Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle
Part 10
Aujourd’hui voici qu’un grand malheur est arrivé. Un homme est là gisant sur le chemin auprès d’une mare de sang, percé de coups, la tête fracassée. La terre fume encore de ce meurtre. La trace des assassins est toute fraîche sur l’herbe. Qui ne se détournera de ce lieu d’horreur? qui voudra s’approcher de ce corps, qui le secourra s’il respire, qui comptera ses plaies livides, qui baissera les yeux sur cet affreux visage? Le cheval du gendarme se cabre en avançant. Le cavalier met pied à terre. C’est lui dont le cœur n’est ni trop dur, ni trop faible pour de telles œuvres. C’est lui qui met la main sur ce cœur tiède encore, c’est lui qui étanche ce sang, c’est lui, le bon Samaritain, qui panse le premier ces blessures; il y verse l’huile et le vin, il les serre de son linge, et, s’il en est besoin, il emportera la victime dans sa propre maison, cette victime devant qui toutes portes se ferment.
C’est à lui que sont d’abord réservées ces affreuses surprises. Tous les crimes, tous les malheurs l’ont pour premier témoin. Il met son doigt dans toutes les plaies, il pose la main sur tous les meurtriers et sur tous les cadavres. Vous, les gens paisibles qui lui devez votre paix, quand ces malheurs arrivent, vous n’avez qu’à vous enfermer pour les ignorer, vous n’avez qu’à les ignorer pour croire à la vertu, au bonheur, à l’honnêteté, pour être heureux, honnêtes, vertueux; mais lui, honnête comme vous, timide comme vous, sa vie est forcément empoisonnée par tout ce qui se passe d’horrible, sa raison est sans cesse ébranlée par tout ce qui se commet d’infâme. Au bas de ce théâtre toujours tragique de la société, il ressemble à ces vierges chrétiennes enchaînées durant les supplices, et sur qui dégouttait le sang des échafauds.
On le dérange à toute heure: qu’il se lève! il s’agit de terreurs, de forfaits, il en est sûr; qu’il n’hésite pas cependant, qu’il se lève et qu’il marche! C’est lui qui pénétrera le premier dans cette maison silencieuse, fermée depuis trois jours, où vivait un homme au désespoir, où l’on va voir une scène effrayante, cet homme qui s’est pendu. C’est lui qui forcera cette porte barricadée d’où partent ces coups de feu; on s’égorge entre ces murailles, il y a péril de la vie, ils sont dix, ils sont vingt, n’importe, il entre, il est entré!--Un bruit sinistre circule, l’effroi se répand, la consternation est partout, la foule s’écarte, et c’est le gendarme qui s’avance dans cette chambre où une mère vient d’égorger son enfant! c’est lui qui se risque résolument dans ce bouge où s’agite un fou furieux, un forcené qu’on n’ose approcher, qu’on n’ose lier, et qui va tuer le premier venu. C’est toujours lui qui se dévoue, et toujours froidement, humblement, modérément, la prière et la paix à la bouche plutôt que la menace, sans songer à se défendre, bien moins à attaquer, décidé à tout hors à se servir de ses armes, ne le pouvant d’ailleurs qu’à toute extrémité, s’il est blessé déjà, et hors d’état peut-être de s’en servir. Mais que dis-je? comme il poursuit tous les crimes, il secourt toutes les misères. On le trouve partout au devant du génie du mal. C’est lui qui relève sur le chemin le piéton épuisé, c’est lui qui encourage le bûcheron ployé sous le faix, c’est lui qui ranime ce vieillard expirant sous la neige; il trouve pour celui-ci un asile, pour celui-là un conseil, pour tous une bonne parole dans son cœur, un peu d’eau-de-vie dans sa gourde, quelque chose pour l’âme, quelque chose pour le corps; c’est lui, juste Dieu, qui découvre dans le fossé ce nouveau-né qui grelotte et vagit! C’est lui, c’est le gendarme, qui prend dans ses bras meurtris cet innocent qui n’a point de mère, c’est lui qui le couvre de son manteau, qui le réchauffe contre sa poitrine, et ce n’est que des mains de ce vieux militaire qu’il passe dans le sein des sœurs de charité.
Et quelles déshonorantes commissions ne lui donne-t-on pas! Il escorte le forçat dans sa chaîne, il coudoie l’insigne fripon dans une voiture, il prête son bras sur les routes à la fille de joie, la honte du pays. Cet honnête homme passe la moitié de sa vie avec des voleurs. Il chemine pas à pas avec cette voiture grillée d’où partent des chants obscènes; il y a des prisonniers dedans, il est prisonnier dehors. Il traîne ces bandits à la queue de son cheval, comme ils vont traîner le boulet au pied. Ces misérables s’entretiennent librement devant lui, il les entend contre son gré; s’ils lui parlent, il leur répond, il s’arrête s’ils sont fatigués, il sourit s’ils plaisantent; il écoute leur argot, leurs refrains, leurs récits de vols et de fuite; il est sans colère et sans orgueil, il n’approuve pas comme aussi il ne les accable pas de ses mépris, lui qui en aurait le droit, lui le champion de la justice, le vengeur de la bonne foi et des bonnes mœurs outragées. Car, remarquez-le bien, il ne s’est pas corrompu en pareilles compagnies, de pareils discours ne l’ont pas troublé un moment. Sa conscience est impénétrable comme sa poitrine bardée de cuir. Ces spectacles et ces propos glissent sur son cœur comme cette pluie d’orage sur le fourreau de son sabre. Il connaît toutes les chances du crime, il n’ignore ni ses ressources ni ses bénéfices; il sait comment on est aisément riche, comment, avec un peu d’audace, des scélérats vivent dans les délices de l’oisiveté et de la débauche; il les a entendus conter leurs prouesses, il leur a vu vider des poches pleines d’or. Ceci ne l’a jamais ému, il ne songe pas à ses travaux incomparables, il ne songe pas à sa paie quotidienne de _trente sous!_ il demeure inébranlable et indifférent. Bien plus, il n’a qu’à vouloir, il n’a qu’un mot à dire, qu’une chaîne à lâcher, qu’à fermer les yeux un instant: tout cet or est à lui, sans effort, sans travail. On le tente à toute heure, on l’éprouve de toutes façons; on l’a ébloui de sommes énormes en sa vie, et cette pensée ne lui est jamais venue de faillir un moment à ses redoutables devoirs.
Que vous dirai-je encore? Voulez-vous compter ses services, comptez les fléaux; comptons-nous ses bienfaits, comptons les malheurs. L’incendie s’allume dans la campagne, le feu dévore une grange, il se jette le premier dans les flammes. Une bête féroce ravage les environs, il guidera les battues. Des brigands infestent les bois, il attaquera les brigands. Et dans ces périls renaissants, dans ces courses aventureuses, dans cette misérable guerre sans gloire, qu’on l’entoure dix contre un, qu’on lui crie de se rendre, qu’il soit sûr de mourir, il n’hésitera point, il ne recule jamais: la loi meurt et ne se rend pas, il faut que force reste à la loi; et s’il tombe alors, s’il est vaincu, s’il expire criblé de coups, ce sang, dites-moi, ce sang répandu obscurément, dans un champ, au coin d’un bois, sur le seuil de notre foyer, s’en est-il versé de plus pur à Fontenoy ou à Waterloo?
Mais enfin, quelle récompense pourra payer de si longs et si rudes services? quelle couronne civique gardons-nous à notre infatigable défenseur? quel est le prix, pour la société, de cette vie et de cette mort du gendarme? Les Invalides s’il vieillit, l’hôpital s’il est malade, un coin de terre s’il meurt. Tant qu’il exerce son dur métier, tant qu’il nous garde, tant qu’il se dévoue, _trente sous par jour_, je l’ai dit! _trente sous_ et le mépris de ses concitoyens, la rancune des fripons, la raillerie des sots, les haines d’une politique imbécile, les malédictions de la foule, les huées des enfants, le pilori du théâtre et les bons mots des plus méchants farceurs qui ne lui font pas de trève et qui frappent à cet endroit sans relâche, tant ils savent que là est la patience, le parfait courage et la parfaite résignation.
Si bien qu’ils l’ont à peu près tué, cet excellent et utile gendarme. Les brocards l’ont entamé, les pavés ont fait le reste: ces choses se valent en France. Il s’éteint donc tous les jours, et en lui va périr ce mot qui restait dans la langue d’un fier et noble état d’autrefois: je veux dire le beau nom qu’il portait, _gens d’armes_, _hommes d’armes_. En effet, ce gendarme était, dans nos fastes, le reflet d’une grande gloire, le dernier neveu, non indigne, des gens d’armes de Bayard et du roi Henri.
Car, avant de finir, admirons ceci. Le gendarme n’a eu qu’à changer de nom et d’habit pour se faire aimer de ce peuple qui le maudissait. Il s’appelle _garde municipal_ à Paris. On l’exécrait en revers rouge, on le supporte en revers jaune. C’est le même homme, le même gendarme. Il y a la différence d’un galon. Et puis qu’on prenne en souci les colères et les fantaisies de cette folle nation que nous sommes!
Édouard OURLIAC.
[Tête de page]
LE FACTEUR DE LA POSTE AUX LETTRES.
VOUS avez passé la nuit au bal.--Il est midi.--Vous vous levez, l’œil encore appesanti par le sommeil. On sonne à votre porte.
«Qui est-ce qui est là?--Le facteur qui demande à parler à monsieur.--Le diable t’emporte!» Et tout en murmurant ces paroles d’un fatal augure pour le visiteur, vous ouvrez.
«Monsieur, c’est votre facteur qui prend la liberté de vous souhaiter la bonne année et de vous offrir un almanach.»
A l’audition de cette formule, prononcée le plus souvent d’un air riant par un homme d’une quarantaine d’années, à la taille moyenne, aux formes nerveuses et ramassées; à la vue de cette main qui, parmi plusieurs douzaines de cartons, choisit avec un tact tout particulier celui qui convient le mieux à vos goûts ou à votre condition, un frisson involontaire vous saisit. Ces trois mots--_la bonne année_--ont suffi pour faire dérouler devant votre esprit un cercle infini d’idées pauvres et maussades. Vous avez reconnu tout d’abord l’approche du 1er janvier, jour néfaste pour qui n’est plus un enfant, époque fatale où, de peur de manquer à des usages généralement reçus, on doit tout à la fois se faire banquier et comédien.
Au facteur appartient de temps immémorial le soin de nous avertir chaque année du moment où nous allons être appelés à jouer l’un et l’autre de ces rôles; et comme aujourd’hui vous n’en êtes pas à votre coup d’essai, vous reconnaissez cette attention prévenante par le don de quelques pièces de monnaie proportionné à l’étage que vous habitez et à votre générosité. Par forme de conversation même, et quoique dans toute l’année vous ne receviez peut-être pas dix lettres à votre adresse, vous avez recommandé pour l’avenir le plus grand soin dans leur remise; ce qui, soit dit entre nous, produira autant d’effet que cette suscription, _très pressée_, par laquelle de fort honnêtes gens croient encore de nos jours imprimer à leur correspondance une célérité extraordinaire.
Votre facteur a promis, et, modifiant son salut suivant l’importance de l’_étrenne_, il s’est retiré en toute hâte, car à cette époque les instants lui sont chers. De votre côté, regrettant presque le petit présent que vous n’avez pas osé lui refuser, et comparant d’un coup d’œil les recettes multipliées qu’il va faire, avec les dépenses excessives dont sa présence vous a annoncé le retour, vous vous surprenez à dire avec un gros soupir: «C’est un bon métier que celui de facteur!»
Le connaissez-vous, ce métier, pour en parler ainsi?--Non, sans doute; et cependant vous ne pouvez faire un pas, à quelque heure, dans quelque quartier que ce soit, sans rencontrer une des quatre cent six individualités de ce corps utile, qui chaque jour parcourt nos rues en tous sens.
Permettez-moi donc de vous apprendre ce qu’il est, et, comme le froid pique, fermons bien les portes, jetons une bûche dans le foyer, asseyons-nous et écoutez-moi.
Autrefois, ou plutôt avant la Restauration,--je me dispenserai, avec votre permission, de remonter à des temps plus éloignés,--les facteurs étaient choisis dans l’armée. Quiconque avait eu le bonheur de rentrer en France muni des trois membres nécessaires, c’est-à-dire de deux jambes et d’un bras, fût-ce le droit, fût-ce le gauche, était apte à remplir ces fonctions; et en ce moment même il existe encore tel échantillon mutilé de ces _temps de gloire et de victoire_, qui, après avoir perdu une partie de lui-même à Leipsick, se sert habilement de celles qui lui restent pour donner à ses confrères _tout entiers_ les meilleurs exemples de zèle et d’activité.
Aujourd’hui ce mode de recrutement n’existe plus, et le civil seul est appelé à remplir les vacances. Les élus sont presque tous des jeunes gens de dix-huit à vingt ans. Ils exerçaient un état; le manque d’ouvrage, la maladie, les ont engagés à y renoncer; mais, à moins qu’ils ne fussent fils de facteurs,--et dans ce cas même il est à remarquer qu’ils ne se décideront jamais à suivre la condition de leur père qu’après avoir tâté d’une autre profession,--il leur a fallu, pour réussir, autant de protections au moins que s’il se fût agi d’obtenir une place de préfet ou de conseiller-maître à la cour des comptes. Des certificats de toute nature, l’appui des cinq ou six députés de leur département, des apostilles de ministres, voire même de princes, n’ont été que suffisants pour faire sortir leurs noms des cartons poudreux du personnel où ils gisaient en compagnie de quelques centaines de demandes condamnées la plupart à une réclusion perpétuelle.
Une fois admis, le _Leveur de boîtes_, tel est son titre pendant les premiers pas de la nouvelle carrière qu’il va parcourir, reçoit de l’administration un double habillement complet. Chacun d’eux consiste, comme on sait, dans un habit bleu de roi, à parements et collet rouges, dans une double paire de pantalons, les uns de drap gris mêlé, les autres de coutil, suivant la saison; le tout rehaussé d’un petit collet de drap marengo pompeusement qualifié du nom de manteau et dont l’usage ne doit pas être moindre de quatre ans et demi, aux risques et périls de l’_homme_ qu’il est destiné à protéger contre toutes les intempéries; ajoutez à cela un chapeau rond de cuir verni, coiffure brûlante en été, glaciale en hiver, dont, en cas d’averse, les bords étroits remplissent merveilleusement l’office de gouttière au détriment de celui qui la porte, et vous aurez une juste idée de la tenue de nos facteurs parisiens.
Tenue est le mot; car ils sont soumis à une organisation toute militaire.
Divisés en dix-huit _brigades_ dont le service alterne de _distribution_ en _distribution_, subdivisés par quartiers, ils doivent une obéissance passive au facteur chef, espèce de sous-officier préposé à la conduite de chaque brigade et qui, à ce titre, reçoit une broderie d’or au collet, cent écus de haute paie annuelle, et l’espoir vraiment ambitieux de passer un jour employé à quinze cents francs.
Un habit mal boutonné, des guêtres, un col différant quelque peu du modèle d’uniforme, sont autant de sujets de punition.
Le réglement des facteurs n’a pas moins de cent vingt-deux paragraphes, et tout en reconnaissant combien sont sages et nécessaires les dispositions pénales qu’il renferme, appliquées aux cas, heureusement si rares, de violation de cachet, de suppression de lettre, de malversation, nous ne pouvons nous empêcher de remarquer que plusieurs de ces articles sont d’une sévérité extraordinaire. Nous aurons bientôt occasion d’en parler. Revenons à notre leveur de boîtes.
Attaché à l’un des neuf bureaux d’arrondissement qui, désignés chacun par une des lettres de l’alphabet, depuis A jusqu’à I, se partagent, à l’aide de deux cent vingt-cinq petites succursales, le soin de subvenir aux besoins épistolaires de la capitale, il est spécialement chargé de faire sept fois par jour, aux heures dites, la levée des boîtes situées dans les limites de son _chef-lieu_; à son activité se recommandent encore, dans l’intervalle des tournées, le _tri_ et le _timbre_ des lettres, et, à tour de rôle, l’ouverture, le nettoiement et la garde du bureau; puis, pour rémunération de ces travaux continuels, il reçoit, après deux mois, le premier étant retenu au profit de la caisse des pensions, 47 francs 50 centimes, modique somme destinée pendant deux ou trois ans à être le seul salaire mensuel auquel il aura droit. A moins d’être rentier, on ne peut se permettre un tel désintéressement.
Ce premier temps écoulé, la position du néophyte subit un immense changement. Il était _surnuméraire facteur_, il devient _facteur surnuméraire_. Cette seconde période est loin d’améliorer sa position, car ses appointements demeurent les mêmes; et si d’abord il ne lui fallait que des jambes, maintenant il est indispensable qu’il ait en outre de la tête et de la mémoire.
Appelé sans cesse en effet à partager les fonctions du facteur en pied qu’une indisposition ou toute autre cause éloigne de son service, il subit les chances d’une grave responsabilité et n’a d’autre avantage, aux termes du réglement, que l’allocation d’une indemnité journalière de 75 centimes due par le facteur absent. L’usage, plus généreux, veut, il est vrai, que ce chiffre soit doublé, et le remplaçant reçoit dix sous par tournée en temps ordinaire et un franc dans les mois d’étrennes, c’est-à-dire en décembre et janvier.
Hier à Chaillot, aujourd’hui à la Chaussée d’Antin, demain au faubourg Saint-Antoine, le surnuméraire, s’il se mêlait d’écrire, pourrait mieux que personne donner une description exacte des différents quartiers de Paris, des mœurs et des usages sociaux de leurs habitants. Il les a vus le matin, le soir, à toute heure. Il a surpris la joie du riche rompant un cachet de deuil; il a compati à la douleur du pauvre pleurant à la nouvelle d’une perte qui met un terme à sa misère. Confident involontaire de bien des peines, de bien des joies, sa discrétion est à l’épreuve. Ces lettres que, chaque jour, il manie par milliers, du contenu desquelles dépendent peut-être la vie, l’honneur, la fortune de vingt familles, il en est venu, à force d’habitude, à les regarder avec une égale indifférence. Le chiffre de la taxe est la seule chose qui le préoccupe. Tous les événements qui se partagent la destinée de l’homme, toutes les passions qui fermentent au fond de notre cœur, se réduisent à ses yeux aux proportions d’une inscription banale, telle que: _parti sans laisser d’adresse_, ou _mort; héritiers inconnus_.
Et ne vous étonnez pas d’une telle insensibilité! La poste de Paris ne manipule pas moins de cinquante-quatre mille lettres par jour, et, un chiffre aussi élevé une fois atteint, qu’il s’agisse d’hommes ou de feuilles de papier, tout devient marchandise. Demandez à l’histoire quel cas Alexandre et Napoléon faisaient de leurs semblables?
D’ailleurs notre surnuméraire a déjà 6 ou 7 ans de service. Il vient de passer en pied.
Que si jamais, dans une nuit d’hiver bien noire, par une pluie battante, vous parcouriez nos rues à quatre heures du matin, vous y rencontreriez incontestablement trois espèces d’êtres animés: le voleur rentrant après avoir _travaillé_, le chien caniche sans asile et l’employé des postes ou le facteur.--Nous ne nous occupons en ce moment que de celui-ci--se rendant au _centre_, c’est-à-dire rue J.-J. Rousseau. L’eau tombe à torrents; le vent redouble de furie. Que feront nos trois compagnons de route? Le voleur entrera au premier cabaret ouvert,--il y en a à toute heure;--le chien se mettra à l’abri; le malheureux _postier_ seul continuera sa route, car l’instant fatal approche, et une minute de retard suffirait pour lui mériter la première fois cinq, la seconde fois quinze jours de suspension, en d’autres termes, pour le priver du sixième ou de la moitié de ses faibles appointements.
Il arrive enfin à l’administration, essoufflé, trempé; mais au lieu de prendre quelques moments d’un repos nécessaire, au lieu de réchauffer ses membres transpercés, il n’a que le temps de répondre à l’appel, et se rangeant à l’alignement de sa brigade, qu’il reconnaît au numéro brodé sur le collet des camarades qui la composent, il entre, au pas ordinaire, sous la conduite du chef facteur, dans la salle destinée aux travaux préparatoires à la distribution.
Suivons-le dans ce sanctuaire interdit aux profanes et assez vaste pour renfermer tout à la fois une _tribune_ élevée, du haut de laquelle préside le chef du service de Paris; un bureau destiné aux commis chargés du _contrôle des produits_, et neuf tables dont la dimension permet à seize hommes de prendre rang à l’entour de chacune.--Les absents ont été pointés, remplacés.--On s’est assis.--Silence général et attention!--Au coup de sonnette qui répond au dessus de leur table, les chefs facteurs se rendent au bureau pour y reconnaître le compte de la taxe des lettres destinées à leur arrondissement.--Apportées par quinze malles qui, parties des diverses extrémités de la France, arrivent toujours à Paris de trois à cinq heures,--à moins qu’elles ne soient du nouveau modèle,--ces lettres ont été, ce matin même, par les soins des employés de la division du départ et de l’arrivée, extraites des 3,700 dépêches qui les renfermaient. Constater leur montant, reconnaître les _chargements_, les _lettres recommandées_, celles _affranchies_ et en _passe_, les journaux ou imprimés de toute nature qui les accompagnaient, les diviser à l’aide de grands casiers dont chaque compartiment représente un arrondissement, établir autant de décomptes séparés, former de nouveaux paquets immédiatement apportés au contrôle des produits, tout cela a été l’affaire de trois quarts d’heure, d’une heure au plus.
Le chef facteur a terminé sa vérification. Le voilà responsable des lettres qu’il a _prises_ en _charge_ et qu’à l’instant il jette au milieu de sa table. Commence alors un travail vraiment extraordinaire. Toutes les mains se mettent en mouvement, les lettres volent d’un homme à l’autre, se croisent, s’entre-choquent avec une rapidité inexprimable. On cherche encore à deviner comment chacun peut se reconnaître dans cette mêlée générale, et déjà le _tri par quartier_ est terminé.
C’est alors que le facteur doit être tout œil, tout chiffre. Devenu comptable à son tour des lettres amassées devant lui et qu’il dispose suivant son itinéraire, il ne peut, sans s’exposer à une nouvelle suspension, toujours de cinq à quinze jours, faire une erreur, fût-elle même de 50 centimes, dans le total qu’il annonce, et dont le montant, combiné avec les additions réunies de ses collègues, doit représenter la somme primitivement reconnue par son chef de brigade.
Le premier travail de la journée est terminé. Le facteur a fidèlement exécuté les diverses manœuvres qui lui sont imposées. Tantôt, à l’appel des adresses incomplètes, il a, comme l’écolier en classe, silencieusement porté la main droite au dessus de sa tête, pour annoncer que la lettre était distribuable dans son quartier; tantôt il s’est levé _de sa personne_, et prenant la position du soldat sans armes, a fait face de la manière la plus immobile à la tribune du moniteur... je veux dire du chef du service de Paris. Un nouveau coup de sonnette, signal du départ, a répondu à ce dernier exercice.