Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle
Part 12
Par compensation, Ovide n’est pas éloquent: il a même en aversion l’éloquence proprement dite; et il a raison. Ajoutée à ses autres fatigues, l’inspiration de l’orateur le mettrait en huit jours au cercueil. L’orateur, en effet, n’aborde la parole qu’avec un tremblement intime, car il sait qu’il va terriblement souffrir: qu’un tourment semblable à celui de l’antique pythonisse va crisper ses nerfs et faire bouillonner dans ses artères un sang enflammé, qu’une lutte acharnée entre la Pensée et le Verbe va se livrer dans sa poitrine grosse d’orages. Robinet n’a rien à redouter de tout cela. Ses armes ordinaires sont moins périlleuses à manier. Il se borne à revêtir d’une expression nette et concise le tissu pressé d’une logique impénétrable. Sa phrase est incorrecte mais sobre, inégale mais limpide. Il choisit avec une rare adresse le terrain sur lequel il veut placer la question. Il le sème de piéges habilement masqués: à force d’imperceptibles déviations, il en évite toutes les cavités, tous les plis. Puis il ne s’anime jamais que dans une juste mesure. L’indignation lui vient à propos, et entre deux pauses également ménagées. Cette colère qui l’agite, il en avait besoin pour assurer sur ses jambes quelque dilemme boiteux. Il s’attendrit..... vous pouvez hardiment jurer qu’il voit sa cause perdue en droit. Dans les rares occasions où il exhume ainsi les anciennes ressources de la comédie oratoire, ne vous prenez pas, de grâce, aux chevrotements de cette voix émue, à ces lèvres qui tremblent, à ces accents si profonds: ne donnez pas dans tout ce désordre dont chaque effet est calculé d’avance. Dût-il pleurer, dût-il s’évanouir, gardez à d’autres qu’à Robinet l’aumône de votre compassion et les sympathies de votre sensibilité crédule. La buvette guérit chaque jour une demi-douzaine de pamoisons semblables; et quant aux larmes, elles sèchent plus vite sur la joue de l’avocat que sur celles d’une jeune veuve, ou dans le mouchoir d’un héritier collatéral.
Tel est aujourd’hui Mᵉ Robinet; _l’honorable_ Robinet sera demain un tout autre personnage.
Devenu législateur, notre homme, s’il n’abandonne pas entièrement le Palais, y paraît du moins à de beaucoup plus rares intervalles. Il donne, on le voit, à sa parole un prix plus haut, et ne la prodigue plus aux difficultés procédurières de la saisie, aux contestations assises sur l’étroit chaperon d’un mur mitoyen. Des intérêts majeurs, un scandale extraordinaire ou un procès de presse l’arrachent seuls à la majesté de son repos: dans le premier cas, soigneux de sa fortune; dans le second, de sa renommée; dans le troisième, de sa position politique.
Cette position est superbe; soit qu’il se drape d’abord dans la toge sombre du tribun incorruptible; soit qu’il endosse sans _conversion_ préalable le frac doré du courtisan; soit qu’il revête alternativement ces deux costumes ou même les unisse en quelque amalgame imprévu. Sa domination ne tient pas tant à la couleur ou à la solidité de ses opinions, qu’à cette merveilleuse faculté dont la nature et l’habitude l’ont doué, de développer en périodes suffisamment allongées et décentes un raisonnement bon ou mauvais.
On n’a pas encore apprécié convenablement le pouvoir que cette faculté, toute de forme et qui n’est l’indice d’aucune supériorité réelle, confère à l’heureux improvisateur. Le diplomate le plus consommé, l’homme d’affaire le plus retors, le militaire le plus expérimenté, l’industriel aux conceptions les plus vastes, sont écrasés net, s’ils ne la possèdent point, par le premier Démosthène gascon que le coche de Toulouse ou de Bordeaux vomit sur la tribune. Ce nouveau-venu le front haut, sans pudeur ni vergogne,--esprit d’autant plus apte à recevoir qu’il est plus parfaitement vide,--soutire bientôt aux uns et aux autres le plus clair de leurs pensées et de leur savoir acquis; supérieur à chacun par l’éclat qu’il vole à tous; riche du savoir et des convictions qui lui manquent; universel en vertu de sa nullité encyclopédique. D’elle en effet lui vient son infatigable souplesse; et, grâce à cette dernière, toujours apte à subir sans résistance les idées d’autrui, l’avocat peut produire ensuite, comme lui appartenant, celles qu’il a seulement serties dans le ductile métal de sa parole complaisante:--franchement, lorsqu’il revendique ainsi une paternité impossible, cet eunuque de l’intelligence devrait-il aussi souvent être pris au sérieux?
Il l’est néanmoins, et la loi se fait d’ordinaire sous l’influence de ces hommes chez qui toute droiture de sens, toute sûreté de dialectique est détruite par la discussion mesquine du prétoire et par l’habitude de ses ergotages déloyaux. Elle se fait au hasard de la parole, et tel bill désastreux, dont les effets pèseront vingt ans encore sur la patrie, n’a d’autre origine qu’une rivalité de barreau transportée à la tribune nationale. C’est donc une lacune à combler dans plus d’un _Exposé de Motifs_, que d’y ajouter, comme à un arrêt de cour royale, le nom des avocats plaidants; on saurait du moins, ce point éclairci, à quoi s’en tenir sur le mérite de la décision parlementaire.
Cette première inconséquence des mœurs modernes conduit à une autre non moins grave, non moins bouffonne, voulais-je dire. Après avoir laissé l’avocat s’ériger en législateur, on lui a livré sa part du pouvoir exécutif. Comme vont les choses, une ordonnance royale peut, d’ici à quelques années, transformer notre héros en secrétaire d’état. O Sully, Richelieu, Mazarin, Colbert, Louvois, Lyonne, saluez alors votre successeur Robinet! Demandez-lui compte de son éducation diplomatique commencée à l’âge où l’on n’apprend plus; qu’il vous dise où il a pu s’instruire dans l’art de la stratégie par protocoles, devenue science entre vos mains. Votre naissance ou du moins les hasards de votre vie vous avaient formés pour le rôle que vous avez rempli. Une ambition vulgaire, des considérations d’un ordre inférieur ne vous l’avaient pas fait briguer tout-à-coup. Aussi, préparés de longue main, versés dans les traditions d’une autorité régulière, vous connaissiez les habiles nuances d’une promesse indirecte, les menaces équivoques d’un froid silence; vous saviez comment on s’oublie en épanchements utiles, et comment on profite d’une réserve indiscrète; toutes les réticences, en un mot, et tous les mystères des hautes transactions confiées à vos soins. L’histoire vous avait livré ses trésors. L’étiquette, profondément étudiée, vous prêtait ses ressources immenses cachées sous quelques formes puériles. Complément de la science du droit des gens, symbole des rapports inter-nationaux, en vous donnant mille excellents moyens d’apprécier le tact et la valeur des hommes, elle facilitait les négociations délicates dont vous étiez chargés. Combien dignement vous voilà remplacés par ce parvenu bavard qui canonise Louis XII aux dépens de Louis IX, présente sans façons le calembour aux réceptions royales, et sollicite en vain, dans un excès de familiarité maladroite, le tutoiement d’un grand d’Espagne ou la poignée de main qu’un lord sourcilleux garde à ses pairs.
Sous le portefeuille que je lui ai ainsi accordé par anticipation, Robinet doit à coup sûr fléchir et succomber. Un an, six mois, trois jours peut-être suffiront pour user jusqu’à la corde de son parlage chargé d’oripeaux, et pour mettre à nu l’ambitieuse pauvreté de cette organisation toute d’apparat. La haute magistrature presse alors ses rangs et donne dans ses caveaux funèbres un suprême asile à cette momie du pouvoir. Miséricordieux pour son dernier sommeil, n’invoquons pas la loi du talion contre Robinet, maintenant réduit à écouter. Que la plaidoirie des autres lui soit légère!
On peut, eu égard aux dimensions du cadre qui m’est accordé, se plaindre que j’aie donné trop de place à une figure isolée, et pris comme type d’une profession l’existence la plus en dehors de ses conditions ordinaires. J’ai eu pour cela mes raisons; elles paraîtraient sans réplique à Robinet s’il était chargé de les faire valoir, mais ma bonne foi ne me permet pas de les invoquer ici.
L’_avocat industriel_, auquel le prêt de quelques milliers de francs inféode un avoué pressé de payer son étude, aurait dû passer sous mes crayons. Occupé moyennant finance, cet homme arrache à la confiance forcée des clients l’intérêt au denier cinq des capitaux employés dans cette opération purement commerciale. Ne doit-il pas se moquer _in petto_ des usuriers pour lesquels il lui arrive de plaider, usurier lui-même, et cent fois plus habile?
L’_avocat spécial_ a composé des commentaires en vingt volumes sur le titre III du Code civil. Ce titre compte dix articles. L’avocat spécial tire du peu qu’il sait trop le droit d’ignorer parfaitement tout le reste. A quarante ans, il est décoré.
L’_avocat officiel_ l’est beaucoup plus tôt. Député tout d’abord incommode et hargneux, il vote aujourd’hui le budget avec une activité silencieuse, plaide en bloc les procès d’une administration publique, perd ses causes au Palais, et gagne à la chambre les honoraires politiques qui lui arrivent sous forme de traitement.
L’_avocat républicain_ fraternise avec tous ses clients, qui le tutoient et qu’il ne peut discipliner. On le rétribue d’ordinaire en accolades furibondes, en _réclames_ de journaux. Expliquez maintenant les récriminations ingrates de quelques galériens politiques. Ils prétendent, sous le bâton des argousins, qu’il en coûte cher d’avoir pour défenseur ce citoyen magnanime.
L’_avocat légitimiste_ est rubicond et gouailleur, galant et spirituel _quand même_. Il plaide peu, et du bout des doigts, défend les gazettes pures et les complots bien nés à coups de petites épigrammes charmantes; il fait rire aux larmes les bons jurés, et reçoit d’eux, en échange des douces heures qu’ils lui doivent, un verdict infailliblement conçu en ces termes: OUI, _l’accusé est coupable_.
Il faut bien que tout le monde s’amuse, et le ministère public à son tour.
L’_avocat sténographe_, serf laborieux d’un journal judiciaire, déjeune de quelque petit scandale, dîne d’un gros meurtre, et, par un cumul harmonieux d’industries respectées, soupe (quand il soupe) de vaudevilles ou de mimodrames. Il nage en perfection; les bals masqués n’ont pas de plus impétueux galopeur; et les bayadères du Mont-Parnasse ou de l’allée des Veuves, qu’une pantomime extra-légale a brouillées avec les sergents de ville, trouvent en lui un protecteur zélé.
Que si nos griffes avaient pénétré plus avant, elles eussent rencontré l’_avocat local_, dont la renommée sans ailes remplit la maison qu’il habite, mais n’en dépasse jamais le seuil. Lorsqu’il a soulevé les passions chicanières de ce monde étroit, bouleversé la loge du portier, mis le premier étage en révolte contre son bail, le second en hostilité avec le troisième, et porté jusque dans la mansarde où perche la grisette je ne sais quelle fureur d’_exploits_ non amoureux, l’avocat local déménage. Un savant calcul d’économie et de statistique lui a révélé qu’un éleveur de procès doit, pour éviter l’hôpital et les coups de bâton,--dans l’intérêt de sa bourse et dans celui de ses os,--changer tous les trois mois de domicile, d’horizon et de clients.
Plus avant encore, nous arrivions à l’_avocat de prisons_, dont le cabinet a des succursales chez tous les taverniers de la Cité, chargés de rabattre pour cet homme le gibier qu’il dispute aux bagnes. Une spéculation ténébreuse lui livre en outre, pieds et poings liés, les criminels fameux dont le geôlier dispose: marché bizarre qui rappelle les ventes de _bois d’ébène_ conclues dans l’île de Gorée ou sur les côtes de Loango. C’est aussi la vie, la chair, la liberté des hommes dont trafique l’avocat de prisons. Le négrier et lui ont d’ailleurs une manière commune d’apprécier leur horrible marchandise. Plus elle est noire, mieux ils la paient.
Enfin, j’aurais pu ajouter à ceux-ci une foule d’autres _chiquanous_ subalternes, parmi lesquels il faut bien nous garder d’oublier l’avocat que sa profession a repoussé; pauvre diable tué par la concurrence, et qui, après avoir sans succès étalé dans le bazar des Pas-Perdus sa loquèle au rabais, tombe, de chute en chute, jusque dans l’humble poussière de quelque greffe, ou bien sous l’échoppe de l’écrivain public,--à moins toutefois que le patronage administratif ne s’empare de cette incapacité si bien éprouvée. Presque toujours il en est ainsi. Pour un protecteur, en effet, quelle étoffe serait aussi facile à tailler? L’avocat manqué, c’est le papier complaisant qui, sous les doigts de l’escamoteur, devient tour à tour carafe, bonnet carré, vaisseau de ligne, moulin à vent, arc de triomphe ou cage à poules; on en fait, avec un égal succès, un commissaire royal, un sous-préfet, un inspecteur des haras, un employé des postes, un directeur d’hôpital, un entreposeur des tabacs, un maître des requêtes, un magistrat de police. L’avocat manqué n’est bon à rien; c’est dire assez qu’il est de nos jours propre à tout.
=OLD NICK.=
[Tête de page]
L’INSTITUTRICE.
DANS l’institutrice nous ne comprendrons pas la maîtresse de pension, type fort distinct de celui que nous allons analyser. La maîtresse de pension a presque toujours de quarante à soixante ans: elle est plutôt l’administrateur que le professeur de l’établissement qu’elle dirige. Elle en soigne les revenus mieux que les études; et il est plus utile et plus productif pour elle d’être une bonne ménagère qu’une femme instruite. Pour la surveillance des leçons, elle s’en repose sur les sous-maîtresses à ses gages; pour les leçons, sur les maîtres du dehors. L’instruction, les talents d’agrément, seraient donc pour la maîtresse de pension des superfluités véritables; souvent même elle se dispense de mettre l’orthographe. Comme il est parfaitement inutile qu’un directeur de théâtre soit un auteur dramatique, il n’est pas nécessaire qu’une maîtresse de pension soit une femme savante ou une femme d’esprit. Les exemples en font foi. Mais passons à l’institutrice spécialement consacrée à faire l’éducation des jeunes filles qui ne quittent pas leur famille.
Pour nous garder d’être systématique, soit dans nos critiques, soit dans nos éloges, nous diviserons en trois fractions ce type d’institutrice qui, examiné d’une manière absolue, nous porterait à de fausses appréciations. Il y a, selon nous, l’_institutrice de vocation_, l’_institutrice ambitieuse_, et l’_institutrice par dévouement_. Toutes les institutrices du monde ont de vingt-cinq à trente-cinq ans: jamais moins, rarement plus.
Jusqu’à vingt-cinq ans, l’institutrice de vocation est sous-maîtresse dans la pension où elle a été élevée. Presque toujours c’est la fille de ces petits marchands ou de ces minces bourgeois parisiens qui disent à leurs enfants, lorsqu’ils ont atteint l’âge de raison: «Travaillez comme nous avons travaillé nous-mêmes.» Alors l’institutrice de vocation se consacre à l’enseignement, comme elle se ferait lingère, modiste, ou demoiselle de comptoir.
Elle est dans la nécessité de se choisir un état, et son instinct la pousse à devenir institutrice. Elle sait juste assez de grammaire, de géographie, d’histoire, de piano, de dessin, de mots estropiés d’anglais et d’italien pour se présenter avec assurance aux mères insouciantes qui confient aveuglément à une étrangère la direction de l’esprit et du cœur de leurs filles. Avec ces teintures superficielles de toutes choses, l’institutrice de vocation se dit en état de faire une éducation complète. Convaincue naïvement de tout ce qu’elle vaut, sans orgueil comme sans modestie, elle étale hardiment son savoir universel; on y croit; on en essaie, bientôt on en doute: l’élève n’apprend rien, mais l’institutrice de vocation se retranche sur le peu d’aptitude ou d’application de son écolière; elle propose des maîtres étrangers pour stimuler l’élève indolente ou étourdie. D’abord deux leçons par semaine, et seulement pour les arts d’agrément, suffiront, dit-elle. Mais bientôt la mère, enchantée des progrès inattendus de sa fille, accorde des maîtres tous les jours, non-seulement pour les arts d’agrément, mais encore pour les langues, pour l’histoire, pour tout ce que l’institutrice proteste toujours connaître à fond. Dès lors elle n’est plus qu’une surveillante en réalité fort inutile, mais dont on ne pourrait se passer, car l’institutrice de vocation se prête à tout; elle excelle dans les ouvrages à l’aiguille, fait des bourses et des bonnets grecs pour monsieur, des collerettes et des chiffons pour madame, ajuste les robes de bal pour mademoiselle, la coiffe au besoin, brode à la veillée un meuble de tapisserie pour le salon, fait la lecture, écrit les billets d’invitation, règle les comptes, surveille les domestiques, se multiplie, devient une espèce de factotum, et n’a plus que le titre d’institutrice.
En général, l’institutrice de vocation se place dans les familles à fortune aisée, mais peu brillante; elle coopère aux calmes distractions de ces intérieurs placides rarement troublés par les passions, où règne l’ordre, la propreté, la parcimonie, où l’on reçoit régulièrement à dîner les vieux parents et les vieux amis une fois par semaine, aréopage appelé à juger hebdomadairement les succès de l’élève, que l’institutrice fait valoir avec une minutieuse complaisance. Dans ces réunions intimes, l’institutrice est un personnage important: elle accompagne la romance, joue par monts et par vaux la contredanse, organise les charades, sert le thé et coupe la brioche.
Dans ses heures de solitude, l’institutrice de vocation relit scrupuleusement quelque traité d’éducation; elle s’en acquitte par routine comme un prêtre lit son bréviaire; elle se tient ainsi en haleine dans l’exercice de ses devoirs, et remplit son esprit de sentences de pédagogues, semences fort stériles qui ne font germer que l’ennui dans les jeunes têtes où elle les jette à tout propos.
En somme, c’est une assez bonne créature que l’institutrice de vocation. Elle est sans esprit, sans imagination, mais possède une certaine rectitude de jugement, qui la fait assez adroitement naviguer dans les flots de familles diverses parmi lesquelles elle passe d’année en année. Elle suit son _petit bon homme_ de sillon sans broncher aux écueils. Elle a une sorte de droiture de cœur qui n’est pas exempte de finesse, mais où la probité domine; un peu par calcul peut-être, car l’institutrice de vocation, ayant embrassé l’enseignement comme un état, se conduit avec régularité pour ne pas manquer de place.
L’institutrice de vocation a des mœurs; elle ne se compromet jamais avec les fils de la maison, les frères ou les cousins de son élève; mais elle accepte de préférence les bonnes grâces des vieux oncles célibataires. Alors elle rêve modestement un mariage raisonnable; mais elle le rêve honnêtement, sans intrigues préalablement coupables.
L’institutrice de vocation est en général petite, d’un demi-embonpoint, d’une figure sans distinction, fraîche et avenante. Elle a dans sa mise plus de propreté que d’élégance; elle affectionne la couleur marron pour l’hiver, le rose pour l’été; elle n’achète jamais plus de deux robes et de deux chapeaux par an; elle a un esprit parfait d’économie, même un peu d’avarice, passion innée qui grandit à mesure qu’elle vieillit. Elle place à la caisse d’épargne tous ses émoluments, et ne donne à ses parents que les rognures des cadeaux qu’elle reçoit pour sa fête et au premier de l’an.
Après trente-cinq ans, l’institutrice de vocation qui a fait son petit pécule se marie avec quelque employé des postes ou d’un ministère. Elle devient alors une docte ménagère, une mère pédante et rigide, si elle a des enfants. Ou quand elle a pris son parti de rester vieille fille, elle achète un fonds de pensionnat, comme on achète une étude de notaire avec une clientèle toute faite, et s’y prélasse le reste de ses jours. Alors son plaisir est de faire bonne chère, d’avoir un caniche et un perroquet, de tourmenter ses pensionnaires, de torturer ses sous-maîtresses, s’exerçant à infliger à son tour ces milliers d’infimes persécutions dont elle a été longtemps victime.
Avez-vous vu dans quelque élégante pension à la mode, ou dans une des royales maisons de la Légion-d’Honneur, à Saint-Denis, par exemple; avez-vous vu une de ces _pâles demoiselles_, rêveuses, ennuyées, dégoûtées de la vie à vingt ans, se promenant seule dans une sombre allée de ces jardins où près d’elle d’autres allées sont si bruyantes et si animées par les jeux de ses heureuses compagnes? Cette grande demoiselle pâle et triste, triste de dépit et non de douleur, c’est le type naissant de l’institutrice ambitieuse.
Fille de quelque général, ou de quelque fournisseur de l’Empire ruiné par la Restauration; parfois enfant mystérieux d’un haut personnage et d’une grande dame, elle n’a pu donner à son père que le titre d’oncle, à sa mère que celui de tante. Elle a vu son enfance entourée d’un luxe imprudent. Pour elle, toutes les prodigalités du grand monde ont été introduites dans l’enceinte d’une pension. En naissant elle a eu des parures et des bijoux, une femme de chambre, esclave soumise à tous ses caprices les plus tyranniques. Enfin elle a été nourrie de bonbons et de confitures, selon son vouloir; on altérait ainsi sa santé avant qu’elle fût fortifiée. Plus tard, même régime pour son esprit: au lieu des livres de saine poésie, de pure morale, les romans à passions factices sont venus fausser son cœur avant qu’il ne se fût éveillé.
Ainsi a grandi l’enfant loin de toute famille, gâtée, empoisonnée par le luxe, qui corrompt tout, même l’âme virginale d’une jeune fille; par le luxe qui lui a donné inconsidérément de l’or pour enchaîner à ses fantaisies des subalternes complaisants. Et, lorsqu’à dix-huit ans, la pauvre fille déjà blasée sur ces jouissances de toilettes, de fêtes, de distractions mondaines, que ses compagnes ne voient qu’en rêve; lorsqu’à dix-huit ans elle croit toucher enfin à cet empire d’élégance et de domination frivole que tout lui a fait présager, visites mystérieuses de parents millionnaires qui viennent chaque mois la demander au parloir, chuchoteries des autres pensionnaires sur les grands événements qui la concernent; eh bien! lorsqu’elle attend que ce monde où son esprit romanesque lui assigne une si haute place s’ouvre pour elle, un jour la pauvre fille est sèchement appelée par la maîtresse de pension, qui jusqu’alors l’avait traitée avec des égards obséquieux: on lui annonce tout-à-coup, durement, sans préparation, que ceux qui payaient sa pension sont morts ou ruinés, et qu’elle doit songer à se pourvoir d’un état dans le monde; on ajoute, en forme de consolation, que ses talents lui seront une ressource qu’elle ne doit pas négliger.
A ce coup inattendu, à ce congé cruel, la jeune fille pâle pâlit plus encore; mais elle se souvient de situations semblables à la sienne dans les romans qu’elle a lus; elle se pose en héroïne, elle se roidit contre le malheur et s’éloigne d’un œil sec; sans donner un regret à cet asile de l’insouciance et de la jeunesse, où elle n’a pas vécu en paix, elle qui n’a pas eu d’enfance, pas de rêves de jeunes filles, pas de fraîches espérances; mais des vanités, des ambitions dévorantes qui se voient tout-à-coup si misérablement avortées.
Le monde s’ouvre à elle, elle l’embrasse avidement; elle est seule, sans fortune, sans protection: mais elle est libre, elle a un esprit aventureux que rien n’effraie, elle a des grâces affectées qui séduisent toujours dans un monde de suprême affectation, elle a cette beauté maladive qui va à sa destinée, qui doit l’aider à en triompher, pense-t-elle, en lui attirant cet intérêt qu’inspirent les airs de langueur indéfinissables.