Les français peints par eux-mêmes, tome 1
Part 9
Cette conclusion n'était pas juste: un de mes vieux amis, meilleur observateur et meilleur jugeur que je ne puis me vanter de l'être, me la fit rectifier. «Madame de Régnacourt, me dit-il, a d'abord très-bien mangé sa proie; je dois même vous faire remarquer que, pendant toute sa jeunesse, elle a plutôt dévoré la proie des autres qu'elle ne s'est montrée satisfaite de celle qui lui avait été départie. Aujourd'hui elle cherche à transformer en réalités les ombres qu'elle peut saisir, et, du moins en apparence, elle n'y réussit pas trop mal. Elle n'est plus belle, et elle a encore des amants; son mari n'est ni ministre ni ambassadeur, et l'on voit autour d'elle s'empresser une cour assidue de puissances politiques. C'est donc pour le moins une femme très-habile.» Un jeune étourdi qui écoutait la rectification de mon vieil ami l'interrompit pour dire en pirouettant sur la pointe des pieds: «Madame de Régnacourt!.. mais c'est la mère Gigogne du gouvernement actuel: fouillez-la, vous trouverez dans les plis de ses cotillons tous nos hommes d'état.»
L'Egérie opposante m'est apparue, bien différente de madame de Régnacourt, sous les traits d'une femme encore presque jeune, réjouie, sentimentale, vive, romanesque à force d'avoir bâti et débâti des romans. On la nommait la marquise de Divindroit. Elle avait beaucoup d'amis; rien en elle ne repoussait, n'inspirait de crainte; elle aimait les plaisirs, le mouvement, et dix fois elle s'était compromise aux yeux du monde pour des amants qu'elle se croyait sûre d'aimer toujours, mais qu'elle s'apercevait bientôt n'avoir pris qu'à bail. Depuis la révolution de 1830, la marquise de Divindroit s'était transformée en femme politique; la royauté de la branche aînée avait conservé toutes ses sympathies, et par conséquent une guerre à mort avait été déclarée par la marquise à la royauté de la branche cadette.
Madame de Divindroit partageait son temps à peu près également entre les plaisirs de Paris et une très-belle habitation, une magnifique terre qu'elle possédait sur les confins de la Picardie et de l'Artois. A Paris, madame de Divindroit recevait toutes les notabilités politiques dont elle partageait les croyances; elle les réunissait à certains jours, dans des dîners que la police, disait-elle, surveillait d'un oeil inquiet et vigilant. Au dessert, elle renvoyait les domestiques; elle cherchait à transformer ses espérances en réalités d'un avenir peu éloigné. Elle parlait de la forme de gouvernement qu'il faudrait adopter le jour où ses espérances seraient réalisées; elle se lançait alors dans des dissertations de haute politique et d'intérêts européens, pour lesquels elle inventait une nouvelle balance, dissertations qu'elle animait de sa seule parole et dont elle faisait tous les frais. A ses amis les plus intimes, elle montrait des lettres d'Allemagne, des boucles de cheveux précieux, des écritures chéries. Elle avait des actions de l'emprunt de don Carlos et de celui de don Miguel, et célébrait religieusement toutes les fêtes politiques que le calendrier de la nouvelle royauté n'avait pas conservées. Quand le roi des Français prenait le deuil, elle se mettait en rose, et se revêtait de noir pour tous les deuils que la nouvelle cour de France jugeait à propos de méconnaître. Dans son salon de Paris étaient rassemblés tous les journaux et toutes les brochures le plus opposés à l'ordre de choses établi; elle recevait ses ennemis les plus farouches, ceux qui se font condamner à la prison pour leur polémique mordante, et ceux qui se refusent aux honneurs de la garde nationale. Des bustes proscrits décoraient sa cheminée, et dans une petite bourse en soie verte et argent elle gardait soigneusement des pièces de monnaie à l'empreinte séditieuse.
Tel est le rôle, telle est la conduite de l'Égérie opposante pendant son séjour à Paris; elle a des amants politiques dont elle surveille la manière de penser; elle s'occupe de leur salut, elle les envoie aux sermons et aux offices: c'est une femme qui moralise la démoralisation.
Quand l'été arrive, madame de Divindroit quitte Paris, et vient se fixer pour six mois dans son château. Là, maîtresse et souveraine, elle tracasse le maire de sa commune, inquiète le préfet de son département, met des entraves dans les roues du char électoral, et se fait bénir des paysans de son canton, dont elle soulage la misère et les maux, et auxquels elle apprend à se défier du gouvernement. Les parterres de son parc sont remplis de lis; elle entend la messe dans la chapelle de son château, et chante elle-même d'une voix retentissante un _Domine salvum_ qui ferait frémir le lieutenant de gendarmerie de son arrondissement s'il l'entendait. Elle donne deux fêtes dans l'année aux populations qui entourent ses domaines, l'une à la Saint-Henri, l'autre à la Saint-Louis. Ces jours-là, les gentilshommes du voisinage sont invités à dîner, et Dieu sait quels _toasts_ effrayants de légitimité font vider les verres des convives, quelles chansons séditieuses font retentir les échos de la salle à manger.
La marquise de Divindroit a été compromise dans deux conspirations: pour l'une elle avait brodé un drapeau, pour l'autre elle avait donné des cocardes fabriquées avec ses propres vêtements. Elle va toujours de Paris à son château et de son château à Paris sans passe-port, pour ne pas se trouver dans l'obligation de voyager sous la protection du roi Louis-Philippe.
Son mari, le marquis de Divindroit, est un bon homme, peu spirituel, peu gênant: toujours en admiration devant sa femme, se pavanant fièrement de l'indépendance et de la fière opposition de ses opinions politiques, il ne voit que par elle, n'entend que par elle, et ne croit qu'en elle seule et en ce qu'elle croit. La marquise de Divindroit a des égards pour lui, elle veut à toute force lui faire jouer un rôle, et, placée derrière lui, elle passe ses bras sous les siens, qu'il dissimule, et alors elle prononce des paroles et fait des gestes dont il est la figure, l'éditeur responsable.
Deux fois le marquis de Divindroit a subi quelques jours de prison pour l'opposition par trop factieuse de sa chère moitié, et je crois qu'elle a trouvé le moyen de se faire remercier par lui de ces quelques jours de prison.
Madame de Divindroit est très-bien reçue à Paris et dans sa province par les plus _purs_ de son opinion; c'est une femme politique en grande vénération, ses soirées sont recherchées; on croit à l'importance qu'elle se donne, et on la proclame très-raisonnable parce qu'elle a fermé sa porte à tous les _ducs de Normandie_ qui se sont succédé depuis dix ans.
Tels sont les deux types de femmes politiques que j'ai connus dans le monde, et plus que jamais je demeure convaincu que Dieu n'a point créé la femme pour besogner un ouvrage aussi rude que la politique; et plus que jamais je demeure convaincu qu'une femme qui veut s'immiscer dans ce labeur d'homme perd toutes ses qualités, toutes ses grâces, tous ses avantages féminins, sans aucun profit qui puisse la dédommager de tant de pertes. Très-peu de carrières sont ouvertes aux femmes, très-rarement Dieu remet à quelque Jeanne d'Arc inspirée l'épée des combats, très-rarement il charge quelque sanglante Élisabeth, ou quelque sanglante Catherine, de la destinée des empires humains.
Sans imposer à toutes les femmes l'épitaphe de la matrone romaine,
Domi mansit, lanam fecit,
j'aimerais encore mieux lire sur leur pierre funéraire:
Elle aimait trop le bal, c'est ce qui l'a tuée,
que de rencontrer beaucoup de tombeaux comme celui de la maîtresse de Monaldeschi.
Comte HORACE DE VIEL-CASTEL.
LE RAPIN.
SI j'avais le malheur d'être académicien, je ne me permettrais pas, certes, de dessiner le présent portrait, car je serais arrêté court par le titre même de mon sujet. Le mot _rapin_, en effet, ne se trouve pas dans le Dictionnaire rédigé par les quarante. Pourquoi? c'est ce que je ne me charge pas d'expliquer d'une façon satisfaisante, n'ayant pas pris la peine d'étudier la question. Tant est-il que, profitant de mon indépendance, je saute à pieds joints par-dessus l'interdiction tacite de l'Académie française. Qui sait? Peut-être l'Académie, encouragée par mon exemple, reconnaîtra-t-elle un jour l'existence grammaticale du mot rapin, et lui donnera-t-elle enfin droit de cité!
En attendant, et pour abréger les travaux auxquels seront obligés de se livrer messieurs les quarante quand il s'agira de trouver au mot rapin une origine, je crois devoir, comme préambule naturel au sujet que je traite, proposer d'avance trois étymologies possibles, entre lesquelles il ne restera plus qu'à choisir. La première m'a été donnée dans l'atelier d'un de nos sculpteurs les plus célèbres, par un modèle qui posait pour un centaure. Comme j'interrogeais tous les artistes présents, demandant avec anxiété où le mot rapin pouvait prendre sa source:
«Eh! parbleu, dit le centaure, qui n'avait pas encore ouvert la bouche depuis une heure, rapin vient de _rat_.»
Un éclat de rire général accueillant cette explication étrange, le centaure ajouta avec un sang-froid imperturbable:
«Ma foi, si ce n'est pas ça, qu'est-ce?»
L'argumentation était positive, et il n'y avait rien à répondre. Personne de nous n'étant en état de proposer une explication plus satisfaisante, l'hilarité n'avait pas d'excuse. Aussi, pour sortir d'embarras, me hâtai-je d'ajouter:
«Mais, mon cher, _pin_, que faites-vous de _pin_, dans cette affaire?»
Ce fut le centaure, cette fois, qui partit d'un éclat de rire.
«_Pin?_ dit-il, c'est là ce qui vous embarrasse? Comment! _rat qui peint_; _rapin_, vous ne comprenez pas?»
Et il reprit aussitôt sa position, qu'il n'avait quittée un instant que pour nous faire plus en face sa réponse dédaigneuse, ne se doutant pas de l'énormité de son calembour.
Plusieurs témoins de la scène que je raconte, après quelques minutes de réflexion, déclarèrent se ranger à l'opinion du centaure. Et au fait, pourquoi pas? Combien d'expressions, passées aujourd'hui dans la langue, sont fondées sur des jeux de mots beaucoup moins raisonnables que celui-là!
La seconde explication du mot rapin, qui m'a été donnée également par un homme dont la compétence est fort respectable, consiste à faire du mot un dérivé du verbe _rapiner_. Voilà une étymologie qui ne ressemble guère à l'autre, mais qui, à tout prendre, n'est pas plus flatteuse que l'autre pour la classe qu'elle désigne, ni plus improbable, analogiquement parlant.--Quant à la troisième, je la donne comme l'expression de mon opinion personnelle; opinion, du reste, assez généralement partagée: je crois que rapin vient de _râpé_. Mais dans rapin, me dira-t-on, où est l'accent circonflexe? C'est là, je l'avoue, une objection sérieuse, qui cependant ne m'arrête pas; car, jusqu'à ce que l'Académie ait prononcé, chacun demeure libre d'écrire rapin avec un accent circonflexe.
Donc j'arrive enfin, après cette digression que me pardonneront certainement les grammairiens et les étymologistes, à dire que le rapin a de douze à dix-huit ans. Sa position sociale est des plus honorables, sinon des plus brillantes. Il est fils d'un portier ordinairement, ou d'un artisan quelconque; il peut même, à la rigueur, être fils d'un bourgeois, rentier honnête et paisible; mais ce qui est certain, c'est qu'il n'est jamais fils d'un millionnaire. Il se peut bien faire, par hasard, que le rapin ait un oncle en Amérique, et qu'un beau jour il devienne riche; toutefois le cas ne se présente pas souvent.
Bref, pour commencer la peinture de mon personnage, je parlerai de sa figure, et j'avouerai tout d'abord que le rapin n'est ni beau ni laid. Il a des yeux, un nez, une bouche, c'est tout ce que l'on en peut dire. Quant à la taille de cette bouche, quant à la grosseur de ce nez, quant à l'éclat de ces yeux, ce sont là autant de problèmes, attendu le peu d'estime que le rapin professe pour l'eau.--Non que le rapin soit ivrogne, ce n'est point là ce que je veux donner à entendre: le rapin, au contraire, et sans doute par système hygiénique, fait de l'eau l'usage le plus immodéré, à ses repas; seulement, hors de ses repas, l'eau n'est plus pour lui qu'un liquide inutile et insipide: d'où il résulte que l'on ne sait au juste à quoi s'en tenir sur la finesse de ses traits ou sur la couleur de son teint.--Mais, au fait, comme il y a exception à toute règle, et que je craindrais d'exposer les rapins exceptionnels au blâme des jeunes gens à la mode et des petites-maîtresses, j'arrive du général au particulier. Je connais un rapin, nommé Théodore, qui a la figure aussi mal lavée que le puissent indiquer les quelques lignes précédentes, et qui, de plus, est rapin dans la véritable acception du terme, au moral comme au physique: c'est donc de lui que je vais parler.
Théodore, sur la tête que je viens de dire, a d'abord un chapeau des plus extraordinaires que l'on puisse imaginer, aussi large des bords que possible, et il ne se peut plus pointu. Ce chapeau fut noir autrefois, cela est incontestable; mais, hélas! pour le croire, il faut l'avoir vu. Aujourd'hui, l'infortuné chapeau, soit effet de l'usage, soit la quantité de poussière qui le recouvre, tourne au gris d'une façon déplorable. Des bords de ce chapeau sort à flots farouches une chevelure comme on n'en vit jamais la pareille: longue, embrouillée, sèche, tout à la fois. Est-ce par économie que Théodore laisse prendre à ses cheveux une taille si extraordinaire? Mon Dieu non! Par fatuité? pas davantage. Théodore n'est peut-être pas bien sûr de la couleur précise de ses cheveux. Il a vu des portraits de peintres célèbres où ces maîtres étaient représentés les cheveux flottants sur les épaules: voilà toute sa raison. Il s'est demandé pourquoi lui aussi, qui deviendra un grand peintre, il ne prendrait point par anticipation le costume des maîtres. D'autres choses l'embarrassent, il est vrai: la cravate, par exemple, qu'il jetterait volontiers au diable pour montrer son cou, qu'il croit tout aussi agréable que celui de Raphaël; par malheur, ô funeste résultat d'une mauvaise habitude! l'absence de cravate lui cause de violents maux de dents. Il voudrait bien encore se vêtir d'une façon originale et fantasque, toujours à l'exemple des peintres du seizième siècle; mais c'est tout au plus s'il a de quoi payer le simple et infâme costume, comme il l'appelle, dans lequel il est emprisonné. Donc, de tous les souhaits que forme Théodore pour sa toilette, le seul qu'il puisse réaliser à son aise, c'est de porter de longs cheveux; aussi en use-t-il largement et sans scrupule. Quant à son habit, boutonné jusqu'au menton, il reste couvert de cendre, de couleurs et de taches d'huile, en signe d'affliction. Et au fait, il faut être juste: la vie que mène Théodore n'est pas fort divertissante; elle ne saurait guère pousser le coeur et le visage à l'épanouissement.
Levé à sept heures du matin, Théodore est à sept heures et quelques minutes chez son seigneur et maître, monsieur le peintre un tel ou un tel. On vient de voir que ce ne sont point les soins à apporter à sa toilette qui pourraient ici compromettre l'exactitude de Théodore. Arrivé chez son maître, Théodore met l'atelier en ordre, y introduit de l'air, si l'on est en été; si l'on est en hiver, il allume le poêle et l'enfourche avec les bras et avec les jambes. Midi sonnant, Théodore, en quelque saison que l'on soit, s'en va au musée faire des copies pour son maître. C'est là qu'il faut le voir, se promenant avec dédain devant les toiles qui ne rentrent pas dans le système de son maître, et s'extasiant, au contraire, devant celles que son maître lui a commandé d'étudier. Théodore, en ces moments, prend un air capable; il regarde du coin de l'oeil, et en haussant les épaules, et en imprimant à ses lèvres un sourire de compassion, ceux qui font mine d'admirer ce qu'il dédaigne, ou de dédaigner ce qu'il admire. C'est alors, surtout, que Théodore regrette de n'avoir pas de moustache à retrousser avec un geste de supériorité cavalière.--Sa petite visite des tableaux les plus importants une fois faite, il s'installe devant la toile qu'il doit copier.
Tout en ouvrant sa boîte, ou en essayant ses crayons, ou en préparant ses couleurs, il jette de nouveaux coups d'oeil à droite et à gauche, pour voir si quelque étranger ne le regarderait point, d'aventure, comme un personnage d'importance. Cela fait, il se met à l'oeuvre, prenant le plus qu'il peut l'air inspiré. Chaque coup de crayon qu'il donne est indiqué par un mouvement de sa tête en sens contraire. Il sue sang et eau. Ceux qui passent près de lui sont tentés de lui proposer l'usage immédiat d'une boisson calmante. Et cependant, malgré tout ce mal et toute cette fatigue, malgré ces oscillations de tête et ces déplacements de cheveux, Théodore, quand sonne l'heure du départ, n'a presque pas avancé la besogne; ce qui ne l'empêche pas de jeter un regard satisfait sur son oeuvre avant de l'enfermer pour vingt-quatre heures, et de s'en aller dîner d'un aussi bon appétit que s'il venait de faire un pendant à la _Madeleine_ du Corrége. Puis, son dîner fini, il se rend à l'école des Beaux-Arts, où il travaille quelques heures avant de se livrer au sommeil. Tel est le cercle invariable dans lequel tournent les jours du rapin Théodore.
Hélas! si là cependant se bornaient ses peines, il ne serait pas trop à plaindre, le malheureux! Mais il ne passe point sa vie dans un isolement aussi doux et aussi complet que le récit précédent le pourrait donner à croire. A l'atelier, il se trouve en compagnie de jeunes Raphaëls en herbe, qui, passés de l'état de rapin à l'état d'élèves, le rendent victime de mille vexations. Théodore est, à peu de chose près, l'esclave des élèves. S'il plaît à ces messieurs de se procurer du tabac frais, ou d'envoyer quelque part une lettre, Théodore doit leur épargner la dépense qu'occasionnerait l'emploi d'un commissionnaire. Qu'il s'agisse d'aller d'un bout à l'autre de Paris, peu importe! Théodore a des jambes pour s'en servir; trop heureux encore que chacun n'ait pas un ordre particulier à lui donner.
Au moins, en échange du service qu'on lui fait faire, Théodore jouit-il de quelques priviléges? est-il admis à présenter, par hasard, quelques timides objections? Pas le moins du monde! il doit à messieurs les élèves toute obéissance et tout respect; c'est pourquoi la parole ne lui est accordée en aucune circonstance. Se permettre de parler! Dieu l'en préserve! Quand cela lui arrive, il sait trop comment on s'y prend pour lui imposer silence. On se moque de lui, d'abord; on paraphrase le plus petit mot sorti de sa bouche; on le tourne en ridicule; puis, l'affaire s'échauffant, les _charges_ commencent. _Charge_, en langage d'atelier, signifie grosse plaisanterie en action. Tirer brusquement sa chaise à un rapin qui travaille, de façon à le faire tomber à terre; ou bien lui couvrir la figure de couleur et d'huile, ou encore lui barbouiller si bien un dessin quasi achevé qu'il soit obligé de recommencer complétement son ouvrage; telles sont, entre mille autres, les charges qui se pratiquent dans les ateliers.
Donc, si Théodore a la moindre chose à objecter quand on dispose de lui pour quelque course, ou s'il se permet de prendre part à une conversation qui lui est étrangère, il peut s'attendre à tout. Et s'il n'oppose pas aux tracasseries dont il est victime la douceur la plus inaltérable, la plus parfaite résignation; s'il fait mine de se fâcher, s'il se gendarme, malheur à lui! Alors l'affaire devient plus sérieuse; on ne se borne pas aux divers genres de plaisanteries ci-dessus mentionnés. Cette fois, on le saisit de vive force par le milieu du corps; on se met trois ou quatre pour l'opération, selon la résistance qu'il oppose; et l'infortuné est attaché de son long sur une échelle, attaché les pieds en l'air et la tête en bas, s'il vous plaît! Après quoi l'échelle est replacée contre la muraille, jusqu'au moment fixé pour la complète expiation du délit.
Un autre châtiment infligé à Théodore quand il se mutine, consiste à placer un pot d'eau, par exemple, au-dessus de la porte de l'atelier, à l'instant où Théodore va entrer. Inutile de dire que le pot à l'eau est toujours disposé de manière à ce que Théodore ne puisse faire moins que d'être inondé.
Ceci me rappelle une histoire authentique arrivée chez M. Gros, et qui trouve naturellement ici sa place.--Un jour, M. Gros avait invité deux Anglais à visiter ses tableaux, ne se doutant pas qu'un sien rapin était en disgrâce auprès de ses élèves. M. Gros entre donc dans son atelier, précédé des deux Anglais qui marchaient du pas le plus grave du monde, quand tout à coup, la porte étant tout à fait ouverte, le bruit d'un objet qui tombe se fait entendre, et les deux Anglais sont couverts à la fois d'eau fraîche et de contusions. Grande fut la peine de M. Gros pour faire comprendre, et surtout pour faire accepter la plaisanterie à ses hôtes. M. Gros tira sans doute de l'aventure cette moralité, que l'on gagne toujours quelque chose à pratiquer la politesse. Lui seul, en effet, eût été victime, s'il eût eu la fantaisie de passer le premier.
Mais cependant, pour tant de déboires, quels sont les plaisirs de Théodore? quelles sont ses consolations? qu'a-t-il qui lui fasse prendre en patience son martyre? Hélas! minces sont les plaisirs de l'infortuné, minces ses consolations. Quand il est las de servir de jouet aux élèves, ou plutôt quand les élèves sont las de se jouer de lui; quand un moment de répit lui est accordé pour reprendre haleine, il allume une pipe et essaie de fumer. S'il a quelques sous dans sa poche, il va même jusqu'au cigare à bout de paille. Triste divertissement pour lui, je vous assure! Car, comme il n'est pas encore passé maître dans cet exercice, il ne manque jamais d'être malade avant la fin de son plaisir. Mais qu'importe! il a oublié au moins le présent durant quelques minutes.--Durant quelques minutes, avant que le mal de coeur lui vienne, il laisse envoler son âme avec la fumée de sa pipe vers un avenir doré. Il se voit sorti de la caverne où il souffre, il est peintre à son tour; à son tour, il a des élèves et des rapins sous ses ordres; il fait des tableaux que l'on expose et qui sont salués avec admiration par la foule, et que l'on couvre d'or et d'argent.--Courte est la chimère, cependant! Le tabac n'est pas à demi consumé encore, que le malheureux Théodore sent sa tête tourner et son coeur fondre; ses jambes défaillent; sa pipe tombe et se brise; et, pour surcroît, les élèves, charmés de l'aventure, et satisfaits de la longueur de l'entr'acte, recommencent à le tourmenter.
On imagine bien qu'au milieu de tous ces ennuis, de toutes ces tribulations, le moral de Théodore ne peut guère se développer d'une façon convenable; aussi, sous le rapport de l'indépendance et de la hauteur des idées, ne faut-il pas s'occuper de lui. Où prendra-t-il le temps de penser, le pauvre diable! écartelé qu'il est, on vient de le voir, entre des travaux de commande et un isolement plein de déboires sans cesse renaissants? Il ne faut donc pas lui demander son opinion, même en matière de peinture, car il n'a pour ainsi dire pas d'opinion: celle de son maître est la sienne; du moins il le dit, et il le croit. Son maître est coloriste, et il affirme que la couleur est, sans contredit, de toutes les qualités d'un peintre, la plus importante et la plus précieuse. Fi de Léonard de Vinci et de Raphaël! fi de l'école florentine et de l'école romaine! Vive l'école vénitienne, au contraire! vivent le Titien et Paul Véronèse! voilà de vrais peintres!--Et si Théodore avait un maître dont les idées fussent complétement différentes de celles que nous venons de dire, son opinion aussi serait complétement différente. Il n'y a que le dessin, dirait-il, il n'y a que la ligne; tout comme il disait tout à l'heure: Il n'y a que la couleur!