Les français peints par eux-mêmes, tome 1
Part 49
Un cabas, des cheveux en bandeau et un solfége de Rodolphe stationnent derrière les carreaux du magasin: que ne pouvez-vous percer l'enveloppe discrète de ce jeune madras, vous verriez ce coeur naïf chatoyer, miroiter comme les étoffes qu'il reflète; vous le verriez tour à tour chiné, jaspé, glacé, gaufré, incessamment traversé par des désirs gris de perle, des fantaisies à franges, des volants, des espérances couleur du temps, aux ailes de dentelle et d'azur. Elle soupire et mesure d'un oeil désespéré la distance sociale qui sépare son tablier de serge noire et son cabas, de ces points d'Angleterre, de ces mantilles encadrées de fourrures. Tous les matins, en se rendant au magasin ou au Conservatoire, elle est ainsi pendant un quart d'heure duchesse ou grande coquette,--à travers les vitres. Le reste de son temps est consacré à border des souliers, ou à filer des sons à la classe de M. Ponchard. Pauvre fille qui ne voit ces trésors du luxe que derrière le prisme magique des carreaux! Elle n'a pas comme la grande dame la faculté de pouvoir tout déployer, tout bouleverser sur le comptoir, suffisamment excusée par un chasseur en drap vert et des chevaux gris-pommelé qui piaffent et font de l'écume à la porte.--Il faut être riche pour être en droit de ne rien acheter.
Que dirait cependant ce provincial au coeur vierge, qui erre sous les gouttières de ce balcon, éperdument épris d'une persienne cachée sous les toits? que diriez-vous surtout, ô vous Olympe, Amanda, Modeste, Virginie, si quelqu'un venait vous annoncer que non pas l'année prochaine, ni dans l'avenir, ni dans un siècle, mais aujourd'hui, ce soir, si vous voulez tout ce que vous avez dévoré des yeux ce matin à travers les carreaux de Burty ou de Gagelin, tout cela vous sera donné, offert, et rien n'y manquera, pas même votre innocence: la redingote en gros de Naples, le châle garni de dentelles, la capote de crêpe blanc, l'éventail rococo, coloré d'après Watteau, le mouchoir bordé de jours, les brodequins de maroquin anglais, une toilette ravissante, accomplie, irrésistible, vous dis-je, avec laquelle vous pourrez usurper les titres d'une lady, si vous ne préférez être ce soir une des reines des quadrilles du Ranelagh?
Et toi, jeune homme fasciné par une séduisante rencontre, crois-moi, jette Faublas par la fenêtre, et ne songe plus à soudoyer les portiers. Cette femme que tu as vue rayonner à toutes les premières représentations, ou bien se balancer nonchalamment comme une fleur matinale sous les arbres des boulevards, dont tu as espionné les moindres mouvements, enregistré les plus légers faux pas, apprends qu'elle appartient tout entière, corps et biens, à cette autre femme qui est plus que sa création, sa modiste, ou son ange gardien, puisqu'elle lui dispense ses charmes, ou du moins le moyen de les faire valoir, Metternich de la mode et de l'amour, caméléon femelle, sphynx aux mille ruses, argus aux mille regards; c'est elle qui régit incognito le cours et le mouvement de la bourse galante; qui y crée la hausse et la baisse, qui serpente, se glisse et s'insinue partout, puissance incalculable, banque souveraine, domination cachée mais irrésistible dans ses effets, enfin créature merveilleuse, incomparable et vraiment unique, vous l'avez nommée, reconnue, saluée sans doute; c'est la Revendeuse à la toilette.
La plus jolie femme de la Chaussée d'Antin est étendue sur sa causeuse, elle souffre et se plaint; elle a, comme beaucoup de femmes de ce quartier fragile et sensuel, des crispations nerveuses et presque autant de créanciers que de nerfs.
«Je n'y suis pour personne, Rosalie, vous entendez, pour personne absolument.»
Cette consigne est à peine donnée à la camériste, qu'on sonne à la porte: «Madame Alexandre.»
Le moyen d'empêcher madame Alexandre d'entrer? Madame n'a besoin de rien, elle est parfaitement assortie, encombrée même de robes et de châles sinécuristes, qui sommeillent sous les sachets de ses armoires; n'importe, il n'y a pas de force humaine qui puisse empêcher madame Alexandre de dénouer ses cartons, d'ouvrir ses coffres et de chamarrer les fauteuils, les meubles, le lit et les chaises, de dentelles, de fourrures, de châles, de rubans, de crêpes de toute espèce. Résistez maintenant, si vous pouvez, à ce coup d'oeil prestigieux: voyez cette mantille, voyez ce cachemire et cette garniture! Tout cela est délicieux, d'une fraîcheur parfaite et n'a jamais été porté.
«Mais, dit la malade, debout devant sa psyché en renfonçant les bouillons de ses cheveux blond-cendré sous un chapeau en gaze transparente, c'est que je me trouve pour l'instant tout à fait sans argent...
--Eh! qu'importe, ma toute belle, vous savez, entre nous,--un petit bon à deux mois.--Cela vous va-t-il?... Du reste, ce chapeau vous sied à ravir.--Ne vous occupez de rien, j'ai sur moi du papier timbré.--Je baisserais un peu les anglaises.--Et puis, vous savez le vieux prince de..., qui a la goutte et des chevaux qui vont comme le vent, il vous adore.--Nous disons donc un bon à six semaines, cela m'arrangera mieux.--Mais êtes-vous jolie comme cela! Ah! friponne, la petite N... de l'Opéra en mourra de dépit.--Amour que vous êtes, allez! voulez-vous signer?»
Madame Alexandre sort de cette maison pour se rendre dans un entre-sol voisin, chez M. Alphonse gant jaune, l'un des dîneurs, l'un des débiteurs, veux-je dire, du café de Paris. Eh quoi! dira-t-on, du pou de soie rose, de la blonde, des cachemires et des marabouts chez un habitué du café de Paris! Patience, lecteur, écoutez cet autre colloque.
«Bonjour, Alexandre, comment te portes-tu, ma petite, ma grosse, ma bonne, ma vieille?...
--Pas trop mal; monsieur Alphonse. Je sors de chez une _de ces dames_; elle m'a chargé de vous demander ce que vous préfériez d'une pèlerine bordée de grèbe ou de chinchilla?
--Mon Dieu, à te dire vrai, cela m'est égal... Chinchilla! chinchilla! on dirait un nom de jument. Ah! à propos... Adieu, au revoir, Alexandre, tu sauras que je n'entre absolument pour rien dans la dépense de ces dames.
--C'est bien ainsi que madame l'entend; elle m'a seulement chargée de vous demander votre goût, vous avez le goût si excellent! Et puis elle a appris que M. de... vous savez, ce gros blond qui joue si gros jeu, a parié que ce soir, à l'Opéra, mademoiselle Anastasie éclipserait toutes les autres femmes.
--En vérité? l'imbécile! combien cette garniture de chinchilla?
--Vous savez, ce qu'il vous plaira, je n'ai pas de prix avec vous, je ne vous demande qu'un petit bon... à deux mois ou à six semaines, si cela vous arrange mieux, j'ai sur moi du papier timbré.»
Du temps de Turcaret, la Revendeuse à la toilette s'appelait madame Jacob ou madame la Ressource; elle s'appelle aujourd'hui madame Alexandre. Son nom a changé, mais le métier proprement dit est toujours le même; il exige un tact infini, du machiavélisme assaisonné d'aplomb, de bonhomie et de rondeur, de l'audace et de la souplesse, enfin de la haute diplomatie.
On peut blâmer sans doute la Revendeuse à la toilette, lui faire son procès au nom de la morale et de la société; il me semble pourtant qu'il y a plusieurs manières d'envisager sa profession. Que fait-elle après tout? Elle rend d'éminents et incontestables services à une certaine classe d'individus, qui sans elle ne trouverait nulle part ni crédit, ni fournisseurs, ni toilette, ni avances. C'est une espèce de providence à domicile qui a bien sa partie faible sans doute, mais qui a aussi son côté utile et méritoire. Elle vous endette gaiement, vous ruine de même; quelquefois aussi elle vous sauve, vous rachète; il n'y a guère de fortunes de femmes sans dettes et sans usure.
Ainsi, une Revendeuse à la toilette surprend une femme à la mode le matin chez elle, enveloppée dans son peignoir, et noyée dans l'affliction: pauvre femme! Elle a vu s'envoler hier son trésor d'attachement, un sentiment de 500 francs par mois! La Revendeuse à la toilette entre au milieu de ses jérémiades. «Séchez vos larmes, ma belle, voici de quoi briller, et restaurer aujourd'hui même votre position. Vous redoutez les échéances, le papier timbré vous fait peur, eh bien, je vous loue une toilette complète, je vous loue des plumes, du velours, des bijoux, des dentelles, pour une semaine, pour un mois; abonnez-vous pour un semestre de coquetterie et d'atours.» Trouvez donc une créature plus arrangeante que celle-là! C'est du génie, sur ma foi! que de savoir compatir ainsi à 15 ou 20 pour cent aux infortunes et aux étoffes fanées d'une jolie femme. Hélas! pourquoi tous les métiers n'ont-ils pas leur madame la Ressource? pourquoi le peintre ou le poëte ne jouissent-ils pas des mêmes priviléges? Mais le système même de l'usure est déplorable. On escompte une jolie figure, mais on ne prête rien sur une tête de génie: le mont Parnasse est encore à chercher son Mont-de-Piété.
Ne confondons pas cependant la Revendeuse à la toilette avec la marchande à la toilette. Cette dernière race reste perdue dans l'innombrable et banal troupeau des industries ordinaires et nomades; elle vend, brocante, fait de la friperie en détail; elle a ses entrées chez plusieurs femmes du monde qui satisfont, grâce à elle, leur goûts de changement; mais c'est là du négoce subalterne: elle parle de sa conscience et de ses moeurs; elle a, je crois, de la probité et une patente.
La Revendeuse, elle, n'a rien de tout cela, et ne dépasse guère la sphère équivoque des coquettes à prix fixe; mais en revanche la nature équitable lui a donné ou prêté, si vous voulez, sans intérêt, du génie. Or ce génie éclate dans toutes les actions de sa vie, mais surtout dans celle de racheter; car la Revendeuse rachète, et c'est même là une des plus importantes ramifications de son négoce, et en même temps une des plus heureuses propriétés qu'elle possède aux yeux de sa clientèle. Admirez son talent! Elle vous présente sur son poing fermé en champignon un objet quelconque, soit un chapeau rose. A l'entendre, on s'agenouillerait devant les fleurs qui le décorent, on se pâmerait d'admiration devant les rubans, les plumes, le crêpe et la dentelle. Tout cela est d'un goût, d'une fraîcheur incomparables!
Cependant qu'il s'agisse de lui revendre ce même chapeau séance tenante: dans le fait seul de passer des mains de la revendeuse vendante dans celles de la revendeuse achetante, ce chapeau aura vieilli d'au moins dix ans, perdu cent pour cent de sa jeunesse; les rubans, tout à l'heure frais comme la rose, sont maintenant effroyablement fanés, éclipsés, décolorés. Qui est-ce qui oserait mettre un pareil chapeau? A midi, on ne portait que du rose et toujours du rose, la couleur par excellence; mais à midi un quart: «Qui est-ce qui porte du rose? grand Dieu! Si c'était du jaune, du lilas, du coquelicot, du gris de souris, de l'oeil de mouche effrayée, je ne dis pas, mais du rose, fi l'horreur! c'est la nuance du croque-mort.»
Il est certain qu'il y a dans le geste, la pose et l'épithète de la véritable Revendeuse à la toilette quelque chose qui lustre, embellit et magnétise ce qu'elle vend, et en même temps déprécie et dégomme ce qu'elle rachète. Elle est incomparable sur ce point-là: elle fait de ce qu'elle touche de l'or comme Midas, et suivant la pierre de touche de son commerce. Un cachemire sort de son carton, indien, et il y rentrera pur et simple lyonnais. Quand il fera une nouvelle sortie, il redeviendra légitime et authentique enfant des plaines de Sirinagur. Singulière femme qui possède ainsi le don de distribuer une nationalité, une religion, un baptême, aux tissus nomades et aux étoffes judaïques qu'elle colporte! Elle vend tout, rachète tout; elle vous vendrait même la mule du pape si vous consentiez à lui en payer les intérêts.
Où loge-t-elle? où sont situés ses magasins et ses dieux lares? qui peut le dire? Elle n'a guère, à proprement parler, d'autre domicile que les trottoirs et les escaliers qu'elle arpente du matin au soir avec son immense boîte en bois attachée avec une lisière; elle loge en chambre, rarement en boutique. On lui suppose généralement de nombreuses connivences avec la police, mais il n'en est rien. La police vend quelquefois, mais ne rachète jamais. Elle jouit ainsi que les maisons à parties, d'une sorte de tolérance anonyme. Son intérieur est simple et a même un certain cachet de dissimulation. On n'y remarque que des armoires; on devine qu'elle ne vit et n'agit qu'au dehors. Ordinairement elle est à la tête de plusieurs noms, dont elle change comme ses clientes de chapeaux.
Quant à son signalement physique, il est simple et fort répandu dans la circulation parisienne.
Représentez-vous une grosse et large commère entre quarante et cinquante ans, un nez barbouillé de tabac avec un tablier noir à poche, un tartan qui lui lèche les talons, une robe en taffetas puce, un chapeau de paille à gouttières, sensiblement incliné vers l'oreille, un carton de bois au poignet, l'autre poignet sur la hanche, un faux tour défrisé qui pleure sur une de ses paupières, une montre d'or à l'estomac, des perles en poire aux oreilles, des bagues à toutes les jointures, une bouche en coeur, des yeux louches, des dents larges comme des dominos, et des socques articulées;--c'est elle.
Elle parle tous les patois, mais surtout ceux du midi; elle décore en première ligne cette classe d'industriels aux bénéfices cachés, aux manoeuvres inconnues, les prêteurs sur gages, les bijoutiers ambulants, les tailleurs du Havre ou de Haïti qui troquent le vieux drap contre le drap neuf, les racheteurs de reconnaissances du Mont-de-Piété, négociants souterrains et rusés qui laissent quelquefois à leurs héritiers un million de fortune en monnaie de Monaco et en billets protestés.
Certes, si l'on voulait prendre les choses sous un certain point de vue, on pourrait adresser de grands reproches à ce genre d'industrie, coupable à la fois par son origine et les menées qu'elle emploie dans son exécution. Nous devrions peut-être rembrunir un peu le fond du tableau, pour indiquer dans le lointain certaines figures de femme avilies et perdues par le vice, avec l'indélébile cachet de la honte et du désespoir au front. Il est certain que plus d'une innocence a trébuché à ce piége de dentelles et de rubans placé sans cesse sous ses pas. Ces commerçantes sont après tout des conseillères sataniques et infatigables qui agissent impitoyablement sur les parties faibles de la nature de la femme, la vanité et le désir de briller; elles l'enlacent, l'enveloppent dans leur irrésistible filet, et la prennent chaque jour à de nouveaux hameçons. C'est en général par cette pente de cachemires usuraires, de dentelles et de parures, qu'une femme se trouve insensiblement poussée vers ce dernier pied à terre du vice et de la tristesse, qui devrait avoir à la fois pour fondatrice et pour portière la plus considérable et la plus enrichie de toutes les Revendeuses à la toilette, je veux parler de l'hôpital.
Mais que voulez-vous? jusqu'à nouvel ordre, les moeurs françaises glisseront et voltigeront sur l'épiderme des grandes questions; nous avons des philosophes moraux et des socialistes, nous applaudissons à leurs justes récriminations, mais nous ne nous empressons guère de souscrire à leurs réformes. C'est pourquoi, avant d'être un grand abus, un scandale avéré, une grave immoralité sociale, la Revendeuse à la toilette n'est et ne sera longtemps encore sans doute pour le public, c'est-à-dire pour les gens qui ne lui ont jamais souscrit de billets, que ce qu'elle était du temps de Lesage et de Regnard, un personnage de comédie.
ARNOULD FRÉMY.
LE VIVEUR.
On ne saurait trop embellir Le court espace de la vie.
--_Vieil opéra comique._--
LA vie est comme le mouvement, me disait un jour le gros et joyeux Nollis, le plus aimable de nos camarades, et qui, dans le monde le plus gai et le plus spirituel, a su conquérir une réputation d'esprit et de gaieté. On ne peut ni enseigner ni démontrer la vie: c'est en vivant qu'on apprend à vivre. Et il ajoutait aussitôt: «Donne-moi cette journée; tant qu'elle durera, je suis chargé de ton bonheur; j'espère faire plus pour ton instruction dans l'art de vivre, j'allais dire pour ton expérience, si ce mot n'avait un air de vieillesse qui m'a toujours déplu, que ne pourraient le faire vingt années d'études et de méditations. Les livres d'Épicure, les exemples les plus fameux depuis Sardanapale jusqu'à Louis XV, depuis Lucullus jusqu'à M. de Cussy, et depuis Alcibiade jusqu'à Lauzun, ne valent pas vingt-quatre heures de notre vie parisienne. Suis-moi!»
L'enthousiasme avec lequel Nollis avait prononcé ces paroles ne me laissait pas la moindre chance d'hésitation; j'obéis, je cédai à sa volonté comme on cède à un charme irrésistible; jamais je n'avais été aux prises avec un tel ascendant de tentation: il y avait déjà de la volupté dans cette soumission. Mon guide me dominait; j'écoutais sa voix comme si elle eût été celle de l'archange: il continua sans même s'apercevoir de mon trouble:
«Il est midi, nous pouvons aller chez Adolphe, l'heure est fort convenable; d'ailleurs, pour prendre la nature sur le fait, il faut assister à son réveil; tu vas contempler le viveur face à face, recueille-toi.»
Adolphe demeurait dans le faubourg Montmartre; il occupait dans la rue Bergère un entresol d'assez modeste apparence, et situé dans un corps de logis au fond d'une cour. Le portier de la maison ne nous demanda pas même où nous allions; il sourit, fit un signe de tête à Nollis, et en un instant nous fûmes près d'une petite porte, sans sonnette, que trois vigoureux coups de poing firent trembler sur ses gonds. On entendit dans l'intérieur un énorme bâillement, puis une imprécation énergiquement prononcée; enfin, après deux minutes environ, il parut que quelqu'un sautait à bas d'un lit: la porte s'ouvrit alors, et nous eûmes à peine le temps d'apercevoir un être qui fuyait dans le simple appareil dont parle le poëte, et qui regagnait en toute hâte la couche qu'il venait de quitter.
«Que le diable t'emporte! dit le dormeur éveillé à Nollis, qui s'installait dans un fauteuil.
--Il paraît que la nuit a été chaude, répondit Nollis en allumant un cigare qu'il avait pris sur la table de nuit.
--C'était magnifique! Achille nous rendait le souper de mardi, et vraiment il a bien fait les choses.
--Où avez-vous soupé? Quels étaient les convives?
--Au café anglais! La bande ordinaire. On nous a présenté un jeune gentilhomme périgourdin qui prétendait savoir boire le vin de Champagne. Pauvre amour! il n'en est pas même aux premières notions.
--Quelles étaient les femmes?
--Ma foi! je t'avouerai qu'il n'y en avait pas. Ernest voulait amener ses deux danseuses; j'ai insisté pour qu'il n'y eût que des hommes; la galanterie m'ennuie, même celle qui convient à ces espèces. Les femmes n'entendent rien au souper: si elles se modèrent, elles sont gênantes; si elles s'abandonnent, elles risquent d'inspirer le dégoût. La régence s'est trompée en admettant les femmes à table; c'est une des erreurs de nos pères.
--Jusqu'à quelle heure êtes-vous restés?
--Jusqu'à quatre heures. Maître et garçons tombaient de sommeil. Tiens, mon cher Nollis, je te le dis avec une douleur véritable, malgré nous le souper s'en va. (_Profond soupir._) Tu sais tout ce que nous avons fait pour le relever, pour surpasser son ancienne splendeur et lui donner un éclat nouveau. Vains efforts! mon digne ami; le souper, ce repas des viveurs, se perd, on ne le comprend plus; le carnaval en a fait une débauche grossière; et pendant tout le reste de l'année il est oublié et méconnu. Le dîner a tué le souper.
--Et le souper renaîtra du dîner, s'écria Nollis avec feu. Ne vois-tu pas comme le dîner s'avance de plus en plus dans la soirée, comme il marche d'heure en heure vers la nuit? On finira par ne dîner que le lendemain. Le temps n'est pas loin où la politique, l'industrie, les querelles littéraires, et je ne sais quelles autres graves bagatelles seront chassées de nos salles à manger, comme des harpies. Alors on verra refleurir le souper! Mais présentement il s'agit de déjeuner. As-tu quelque idée?
--Oui! D'abord je vais me lever.»
Pendant qu'Adolphe procédait à cette importante opération, j'examinais l'appartement et celui qui l'habitait. Le mobilier n'avait jamais été riche, mais il avait été choisi avec goût; malheureusement il portait les traces d'une négligence extrême: il était facile de deviner qu'Adolphe ne se piquait ni de soin ni de conservation; quelques livres, parmi lesquels je trouvai Gil Blas, les romans de Crébillon, Horace, et plusieurs volumes dépareillés des oeuvres de Voltaire, deux groupes de statuettes modernes représentant le galop et la _chahut_, trophées du carnaval, _les Souvenirs du bal Chicart_, dessinés par Gavarni, un paquet de cigares, une boîte d'allumettes chimiques, quelques morceaux de sucre, une bouteille d'eau-de-vie à moitié vide, un rouleau d'eau de Cologne encore intact, et six ou sept louis, étaient les seuls objets qu'on voyait épars çà et là sur les meubles, depuis la toilette jusqu'au divan. La première pièce, celle qui servait d'antichambre, était plus modestement garnie: on n'y trouvait pour tout ornement qu'un carreau cassé, une paire de bottes fraîchement cirée, et les habits, que le portier sans doute avait placés sur une chaise unique, après les avoir nettoyés.
Adolphe était un homme de taille moyenne; son visage affectait la forme ronde; il avait les yeux bleus, le teint parfait, malgré l'air de fatigue répandu sur toute sa physionomie; ses cheveux étaient blonds, sa bouche était vermeille et gracieuse, ses dents étaient admirables; un embonpoint précoce se manifestait dans tout son être: il avait trente-quatre ans; tout son extérieur annonçait la force et la bonté.
«Je deviens gros, dit-il à Nollis; mais je me console en songeant que les hommes gras ont toujours été les meilleurs et par conséquent les plus heureux. Presque tous les grands criminels et les tyrans étaient minces.
--Oui, mais le génie est maigre.
--Et Napoléon?
--La fortune l'a quitté à mesure qu'il prenait de l'embonpoint.
--Soit, mais l'homme d'esprit est ordinairement gros.
--Le génie, c'est la gloire.
--Eh bien! l'esprit, c'est le bonheur. Ne vas-tu pas, en vérité, t'évaporer en poésie? Le sensualisme, mon gros ami, le sensualisme, voilà notre lot! Nous avons beau faire pour nous idéaliser, nous serons toujours de l'école charnelle; c'est notre vocation.»
Pendant cet entretien, Adolphe s'était habillé. Sa mise était sage; elle n'était ni trop loin, ni trop près de la mode; elle était surtout adaptée à sa personne avec une remarquable intelligence, et il y avait beaucoup d'art dans la manière dont il avait su éviter la contrainte, sans blesser ni l'usage ni les convenances. Ce qui ne m'avait pas échappé, c'était le sentiment de propreté exquise et même de délicatesse qui avait présidé à tous les arrangements de sa toilette; c'était presque de la recherche.
«Monsieur est des nôtres? dit Adolphe en me regardant.
--Assurément, reprit Nollis; pourquoi l'aurais-je amené? Où allons-nous?
--Bien loin d'ici.
--Bah!