Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle

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LES FRANÇAIS

PEINTS PAR EUX-MÊMES,

ENCYCLOPÉDIE MORALE

DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.

TOME SECOND.

[Logo de l'éditeur: LC]

PARIS,

L. CURMER, ÉDITEUR, 49, RUE DE RICHELIEU, AU PREMIER.

M DCCC XLIII.

A

MESDAMES ANNA MARIE, LOUISE COLET, VIRGINIE DE LONGUEVILLE;

MESSIEURS

H. AUGER, DE BALZAC, E. DE LA BÉDOLLIERRE, BILLIOUX, P. BOREL, BRISSET, R. BRUCKER, F. COQUILLE, CORDELLIER DE LANOUE, L. COUAILHAC, S. DAVID, A. DELACROIX, T. DELORD, A. DUBUISSON, DUFOUR, B. DURAND, A. DURANTIN, M. DE FLASSAN, FORGUES, C. FRIÈS, E. GUINOT, HILPERT, J. JANIN, JOUSSERANDOT, A. DE LACROIX, J. LADIMIR, LORENTZ, OURLIAC, Vicomte RODOLPHE D’ORNANO, E. REGNAULT, A. RICARD, H. ROLLAND, L. ROUX, F. SOULIÉ, TISSOT, E. DE VALBEZEN,

L’ÉDITEUR RECONNAISSANT.

[Tête de page]

INTRODUCTION.

LA JEUNESSE DEPUIS CINQUANTE ANS.

DANS tous les temps de ma vie, la jeunesse a été pour moi un objet d’études; je l’observais déjà même alors que je figurais dans ses rangs, et que je me livrais, avec mes émules, aux distractions et aux plaisirs de notre âge. Je me rappellerai toujours ma surprise en voyant des pères de famille envoyer chaque année leurs fils dans cette grande capitale où souvent ils se trouvaient abandonnés à eux-mêmes sans appui, sans conseil et sans guide: les fâcheuses conséquences de cet isolement de la jeunesse m’affligeaient à vingt ans; depuis l’époque de cette première disposition de mon esprit et de mon cœur, la sympathie n’a point cessé de s’accroître entre moi et les générations successives de la jeunesse de nos jours; j’ai eu de fréquents rapports avec elle, de nombreuses occasions de la connaître; je vais essayer de la peindre telle que je l’ai vue avant, depuis et après la révolution.

Les enfants du peuple poussaient le défaut d’instruction jusqu’à ignorer souvent les éléments de la lecture et de l’écriture; ils conservaient les idées religieuses qui leur avaient été inculquées par leurs mères dès le berceau, ou par les frères de la Doctrine chrétienne, chargés de l’explication du catéchisme. Une partie de cette jeunesse, livrée à elle-même ou rebelle à l’autorité paternelle, tombait dans de graves désordres, conséquence inévitable de la paresse et de l’oisiveté, et allait peupler les prisons. On voyait cependant parmi ces mauvais sujets des fils qui aimaient et respectaient la femme qui leur avait donné le jour. Les autres individus de cet âge, sachant lire, écrire et même un peu compter, formés au travail par l’exemple, embrassaient de bonne heure une profession qu’ils ne quittaient guère, devenaient de bons ouvriers; ils épousaient les intérêts de leurs maîtres, pratiquaient certains devoirs religieux, et se montraient soumis à leurs parents. Malheureusement la passion du vin, même sans être portée à l’excès, les entraînait à des dépenses qui, continuées pendant l’âge mûr, détruisaient toute espérance de ces précieuses économies, la richesse des classes pauvres.

Dans les enfants de la classe moyenne, vous trouviez une éducation incomplète, mais saine; des croyances religieuses, mais sans l’instruction qui produisait des convictions fortes et durables au temps de Louis XIV. Cette classe offrait encore à l’observateur attentif de bonnes traditions, l’amour du travail contracté dans les colléges, des principes d’ordre et d’économie que les passions ébranlaient pendant la première ivresse du plaisir. Les jeunes gens adoptaient un état dans lequel on ne les voyait pas toujours persister, parce qu’il avait été choisi parfois au hasard, et sans que les pères eussent eu les moyens de reconnaître la véritable vocation de leurs fils. Les pères étaient les maîtres et les oracles de la famille, mais leur ascendant commençait à décliner par différentes causes, entre lesquelles il faut compter la familiarité introduite entre les pères et les enfants par les préceptes de Jean-Jacques Rousseau mal compris, ou exagérés dans l’application.

La légèreté, la dissipation, la recherche de la parure, et une certaine fatuité assez répandue, étaient les défauts de cet âge. Les femmes occupaient une grande place dans la vie du jeune homme. Assidu, empressé, galant auprès d’elles, il leur témoignait beaucoup d’égards; mais il était enclin à se vanter de ses conquêtes, quoiqu’elles ne fussent pas toujours propres à donner de l’orgueil. Malheur à ceux qui choisissaient mal les objets de leur passion ou de leur fantaisie: ils contractaient, dans un commerce avec des êtres sans élévation et sans politesse de mœurs, quelque chose de commun qui restait attaché comme une espèce de rouille au talent lui-même, et trahissait toute la vie les mauvaises habitudes de la jeunesse. Les spectacles, l’acteur célèbre, l’actrice à la mode, les bals et les femmes qui en avaient fait l’ornement, quelquefois des discussions sur le mérite des écrivains du jour qui venaient d’apparaître avec éclat, tels que Colin d’Harleville, Fabre d’Eglantine, Peyre, l’auteur de l’_École des pères_, formaient le fond des conversations; on louait ou on critiquait, suivant son opinion, les candidats de la renommée, mais personne n’était jaloux de leur célébrité naissante. Quant aux écrivains en possession de la gloire, la jeunesse en général leur offrait le culte d’une admiration passionnée.

Je ne sais par quel hasard presque tous les jeunes favoris des muses, à cette époque, avaient fait ou faisaient leurs premières armes dans l’étude enfumée d’un procureur; aussi ne cessait-on d’y mêler les discussions attrayantes de la littérature aux travaux fastidieux de la procédure. On ne trouvait pas ce mélange d’occupations de l’esprit avec les travaux arides de la profession chez les notaires, où tous les livres, autres que ceux du droit, étaient mis à l’index et proscrits sans pitié. Plus de liberté produisait plus d’esprit chez les clercs de procureur. Amis des lettres, ils se croyaient d’Athènes, et accusaient les clercs de notaire d’appartenir un peu à la Béotie. Ceux-ci, de leur côté, regardaient les élèves de la chicane comme entachés d’une espèce de roture et nourris à une mauvaise école. Ce dernier reproche ne manquait pas de vérité. En effet, les jeunes gens, endoctrinés par les successeurs de Rolet, avaient sous les yeux des exemples d’improbité dont leurs patrons se faisaient trop souvent un jeu. Je me rappellerai toujours ce mot d’un cynisme extraordinaire qui sortit de la bouche d’un certain coryphée de la compagnie. Un jour, devant ce fanfaron d’improbité, ardemment occupé du soin de bâtir une fortune scandaleuse, on parlait d’une grande affaire confiée à un pauvre diable de procureur. «Un tel, s’écria-t-il avec une rare effronterie, fripon subalterne: qu’on donne cent louis à ce faquin, et qu’on lui retire l’affaire, elle n’est pas faite pour lui.» L’avis ou l’ordre fut exécuté, et le fripon du grand air parvint à s’emparer de presque tous les biens d’un héritage immense; il se fit héritier unique ou légataire universel.

Cet important se montrait fort recherché dans son extérieur; on ne lui voyait jamais que des habits du plus beau drap de Louviers; un jabot, aussi blanc et aussi bien plissé que ses longues manchettes, sortait de sa veste entr’ouverte et laissait voir une chemise de toile de Hollande. En parlant, il jouait négligemment avec les breloques sonores de sa montre à répétition. La tête haute, l’abord froid et impérieux, la parole brève, il devenait poli, insinuant, mielleux avec les clients qu’il voulait acquérir ou tromper; mais, du moment où il craignait de se voir déçu dans ce calcul d’avidité, il éclatait avec violence, et ses procédés achevaient de révéler un caractère affreux. On s’instruisait chez lui parce que son étude avait la vogue et une fort belle clientèle; mais ses clercs le méprisaient au fond du cœur. A la même époque, j’ai rencontré, dans la même profession, un autre type original, digne du pinceau de Regnier ou de Molière. Ce noir suppôt de Thémis avait choisi son repaire dans une assez vilaine rue; sa maison délabrée était de la plus chétive apparence, et n’avait qu’une porte bâtarde. Quand vous l’aviez franchie, un corridor assez obscur vous conduisait à une étude enfumée, dont les clercs assez âgés ressemblaient à des recors. En entrant dans un cabinet encore plus obscur que l’étude, je n’aperçus pas sans quelque émoi un spectre d’une stature colossale et d’une vieillesse ferme et vigoureuse. Il avait un bonnet de laine rouge dressé sur sa tête; une redingote d’un gros drap gris, salie par le tabac, le couvrait tout entier. Des mains fortes, mais sèches et osseuses, garnies d’ongles noirs, longs et recourbés comme des serres d’oiseau de proie, sortaient de ses manches avec une partie de l’avant-bras. Ses yeux, enfoncés dans leurs orbites, jetaient un feu sombre sous d’épais sourcils, dont quelques poils hérissés se relevaient vers un front plissé de rides. Du fond de sa vaste poitrine sortait une voix forte et menaçante qui devenait aiguë et criarde dans les fréquents accès d’une colère prompte à s’allumer. Cet individu, rongé d’avarice, dévoré d’amour de l’argent, plein de fourberie, semblait être le monstre de la chicane personnifiée. A son aspect, je tremblais sur le seuil de son cabinet, je tremblais en l’approchant, et à peine si je parvins à balbutier quelques mots de l’affaire pour laquelle on m’avait envoyé vers lui. Mon procureur, au contraire, était un beau fils, il avait des prétentions à passer pour un homme du monde; à mon retour, je me trouvais en verve, et je l’amusai beaucoup en lui improvisant le portrait de son odieux confrère. Au reste, il ne faudrait pas juger la compagnie sur ces deux modèles: en effet, quoique un peu décriée, elle renfermait un assez grand nombre d’honnêtes gens; et tel procureur de l’époque était un véritable juge de paix avant que la loi eût institué ces magistrats de la conciliation. Quant aux notaires, leur compagnie jouissait encore de l’estime et de la confiance générales, malgré quelques échecs causés par la manie des affaires, qui commençait à s’introduire dans leur cabinet. Les jeunes gens qui aspiraient au notariat contractaient de bonne heure des habitudes d’ordre, de régularité, de probité sévère; mais on s’apercevait déjà qu’il manquait beaucoup de choses à leur instruction, comme à celle de leurs patrons; elle ne suffisait plus aux besoins de la société et à la variété des transactions. Il y avait une ligne de démarcation entre les clercs de notaire et les clercs de procureur, et on les distinguait sans peine au premier coup d’œil, quoiqu’ils suivissent également la mode à laquelle ils n’étaient pas moins soumis que les femmes.

Les cheveux d’un jeune homme du temps, relevés à racines droites sur son front, couronnaient sa tête par un toupet crêpé, pommadé, poudré à frimas, et accompagné de deux rangs de boucles circulaires qui rejoignaient la queue enfermée dans un ruban de soie noire. Cette mode exigeait des papillotes deux fois par semaine avec frisure complète, opération fort longue, pendant laquelle jeunes et vieux, grands et petits, prenaient un singulier plaisir à écouter les nouvelles dont les artistes en perruques étaient toujours abondamment pourvus. Suivant la tradition, le pompeux Buffon cessait chaque matin de donner audience à son esprit, afin de prêter une oreille complaisante à la chronique du jour, racontée d’une manière originale et familière par son barbier en titre.

Pour qu’un jeune homme fût à la mode, il lui fallait un habit de drap fin ou de soie, suivant la saison, qui serrât exactement la taille et les bras, car on avait la prétention de paraître mince; l’embonpoint sentait la roture, et le ventre était à l’index, comme chose prohibée. L’élégant petit-maître sortait encore un gilet d’une étoffe chinée ou d’un drap chamois, des culottes de sénardine couleur jaune pâle ou gris de lin, des bas de soie à raies longitudinales et variées, des souliers étroits et lustrés à la cire luisante, des boucles d’argent taillées à facettes comme le diamant. L’été, on lui voyait un léger bambou à la main; l’hiver, il jetait sous son bras gauche un énorme manchon à longs poils soyeux, dans lequel il se serait bien gardé de cacher ses mains quand il se promenait aux Tuileries ou au Palais-Royal. N’oublions pas le chapeau de castor, qui, pendant un ou deux ans, fut d’une hauteur démesurée. Paris l’avait emprunté aux Hollandais. Je pourrais bien retracer ici ce qu’on appelait le négligé pour une certaine classe de jeunes fashionables du haut parage, auxquels on pouvait appliquer ce trait de Gilbert:

En habit du matin, Monsieur promène à pied son ennui libertin.

Je me contente de dire que ces dandys portaient alors des pantalons de peau de daim très-fine qui étaient si étroits, qu’on ne pouvait les mettre la première fois qu’avec le secours de deux personnes. De là, un mot plaisant du comte d’Artois, qui, jeune, évaporé, se montrait fort attentif à suivre la mode. Son valet de chambre lui présentant un pantalon de cette espèce: «Si j’y entre, dit-il, je ne le prends pas.»

A côté des deux professions dont nous avons parlé plus haut, florissait un jeune barreau qui, s’appliquant ce mot de Cicéron: «L’orateur est un homme probe, habile à bien dire,» conservait l’honneur héréditaire du corps, et aspirait aux palmes de l’éloquence. Le plaidoyer de Dupaty pour trois hommes injustement condamnés au supplice de la roue, la chaleur entraînante de Bergasse défendant la sainteté du nœud conjugal dans l’affaire du banquier Cornemann, le polémique de ce Linguet dont Voltaire avait dit: «Il brûle, mais il éclaire,» les réquisitoires du vertueux Servan, les brillantes inspirations de Gerbier, qui avait reçu de la nature tous les dons de l’orateur, les discours de l’illustre Séguier, l’adversaire officiel des philosophes du dix-huitième siècle, qu’il estimait en secret, le retentissement de la parole foudroyante de Mirabeau dans ses débats au parlement d’Aix avec le célèbre Portalis, qu’il fallut emporter presque mourant après sa lutte avec un si terrible jouteur, excitaient l’ardeur et formaient le talent de leurs rivaux futurs, qui voyaient aussi grandir devant eux de jeunes magistrats du parquet déjà connus de l’opinion. Mais à côté de ces beaux exemples, une partie des avocats en donnait de dangereux. Ils défiguraient la langue dans une espèce de jargon du palais, qui était insupportable; tantôt communs, tantôt boursouflés, ils noyaient la question dans un déluge de paroles; quelques-uns, armés de poumons de fer et pourvus d’une voix de stentor, plaidaient avec une espèce de fureur pendant trois ou quatre heures; la sueur ruisselait de leur front, et par moments ils semblaient écumer. Du reste, le corps jouissait d’une haute estime, et la méritait. Les procès en séparation entraînaient bien quelques-uns des défenseurs des femmes à des liaisons licencieuses avec leurs clientes; il y avait bien encore quelques scandales particuliers; mais, en général, les mœurs du barreau étaient pures, et la probité, unie à une scrupuleuse délicatesse, régnait dans cette belle profession qui touchait, sans le savoir, au moment de parvenir à tout par la puissance de la parole.

Nos jeunes patriciens recevaient à peu près la même éducation que celle des enfants de la classe moyenne; mais ils travaillaient beaucoup moins, parce qu’ils ne sentaient pas le besoin de travailler. Au sortir du collége ou de l’école militaire, ceux-ci se rendaient aux écoles d’application où ils acquéraient des connaissances spéciales et positives; ceux-là entraient dans un régiment, et menaient la vie de garnison, vie pleine d’oisiveté, de dissipation, et très-peu propre à former des esprits supérieurs. Les autres, livrés à eux-mêmes au milieu des piéges et des séductions de la capitales, lâchaient la bride à leurs passions. Les enfants des grandes et riches maisons, dès qu’ils se trouvaient émancipés par l’âge ou mariés, tombaient dans les plus folles prodigalités. Une classe de courtisanes trop célèbres alors, connue sous le nom de femmes entretenues, et qui scandalisaient Paris par l’excès de leurs dépenses et l’insolence de leur luxe, s’appliquaient à dévorer le patrimoine de ces jeunes patriciens, entretenaient leurs penchants à la frivolité, énervaient les tempéraments, amollissaient les âmes sans altérer toutefois ce courage d’instinct et de réflexion qui est une vertu de notre caractère, et pour ainsi dire un fruit du sol français. On était bien sûr de voir ces étourdis, ces dissipateurs, ces enfants de la mollesse et de la volupté, courir à un duel ou à un combat comme les favoris de Henri III à la journée de Coutras; mais il ne se formait à cette école de plaisirs et de vices, tenue par les Lays modernes, ni de ces grands caractères ni de ces grands talents si communs en France au temps de Louis XIV. On sentait au contraire une espèce d’abâtardissement dans la noblesse dont Louis XV, qui oubliait tous ses devoirs de roi, avait négligé de surveiller l’éducation. Aussi quand son successeur, aux prises avec une révolution, eut besoin de secours et fit le signal de détresse, il ne trouva ni un général ni un ministre capable de sauver l’État et le prince. La marine seule comptait des hommes d’une haute capacité, mais qui, n’ayant pas été initiés aux affaires, ne pouvaient avoir appris à gouverner L’État comme leurs vaisseaux au milieu des tempêtes.

Cependant les questions financières commençaient à remuer les esprits; le compte rendu de Necker, véritable signal d’une révolution prochaine, puisqu’un ministre du roi donnait l’exemple de révéler au peuple des choses qui sont des mystères dans un gouvernement absolu, s’était répandu partout comme un livre d’imagination ou un roman du plus grand intérêt. Tout ce qui lisait alors avait lu le compte rendu. La jeunesse elle-même, commençant à devenir sérieuse, avait pris part aux discussions entre le banquier de Genève, qui ne voulait plus de secrets en finances, et le brillant Calonne, qui le combattait par ordre de la cour, si intéressée à cacher ses dilapidations. La guerre d’Amérique, les secours portés par un successeur de Louis XIV à un peuple armé pour reconquérir son indépendance, l’enthousiasme excité par les triomphes des Suffren, des Lamotte-Piquet, des Destaing sur nos plus anciens ennemis, vinrent réveiller des sentiments de gloire, et mêler des idées de liberté aux autres idées graves qui s’étaient emparées des esprits. Le retour de la colonie de jeunes officiers qui avaient été servir, avec La Fayette, sous le drapeau de Washington, féconda les germes d’indépendance cachés dans le cœur de tous les hommes. D’un autre côté, les doctrines philosophiques comptaient, depuis un demi-siècle, un grand nombre de disciples de toutes les classes. Voltaire avait une brillante école, Rousseau beaucoup d’enthousiastes, surtout parmi les femmes et les jeunes gens. En 1787, à l’âge de dix-neuf ans, nous commencions à lire le _Contrat social_ et les _Conseils à la Pologne_; les plus hardis d’entre nous abordaient l’_Esprit des Lois_ et les _Discours_ de Machiavel _sur Tite-Live_. Encore légers par les goûts de notre âge, nous sentions le besoin de donner des aliments forts et substantiels à notre esprit; nous étions d’ailleurs préoccupés des discussions de la cour avec les parlements, et de l’émotion générale causée par les révélations sur l’état des finances, sur le produit des impôts, sur le déficit du trésor. Enfin la révolution éclata et vint fermer à jamais le passé auquel nous avions appartenu. L’heureux temps que celui de notre première jeunesse! jetons-y un dernier regard comme sur une époque qui ne peut plus renaître ni pour nous ni pour aucune des générations nouvelles qui nous succéderont. Nous étions tout à fait de notre âge, adonnés à nos plaisirs et à la profession que nous voulions suivre, exempts des passions politiques qui dévorent l’existence, en général étrangers aux affaires du gouvernement, assez modérés dans nos désirs, renfermés dans de certaines limites très-difficiles à franchir, ne pouvant pas même avoir le plus léger soupçon de ce que nous voyons aujourd’hui: la témérité des vœux, l’audace des espérances, et l’insatiable désir d’obtenir tous les avantages de la société avant d’avoir été marqué du sceau de l’expérience et de la maturité.

En 1789, plus d’observations particulières sur l’esprit et les mœurs de la jeunesse. La révolution, en apparaissant au milieu de nous, vint imprimer à tous les cœurs l’amour de la patrie et l’enthousiasme de la liberté. Ces deux sentiments que nos pères avaient développés avec tant d’énergie au temps de César, et qui plus tard avaient saisi d’autres occasions de se manifester, ressuscitèrent chez un vieux peuple avec toute l’énergie et toute la pureté qu’ils avaient au temps de la vertu romaine. Plus rien de frivole en France, pas même la jeunesse qui parut tout à coup passer à l’âge mûr. Il ne lui resta de traits qui la fissent reconnaître que cette candeur d’intentions, ce désintéressement absolu, et l’éclat du courage, ses anciens attributs. Dans les cités comme dans les camps, la jeunesse prit pour elle tous les périls du dedans et du dehors. Ils appartenaient à la jeunesse les ardents défenseurs de la cause publique, dans le forum ou dans le sénat; ils appartenaient aussi à la jeunesse les héros qui nous firent triompher de l’Europe. Sous le rapport de l’abnégation de ses intérêts, du dévouement sans bornes, et des prodiges opérés pour l’affranchissement et le salut de la France, il y eut là quelques années qui feront un éternel honneur à la nation. On put croire, à cette époque, que nous allions remonter, par les lois, par les opinions et par la guerre, à la pureté républicaine, sans perdre l’élégance de nos mœurs et de notre politesse. Mais bientôt, en outrant tout, en voulant nous transformer tout à coup, et imposer le régime de Sparte et de Rome à une nation civilisée qui aime les arts, les jouissances de l’esprit, les plaisirs du goût et l’urbanité, on s’exposa nécessairement à nous rejeter vers le passé dont on aurait voulu abolir jusqu’à la mémoire. Cette violence contribua, encore plus peut-être que les excès de la terreur, à la réaction qui éclata aussitôt après le 9 thermidor, réaction qui fut si sanglante en invoquant le saint nom de l’humanité. Je ne peindrai pas la jeunesse de cette époque de transition. Égarée par des sentiments légitimes dans le principe, excitée par des imprudents qui, encore tout tremblants de la peur qu’ils avaient ressentie eux-mêmes au moment où ils faisaient tant de peur à tout le monde, agitée par des passions politiques qu’un parti puissant attisait pour les exploiter au profit de l’ancien régime qu’il espérait ressusciter, enflammée par vingt journaux qui mettaient chaque jour le feu à toutes les têtes incandescentes, une partie de cette jeunesse tomba dans les plus déplorables égarements, ainsi que tous les hommes engagés dans la lutte entre la république, blessée à mort quoiqu’elle parût encore pleine de vie, et la royauté qui aspirait à renaître. On se rappelle avec effroi les compagnons de Jésus et du Soleil, et leurs sanglantes expéditions dans le midi. Les fils des meilleures familles devinrent des assassins et des brigands non-seulement tolérés, mais encore encouragés, et que la tardive sévérité des lois eut la plus grande peine à réprimer.