Les français peints par eux-mêmes, tome 1
Part 7
Maintenant, qu'est cette femme? à quelle famille appartient-elle? d'où vient-elle? Ici la femme comme il faut prend les proportions révolutionnaires. Elle est une création moderne, un déplorable triomphe du système électif appliqué au beau sexe. Chaque révolution a son mot, un mot où elle se résume, et qui la peint. Expliquer certains mots, ajoutés de siècle en siècle à la langue française, serait faire une magnifique histoire. Organiser, par exemple, est un mot de l'Empire; il contient Napoléon tout entier. Depuis cinquante ans bientôt, nous assistons à la ruine continue de toutes les distinctions sociales; nous aurions dû sauver les femmes de ce grand naufrage, mais le Code civil a passé sur leurs têtes le niveau de ses articles. Hélas! quelque terribles que soient ces paroles, disons-les: les duchesses s'en vont, et les marquises aussi! Quant aux baronnes, elles n'ont jamais pu se faire prendre au sérieux; l'aristocratie commence à la vicomtesse. Les comtesses resteront. Toute femme comme il faut sera plus ou moins comtesse, comtesse de l'Empire ou d'hier, comtesse de vieille roche, ou, comme on dit en italien, comtesse de politesse. Quant à la grande dame, elle est morte avec l'entourage grandiose du dernier siècle, avec la poudre, les mouches, les mules à talons, les corsets busqués ornés d'un delta de noeuds en rubans. Les duchesses aujourd'hui passent par les portes sans les faire élargir pour leurs paniers. Enfin l'Empire a vu les dernières robes à queue! Je suis encore à comprendre comment le souverain qui voulait faire balayer sa cour par le satin ou le velours des robes à queue n'a pas établi pour certaines familles le droit d'aînesse et les majorats par d'indestructibles lois. Napoléon n'a pas deviné l'application du Code dont il était si fier. Cet homme, en créant des duchesses, engendrait des femmes comme il faut, le produit médiat de sa législation. La pensée, prise comme un marteau par l'enfant qui sort du collége, ainsi que par le journaliste obscur, a démoli les magnificences de l'état social. Aujourd'hui, tout drôle qui peut convenablement soutenir sa tête sur un col, couvrir sa puissante poitrine d'homme d'une demi-aune de satin en forme de cuirasse, montrer un front où reluise un génie apocryphe sous des cheveux bouclés, se dandiner sur deux escarpins vernis ornés de chaussettes en soie qui coûtent six francs, tient son lorgnon dans une de ses arcades sourcilières en plissant le haut de sa joue, et fût-il clerc d'avoué, fils d'entrepreneur ou bâtard de banquier, il toise impertinemment la plus jolie duchesse, l'évalue quand elle descend l'escalier d'un théâtre, et dit à son ami pantalonné par Blain, habillé par Buisson, gileté, ganté, cravaté par Bodier ou par Perry, monté sur vernis comme le premier duc venu: «Voilà, mon cher, une femme comme il faut.» Les causes de ce désastre, les voici. Un duc quelconque (il s'en rencontrait sous Louis XVIII ou sous Charles X, qui possédaient deux cent mille livres de rente, un magnifique hôtel, un domestique somptueux) pouvait encore être un grand seigneur. Le dernier de ces grands seigneurs français, le prince de Talleyrand, vient de mourir. Ce duc a laissé quatre enfants, dont deux filles. En supposant beaucoup de bonheur dans la manière dont il les a mariés tous, chacun de ses hoirs n'a plus que cent mille livres de rente aujourd'hui; chacun d'eux est père ou mère de plusieurs enfants, conséquemment, obligé de vivre dans un appartement au rez-de-chaussée ou au premier étage d'une maison, avec la plus grande économie. Qui sait même s'ils ne quêtent pas une fortune? Dès lors la femme du fils aîné n'est duchesse que de nom: elle n'a ni sa voiture, ni ses gens, ni sa loge, ni son temps à elle; elle n'a ni son appartement dans son hôtel, ni sa fortune, ni ses babioles; elle est enterrée dans le mariage comme une femme de la rue Saint-Denis dans son commerce; elle achète les bas de ses chers petits enfants, les nourrit, et surveille ses filles, qu'elle ne met plus au couvent. Les femmes les plus nobles sont ainsi devenues d'estimables couveuses. Notre époque n'a plus ces belles fleurs féminines qui ont orné les grands siècles. L'éventail de la grande dame est brisé. La femme n'a plus à rougir, à médire, à chuchoter, à se cacher, à se montrer; l'éventail ne sert plus qu'à s'éventer; et quand une chose n'est plus que ce qu'elle est, elle est trop utile pour appartenir au luxe. Tout en France a été complice de la femme comme il faut. L'aristocratie y a consenti par sa retraite au fond de ses terres, où elle a été se cacher pour mourir, émigrant à l'intérieur devant les idées comme à l'étranger devant les masses populaires. Les femmes qui pouvaient fonder des salons européens, commander l'opinion, la tourner comme un gant, dominer le monde, en dominant les hommes d'art ou de pensée qui devaient le dominer, ont commis la faute d'abandonner le terrain, honteuses d'avoir à lutter avec la bourgeoisie enivrée de pouvoir, et débouchant sur la scène du monde pour s'y faire peut-être hacher en morceaux par les barbares qui la talonnent. Aussi, là où les bourgeois veulent voir des princesses, n'aperçoit-on que des jeunes personnes comme il faut. Aujourd'hui les princes ne trouvent plus de grandes dames à compromettre, ils ne peuvent même plus illustrer une femme prise au hasard. Le duc de Bourbon est le dernier prince qui ait usé de ce privilége, et Dieu sait seul ce qu'il lui en coûte! Aujourd'hui les princes ont des femmes comme il faut, obligées de payer en commun leur loge avec des amies, et que la faveur royale ne grandirait pas d'une ligne, qui filent sans éclat entre les eaux de la bourgeoisie et celles de la noblesse, ni tout à fait nobles, ni tout à fait bourgeoises. La presse a hérité de la femme. La femme n'a plus le mérite du feuilleton parlé, des délicieuses médisances ornées de beau langage; il y a des feuilletons écrits dans un patois qui change tous les trois ans, de petits journaux plaisants comme des croque-morts et légers comme le plomb de leurs caractères. Les conversations françaises se font en iroquois révolutionnaire d'un bout à l'autre de la France, par de longues colonnes imprimées dans des hôtels où grince une presse à la place des cercles élégants qui y brillaient jadis. Le glas de la haute société sonne, entendez-vous! le premier coup est ce mot moderne de la femme comme il faut! Cette femme, sortie des rangs de la noblesse, ou poussée de la bourgeoisie, venue de tout terrain, même de la province, est l'expression du temps actuel, une dernière image du bon goût, de l'esprit, de la grâce, de la distinction, réunis mais amoindris. Nous ne verrons plus de grandes dames en France, mais il y aura longtemps des femmes comme il faut, envoyées par l'opinion publique dans une haute chambre féminine, et qui seront pour le beau sexe ce qu'est le _gentleman_ en Angleterre. Voici le progrès: autrefois une femme pouvait avoir une voix de harengère, une démarche de grenadier, un front de courtisane audacieuse, les cheveux plantés en arrière, le pied gros, la main épaisse, elle était néanmoins une grande dame; mais aujourd'hui, fût-elle une Montmorency, si les demoiselles de Montmorency pouvaient jamais être ainsi, elle ne serait pas femme comme il faut.
DE BALZAC.
LE DÉBUTANT LITTÉRAIRE.
LE jour où Dieu enjoignit à l'homme de croître et de multiplier, il est probable, sinon certain, qu'il entendit parler d'une multiplication honnête et d'une croissance raisonnable. Toute supposition contraire impliquerait de la part de la Providence une incurie complétement inadmissible, quand on considère la sublime harmonie qui régit les moindres rouages de l'univers. A quoi bon, en effet, tirer l'homme du néant, et l'exposer aux mille besoins de la vie, s'il ne vous est pas donné de les satisfaire? Certes, il est on ne peut plus louable «aux petits des oiseaux de donner la pâture,» mais il nous a toujours paru que les _petits des humains_ avaient à la bonté divine des droits fondés non moins justement que les _petits des oiseaux_.
C'est précisément cette conviction où nous sommes que Dieu ne saurait avoir ébauché une oeuvre incomplète qui nous donne la force de soutenir la vérité de notre assertion première, à savoir que Dieu, en créant le monde, lui avait assigné un certain chiffre de population que l'homme, pour son bonheur, n'aurait dû jamais dépasser. En doutez-vous? lisez l'histoire, interrogez la tradition; qu'y trouvez-vous? Des mortels béats au premier chef, savourant, sans désemparer, toutes les joies de l'existence; allant et venant dans la vie, comme sur une pelouse en fleurs, sans regrets, sans soucis, sans alarmes. Il est bien vrai que par-ci par-là survenaient tout à coup des épisodes désagréables, comme le déluge ou l'incendie de Gomorrhe. Mais qui donc, par une belle matinée de printemps, splendidement éclairée, s'est jamais inquiété des taches que les astronomes ont cru remarquer dans le soleil? et, d'ailleurs, quel roi puissant de la terre peut se dire à l'abri des atteintes bourgeoises du rhume de cerveau?
Mais, hélas! à mesure que les siècles ont marché, l'humanité s'est agglomérée comme une immense boule de neige. Alors, les pelouses en fleurs ont fait place à des sentiers rudes et escarpés; désormais chacun se presse, se coudoie et cherche à supplanter son voisin. «Ote-toi de là que je m'y mette!» devient la devise à la mode, et l'égoïsme une nécessité vitale. Et comment en serait-il autrement, lorsque la moindre place vacante ne compte pas moins de deux cents rivaux béants? lorsque tout se dispute avec une ardeur sans égale, portefeuilles de ministre et bureaux de tabac? Quand il y a vingt fois plus d'avocats que de procès à perdre, de peintres que de portraits à faire, de soldats que de victoires à gagner, de médecins que de malades à tuer! quand toutes les issues sont envahies, assiégées, escaladées, encombrées!
Sous l'Empire, où il était convenu que passer toute sa vie à s'exposer à la mort constituait une position sociale, le canon faisait de larges trouées dans cet amoncellement de jeunes hommes sans direction et sans choix. Mais à présent que l'humeur belliqueuse n'est plus à l'ordre du jour, il ne reste à la jeunesse que deux carrières à remplir: le barreau et la médecine. Or, comme pour y arriver il faut, à toute force, passer par des chemins qui ne sont pas toujours bordés de roses; comme, en outre, ces deux professions regorgent déjà d'une quantité inouïe de pauvres diables qu'on voit se disputer clients et malades avec tout l'acharnement d'un appétit qui frise le jeûne, il suit de là que nombre de plumes taillées pour prendre des notes au cours de M. Orfila finissent par rimer des élégies, et qu'une foule de cahiers achetés dans l'origine pour rédiger les leçons de M. Du Caurroy servent, en définitive, à recevoir un plan de vaudeville, à enregistrer un scenario de mélodrame.--Car c'est encore là une de ces mille erreurs passées, grâce à un fréquent usage, à l'état de vérités absolues: on ne naît point poëte. Avez-vous ouï dire que M. de Lamartine ait fait des vers au maillot, ou que M. de Chateaubriand ait salué autrement que par des cris et des pleurs la venue de sa première dent? Donc, sur trois mille jeunes gens que la province envoie chaque année à Paris, ce Minotaure de pierre, on en compte huit ou dix à peine qui débarquent dans la cour des messageries avec l'intention formelle de se faire littérateurs. Le reste arrive sous le prétexte d'étudier le droit ou la médecine, et ce n'est qu'après s'être écorchés aux épines de ces deux sciences, après avoir absorbé l'argent des inscriptions, que, du ciel, un beau matin, s'imaginant ressentir l'influence secrète, ils enfourchent leur plume comme un coursier qui doit les mener rapidement à la gloire et à la fortune, et s'embarquent joyeusement dans leur encrier, dont ils transforment les petites vagues noires en flots dorés du Pactole.
L'Odyssée d'un débutant littéraire étant celle, à quelques circonstances près, de tous les débutants imaginables, nous allons raconter l'histoire d'Eugène Préval, un débutant de ces dernières années. _Ab uno disce omnes._
Vers la fin de 1834, Eugène Préval, le coeur plein et la bourse vide, monta en diligence, et, pour la première fois de sa vie, dit adieu à sa famille et à sa petite ville de Château-Chinon. Son père l'envoyait à Paris pour étudier la procédure et se former aux belles manières, à raison de 100 francs par mois, sur quoi il devait prélever l'argent nécessaire à la nourriture, au logement, au blanchissage, aux inscriptions, à l'habillement, à l'éclairage, au chauffage et aux menus plaisirs. Trois semaines après son débarquement, Eugène avait déjà mangé l'argent d'un trimestre, et nourrissait dans son coeur une haine invincible contre tous les codes civils imaginables.
Un soir, pour se distraire, il s'en fut au Gymnase, où l'on jouait trois pièces de M. Scribe. Le hasard l'ayant fait voisin de deux messieurs bavards, il n'eut rien de mieux à faire que d'écouter la conversation, qui pouvait se résumer ainsi: «Combien pensez-vous que ça soit payé à Scribe des petites choses comme celles qu'on vient de nous représenter?--Mais ça peut bien lui rapporter de cinq à six cent mille francs par année.--Ah! bah!--Ma parole.--Farceurs d'écrivains! on m'avait dit qu'ils mouraient tous de faim à l'hôpital.--Plus souvent! Le cousin du beau-frère de l'oncle du parrain de mon portier est valet de chambre chez un journaliste; on ne lui paie ses gages qu'en bijoux et en perles fines.--Tiens, tiens! Si je retirais mon petit troisième de chez le droguiste où il est en apprentissage, et si j'en faisais un homme de lettres? Quand même il ne gagnerait que cent mille francs en commençant, ça m'irait encore, allez!»
Rentré chez lui, notre héros fit un auto-da-fé de tous ses livres classiques, et s'écria, non sans lancer un regard de dédain sur sa mansarde: «Et moi aussi je serai homme de lettres!»
Eugène se réveilla le lendemain à l'état de _débutant littéraire_, c'est-à-dire qu'il employa sa matinée à noircir quelques innocentes feuilles de papier, et son après-midi à découvrir, dans l'Almanach des 25,000 adresses, la demeure de tous les journaux parisiens. Le surlendemain, il entra dans cette voie de déceptions et de déboires où, pour réussir, il ne faut pas que du talent, mais aussi du courage, de l'adresse, de la ruse, de la souplesse et de la diplomatie; voie ardue qui aboutit si souvent à la misère, quand elle n'aboutit pas au suicide.
Eugène Préval s'en fut donc offrir son article à la _Revue des Deux-Mondes_, qui le refusa à titre d'immoral; puis à la _Revue de Paris_, qui ne put l'admettre comme entaché d'une moralité par trop digne de feu Berquin. _Le Siècle_ le trouva trop long, et _le Courrier français_, trop court; _le National_ jugea que les idées qui y étaient émises ne cadraient pas avec sa ligne politique, et _la Presse_ déclara la prose d'Eugène éminemment incendiaire et digne en tout point de figurer dans les colonnes d'une feuille anarchique. Quant aux petits journaux, ils se firent les imitateurs serviles de leurs grands confrères, répondant, les uns, qu'il était trop fade; les autres, qu'il était trop méchant; ceux-ci, que l'idée s'y montrait d'une niaiserie banale; ceux-là, que le fond en était d'une extravagance impossible.
Deux mois se passèrent ainsi. Eugène faisait, journée commune, de trois à quatre lieues par les rues de Paris, allant du quartier Saint Jacques à la Chaussée-d'Antin, et du faubourg Saint-Germain au faubourg Saint-Honoré, bravant la pluie, la crotte et la froidure, supportant sans sourciller les refus souvent impolis des rédacteurs, et les grands airs des garçons de bureau, gens espiègles à la façon des petits clercs, et toujours prêts à molester les solliciteurs. A la fin pourtant, et de quelque solidité que fussent douées ses illusions et ses bottes, les unes et les autres, grâce aux rudes échecs qu'elles avaient eu à subir dans le cours de leur carrière, commencèrent à s'user sensiblement; Eugène, médiocrement alléché par ces prémices littéraires, en était venu à se demander s'il ne lui serait pas bien plus profitable d'étudier le droit, et puis de s'en aller dans une ville de province défendre la veuve et l'orphelin sur le pied d'un écu par tête. Mais un jour, comme il montait la rue de Sorbonne d'un pas mélancolique, ses regards furent subitement frappés à la vue d'une affiche colossale, conçue en ces termes: «_Le Chérubin_, journal littéraire, paraissant le jeudi de chaque semaine, etc. Prix: 24 fr. par an. Bureaux, rue Guénégaud, 23.»
«_Le Chérubin_, s'écria notre débutant, le coeur rempli d'espoir; _le Chérubin_, un nouveau journal! le seul qui ne m'ait pas encore refusé... Essayons-en avant de couper mes ailes.» Et aussitôt il vola à son hôtel, interrogea l'arcane mystérieuse de son secrétaire, et reconnut, ô joie surhumaine! que deux pièces de cent sous lui restaient encore. C'était plus qu'il n'en fallait; et, revêtant aussitôt ses habits les plus convenables, il s'empressa de courir à la rue Guénégaud.
_Le Chérubin_ était une petite feuille inodore qui avait pour spécialité d'être tirée sur papier rose, et de n'avoir jamais eu besoin d'un caissier. Personne, sans aucun doute, n'a gardé souvenir de cet _estimable_ journal, si ce n'est son imprimeur infortuné, à qui probablement il reste encore dû quelque vieux reliquat de compte. Ledit _Chérubin_ florissait au nº 23 de la rue Guénégaud, vieille maison triste et froide; et ce qui sur les affiches était baptisé solennellement du nom pompeux de _bureaux_ consistait dans une seule chambre, meublée d'une banquette circulaire qu'on avait oublié de rembourrer; au fond se trouvait une alcôve fermée, ornée d'un lit de sangle, où venaient coucher alternativement ceux des rédacteurs qui étaient dans de mauvais termes avec leurs propriétaires. Lorsque Eugène arriva au _Chérubin_, la rédaction tout entière s'était comme donné rendez-vous aux bureaux, qui _était_ encombré d'une quinzaine de jeunes gens en train de révolutionner le monde littéraire et de _démolir_ en bloc toutes les illustrations contemporaines. Eugène demeura plusieurs minutes sans oser tourner la clef dans la serrure, tant il lui semblait que l'aspect de ces hommes devait être majestueux et imposant; puis, d'un mouvement convulsif, il ouvrit la porte, et pénétra dans le sanctuaire. Il eut un éblouissement. Tout en discutant, la rédaction du _Chérubin_ battait la semelle dans le but ingénieux de réchauffer, non pas la discussion, qui était aussi chaude que possible, mais ses pieds, que l'absence du feu, au coeur de janvier, avait singulièrement refroidis.
La foudre tombant à l'improviste, par un ciel d'azur, sur la rue Guénégaud, n'eût pas causé une plus grande surprise que la visite d'Eugène Préval. C'est qu'il ne vint pas son article à la main, comme vous vous l'imaginez; il entra porteur de ses six francs qu'il déposa noblement sur la table, en disant ces paroles si éloquentes dans leur simplicité: «Messieurs, je viens pour m'abonner!» Sitôt qu'il eut les talons tournés, la rédaction se leva comme un seul homme, et courut immédiatement convertir les six livres d'Eugène en marrons et en vin blanc, que l'on s'empressa de consommer à la santé de la gent abonnable.
Or, voici le raisonnement profond que notre héros s'était tenu à lui-même: «Il est impossible que _le Chérubin_ refuse les articles de son unique abonné.» En effet, lorsque une semaine après, il apporta sa prose, on l'accueillit avec un véritable enthousiasme; et, à dater de ce jour, Eugène fut admis à l'honneur insigne de venir battre la semelle, et démolir quiconque dans les bureaux du _Chérubin_, honneur dont il abusa quatorze heures par jour. Nous devons ajouter que durant les trois mois que ladite feuille survécut à son premier abonnement, Eugène n'eut pas occasion de voir apparaître le moindre marron, ni la plus mince bouteille.
Il est un fait digne d'être observé, c'est que la destinée des choses qui ont été reçues dans l'origine avec enthousiasme finit presque toujours d'une façon lamentable. Sans parler ici des quinze cents tragédies, toutes reçues avec enthousiasme au Théâtre-Français, et qui toutes sont appelées à une moisissure éternelle, nous citerons l'article d'Eugène. Savez-vous l'époque où il vint au monde? Juste le jour où _le Chérubin_ lui disait un éternel adieu. Quoi qu'il en soit, mieux vaut tard que jamais, et notre débutant, qui n'avait pas fermé l'oeil de la nuit, dut être, ce jour-là, rangé dans la catégorie des gens vertueux, car il aima à voir lever l'aurore. Enfin, il était donc homme de lettres! Comme les autres, il avait donc enfin son oeuvre imprimée! par malheur, ce qu'il avait de plus que les autres, c'était une myriade de fautes qui parsemaient son oeuvre, résultat inévitable de son peu d'expérience en matière de corrections typographiques, témoin un passage où il avait entendu célébrer le _dévouement_ des femmes, et où ce n'était pas précisément cette noble qualité dont on l'instituait le panégyriste: il ne s'en fallait que d'une lettre.--A part cette petite contrariété, Eugène fut exactement _le plus heureux des hommes_. Il porta à la poste trente exemplaires du _Chérubin_: il y en avait pour toutes les autorités civiles et administratives de Château-Chinon; puis il entra dans les cafés de sa connaissance, dans les cabinets de lecture qu'il put découvrir, partout demandant _le Chérubin_, et n'en sortant qu'après avoir savouré lentement sa prose.--Le soir, avant de se coucher, il s'écrivit à lui-même plusieurs lettres portant la suscription suivante: «A Monsieur Eugène Préval, journaliste et homme de lettres,» afin de bien constater son identité aux yeux de la portière.
_Le Chérubin_ mort, ses rédacteurs très-ordinaires sentirent un vide immense dans leur existence d'hommes. Les uns regrettaient fort de ne plus avoir à leur disposition cette bénévole tribune où ils s'installaient tout à leur aise pour haranguer la foule qui ne les écoutait pas; ce que les autres déploraient davantage, c'était d'avoir perdu un asile et un lit de sangle assurés; bref, il fut résolu à l'unanimité qu'une nouvelle feuille serait fondée; et, pour solidifier son existence, on décréta en outre que ledit journal serait créé par actions. C'est alors que naquit la _Revue de France_, soutenue par une société d'actionnaires-rédacteurs, s'engageant à payer une cotisation mensuelle de quinze francs, dix francs ou cinq francs, suivant l'étendue de leurs moyens pécuniaires. Ceux qui donnaient quinze francs avaient droit à faire insérer deux et trois fois plus d'articles que les autres. Il était enjoint à tous les rédacteurs, sous peine d'exclusion formelle de n'entrer jamais dans aucun lieu public sans demander à grands cris la _Revue de France_. Que si, par impossible, un butor de garçon répondait: _Connais pas!_ le rédacteur devait sortir sur-le-champ, sans consommer autre chose qu'un verre d'eau (sans sucre) et un cure-dent.
Eugène prit part, en qualité d'actionnaire à cinq francs, à la rédaction de cette _Revue_ qui devait être, suivant la manière de voir du prospectus, une _pyramide littéraire_, et qui ne fut rien moins qu'une soeur jumelle du _Chérubin_, à une exception près cependant: le registre des abonnements décéda vierge et martyr.