus in illis.
HORAT.
SI l’on entend par poëtes les grands écrivains qui habillent des pensées profondes d’une forme mélodieuse et pittoresque, on en signalera peu dans le passé et encore moins dans le présent. Mais, si l’on comprend sous ce nom ceux qui se croient en droit de le porter, ceux qu’une prédisposition native excite à cadencer des alexandrins; enfin les métromanes susceptibles de rimer, et convaincus d’être coutumiers du fait, on trouvera une classe assez nombreuse ayant une physionomie et des allures particulières, et appréciable sans loupe à l’œil de l’observation.
Peindrons-nous les habitudes de cette classe bizarre et peu connue? L’auteur de la Métromanie l’a fait avant nous, et sa monographie subsiste. Un intervalle d’un siècle a modifié le costume, sans altérer l’individu. Le poëte est toujours le même personnage inégal et fantasque, distrait et rêveur. Il a échangé contre un frac l’habit à galons d’or et à boutons historiés, mais il est toujours plus soigneux de son style que de sa toilette, quand il ne néglige pas l’un et l’autre, quand il n’existe pas une parfaite harmonie de désordre entre ses vêtements et ses pensées. La poudre n’enfarine plus sa chevelure, mais les mêmes idées excentriques germent dans sa cervelle à l’ombre d’une coiffure à la Titus. Une épée inoffensive ne ballotte plus à son côté, mais sa démarche n’en est pas moins embarrassée, irrégulière, rapide comme une locomotive, ou lente comme un roulage accéléré. Un jabot moucheté de tabac ne s’arrondit plus en nageoire de perche à l’avant de sa poitrine; mais cette poitrine, palpitante de feu du génie, est encore aujourd’hui gonflée d’orgueil et de vanité.
La vanité! voilà le péché favori du poëte! Sitôt qu’un écolier a griffonné quatre sixains pour la fête de son professeur, il croit avoir dans son écritoire une source de gloire et de fortune, court lire ses vers à ceux qui ont le malheur d’être ses amis, et devient le héros de diverses soirées où l’on sert des poëtes après le café, en guise de rafraîchissements. Certaines familles se plaisent à grouper autour d’elles des rimeurs, qui deviennent partie intégrante du logis, et sont immeubles par destination. Chacun d’eux à tour de rôle s’avance au milieu du salon, où les dames l’examinent avec l’attention qu’on prête à une bête curieuse, et après quelques instants d’une résistance honorable, il _donne aux oreilles son friand repas_. Rien n’est changé depuis le siècle de Molière dans l’agencement des réunions littéraires, ni les exclamations des Philaminte et des Bélise, ni les prétentions des Trissotin et des Vadius. Cependant ils sont de nos jours plus policés que leurs devanciers, leur jalousie se dissimule sous les dehors d’un enthousiasme réciproque. Ils peuvent songer secrètement à déprécier leurs confrères, mais ils arrivent plus sûrement à leurs fins; ils ne se querellent plus, ils se louent.
Bien qu’il y soit inondé de compliments et d’eau sucrée, le poëte fréquente peu cette collection de zéros qu’on appelle le monde. Pour s’y présenter, il faut s’habiller, et s’habiller est une occupation si triviale, si pénible, si intolérable! S’interrompre dans la fabrication d’une stance pour chercher une cravate et un gilet; descendre des hauteurs du Parnasse pour fouiller dans un tiroir; troquer sa plume contre un peigne, contre une brosse, contre un rasoir; employer à changer de linge, à attacher des sous-pieds, à mettre des gants, un temps qu’on voudrait consacrer tout entier à un travail spirituel, quel supplice! Et à quoi bon le subir? pour aller faire des révérences dans un salon, conter des fadeurs à des femmes raides et minaudières, soulever les plus hautes questions de la société avec des clercs de notaire, jouer au boston, demander une _indépendance en carreau_, déguster des verres d’orgeat que la maîtresse de la maison suit de l’œil en notant les gastronomes indiscrets, entendre les sons saccadés d’un piano ou la voix criarde d’une _prima donna_ parisienne... c’est amusant et varié comme un jet d’eau.
Le poëte reste donc chez lui, s’y livrant doucement à son indolence naturelle, et attendant l’inspiration avec l’immobilité d’un fakir. A l’inverse de Sénèque, qui écrivait sur une table d’or un traité de la pauvreté, il vante dans une mansarde les douceurs de l’opulence. Et comment les connaîtrait-il! la poésie est si mal rétribuée! Dernièrement un écrivain justement estimé, un homme de cœur et de talent, demandait un à-compte de 5 francs sur une pièce de vers qui devait paraître le jour suivant dans un journal; il avait besoin de ce subside pour dîner... On le pria de repasser le lendemain.
On conçoit qu’il répugne au poëte d’attacher une femme et des enfants à sa triste destinée. Il est au reste trop amoureux de toutes les femmes pour en préférer une seule. Promener de beautés en beautés ses vagues tendresses, s’éprendre vite, oublier plus vite encore, rêver aux blonds cheveux de l’une, aux yeux noirs de l’autre, à la mélancolie touchante d’une troisième; bâtir un roman sur la grisette qu’il coudoie, sur la paysanne qui passe dans un champ, sur la comtesse qu’une calèche emporte loin de lui; voilà sa joie, voilà ses plaisirs: plaisirs innocents, dégagés de toute pensée de possession, incapables de troubler le repos d’une famille ou d’une union quelconque; plaisirs plus doux que la réalité, car il se crée à son gré de charmantes maîtresses, sveltes, gracieuses, aériennes, belles comme des houris, pures comme des madones; et s’il prenait sa lanterne pour en chercher de semblables à travers le monde, il mourrait peut-être avant de l’avoir éteinte.
L’humeur indépendante du poëte se plierait difficilement au joug matrimonial: il lui faut une liberté d’esprit et de mouvements qui s’accorde mal avec les tracas du ménage. Il peut lui prendre envie à deux heures du matin de sortir pour admirer la campagne que la lune éclaire, et de quitter sa femme pour courir dans les bois. Tient-il une rime qu’il a longtemps poursuivie, fût-ce au milieu de la nuit, il se lève et s’écrie: «Je l’ai trouvée!» avec non moins de joie qu’Archimède. Quelle femme s’accoutumerait à ces poétiques escapades? quelle femme, en pareil cas, se refuserait la satisfaction de se draper en épouse incomprise, de proclamer à la face de l’univers que son mari est un monstre, et de le traiter comme tel?
La turbulence des enfants suffirait pour rendre le ménage intolérable au poëte, car il a horreur de tout ce qui trouble ses méditations, d’un chien qui jappe, d’un fouet qui claque, d’un pétard qui éclate, d’une grenouille qui saute, d’un lézard qui fuit. Quand il se perd dans les espaces, dans l’infini, dans l’éternité, s’il est rappelé brusquement à son être si chétif, à sa vie si courte, à son horizon si borné, il souffre, il soupire, il est malheureux, le pauvre ange déchu, le pauvre roi découronné, le pauvre martyr livré aux bêtes!
Tels sont, nous le croyons, les traits caractéristiques des individus voués au culte de la rime; mais le genre qu’ils adoptent les diversifie, et si, après les avoir observés dans leurs personnes, on les étudie dans leurs œuvres, on verra le type général se modifier, s’effacer même complétement, selon qu’ils sont:
1º Élégiaques,--2º Sacrés,--3º Classiques,--4º Auteurs de poésies légères,--5º Nébuleux,--6º Intimes,--7º Auteurs de romances,--8º Chansonniers.
Le poëte élégiaque débute par un recueil de vers longs ou courts, d’une harmonie plus ou moins douteuse, d’une correction plus ou moins grammaticale, mais invariablement affublé d’un titre prétentieux: _Premiers Soupirs_, _Chants d’Amour_, _Rêveries_, _Lamentations_, _Méditations_, _Élévations_, _Contemplations_, _Amertumes_, _Aspirations_, _Premières Larmes_, _Pensées du Ciel_, etc., etc. Une fois baptisé, l’ouvrage est tiré à trois cents exemplaires; sur ce nombre, une centaine est offerte par l’auteur avec des dédicaces autographes également flatteuses pour les donataires et pour le donateur; et le libraire en vend une vingtaine, à grand renfort de réclames où l’on démontre comme quoi depuis longtemps le besoin d’un volume de vers intitulé _Crépuscules_ se faisait généralement sentir.
Les stances du poëte élégiaque sont destinées à entretenir le lecteur de ses rêves, de ses émotions et de son imminente fluxion de poitrine. Ses lectrices s’écrient: «Le pauvre jeune homme, qu’il doit être pâle et étiolé! qu’il aurait besoin de consolations, et qu’il serait doux de lui en prodiguer!» Eh! mesdames, ce moribond se porte à merveilles; cet infortuné jouit largement de tous les plaisirs de la vie; ce songe-creux sublime sort parfois du café dans un état d’ivresse qui n’a rien de poétique; et cependant, si vous réclamiez de lui quelques strophes, il ne manquerait pas de vous adresser une langoureuse et lamentable épître;
Vous demandez des vers à ma voix affaiblie; J’obéis: il me faut céder à vos désirs; Mais ma muse est plaintive, et sa mélancolie Pourra faire ombre à vos plaisirs.
Ah! laissez-moi rêver, pensif et solitaire! Pourquoi vouloir mêler mes cyprès à vos fleurs, Votre gaîté sans fiel à ma tristesse amère, Votre doux sourire à mes pleurs?
Qu’importe le vain bruit d’une lyre sonore Qui s’enfuit emporté sur l’aile des autans! Faible arbuste, mes fruits ne sont pas mûrs encore, Je suis à peine en mon printemps.
Ah! laissez-moi rêver, pensif et solitaire, Rassembler quelques fleurs pour en tirer le miel, Méditer en silence, et chercher sur la terre Quelque rayon tombé du ciel.
Jamais, pour m’inspirer, les passions rapides N’ont versé dans mon cœur leurs orageux torrents. Attendez que mon front soit sillonné de rides Par la douleur ou par les ans.