Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle
Part 11
Chaque brigade se retire en bon ordre pour rejoindre son omnibus, qui l’attend dans la cour du Méridien. Vingt fois déjà vous avez rencontré ces longues voitures, à la couleur brune, aux panneaux décorés, je ne sais trop pourquoi, des armes d’Angleterre, aux rideaux de coutil, ce qui ne laisse pas que d’être très sain pour des gens mouillés d’abord jusqu’aux os, et exposés ensuite, pendant une heure ou deux, à la chaleur combinée du gaz et d’un foyer ardent. Peut-être même vous êtes-vous demandé comment dans une ville comme la nôtre, où déjà tant de véhicules embarrassent les rues et compromettent la vie des passants, le moyen évidemment adopté pour donner plus de célérité à la distribution des lettres était précisément celui qui, à la première vue, semblait le plus propre à la retarder en augmentant ces mêmes embarras et accroissant les dangers des piétons!--Question vraiment fort raisonnable, mais à laquelle, pour mon compte, je ne saurais répondre, puisque, depuis cette innovation, les sept distributions de lettres qui existaient dans Paris ont été réduites à six, le tout à l’avantage du public, qui, grâce à l’apposition d’un nouveau timbre constatant l’heure de la levée, a du moins en recevant ses lettres le lendemain, l’intime satisfaction de savoir qu’elles auraient facilement pu lui être remises la veille.
Quoi qu’il en soit, notre facteur, portant, en sa qualité de nouveau, le n° 16 gravé sur l’écusson qui brille à la gauche de sa poitrine, est descendu le dernier de sa voiture. Malheur à lui s’il a oublié d’en relever le marche-pied! _trois jours de suspension_ suffiront à peine à l’expiation d’une faute aussi préjudiciable aux intérêts de l’État.--Tout ceci vous paraît bien sévère, bien minutieux; mais c’est le revers de la médaille. Regardez le beau côté.
Notre homme est enfin facteur en titre. Il a ses 800 francs d’appointements, à la retenue près. Le voilà avec une boîte, un quartier, pouvant dire avec une certaine suffisance: Mes pratiques, mes portières....
La portière joue un grand rôle dans l’existence du facteur. Elle est à son égard ce que, suivant les naturalistes, sont au corps humain ces insectes agiles dont la morsure active la circulation du sang et réveille les natures endormies. Aussi portières et facteurs sont-ils en hostilités perpétuelles, et si jamais le paradis tardait à s’ouvrir devant un de ces derniers, c’est qu’à coup sûr on aurait omis, en pesant ses mérites, de mettre dans la balance les actes innombrables de patience et de longanimité pratiqués, sa vie durant, à l’égard des _dames du cordon_.
Suivons le nouvel élu dans sa première tournée. Qu’il fasse la rue en _tricotant_, c’est-à-dire en allant successivement des numéros pairs aux numéros impairs, ou qu’il la desserve en _impasse_, ce qui s’entend d’une distribution commencée par un côté et terminée par l’autre, il ne peut tarder à trouver un obstacle. A sept heures du matin, en hiver, peu de gens sont levés et beaucoup de portes sont fermées.
Il saisit un marteau et frappe un premier coup;--rien.--Même manége une deuxième, une troisième fois;--silence complet.--Impatienté d’attendre, car ses minutes sont comptées, il fait vibrer le fer avec violence.--Le cordon est tiré. «Que diantre! madame Bertrand, ouvrez donc plus vite.--Vous v’là bien gâté, répond la portière en se levant à moitié de son lit; comme si j’avais besoin de vot’ visite si matin!--Trois lettres, 36 sous.--Je m’endormais à peine; le locataire du second qu’est rentré qu’à cinq heures; si ce n’était le moment des étrennes, je l’aurais joliment laissé dehors.--Vite, mon argent!» Mais déjà madame Bertrand s’est retournée du côté de la ruelle et a recommencé à dormir. Pour rattraper le temps perdu, le facteur dépose les trois missives sur la commode:--les prenne qui voudra!--et sort à la hâte, après avoir marqué le _crédit_ sur son _carnet_. Trop heureux bourgeois de Paris, quel avantage immense ne retirez-vous pas de la première distribution!
La seconde maison est ouverte. «Une lettre, 4 francs 10 sous.--J’ai pas d’monnaie.--J’vous changerai.--Pus souvent que j’entamerai une pièce pour ça, j’vous paierai tantôt.--C’est ennuyeux, madame Poquet, vous me dites tous les jours la même chose.--A-vous pas peur que j’déménage?... Vous n’êtes pas si aimable que vot’ camarade.» Le facteur hausse les épaules, et, de peur d’un nouveau retard, _se sauve_ en inscrivant les 4 francs 10 sous dus par madame Poquet, heureux si, dans les autres tournées, une nouvelle lettre le ramène pour relever ce crédit.
Cinquante accidents semblables l’attendent dans cette première course. La portière du n° 8 refuse une lettre à l’adresse de mademoiselle Adèle, qui lui en doit déjà trois de _la même écriture_, et si elle se décide enfin à la prendre, c’est à la seule condition de n’en payer le port qu’après l’avoir reçu elle-même de sa locataire. Sa collègue du n° 13, mécontente d’être réveillée en sursaut au moment où elle rêvait d’un chat blanc, ce qui annonce incontestablement les succès au théâtre de sa fille Paméla, ferme impitoyablement son carreau au nez du malencontreux visiteur.--Ici on veut le forcer à reprendre une lettre décachetée; là on profite d’un instant de distraction pour ne pas lui rendre son compte, ou pour lui _couler_ une pièce fausse.
Il est neuf heures et demie.--La deuxième tournée commence.--Après avoir retrouvé les lettres de la première distribution sur la commode de madame Bertrand sérieusement occupée en ce moment à épeler, de concert avec la laitière, le journal du premier, le second facteur du quartier arrive à la loge de madame Poquet: «T’nez v’là la lettre que vot’ camarade a apportée z’à ce matin; j’ly disais bien qu’elle n’serait pas reçue sans être affranchie: 4 francs 10 sous,... rendez-moi mon surplus.--Ça ne me regarde pas, vous savez bien que ce n’est pas moi qui vous l’ai remise.--Eh bien, v’là qu’est gentil; j’vas en être pour mon pauvre argent.--Vous avez donc eu de la monnaie ce matin par extraordinaire?--Qu’est-ce que ça vous fait, malhonnête?... Vous n’êtes pas si aimable que vot’ camarade!...--Il paraît que madame Poquet tient essentiellement à cette phrase.--C’est bon, c’est bon, donnez-moi mon compte.» La portière se répand en invectives; le facteur tient bon. Enfin elle se décide à payer, mais non sans avoir lancé à la face de son interlocuteur cette brillante péroraison: «Vous êtes tous un tas d’brigands dans c’te scélérate d’administration!»
L’heure s’avance, les difficultés s’aplanissent et la tournée s’achèvera paisiblement, à moins qu’une maison sans portier ne vienne de nouveau en retarder le cours. Là, le facteur, après avoir frappé cinq coups, signe indicateur de l’étage occupé par le _destinataire_, se retire jusqu’au mur opposé et appelle de toute la force de ses poumons: «Madame Pauvrelet, 5 sous!» Le bruit des voitures couvre sa voix. Il refrappe, il recrie... Enfin la fenêtre du quatrième s’entr’ouvre: «5 sous!» Bientôt une figure humaine paraît à la porte de l’allée, le facteur s’avance: «Madame Pauvrelet, 5 sous.--Mais je ne m’appelle pas ainsi; je suis mademoiselle Amanda de Saint-Trillet, ex-choriste au grand Opéra.--Eh bien, madame Amanda, ayez la complaisance de remettre cette lettre à votre voisine.--Pus souvent! une langue de vipère, qu’est toujours sur le carré à voir ce qui entre et ce qui sort; avec ça qu’elle a des enfants en servage, qu’elle les laisse manquer de tout, pauvres agneaux!... que c’est une infection dans le colidor!»
Habitué à ces sortes de colloques, le facteur a retraversé la rue dès les premiers mots, et, après avoir frappé et appelé de nouveau, il s’éloigne en écrivant sur le dos de la lettre: _absente_.
A la quatrième tournée, cette même lettre sera représentée. Cette fois madame Pauvrelet a entendu, elle descend, et, après avoir lu «Tiens, j’n’ai pas ma bourse! mon petit, je vous paierai ça demain.--Ça peut s’oublier.--Si vous avez peur de le perdre, venez le chercher, votre port.» Et le facteur se résigne à monter cinq étages. L’escalier devint de plus en plus clair. Madame Pauvrelet s’aperçoit que le billet est daté de la veille: «Pourquoi donc que vous me l’apportez si tard, c’te lettre d’hier?--Vous étiez sortie ce matin.--J’ai pas bougé.--Demandez à madame Saint-Trillet.--Belle linotte, ma foi, pour se mêler de mes affaires;... qu’elle m’empêche de dormir toutes les nuits avec ses chansons... que ça vous reçoit une société qui n’est ni d’Ève ni d’Adam... Quarante-cinq ans, mon cher, et ça dit que c’est pour faire des répétitions de chœurs!--Dépêchons, s’il vous plaît.--Eh bien, les voilà vos 5 sous, mal obligeant, et venez me demander des étrennes!»
Le facteur n’ira pas, car il se respecte et ne _fait_ pas la _mansarde_; mais plaignez-le si madame Pauvrelet a quelques relations, tant éloignées soient-elles, avec un chef de l’administration des postes; il y aura rapport et punition pour le pauvre subalterne.
Telles sont les tribulations auxquelles le facteur est continuellement exposé, et qu’a-t-il pour l’indemniser de tant de fatigues, de tant de dégoûts, pour le récompenser de sa probité à toute épreuve?--un avancement qui, après vingt-cinq années de service, élèvera son traitement à 1,200 fr., un médecin et des drogues gratis en cas de maladie; une pension de 600 fr. quand il ne pourra plus marcher;--puis, s’il est bien protégé, l’espoir d’être sur ses vieux jours attaché au service d’un ministère, ou nommé _facteur de la cour_, ce qui lui donnera le droit de porter tricorne et habit galonné, et l’exposera, grâce à son portefeuille, à recevoir les hommages militaires du conscrit en faction.
--Mais les étrennes?
Elles varient de 6 à 1200 fr. par quartier; c’est pour chaque facteur un supplément de revenu de 5 à 600 fr. sur lequel il prélève le _chapeau_, gratification qu’à son tour il compte au surnuméraire, son remplaçant au moment de la _récolte_.
Dites, à présent, si vous regrettez encore les modestes étrennes que vous donnez chaque année à votre facteur!
J. HILPERT.
[Cul-de-lampe]
[Tête de page]
L’AVOCAT.
Omnis jurista, aut nequista, aut ignorista.
MARTIN LUTHER.
Nutricula causidicorum Gallia.
JUVÉNAL.
LES anciens méprisaient souverainement la profession d’avocat.
Un jeune historien de mes amis (si docte que jamais il n’a pu se résoudre à subir sa thèse de licencié en droit) résume ainsi dans quelques lignes les témoignages de leur opinion à cet égard:
«Cicéron, dit-il, appelle les avocats _chiens enragés_, _crieurs d’actions_, _chantres de formules_, _oiseleurs de syllabes_....»
Ceci, je l’avoue, m’étonne de la part de Cicéron.
«... Sénèque, après avoir sans aucun doute perdu quelque ruineux procès, les traite de _chiens affamés_; Salluste, d’_aboyeurs_; Aulugelle, de _têtes viles_, _pécores du Forum_, _vautours en robes_. Pétrone nous montre un homme qui ne sait s’il fera de son fils un crieur public, un avocat ou un barbier, etc., etc., etc.»
Luther (voyez l’épigraphe placée en tête de ce chapitre), Luther partagea l’opinion des anciens.
Et aussi les parlements du moyen âge: témoin ces mémorables paroles de je ne sais quel président au Patru de son époque: «Maître ***, vous en avez assez dict pour gaigner vostre aveine.»
Et Napoléon encore, dont la pensée secrète fut naïvement traduite par Augereau lorsque ce dernier, galopant, au 18 brumaire, sur la route de Saint-Cloud, criait en brandissant son grand sabre: «Jetons les avocats à la rivière.»
Il est vrai de dire, par compensation, que mon tailleur professe la plus haute estime pour tout personnage appartenant au barreau, de près ou de loin. Il se complaît, tant il aime l’avocat, aux pénibles fonctions de juré; il révère la robe noire, il salue le dossier et la cravate blanche qui passent réunis devant son magasin; il adore jusque dans l’huissier le reflet du jurisconsulte.
L’époque actuelle semble vouloir donner tort à Napoléon, aux parlements, à Luther et aux anciens philosophes. On peut le redouter, du moins, en voyant le crédit toujours croissant que nous laissons gagner à la gent porte-loge. C’est chez nous maintenant un envahissement complet des choses par les mots, et comme une nuée de phrases qui s’abat sur la riche moisson des faits contemporains. Sevrés de ces bruits de guerre que nous aimions tant,--le bruit des clairons et des fanfares vibrantes,--nous voici épris d’un autre bruit, celui que jette au tympan calleux du juge l’organe enroué d’un enfant de la Basoche. Musique pour musique, préjugé pour préjugé, j’aimerais encore mieux l’ancienne prévention et l’ancienne harmonie. Le progrès dilettante et le progrès intellectuel me semblent aussi peu démontrés l’un que l’autre par cette succession d’enthousiasmes.
J’ai vu cependant un grand nombre d’honnêtes gens applaudir à ce symptôme. Ils y voient, symboliquement parlant, le triomphe de l’intelligence sur la Matière, l’Idée dominant la Force, le Droit vainqueur du Fait. Prendre l’avocat pour le représentant du Droit, de l’Idée et de l’Intelligence, quelle harmonie! Autant croire aux progrès de l’humanité, à la pondération des trois pouvoirs, à la haute raison du peuple; autant croire aux affirmations de l’avocat lui-même.
L’avocat ne représente, au vrai, que la Résistance légale; c’est-à-dire un simulacre d’opposition minutieuse, étroite, étourdissante et chimérique, dont la cravache de Louis XIV, les hallebardiers de Cromwell et les baïonnettes de Napoléon suffisent à démontrer le néant; sons impuissants, vapeur vaine, mauvais nuage d’opéra-comique, dans lequel l’avocat s’est envolé vers les hauts lieux, grâce aux escarmouches judiciaires de la Restauration.
Sa grande popularité date de cette époque. L’avocat fut pour les doctrines du libéralisme un digne interprète, pour les jésuites un intrépide ennemi; car enfin,--pourquoi lui refuser une justice due à son courage, jusque là peu en évidence?--dans cette lutte engagée contre un pouvoir désarmé, contre un ordre proscrit, l’avocat risqua bravement, sans sourciller, d’être excommunié par le pape. Ce fut là pour lui une glorieuse époque: la restauration du barreau bien plus que de la monarchie. J’en appelle au souvenir de ces mémorables plaidoyers dont les cent mille exemplaires allaient chercher dans tous les coins de la France les souscripteurs du Voltaire-Touquet, les acheteurs de Tabatières-Chartes, les abonnés de la _Minerve française_ ou du _Nain jaune_, brûlants manifestes que la presse choyait avec un amour vraiment maternel; improvisations foudroyantes qu’on eût pu lire, trois mois à l’avance, dans tous les écrits polémiques du temps. Aujourd’hui l’avocat et le journaliste ne s’aiment guère; mais alors ils combattaient ensemble, et Dieu seul pourrait dire tout ce que le dernier fit pour son frères d’armes; quelle part il eut à la confection de ses discours, et quelle part à leur renommée. Depuis, le journaliste, dans ses plus mauvais accès de rancune, n’a jamais réclamé que cette dernière moitié de sa besogne. Il est, en vérité, de bien perfides abnégations.
L’avocat se vengea comme il le devait des bons offices du journaliste. Lorsque, du feu de juillet, les marrons furent retirés par le Raton que vous savez, et convenablement refroidis, Bertrand se dédoubla pour se les disputer à lui-même. Dans cette scission de la Résistance écrite et de la Résistance parlée, dans ce combat du lendemain entre les alliés de la veille, la plume fut vaincue par la parole, la main droite de Bertrand par sa main gauche. La parole avait retenti, s’était pavanée au grand jour, criant ses noms et prénoms à tous venants. La plume était restée ce qu’elle est encore: anonyme, dédaigneuse de l’effet qu’elle produit, enfouie, ténébreuse, préparant chaque nuit l’ovation du jour qui va suivre, et ne la décernant jamais à ses adeptes. On lui jeta quelques préfectures. La tribune, l’influence, le pouvoir, demeurèrent à l’opposition de police correctionnelle et de cour d’assises, à l’opposition déclamée, aux _verum enim vero_ des poitrines robustes, aux poings meurtris sur la barre sonore. Après un résultat acoustique aussi remarquable et qui donne si bien la mesure de l’intelligence nationale, contestez donc l’ampleur de ses oreilles au _peuple le plus spiri...._ Vous savez.
Cet accroissement subit de valeur et d’importance a profondément modifié l’existence de l’avocat, et vous chercheriez vainement au Palais un de ces hommes d’autrefois, un Loysel, un Claude Érard, un Cochin, esclave d’un travail solennel comme l’étaient ces illustres devanciers, comme eux vivant modestement d’une cause par mois, et léguant au respect sur parole d’une insouciante postérité le recueil complet des plaidoyers écrits par lui. Tout cela est changé, détruit, anéanti sans retour: le patronage aristocratique, qui régularisait l’aisance de l’ancien avocat, et en même temps limitait sa carrière, ce patronage n’existe plus; les grandes causes se sont morcelées en _procillons_, comme les grands domaines en petites propriétés. Force est donc à nos Hortensius modernes de se rattraper sur le nombre. Aucun d’eux, d’ailleurs, ne prétend mourir dans sa robe noire, et chacun fouillant les plis de cette robe y cherche un portefeuille de ministre. Tant d’exemples fameux leur montrent, franchie en quelques années, la très courte distance qui sépare le Palais-de-Justice d’un ministère quelconque, en passant par le Palais-Bourbon!
A ce séduisant voyage il n’est qu’un obstacle, le manque de fortune. Il faut donc, adversaire décidé de la loi Cincia[1], faire rendre le plus possible à son talent, mettre ses labeurs et sa renommée en coupes extraordinaires, afin de réaliser à temps cette richesse qui n’est plus le but, mais un des moyens de l’ambition.
[1] Qui défendait aux avocats de se faire payer. Voyez les _Annales_ de Tacite, livre XI.
Pour savoir à quel prix on l’acquiert, suivons quelques instants Mᵉ Ovide Robinet, l’un des principaux tenants du champ clos judiciaire. Futur bâtonnier, futur député, futur ministre, désigné d’avance à toutes les faveurs de l’avenir, il est jeune, actif, tenace, infatigable, et ses poumons d’airain s’accommodent à merveille d’un régime que Lablache ne supporterait pas huit jours. Aussi, bon an, mal an, le cher homme prélève-t-il sur la folie, l’entêtement et l’avidité de ses concitoyens, un petit revenu net d’environ 100,000 francs.
En revanche, à sept heures, chaque matin, il est debout, ses dossiers rangés devant lui, et sa tête fermente déjà sous l’influence des luttes prévues. A neuf, il est au Palais, courant de chambre en chambre, de la cour royale au tribunal civil, de là aux assises, des assises à la police correctionnelle, et souvent enfin au tribunal consulaire de la Bourse, les jours de grand rôle. Aucune cause ne le rebute, aucune juridiction n’est indigne de lui. Que les intérêts d’une riche industrie viennent à l’exiger, et demain Robinet plaidera devant le juge de paix. Vous le faut-il en province? chiffrez et payez ses heures, il est à vos ordres. Mais restons à Paris.
Trois heures sonnent, il quitte le Palais. Si par hasard notre homme est libre, si aucune des nombreuses administrations qui l’ont pour conseil ne réclame ses services, il rentre chez lui en nage, épuisé, la voix éteinte. Dans son salon (spectacle consolant) Robinet voit rassemblés dix, douze, quinze, vingt clients qui ont pris leur rang comme à la porte d’un spectacle, et qui l’attendent depuis deux heures. Tour à tour ils sont admis dans son cabinet, et là, sous peine de les renvoyer mécontents, il doit non-seulement connaître à fond les affaires dont ils viennent l’entretenir,--ceci ne serait rien,--mais encore souffrir qu’ils les lui apprennent;--et voilà un cruel supplice!
Enfin l’heure du dîner chasse les clients; l’heure de _leur_ dîner, entendons-nous. Robinet se hâte alors d’avaler le sien, puis, s’il n’a pas quelque occupation _extraordinaire_, un arbitrage, un rendez-vous, une consultation, il s’enferme pour préparer la besogne du lendemain. Le dimanche est réservé aux conférences trop longues et trop importantes pour trouver place dans les jours occupés.
Voilà sans exagération la vie de Robinet,--j’entends sa vie d’avocat,--pendant dix mois de l’année. Sachez bien pourtant qu’en dépit de ses exigences exclusives, mille préoccupations étrangères se le disputent encore.
Ainsi, Robinet prétend aux succès de l’écrivain. Dieu vous garde de lire dans les recueils de jurisprudence les articles signés de lui et dont il n’a pas même revu la rédaction, confiée à quelque apprenti jurisconsulte!
Robinet touche à la politique par ses menées électorales et par ses fonctions de capitaine-rapporteur dans la garde civique. Il emploie de bonne heure sa double influence à se préparer un avenir d’éligible.
Robinet, le soir, dépouille parfois sa larve et devient, autant que possible, homme du monde. Méfiez-vous dans un salon de sa conversation écoutée, pédante, à la fois longue et sèche, sans abandon et sans charme. Il est vrai que la bouillotte, adorée de l’avocat, vous soustraira bientôt aux flots abondants de ses monotones amplifications.
Robinet ne veut point qu’on le croie étranger aux lettres, et cherche volontiers l’occasion de faire acte d’universalité en tirant d’un méchant feuilleton une plaidoirie à grand effet. Le succès lui manque rarement lorsque son impitoyable critique flatte l’aversion instinctive qu’inspire aux magistrats tout homme qui fait œuvre de génie, voire même œuvre d’esprit.
Joueur excellent, habile à exploiter le régime politique, médiocre dans la causerie, écrivain de pacotille et littérateur pitoyable, Robinet contribuera-t-il à augmenter ou à débrouiller cette masse informe de connaissances hétérogènes qu’on est convenu d’appeler la _science_ du droit? Non, vraiment; il n’a ni l’isolement, ni le repos nécessaires pour acquérir une profonde érudition théorique, ni surtout le goût et le désir de savoir autre chose que ce dont, au fur et à mesure de ses nécessités quotidiennes, il peut faire immédiatement emploi. Aussi a-t-il le plus profond mépris pour l’École et ses subtilités de doctrine; trouvant ce double avantage à se parer de son ignorance, que les vrais savants la lui contestent par politesse, les bonnes gens par ingénuité. C’est ainsi que, de ses nombreuses prétentions, la mieux justifiée se trouve, fort heureusement pour lui, la moins admise.